‹ Histoire de la philosophie chrétienneChapitre 53 sur 61 · IV · texte numérisé non relu

IV

Tatien.

Nous nous sommes réservé de parler en dernier lieu duu quatrième apologiste, de Tatien d'Assyrie, quoiqu'il ait écrit son apologie un peu avant celles de Théophile et d'Athénagore , et qu'il ait exposé plusieurs doctrines dont Théophile profita. Nous en avons ainsi usé , parce que l'apologie de Tatien trahit une façon de penser qui s'écarte , sur des points essentiels , des doctrines apologétiques examinées précédemment , et qui marque particulièrement l'indécision dans laquelle ces hommes flottaient par rapport au christianisme. Nés de la philosophie , de la civilisation savante des païens , ayant puisé là, en partie du moins, les instincts qui les portaient à une foi nouvelle , à une philosophie nouvelle, il devait être difficile pour eux de garder un milieu juste entre la foi passée et la foi récente. Le danger était aussi grand pour eux d'ahonder trop pleinement dans la nouvelle foi, que de condamner la foi ancienne avec trop de violence; car il était bien naturel qu'un mouvement passionné se manifestât contre le parti qui les avait abandonnés et qu'ils avaient adopté , eux et leurs nouveaux corehgionnaires, devenus en un sens, infidèles, apostats. Il est arrivé au christianisme ce qui arrivera toujours à chaque révolution parmi les hommes , quelque solidement fondée qu'elle soit sur le principele plus ancien, sur un principe divin : en se séparant de l'ancienne civilisation, le christianisme ne put immédiatement avoir l'idée de ce qui devait en être conservé et en être rejeté. Les partisans de la nouvelle foi sont des prosélytes dont on ne peut savoir si une conviction touchant l'insuffisance

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de la foi ancienne, ou nne certitude touchant la un nouvelle les a décidés à changer de foi et de parti. Si ce dernier cas était le leur, ils pouvaient tacdement essayer de changer encore une lois.

Un exemple frappant d'un changement de cette sorte se présente dans la vie de Tatien. Assyrien de naissance, il fut instruit dans la littérature grecque , et paraît même avoir fait le métier de sophiste ambulant, nomade (i). Il se vante d'avoir examiné tous les différents cultes, et pénétré même les mystères (2). Mais il fut rempli d'horreur par l'abomination de ces cultes , de ces superstitions, et ne put même admettre les interprétations philosophiques de ces fables grossières , parce qu'elles détruisaient le divin (3). Plein de ces réflexions, il se rend à Rome. Là , il remarque les mêmes abominations dans une proportion encore plus élevée. La philosophie avait déjà invité Tatien à un culte plus pur de Dieu ; mais les doctrines philosophiques étaient sans autorité , les mœurs relâchées du paganisme régnaient encore dans la capitale du monde. La licence effrénée qu'il trouva parmi les païens augmenta encore son indignation. Ce n'était pas là le règne sage (troXjTeta), pas là Tordre sage de la vie. Il constate une grande impiété dans les mœurs des philosophes, qu'il couvre des plus violentet invectives (4). Considérez de plus que les philosophes, désunis entre eux comme les lois des païens , étaient divisés en sectes, en partis; et Tatien ne leur reproche rien tant que cette discorde qui existe entre eux ; car ïl conclut avec confiance qu'un ordre commun, universel,

(1) Orat. c. Grœc, , 170; 174. Cf. sur Tatien en général y Daniel, Tatien C Apolo^ stc ^ Halle, 1837.

(2) Ih. 1(35.

(3) Ib. 160.

(4) Ih. 142 sq.

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doit régner dans la vie (i). C'est dans cette disposition d'esprit , cet état intérieur de Fâme , qu'il se mit à étudier les écrits sacrés de l'Ancien Testament ; ils firent impression sur lui par leur antiquité , par Jeur fond divin, par la simplicité du style, par le récit clairement détaillé de la création , par l'esprit prophétique qui y règne , par la sublimité des préceptes , par la doctrine d'un Dieu unique , souverain maître de toutes choses (2). Selon toute apparence , il apprit à connaître ces écrits au miheu des chrétiens , et il est probable qu'il fut initié au christianisme par saint Justin. Il trouva dans les âmes chrétiennes tout ce qu'il cherchait, pureté, sainteté de mœurs, unanimité de sentiments, de doctrine, de vie, et une fermeté de conviction, de foi, qui ne redoutait pas même la mort. Il trouvait un royaume selon les préceptes de Dieu (3). Sa conversion auxhristianisme ne paraît pas avoir précédé de longtemps le martyre de saint Justin, mais il semble aussi avoir écrit son Apologie peu de temps après sous le titre de Discours aux Grecs; c'est le seul de ses ouvrages qui nous ait été conservé. Plus tard nous trouvons Tatien mentionné à la tête d'une secte gnostique , les Encratites (4) , et il l'a sans doute propagée en Orient , principalement dans la Syrie.

