LIVRE TROISIÈMI::. APOLOGIE. POLÉMIQUE
prendre l'enseignement divin que le verbe de Dieu et l'Esprit saint lui donnaient incessamment, toutefois selon les lois de la nature, en se rapprochant toujours de la perfection croissante, infinie; en sorte que dans chaque période déterminée de l'éducation divine elle a traversé des modes d'instruction différents. Quiconque a saisi cet enseignement avec foi, connaîtra Dieu, et, participant en soi de sa personnalité parfaite , il jouira de la vie éternelle; conformément à la loi divine, il accomplira en lui le bien, qui est, de toute éternité, Tessence de Dieu.
Ainsi, la doctrine chrétienne, entre les mains de Tertullien, qui s'annonce l'ennemi de toute philosophie, suscite néanmoins en lui un esprit d'investigation philosophique, qui cherche à se rendre compte de la foi chrétienne et se trouve forcé bientôt de développer le fond même de cette foi. Ce travail philosophique s'accomplit par un homme qui, parlant la langue latine, se rattache par conséquent à une civilisation peu favorable à la philosophie. On ne peut le méconnaître : Tertullien était doué d'un esprit plus philosophique que les hommes qui, jusqu'à ce temps, prirent rang dans la littérature latine.
ÉCOLE CATÉCHÉTIQUE d'aLEX ANDRIE.
s. Clément d'Alexandrie.
Il s'était formé à Alexandrie, dans un esprit chrétien, une école de sciences, qui primitivement put être destinée à Finstruction des catéchumènes, et, par celte raison, est nommée communément Técole des catéchistes (i). Ses débuts sont connus imparfaitement. Elle fut florissante à la fin du deuxième et pendant la première moitié du troisième siècle. Au milieu de l'activité, de la vie scientifique qui régnait alors dans Alexandrie , il ne pouvait manquer que cette école se trouvât de plusieurs manières en contact avec la philosophie des Païens et des Gnostiques. Elle prit donc bientôt un caractère philosophique. Le premier qui introduisit la philosophie au sein de cette école, et, selon quelques auteurs , le premier aussi qui y imprima une direction générale, se nommait Pantenus. C'était un philosophe stoïcien ; mais nous ne savons rien de sa doctrine. Ses
(i) Cf. Guerike, de Schola quœ Alexandriœ floruit catechetica ^ Haï. Sax., 1824, 2 vol.
leçons furent suivies par Clément d'Alexandrie , et , plus tard, par Origène, desquels nous avons à exposer ici la philosophie. Leur doctrine a les rapports les plus intimes, pour le dire sommairement et en passant, d'une part avec les doctrines des Apologistes, de lautre avec les opinions des Gnostiques.
Titus Flavius Clément (i), appelé ordinairement Clément d'Alexandrie pour le distinguer des auteurs du même nom , naquit, selon quelques uns , à Alexandrie , selon d autres , à Athènes , et fut élevé dans la philosophie païenne. Chrétien, il eut plusieurs maîtres, et fort différents; mais il fut captivé particulièrement, à ce qu'il paraît, par l'enseignement de Pantenus. Il suivit ce philosophe à l'école catéchétique , lorsque celui-ci y fut appelé, et son zèle fut inépuisable jusqu'à l'époque où il fut forcé par les persécutions de l'empereur Sévère à s'enfuir en Syrie. Il est probable qu'il y mourut entre la première et la dixième année du troisième siècle. Parmi les nombreux et importants écrits qu'il composa, trois des principaux nous sont parvenus dans un état de conservation assez parfait, savoir : son Exhortation aux Gentils , son Maître et ses Stromates ; tous trois conçus sur le même plan , et destinés à conquérir des prosélytes au christianisme , ainsi qu'à défendre les doctrines chrétiennes contre l'hellénisme et l'erreur. Il paraîtrait que ces ouvrages sont les premiers qu'il élabora, et qu'ils ont été rédigés peu de temps après la mort de Commode.
