III
Saint Théophile.
La philosophie platonicienne fut particulièrement // prise en considération par les chrétiens de l'Eglise grecque; un troisième apologiste le prouve, l'évêque Théophile d'Antioche , qui écrivit sous lempereur Commode l'Apologie que nous possédons de lui (i). Entre tous les systèmes de la philosophie ancienne, il s'attache spécialement à celui de Platon, quoiqu'il y trouve beaucoup à reprendre (a); il déploie, en effet, pour combattre la philoso])hie de l'antiquité , un zèle plus violent que les apologistes examinés précédemment. C'est surtout en ce qui concerne les préceptes moraux qu'il juge
(i) On le voit dans Theop., ad Autol . ^ III, iZ"] sq. L'empereur ici nommé, Aurelius Yerus, n'est pas Lucius Verus, mais Marcus Aurelius, qui portait aussi le surnom de Verus, comme d'autres l'ont déjà remarqué.
(2) Jh.\, 69S(|.
Tancienne philosophie blâmable. Son apologie est moins importante pour nous que celles dont il a été question , parce qu elle dénonce un esprit moins philosophique et une connaissance moins approfondie de la philosophie que ses aînées. En somme, nous y trouvons les mêmes opinions que professait saint Justin; mais Théophile développe encore plus clairement quelques points des convictions chrétiennes, et se sépare sur d'autres de saint Justin , dans l'intérêt de sa propre doctrine.
La doctrine de saint Justin sur la semence du Verbe résidant au fond de toute raison, ne soutient essentiellement que Funiversalité de la révélation divine parmi les hommes; et nous retrouvons dans Théophile les mêmes principes. Il répond au païen qui le somme de lui montrer son dieu : Montre-moi ton homme, et je te montrerai mon dieu ; je te montrerai les yeux clairvoyants de ton âme et les oreilles perspicaces de ton cœur, qui peuvent voir et entendre Dieu. Ce n est pas la faute de Dieu s'il n'est pas aperçu ; ce sont les actes per\'ers, les péchés des hommes qui le leur cachent. Car rhomme qui veut voir Dieu doit ressembler à un miroir brillant , avoir le cœur pur. Les péchés des hommes sont comme la rouille qui ternit le miroir (i). On ne peut pas décrire le visage de Dieu ; Dieu est insaisissable ; toute expression dont on essaierait de le nommer ne désignerait quun de ses rapports ou un de ses ouvrages (2). C'est par ses œuvres seulement qu'il veut être connu. Théophile s'approprie aussi la pensée de Socrate, que, semblable à l'âme. Dieu ne peut être aperçu avec les yeux du corps, mais que Ton ne peut reconnaître sa
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providence que dans l'ordre du monde. De même que la pomme de grenat renferme plusieurs cellules dans son sein , et que ces cellules contiennent à leur tour plusieurs noyaux, de même Fesprit de Dieu embrassele monde, etle monde enserre plusieurs créatures. Peut-on s'étonner qu'il ne se laisse pas voir, ce Dieu qui comprend en lui son propre esprit ( i ). Conformément à ce point de vue , Théophile se complaît dans l'analyse détaillée etéloquentede la sage ordonnance du monde qui témoigne de son auteur (2). Mais pour saisir cette preuve de la magnificence de Dieu , il faut posséder une âme pure, une vie sainte et juste, qui soit remplie de foi et de la crainte de Dieu. Mais pourquoi , dit-il en adjurant le païen , pourquoi ne veux-tu pas croire ? Sans la foi , l'homme de la campagne ne peut pas ensemencer, le marin ne peut pas naviguer, le malade ne peut guérir, le disciple ne peut apprendre. Nous devons avoir confiance en Dieu , dont nous avons reçu l'existence (3).
Nous l'avons déjà indiqué plus haut : Théophile distingue entre la force créatrice, l'esprit de Dieu qui embrasse le monde entier , et Dieu lui-même. Cette force est le verbe de Dieu qu'il portait dans ses entrailles , et qu'il engendra avant toute créature avec sa sagesse, puis par ce même verbe il créa le monde (4). On ne trouve pas dans Théophile une analyse exacte de ces rapports (5). Ce verbe de Dieu se manifesta aux
(i) Ib, 72 sq.
(2) Ib. 74 sq,
(3) Ib. II, 88.
(4) Théophile reconnaît expressément la Trinité [Ib,Ç)l\)\ mais, selon les expressions précédemment rapportées, il n'entend pas la Trinité dans le sens de l'orthodoxie des siècles postérieurs.