Il est remarquable qu'un homme qui exerça une aussi grande influence sur l'unité de l'Église, apostasia. Mais on peut déjà trouver dans son Apologie les germes des variations ultérieures de ses sentiments , et de son chan-

(1) Ib. 162 • 164. Mi'av [à-j yàp à^'/rf^ eTvat xat xotVYîv aTrdcvTwv Tyjv TcoXcretav.

(2) Ib. i65.

(3) Ib. 174.

(4) Iren.^ I, 28, I. C'est la source principale.

gement futur de parti. Cette Apologie est un ouvrage polémique dune extrême violence , qu'il rédigea avec passion contre la civilisation grecque. Il va jusqu'à reprocher aux Grecs leur désaccord en fait de dialectique (i). Il ne leur veut point laisser la gloire de Tinvention des arts, car tout avait été inventé par les Barbares ; et il apporte à Tappui de son assertion plusieurs exemples qui non seulement ont à ses yeux une coupable autorité, mais qui montrent encore qu'il ne prétend pas même accorder à ses adversaires l'invention des arts coupables ; ainsi ce sont les Barbares qui doivent avoir inventé la magie, la divination, l'astrologie, et même l'art des sacrifices (2). On pourrait dire qu au fond de toute cette discussion on sent plus le barbare que le chrétien. En tout cas, nous ne trouvons pas dans l'ouvrage de Tatien la modération qui est le signe de la certitude intérieure. Ses affirmations sur Dieu et la révélation divine ne sont point empreintes de cette prudence qui caractérise les apologistes dont nous avons parlé précédemment. Leur philosophie , puisée essentiellement aux mêmes sources oii s'était abreuvée la philosophie gnostique, évita scrupuleusement les images, les couleurs empruntées du panthéisme, et, dans toutes les métaphores prises de la doctrine des émanations , elle évita d'interposer une séparation trop profonde entre le Dieu qui échappe à notre connaissance, et le verbe qui procède de ce Dieu , qui est l'artisan du monde. Tatien, au contraire, est beaucoup moins prudent. Il nomme Dieu la substance du tout, la substance des choses visibles et invisibles. Il soutient que le verbe divin , ayant apparu par le vouloir de la simphcité du

(i) Or. c. Grœc,^ 1^1.

(a) Ib. i4i sq.

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père, n'en est point distinct , bien qu'il existe une séparation entre eux (i). On avouera que ces assertions ne sont pas éloignées de la doctrine des Eôns , qu il doit embrasser plus tard (2). Mais c'est principalement l'esprit sévèrement ascétique de sa morale, esprit qui vit incontestablement au fond de son apologie, qui dut le conduire, avec d'autant plus de sécurité qu'il était plus engagé dans la vie des chrétiens, aune scission, à une apostasie ultérieure. Il s'était séparé des païens parce qu'il les voyait en désaccord , en lutte les uns avec les autres , et remplis de vices ignominieux ; il crut rencontrer tout le contraire chez les chrétiens; il s'attacha à eux dans l'espérance de gagner, de fonder un empire absolument un , ordonné selon des principes rigoureux. Il ne put s'y tenir que peu de temps, jusqu'à ce qu'il eut remarqué qu'il ne trouverait point chez les chrétiens l'idéal qu'il cherchait, celui de la vie en commun. De plus, il ne trouva plus parmi eux cette unité de doctrine dont il leur avait fait précédemment un titre de gloire. Il se tourna donc vers une secte qui lui promit d'entretenir dans son âme la plus sévère continence et la plus haute pureté de mœurs. C'est alors qu'il écrivit un ouvrage sur la vie à mener selon le Sauveur, et dans cet ouvrage il blâma le mariage comme une impudicité; il mit en regard l'ancien et le nouvel homme, comme si l'un