Clément d'Alexandrie surpasse tous les Pères de l'Église dans la connaissance scientifique de la philosophie
(i) Cf. Sur Clément et ses écrits, par Cœll , dans V Encyclopédie de Ersch et Gruber, XVIII , 4 seq.
ancienne; mais il ne s'élève point au-dessus de son temps, qui ne savait pas apprécier un ensemble systématique , et qui ne connaissait pas l'importance de cette appréciation dans Texposition et réclaircissement des points de doctrines particulières. Il ne veut rendre hommage à aucun des systèmes de la philosophie grecque, bien qu'il trahisse une certaine préférence pour Platon (i) ; il se prononce décidément pour la philosophie éclectique (2), et il se rattache, sous plusieurs rapports, à Philon le Juif, surtout par son adoption des idées, des doctrines stoïciennes, et par son penchant marqué au mysticisme (3). Il s'efforce de pénétrer les profondeurs d'une vérité qui n'est transmise qu'en paroles mystérieuses, qui ne peut être saisie de tous, qu'il serait même imprudent d'exprimer sans détour (4). Il considère le résultat de cette profonde inves-
(i) Admon. ad gent.^ 44 ^^^' > ^cedag,^ 24/4 \ Strom., I, 290.
(%) Admon., 46 seq.; Strom., I, 279; 288. ^tXoffocpt'av (îs ou Tyjv çwtxryv Xt'yw, où<îÈ tyjv IlXaTwvjxriV ïj rrjv ÉTrrxoupet'ov Te xat Apia- TOTeXexyiv, âXX oaa e'tp'/jTat Trap' zxaç'n twv aipitysav toutwv xaXojç, otxottoouvïjv juiET * tboi^ovq îTtiçYjfxnq £X'Sj<îa7X0VTa , touto au/uiTrav to txhxTirov çptXoffocpi'av yr,juit. Ib. VI ,642.
(3) C'est à tort que l'on a attribué h la philosophie néo-platonicienne de l'influence sur Clément d'Alexandrie, et que l'on a beaucoup diminué la grande influenceexercée sur lui par le christianisme. Supposer une action d'Ammonius Saccas sur Clément, c'est raisonner contre toute vraisemblance , puisque Clément était plus âgé qu'Ammonius : ce qui est significatif. La doctrine du fondateur de l'école d'Alexandrie nous est inconnue presque dans sa totalité, et il n'est permis en aucune façon de la déduire de la doctrine de Platon. Voir Histoire de la philosophie ancienne, de H. Ritter, trad.fr., IV, 439.
(4) Strom.y 1 , 279. Ot( \xiy(xq ô x/vîuvoç tov ocTroppyjTov wç àXvjSwç Ttjç ovTwç (fiXoao(fil<xç Xoyov z^op-)(^oof.oQ(xi xtX. Tb. 297 ; V, 574 ; ^^f
tigat ion comme une tradition, un enseignement secret donné par le Sauveur (i ). Cette disposition de son esprit a exercé une très grande influence sur l'exposition de ses doctrines ; on remarque cela particulièrement dans son principal ouvrage , les Stromates, où il se propose pourtant d'indiquer, de noter simplement les profondeurs de la sagesse chrétienne , et où il procède avec intention d'une manière décousue et irrégulière, afin de ne pas trop révéler (2). Cependant il ne faut pas croire que tout soit intentionnel dans cette œuvre ; l'indécision des contours, que Ton ne peut ne pas remarquer dans sa philosophie, et qui résulte naturellement du caractère essentiellement polémique et tout ensemble éclectique de ses recherches; le peu d'ordre de ses pensées, qui est la conséquence de son penchant à l'éloquence ampoulée et mystique; enfin son peu d'habileté à écrire; toutes ces imperfections de la forme de ses doctrines doivent évidemment être expliquées moins comme l'œuvre de l'art que comme 1 œuvre de la nécessité.
L'on voit en toute évidence dans Clément quels efforts fît la philosophie pour affranchir le dogme chrétien de l'oppression du judaïsme. Saint Justin avait déjà recherché les traces de la parole divine dans les philosophes et les poètes païens, qui, sans doute, ne l'avaient
662 sq. ; VII , 5'y2. A-nroj^pyj to Ss.7y(X(x toTç aira zy^ovGtv ' où yàp èxxuxXêTv j^pvj TO jutuçYîOfov, Èjuiçpatvctv Sï ocov e!ç ocvajuvïjCTtv toTç juttre^rj^y?xo(7£ TY5Ç yvw(7cwç. Quis div. salv., 988 , Pott.