(5) Jb. II, 87 sq.; 100.
prophètes, car Dieu lui-même est insaisissable, incompichensihle; il se servit des prophètes comme d organes, surtout parmi les Juifs. Néanmoins cette pensée est toujours maintenue, que les païens eux-mêmes avaient eu part à cette révélation (i). D'accord en cela avec saint Justin, il s'en sépare profondément à propos de la doctrine de la formation du monde au moyen de la matière. Il avait composé à ce sujet un écrit spécial contre Hermogène (2), et dans son Apologie il revient plusieurs fois sur ce point. Ses principes sont fondés sur ce que Dieu doit être conçu comme exempt de tout besoin, parce quil renferme tout; comme le seul dominateur du monde, dont les œuvres ne peuvent être comparées aux œuvres des hommes. Il trouve indigne de Dieu d'avoir fait , comme on le suppose, le monde au moyen d'un élément , de la matière, à la façon d'un artisan humain. L'homme ne peut pas, comme Dieu, placer dans ses ouvrages le mouvement, le souffle, la sensation et la raison; mais comme Dieu est beaucoup plus puissant que Ihomme, on peut même lui attribuer la puissance de faire tout de rien, tout ce qu'il veut, et comme il veut. Si 1 on considère la matière comme incréée , on méconnaît l'opposition qui existe entre le fini et l'infini. Si la matière était infinie, elle serait égale à Dieu; la conception d'infini emporte celle d'immuabilité, et alors la matière devrait être considérée comme immuable, ce qui est contraire à Thypothèse (3).
Mais Dieu a créé le monde pour se manifester. Il a fait l'homme pour que l'homme le connût II a ainsi
(i) Euseb., Hist. eccl.^ IV, 2^.
(2) Adv. AutoL, II, 8-2; 88.
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préparé le monde pour Ihomme. D'après les doctrines rapportées précédemment, nous devons nous attendre à ce que Théophile fasse dépendre la connaissance de Dieu de la pureté de l'homme ; hien plus , il considère le premier homme comme un être qui, dans son innocence originelle, ne peut être comparé qu'à un enfant, et qui parvint progressivement à une plus grande perfection et à une vue plus haute, car il ne pouvait franchir les époques successives de la vie. Nous trouvons aussi dans Théophile une opinion claire , arrêtée , sur la nécessité de la procession physique à laquelle se rattache le développement spirituel. Il lie à ce point de vue de fécondes pensées sur Téducation divine, d'oii dépend le développement continu de notre existence. Le progrès de Fhomme dans la connaissance de Dieu est uni à son obéissance envers Dieu, et c'est pourquoi Dieu accorda à l'homme la liberté et l'empire sur lui-même, afin qu'il reçût de lui-même sa récompense. Dieu n'a pas fait l'homme immortel, autrement il en eût fait un Dieu; il ne l'a pas fait non plus mortel, afin de n'être pas cause de la mort de fhomme; mais il lui a donné la faculté de gagner la vie éternelle et de devenir Dieu , ou d'être l'auteur de sa propre mort. Or, il est arrivé que l'homme , par suite de sa désobéissance aux préceptes de Dieu , est tombé dans un état misérable , et toute la création a été pervertie en même temps : elle a reçu le mauvais et le pernicieux en soi; car du point de vue précédent de Théophile sur la sage ordonnance du monde, pour laquelle la bonté de Dieu n'a été limitée par nulle matière, Théophile soutient que tout a d'abord été créé bon; mais qu'ensuite le péché de l'homme a non seulement corrompu l'homme lui-même, mais aussi tout le reste de la création qu'il a entraîné à pécher avec lui, comme un mauvais maître
pervertit toute sa maison. Toutefois, après la chute de lliomme, Dieu, par longanimité, n'a pas voulu le laisser se perdre; il lui a offert loc^sion du repentir et de l'amendement , ne nous contraignant toujours à rien, afin que nous acquérions, que nous méritions par nos actes la vie éternelle. Puis, du jour de notre amélioration, toutes les autres créatures doivent revenir également à leur destination primitive, et les âmes, parvenues à une nouvelle vie, doivent habiter de nouveaux corps; car la résurrection est partout dans la nature, et elle est Timage de cette résurrection dans l'avenir, qui n'est pas plus incompréhensible que la succession de nos jours et de notre vie (i).
On le voit percer au fond de tous ses écrits : il y a un esprit de douceur, de charité, qui aperçoit dans la nature le symbole des plus hautes promesses, le symbole de Dieu, lors même que cet esprit est troublé par le péché; ce même esprit nous pousse conséquemment et avant tout à la moralité, afin que nous puissions recevoir en nous plus purement les révélations de Dieu. Les conceptions de Théophile forment un ensemble parfaitement harmonique; il leur manque cependant cette acuité qui s'ouvre une nouvelle route, il leur manque une plus haute consécration philosophique.
(i) 11, 1,77; Il , 96; loi suiv.