(i) Ib, 145. Tou TTavToç V7 ûiroçaatç * — — oparwv Tt xat iopocr

(2) L. c. TiyoMt (Se xarà ^tçic^w^ ov xaroc àiroxoTcriV * Toyàp arrorfjiYîôsv Toû 7ro&>TO'j xej^wptçat, to ^t fxtpiaQt)f olxovofxiaç ttjv oupeciv irpocXaÇbv oùx £V(Σa toû oQev ec'XrjTTTat, TrsfrotV/xev. Mœhler, Athanasius ^ 1 , 43 , s'efforcent d'attribuer à ces expressions obscures un sens catholique , auquel ne donnent lieu ni les propositrons ellesmêmes , ni le caractère de l'homme.

eût vécu selon les préceptes d'un Dieu différent du Dieu de rhomme ancien ( i) , à qui il reprochait la sensualité, l'usage du vin, le luxe dans les habits, et en général tout son genre de vie (2). Nous verrons que ces erreurs de Tatien ont leurs germes dans la doctrine que renferme son Apologie.

Après ce qui a été dit sur la position de Tatien à Fégard du paganisme, on peut conjecturer qu'il ne sut pas juger la philosophie païenne avec autant de bénignité que son maître saint Justin. Il partagea sans doute l'opinion purement accessoire de ce dernier, que les philosophes païens, postérieurs aux écrivains hébreux, leur avaient emprunté leur sagesse ; mais il leur reproche en même temps d'avoir déguisé les traces de la vérité, tant pour paraître produire des idées originales, que pour cacher sous le style et sous les fables mythologiques leur ignorance profonde, leur incapacité de découvrir le sens véritable des Ecritures saintes. Leurs discours les leur ont voilées ; ils parlent comme des aveugles à des muets. Pendantqueles Ecritures sacrées s'affranchissaientde la servitude dans le monde et de mille tyrans, les écrits des païens menaient les hommes à la damnation (3). Tatien est loin d'être de l'avis que le germe de la raison, l'œil qui peut connaître Dieu , a été départi à tous les hommes , mais il est convaincu plutôt que Tâm^ appartient naturelle-

(i) CIcm. Alex. Strom.,lU^ 460. D'après l'ordre du demiotnr»» gos, comim: pensaient les gnostiques. Que Tatien, qui, au commencement de sa conversion , attachait »n si haut prix à l'ancien testa-*ment, n'y ait vu plus tard qu'une législation d'«n de^é infériettf, cela n'a rien d^nvraisemWable. Ces* le naème esprit progressif qui le conduisit de l'Église catholique chez les Eiici-a^tites.

(2) V. les passages dans Daniel, op. c., 263 sq.

(3j Ib. (63- i65;. 173.

300 LIVRE TBOISIÉME.

ment aux ténèbres, et que, si elle demeure abandonnée à elle-même, elle penche vers la matière, qu'elle tombe alors sous la domination des mauvais génies et s'adonne au culte des idoles. L'esprit de Dieu ne réside pas dans tous les hommes, il s'est uni à quelques justes seulement, et par eux les autres hommes ont connu ce qui était caché (i).

Ceciconcordeavecsadoctrine touchant l'esprit et l'âme, avec sa doctrine de l'unité, par laquelle Tatien imprima une nouvelle direction aux idées chrétiennes. Il a déjà été remarqué que Tatien s'accorde avec les autres apologistes pour soutenir que Dieu est un être impénétrable ; mais il s'en sépare lorsqu'il nomme Dieu un esprit, et désigne expressément le spirituel comme incorporel (2). Il distingue expressément aussi cet esprit de Dieu de l'esprit qui , selon les stoïciens , pénètre le monde entier et la matière, qui est moindre que l'esprit divin, qui est analogue à l'àme. Cet esprit qu'il nomme encore l'esprit matériel, l'âme du monde, réside, comme Tatien l'admet avec le stoïcisme , dans toutes les choses du monde, mais d'une manière différente (3); l'esprit divin, au contraire, se communique à quelques unes seu-

(i) Jb. 1 52. sq. nveufxa Sz roû ^tov TTocpà Trôcat fjisv oux l'çt, Tcajoà St riGi Toïq (Jfxatcoç TcoXirtvo^ivotç xarcxyojuievov xat ffyjJiTrXexopgvov t^ '^ij'/ri (5(à CTpoayopsuascav rouç XotTraTç i^v)^oùç to y.txpv^fxtvov àvr>yyzikiv.