(i) Ap. Euseb. Hist. eccL, II, i c. not. Vales. ; Strom.^ VI, 645. H yvto^jç — ri xotrà Sr.aSoyàç elç ôXtyouç ex rwv àiroçoAwv étypa.fptùç TZOLpaSoQtiaa.-
(2) Stroin.^ I , 279. Oj çpoparet'ç xpuTrretv svWj^vw; rà roç
yvwacwç |3ouXovTa{ otrcppiaTa.
reçue que par partie. Clément approuve la méthode de saint Justin ; mais il va plus loin , et ce progrès est d'une haute importance. En effet, Clément ne doute pas que la Providence divine n'ait pu non seulement s'étendre sur les Juifs , mais veiller encore, attentivement même, sur les païens. Par Forgane des philosophes , elle a donc préparé, élevé les païens à goûter la révélation du christianisme. En conséquence, Clément rejette la thèse qui soutient que la philosophie grecque est une oeuvre du démon; il s'en réfère à la vie pleine de moralité des anciens philosophes, et il proteste qu'une chose aussi bonne que la philosophie ne peut, bien qu'elle soit accomplie par de simples mortels, émaner que de Dieu. Refuser de reconnaître dans la philosophie un ouvrage divin, c'est, dit Clément, blasphémer contre l'universalité de la divine providence ([). Ce Père partage également, mais point toujours, l'opinion que les anciens philosophes grecs avaient mis à profit les traditions des Juifs, bien plus, qu'ils avaient dérobé leurs doctrines aux philosophes barbares; mais il ne prétend par cela en aucune manière faire un reproche à la philosophie ; il remarque plutôt dans ce fait une œuvre de la providence divine, puisque le larcin n'a point été empêché, et que le mal a conduit au bien dans lequel le doigt de Dieu se révèle le plus souvent (2). C'est ainsi que les philosophes grecs paraissent à Clément d'Alexandrie être les instruments de la Providence ; et il n'est point invrai-
(i) o iront, y VI, 699. sq. Ktv^uvsuouat toi'vuv 01 ya«7xovT£ç uvj â'eôGcv <ptXoc7o<ptav Stvpo Yj'xctv à-JuvaTov ii^ai Xî'yetv Travrarà in\ txîpovç yjvwijxetv xov 3"€Ôv, prj'Sè p.-/iv Travrwv eTvat twv xaXwv airtov^ xàv twv è-Tr'c pepouç é'xaçov (I. cxaçwv) aùrtov Tuyj^av/).
(2) /^. I, 3 10 sq.
semblable , surtout à cause de son penchant à admirer la haute moralité des philosophes anciens, qu'il ait entrepris de détourner la philosophie grecque de cette croyance que des anges, ayant commerce avec les femmes des hommes, avaient trahi les secrets de Dieu (i). C'est donc une remarque importante à faire que du point de vue de Clément la philosophie grecque marche presque de pair, presque parallèlement avec les révélations des Juifs. Un seul et même Dieu était honoré en langue hellénique par les Grecs, en langue hébraïque par les Hébreux. La culture intellectuelle des Grecs , comme la loi ancienne , réunit en un seul peuple ceux qui partageaient la même croyance, et les sépara des autres hommes; car les philosophes chez les Grecs étaient semblables aux prophètes, et, conséquemment avec cette doctrine, chacun participa selon sa capacité aux bienfaits de Dieu (2). Clément trouve même dans Platon une exhortation à la foi adressée aux païens (3) , comme on en rencontre dans les prophètes juifs; on s'était déjà appuyé sur les prophéties sibyllines pour confirmer les révélations chrétiennes (4). Toutefois, Clément ajourne encore un instant la preuve de l'identité de la philosophie et de la loi judaïque, en distinguant, parmi les biens qui émanent de Dieu, les biens du premier rang et les biens inférieurs, en comptant au nombre de ceux-là
(1) Ib. I, 3 10 c. not. éd. Potter; V, 55o , où se trouvent réunies deux opinions tout-à-fait divergentes; Vil , 702.
(2) Stroni., VI, 636. KaGaTrep lou^at'ou; atoJ^eaGat sgouXsTo h
S"eOÇ TOÙÇ TTpOCpryTaç (5j(Î0UÇ, OUTWÇ Xat EXXr^VtOV XO\iq OOXt/JLWTOCTOUÇ 0£-
xetouç aÙTrov xti ^icxXtxrw nçtotfrtra; àvaçrifraç, coç oTot re ^aav ^ty^cc- 0a£ TYîv Trapà ^tov eùepycat'av, twv yuSxiwj àvGpwTTwv Siixoivzv.
(3) Ib. V, 588 sq.
(4) Just. Apol. II , 66.
rAncien et le Nouveau Testament , et au nombre des derniers la philosophie, il manifeste cependant son penchant à ranger la philosophie parmi les biens de la première classe, du moins tant que le Seigneur n'eut pas appelé les Grecs à lui; car la philosophie éleva les Grecs, comme la loi éleva les Juifs dans la voie du Christ (i). Nous verrons aussi bientôt qu'il n'attribuait pas seulement à la philosophie la valeur d'un pur et simple moyen. Il y a plusieurs routes qui conduisent à la justice et à Dieu; mais toutes aboutissent finalement à une seule, qui est celle du Christ. A cette route tendent également et la philosophie et la loi judaïque (2). Une idée qui domine encore dans Clément, c'est que la pas rôle divine est répandue sur tous les hommes, est une lumière qui éclaire le monde entier (3) ; qu'elle s'est révélée, quoique partiellement, obscurément, aux philosophes grecs ; et il ne trouve point que la philosophie barbare ni la loi judaïque aient eu cela un privilège sur eux. Partout, avant la révélation chrétienne, chez les barbares comme chez les Grecs, il n'exista que des fragments de la connaissance de Dieu, forme imparfaite dans laquelle le Verbe a voulu se manifester. Clément désire donc que ceux qui aspirent à la véritable connaissance de Dieu rassemblent les parcelles, les semences dispersées de la Vérité, pour la constituer dans sa plénitude, car elle ressemble à l'éternité, qui comprend le
(i) Strom.^ \, 282. ETrat^aywygT yocp xat aÙTY} to EXXyjvjxov, wç
(2) Ib.\, 283 5 288; VI, 694.
(3) Admon.y 56. Qùx aTrcxpuÇ// Tivàç 0 Xo'yoç ' (pwç \c:\ xojvt'v, èxr
passé, le présent et Tavenir ; à l'harmonie, qui se compose de tons différents ; au monde, qui sait agréger en un tout des parties hétérogènes. C'est après ce travail qu'on examinera la vérité tout entière de la parole di\ ine , la théologie dans son tout (i). Clément d\\lexandrie recommande donc constamment de ne point mépriser les philosophes grecs pour leur préférer la philosophie barbare, mais de les associer, afin d'atteindre la pleine et entière connaissance. Toutefois, leur doctrine, seule, est impuissante à révéler la grandeur de la vérité, et à conduire à l'accomplissement des préceptes du Seigneur (2). Quoi qu'il en soit, toutes ces considérations nous apprennent que la philosophie des Grecs doit être considérée simplement comme une avant-courrière du christianisme; elle purifie l'âme afin de la rendre capable de recevoir la vérité; elle forme la moralité par avance , en reconnaissant la providence divine; elle est même utile en tous les temps à ceux qui ne sont pas encore arrivés à la foi chrétienne (3). Il résulte de ces assertions que la philosophie se recommande comme moyen propre à la défense de la vérité , et qu'elle est comparable à une haie vive, à un mur autour de la vigne du Seigneur (4), sens dans lequel la déjà recommandée le Juif Philon. Toutefois , saint Clément n'en reste pas là. L'utilité de la philosophie grecque est déjà très étendue, si le véri-
(i) Strom., I , 298. 0-jrwç ouv r, re pap^apo? yi re ÉXXryVtxfi filocof'ia. rrr^ at'dtov àXr.Qftav cTzapaynôv rtva où t^ç Ajovuo-ou (xudiXoyloc;^ T^ç Qs Toù Xoyou Toù ovTo; àzi B'io).oyl(x^ TZZTzoioroit ' h <5è rot. SiriÇ^Tjixéva ouvGejç aviôtç xat IvoTroiri^aç rcAetov rôv Xoyov àx{V(îuvw;, eu icQ on xa- Tovj^erat ty/v oîkr.Qiiav.
(2) Ib. 309.
(3) L.C.; Ib. 282;VII, 710.