(2) Ib. l44' nvfiîj|iia h 3"eoç. A'opaToç rt xat àvacprjç, aca-

GïjTcov xat àoparwv aùroç yeyovwç iraT^'p. Jb. io2. 2c5|j.dc nç etvac Xe'yct TGV 3'£ov, iyi> èc àffcopiarov.

(3) Ib, 144. Tl-JSÂj^o!. yàp TO Sicx. t^'ç GXvjç ^t^xov eXarrov ÛTrajjj^gt Tou 3'ÊcoTcpoy Tcveuj^aroç, OTZcp St "^uyyi TrapwpocoufJiEvov où TtpiyjTfov

iTciCYiÇ Tw TcXetw j&eo). Ib. i5i. O xootxoç irveuparoç /uierei-

Xvjysv ûXtxoO. Ib, iS'2. Eç£v ouv 7rv£up.a iv ywçvjpat xtX.

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lement de ses créatures , tel cju'aux au^es et aux hommes, afin qu'ils puissent s'élever au-dessus de la matière. Un double esprit réside donc dans ces créatures privilégiées, Tesprit matériel ou Tàme, et l'esprit divin et incorporel. Mais c'est par leurs actes propres qu'ils doivent dominer la matière. Tatien se montre partout ennemi de la doctrine du destin. Les anges et les hommes ont la liberté de se déterminer eux-mêmes , afin que les présents de Dieu en eux soient complétés par eux, afin aussi que les méchants reçoivent un juste châtiment, et que les bons soient récompensés justement selon leur obéissance à la volonté divine (i). Ainsi fut fait tout dans le monde ; le mal moral et le mal physique sont survenus par l'abus de la vérité : car la matière n'est pas chose mauvaise, étant créée par Dieu; Tatien le pense en s'éloignant de saint Justin (2).

L'homme est donc composé de trois parties , du corps qui est formé avec la matière, de Tâme matérielle, et de l'esprit divin. En essence, en dernière analyse, nous ne trouvons dans cette doctrine que l'ancienne doctrine ordinaire des trois éléments de Thomme. Mais combien elle est spécieuse ! on s'en aperçoit bientôt ; il suffit de ne point considérer Titien d'après la manière de penser qui règne parmi nous. En effet, si Tatien conserve Thar-

(1) Jb. 146. Des anges et des hommes. To 5è exarspov x^- iroj^^ ç-c-w; cTi5o; aÙTf^oû^tov yiyo^jt rctyx^ylj (fVGi-j pyj l'ij^ov ttXviv (jtovov Trapà T'o S'eo), T^ ôè ÈXeuGe&caTYjç -Trpoajpe'îcwç xjtco twv àvOpwTrcov êxtcXsjoupcvov xtX. Io. i5o. A'jo Trve'juaTcov (îtotcpopà; 'tVjuiîv y,^u^, u>'j to txkv xahTTyi yl^r/n, to oi [xù^o-j plv rr,q ^vyy,;, 3£cO oz elxwv xoc! ô^ot'oxrjç, cxotTtfia 0£ Trapà roï; àvGpwTrotç to7ç irptoTot? vrcrip-^tv^ 'ivoi to uév rt coctv uXtxof, TO ^e à-jMztpoi t^ç uXr/ç.

(•i) Ib. l45; i5i.

monie essentielle des deux éléments inférieurs de l'homme , le corps et lame ( i ) , et s'il soutient , en conséquence, la résurrection de la chair, il regarde comme inévitable la séparation des parties inférieures et de l'élément supérieur de l'homme. En ce qui concerne l'harmonie de ces éléments , l'expression d'espiit matériel indique déjà, mais plus positivement encore , que Tatien tient Fâme matérielle pour chose composée et multiple , attendu que, selon la doctrine stoïcienne, elle peut être représentée différente dans le corps , dans les différents membres , et ne peut paraître sans le corps qui lui est uni (2). Nous trouvons donc la même doctrine dans Tatien que dans Théophile ; tous deux professent la mortalité de Fâme. Elle est dissoluble en soi; seulement, par son union avec l'esprit humain, elle peut acc[uérir l'immortalité (3). Le développement de cette doctrine ne présente point de différence radicale avec celui de la doctrine de Théophile, mais on distingue plus clairement dans Tatien le double sens que les mots mort et vie revêtaient dans la langue chrétienne (4).

Maintenant, s'il paraît possible que les deux éléments

(i) Ib. 154. ÀvGpwTToç St cocp^, (îeo/jioç (Je tvjç (japxhç -i^-^rt, aytrixf] (5e T^ç ^''JX^? ri o<kp^. Le mot cytxuri n'a pas été expliqué avec justesse ^ il est d'origine stoïcienne. Cf. les passages de V Histoire de la philosophie ancienne, III , 486, 5o8, tr. fr. Petersen , Philosophiœ chrysippeœ jundamenta y i35 sq.

(2) Ib. l53 sq. Yu)(V3 p^v ouv 19 tc5v «xvGpwTrwv TroXui^spvîç Içt xac ov uQVopepv^ç. SuvGtTy} yocp eçiv, wç sTvat cpotvepàv auTYiv (îtà c/oôpaTOÇ. OuTÇ yàp av c/hx^ çpavet>2 ttotÈ ^^ptç acopiaroç, oxire àviVarat 7^ oaçJ^ ywp'îç •^ux^îÇ' Q^^ ^^ conjecture auverv) au lieu de ffuvGerr} doive être rejetée , c'est ce que prouve Daniel , op. c, 202 sq.

(3) Ib, i52.

(4) Cf. Daniel, op. c, 225.

constitutifs de la nature humaine, le corps matériel et Tâme matéiielle d'une part, Tesprit divin el immortel d'un autre côté, puissent être séparés Tun de l'autre, cela eut lieu efFectivement par la chute des hommes, par leur péché. Les hommes sont donc devenus mortels, l'esprit divin s'est éloigne d'eux (i). Si nous voulions suivre dans ses conséquences rijjoureuses cette doctrine sur l'homme, nous pourrions remarquer comme une concession faite à l'opinion mitigée dont les vues de Tatien étaient déduites; il accorde, en effet, qu'il est resté dans l'âme pécheresse, qui ne voulut point accompagner l'esprit divin et par conséquent en fut abordée , comme un tison ardent de l'ancien brasier, du feu primitif avec lequel , cherchant Dieu , et impuissante à trouver la perfection, elle avait formé les faux dieux (2), en mémoire, pourrait-on penser, de son ancienne union avec l'esprit divin. Toutefois, on peut encore expliquer d'une autre manière cette dérogation de Tatien à la sévérité de sa théorie. En effet, Tatien, à son point de vue, devait admettre que les hommes déchus conservaient encore la faculté de recevoir la révélation divine , à moins qu'ils ne fussent en état de se régénérer autrement. Mais où donc cette faculté devait-elle se trouver si ce n'est dans un reste de l'esprit divin ? Plus nous nous restreignons dans ce point de vue , plus nous compre-

(i) Jb. 14 7- Kac ô p^v xar' tcxovot tou 3€oy ysyovwç p^wpiffSevroç air ooTOu roj TrvtupiaToç toû Ouvaruvcpou 3"vYîTbç yivirai»

(2) Jb, 162. Tiyove fx^v ouv avvît'aTTov àpj^vïOev rb Trvsujuia x^ ^vyr, ' TO ^e TT^cu/ixa TauTrjv ?7r£i79at jt/yj pouXojuievyjv aura) xaraXtkonztv ' r, (5e (ofjmp evauT/ua rriq Sxivâfxtwq oùrou xexTrjfiévyj xai Sick tov ywo^a- /xov Ta TcXctot xaOop^tv (Art (Jwva^c'viiî C*3Toua« tov 5£ov xocxà -TrXavrjv TToXXoùî Btoxiç àvcTuirwae xtX.

3 où LIVRE TROISIÈME.

lions lucidement Tatien professant que, devenus esclaves par le péché, nous avons pourtant conservé la liberté de contrebalancer le mal (i) ; car une telle liberté présuppose encore un germe divin dans 1 ame déchue. On peut objecter que Tatien voit Timage de Dieu non dans la hberté , mais seulement dans l'immortalité (2) ; nous devons reconnaître que sa doctrine sur ce point n'est pas encore développée avec une entière certitude ; mais ce qui confirme notre point de vue , c'est que Tatien trouve (3) la liberté de s'affranchir de tout mal , de surmonter tous les obstacles du bien , parfaitement concordante avec l'aspiration à reconquérir notre état primitif, aspiration que nous avons appris à connaître en nous avant le rayon ardent de Fesprit divin.

Quelque mitigée que nous trouvions la doctrine de Tatien sur la division des éléments de la nature humaine par le péché , elle ne Test cependant pas trop pour un homme qui songe à obtenir l'augmentation de son parti. Cette doctrine de Tatien est la formule, tranchante et sans réserve , de l'esprit de parti , qui se sépare des autres hommes, et ne veut rien avoir de commun avec eux, si ce n'est un point par où il soit possible de les amener dans son camp. Les hommes qui professent une conviction opposée n'ont point l'esprit divin , n'ont absolument aucune part à la haute consé-

(i) Ib. i5o. ÀTTcoXecrev ryfxaç to aùrc^ouatov. AoîjXot ytyo-jocjxfj 01

ireTrot'yjTott * xviv 7rov//ptav i^/aêTç ave^etÇafiev * 0£ St dcvaâctÇavTeç (Juvarot TTOtXtv TTapatTr/ffa^Gat.

(2) Ib. i46.

(3) Ib. 159. Ka£ ji^pvi XojTTov r/fitaç eTrtTroGrycravTaç to ap-)(tiov iror panrritracrOat Trav to ÈpiTro^wv ysvopicvov.

APOLOGli::. POLÉMK^IJE. 305

cration qui est réservée à i'hmiianité, parce qu'ils n appartiennent pas au bon parti. Ils ne mènent pas une vie

^.^ supérieure à celle des animaux ; ce n'est que par leurs avanta(5es extérieurs, ainsi que parle langage, qu'ils se distinguent des brutes; ils ne sont plus de véritables hommes (i). Quiconque examinera ces propositions, reconnaîtra dans Tatien un homme (jui ne put facilement se maintenir dans sa position isolée de la philosophie païenne. Il voulait appartenir à un royaume qui n'eût aucune communauté spirituelle avec le reste de 1 humanité; il avait éiigé cette intention en un principe absolunient nouveau , et il y soumettait sa conduite exclusivement. Les hommes qui ne portaient point en

^ eux l'esprit divin ne pouvaient être, à ses yeux, ses semblables ; et s'il remarqua , comme il le devait , que l'Eglise

. chrétienne n'était disposée en aucune façon à restreindre son point de vue, qui embrassait l'humanité, au point de vue étroit où il se plaçait , alors il dut douter qu'elle fût inspirée de l'esprit divin.

Mais ne remarque-t-on pas que cette séparation , qui établit l'opposition la plus tranchée entre le christianisme et le monde païen , repose au fond sur les principes mêmes que professèrent les anciennes pro])héties antérieures: au christianisme , et que les philosophes grecs ont cherché à exprimer scientifitjuement ? Ceux qui prétendirent, d'une part, se séparer radicalement du

(i) Ib. lb{\. Atytù Se a-j^^jtjii'K'j-j ohy\ o^oiot.x6ic, J^wotç xpaTTOvr») àXXà Tov TTOcpt») pcv àvGpwTrôtyjTOç, irpo? ayrov ^\ xov S"£ov xcywpyjxôra. — — Tb «îs rotourov t^^ cuvTOto-Ewç eTcîoç (se. toû âvOpcoTrou), et plv o); vaôç rj, xarofxcTv b aùrw PouÀtrat 5£0<î (Jcà tou Tvpta^t-ôo'iToq

ô avOpwTTOç xafà tfi'ji è'vapQpov a?wvy;v povov, rà ^z \oiv:bi. xri^ otrjxriq £X£('vo{ç ÔjatTYj; ïçtv, c-jx wv 0fx<ii(t)cn;; totj 3"£ou.

monde païen , tombèrent, d'un autre côté, dans une union d'autantplus étroite avec le paganisme. L'antiquité elle-même connaissait une prophétie dans laquelle Tesprit divin se rapprochait de nous, se communiquait à nous; mais il n'était comparable toutefois qu'à un étranger dans ce monde, car il n'a vàitpoint de racines dans notre essence. Cet esprit divin , dont Tatien déduit notre communion avec Dieu, en quoi diffère-t-il de ce que les anciens philosophes, Aristote à leur tête, nommaient la raison active, et qu'ils soutenaient . comme Tatien , ne point appartenir essentiellement à la vie naturelle de Ihomme , mais s'introduire de l'extérieur en nous ? Si nous nous plaçons à un point de vue plus général encore, il nous semble qu'au fond de cette séparation tranchée entre ceux qui renferment dans leur sein l'esprit divin et immortel , et ceux qui ne participent plus à cet esprit , réside un principe analogue à celui qui se trouvait au fond de la séparation établie entre les Grecs et les Barbares. Évidemment c'est la distinction des Gnostiques entre les hommes spirituels et les hommes psychiques, qui se représente ici avec un léger changement. Le christianisme, qui s'adressait à tous les hommes, ne pouvait nullement acquiescer à une pareille séparation.

Les chrétiens pleins de Taperception , éveillée en eux, d'une vie plus parfaite, s'étaient séparés des païens; mais cette séparation ne peut être considérée que comme une suite de leurs relations ; les persécutions qu'ils avaient à endurer nourrissaient dans leur cœur une haine implacable contre leurs adversaires; on pouvait, avec moins de sévérité , imputer cette haine à la faiblesse humaine; et la philosophie devait particuhèrement être '| épargnée dans ces mouvements de haine. L'homme qui passait de la philosophie grecque au christianisme, ne pouvait , avec des sentiments modérés , douter que cette

philosophie ne fût au nombre des préparations qui devaient frayer le chemin au christianisme. C'est dans ce sens que la conçurent la plupart des apologistes, et ils s'efforcèrent de faire servir certaines pensées isolées des ^

philosophes au développement et à Texj position de la doctrine chrétienne. Leur travail , toutefois , consista ^en des extraits trop morcelés , trop (grossiers de la philosophie ancienne, et trop inintelligents du caractère véritable du christianisme , pour qu'il ait pu éviter un grand nombre d'erreurs dans un sens opposé à celui que nous blâmions précédemment. Nous ne pouvons donc nous étonner qu'au milieu de ces efforts pour concilier le christianisme avec la philosophie ancienne, des voix se soient fait entendre comme celle de Tatien. Il n était pas même besoin d'un esprit de parti tranchant pour entretenir les chrétiens dans l'opinion que la philosophie païenne était pernicieuse : on la trouvait trop mélangée des erreurs du polythéisme pour pouvoir espérer d'en tjrer purement la vérité. C'est en ce sens que l'on pouvait considérer ce qu'il y a de bon dans la philosophie païenne comme un élément qui lui était étranger, qui y^avait été introduit par la tradition des révélations jud^jques, bien plus, qui avait été dérobé par les philosophes; mais on n'allait point cependant jusqu'à dépouiller ceux qui n'étaient pas chrétiens de toute cette portion de l'àme, au moyen de laquelle nous nous élevons au-dessus de la matirre et participons au divin ; ce que fit Tatien. Nous possédons encore deux écrits , vraiseuiblablenjent de la même époque que ceux dont nous traitons , qui considèrent expressément la philosophie grecque de ce point do vue. L'un est une exhortation aux Grecs (TtacavacrsTtxb; Trpç EU/jvofç), qui est placée à la fin des œuvres de saint Justin; Là, on se prononce encore plus durement contre les philosophes que contre les

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poètes grecs (i); on leur refuse toute connaissance de la vérité, excepté ce qu'ils en avaient puisé dans la tradition des Juifs. Le second de ces écrits est une satire des philosophes païens , attribuée à Hermias , qui est d'ailleurs inconnu. Cet ouvrage est assez insignifiant , ne renfermant guère qu'une énumération des contradictions entre les doctrines des philosophes , à la manière des sceptiques. L'auteur dérive la philosophie , la sagesse du monde , de la chute des anges (2). Cette opinion , que nous avons souvent rencontrée dans les écrits chrétiens, montre nettement, vivement la profonde répugnance des chrétiens de ce temps pour la participation aux ; choses profanes.

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