VI
If
table chrétien doit la faire servir à son élévation et la cultiver comme les sciences encycliques , car le savoir est toujours beau. Si Ton ne devait pas craindre, en s'engageant dans les recherches souvent contradictoires de la science, de chanceler à la fin dans sa foi; si l'on se jugeait incapable de pousser ses investigations au-delà du vaste champ des diverses sciences et par-delà l'expérience, Clément d'Alexandrie nous conseillerait de nous consacrer à l'étude indispensable des choses divines; mais, en définitive , il la considère simplement comme une faiblesse de notre àme (i). Remarquez, en outre, que les diverses connaissances de la philosophie et de la science grecques lui semblent absolument nécessaires à l'intelligence de l'Écriture-Sainte, qui souvent est obscure, équivoque, et s'exprime en paraboles; les apôtres ni les prophètes, disciples de l'Esprit-Saint, n'avaient, sans doute, nul bôsoin de ce secours, qu'aujourd'hui nous réclamons (2). C'est ainsi que la science grecque approche déjà bien près de la connaissance chrétienne , de la connaissance vraie. Mais ici l'important est que Clément d'Alexandrie appelle en aide au véritable point de "vue chrétien la preuve scientifique des doctrines de la foi , et attend de cette preuve un résultat , un développement qui doit conduire de la foi à la vie éternelle. Naturellement, on ne peut pas fournir cette preuve sans la dialectique qui s'est formée chez les philosophes grecs : aussi Clément s'engage-t-il dans une
(ij lu. VI, bpj. KaAov pÈv ouv To TTavra inxiçats^ai , otco 5s àa-
^tva %y'i PeÂTE'oï aipTi^eTat j^iova. Cf. /A. 654 'f H > '^83 sq. 2 fh. I , ^92 ; Vf, (JS").
analyse étendue de cette dialectique selon les principes stoïciens (i).
Nous arrivons ainsi à un point qui ne laisse pas de présenter de grandes difficultés touchant la question de savoir comment saint Clément d'Alexandrie a conçu le rapport de la foi à la connaissance humaine (2)^ Ce point est particulièrement difficile en ce que saint Clément considère une secte chrétienne, le gnosticisme, comme un idéal , procédant ainsi à la façon des Gnostiques ou de Philon, qui s'étaient esquissé l'idéal du sage et du thérapeute. Le chrétien gnostique doit être au-dessus de toutes les passions corporelles, et il ne doit pas seulement modérer les passions de Fàme , mais les surmonter pleinement et atteindre à Fapathie (3). Quand l'idéal est ainsi orné, le réel se trouve nécessairement commettre beaucoup de fautes dans la poursuite de son but dernier. Le Gnostique a un corps ; mais il doit avoir triomphé des faiblesses de la chair, qui ont coutume de gagner l'âme. Naturellement saint Clément se représente les forces spirituelles du Gnostique d'autant plus élevées que l'influence de la chair est plus affaiblie. Il ne craint pas d'avouer que le véritable Gnostique , qui a pris possession du domaine entier de la philosophie , connaît tout
(i) Dans le huitième livre des Stromates , qui , toutefois , n'est pas complet. Voir surtout le commencement de ce livre. Sa concordance avec le précédent est certainement difficile à expliquer; mais l'authenticité n'en est point pour cela douteuse.
(2) Dîehne, de y-juytjti démentis Alex. Halse , i83i. Cet écrit accorde beaucoup trop d'importance au néo-platonisme.
(3) Strom.^ IV, 649» 65 1. E^ajpers'ov apa tov yveoçtxov r/pv xa't TÉXetov àub TravToç ^uj^txou 7ra9ouç. — — ■ — H xaraçactç (5c V9 roiâSe àrcoiQîKX-j rpyâCerat, où pcrptoTraôctav.
PÈRKS ALEXANDRINS. 387
ce qui nous est encore caché, tel que les Apôtres le connaissaient (i). Quand une notion est aussi fausse, les applications qu'on en fait ne peuvent manquer d'être chancelantes, incertaines. Nous allons d'abord considérer séparément l'idéal que présente Clément d'Alexandrie, afin d'avoir toujours sous les yeux les éléments essentiels qui entrent dans sa notion du Gnostique.
Le premier élément, le caractère indispensable du Gnostique est la foi; elle est aussi nécessaire au connaître que la respiration à la vie ; elle est le premier pas vers le salut , la pierre angulaire de la connaissance (2). Ce mot du prophète : Si vous ne croyez pas , vous ne connaîtrez pas; ce mot que nous avons déjà vu cité dans Tertullien, Clément d'Alexandrie se l'approprie également (3). Mais comme le terme de foi, de croyance, a un grand nombre d'acceptions, on doit se demander ce que Clément entend par là. Il développe d'une manière générale cette idée de foi dans sa polémique contre les Gnostiques, lorsqu'il se refuse à accorder que l'homme tient sa foi ou même sa connaissance de la nature. Mais il se rattache aux stoïciens, qui voient une activité libre et rationnelle dans toute détermination à la connaissance. Telle est aussi la base sur laquelle repose la foi. Clément voit dans la foi la détermination rationnelle de l'âme libre , l'acceptation volontaire de la vérité qui réside dans l'àme, une détermination à la piété (4). Comme une telle
(i) iStrom.j VI, 648. AuTixa yàp roXjuiwpev ydcvai ttovtwv
CTTtçyy^ova xat TravTwv TrcptXyjxTixov xtX.
(2) Strorn.^ II , 373. Kat ^vj ri TrpûxYj izpoç aofiav vtvaiç -t) 'kIçiç r,pv àvacpatvcTat. 10. V in. Oore yj yvwatç aveu Trtçswî» ovQ* ri tviçiç aveu yveoaecuç.
{c\) lu. 36*2. nt'çtç 7rpoXr}\|^(ç éxou'jtoç cçt, 3"coa£Çeta; «juy-
388 LIVRE UIJATRIÉME.
détermination libre de l'âme se rapporte à la foi, la foi est digne d'éloge, et Tincrédiilité encourt un juste blâme (i). On voit jusqu'où s'étend cette notion; dans le fait, elle embrasse tout le champ de la liberté. Il n'affirme donc rien en général, si ce n'est que toute connaissance a pour fondement une libre tendance de la volonté ; il veut que le connaître soit apprécié moralement.
Prenant le mot àefoi dans le sens le plus étendu, Clément remarque encore que les principes d'aucune science ne sauraient être prouvés , et il tire de là cette conclusion aristotélique que toute science a pour fondement la foi aux premiers principes. L'universel et le simple, qui sont sans matière, les définitions, qui expriment l'essence des objets, sont pure affaire de foi. Et comme ce sont là les points de départ de toutes les sciences, la foi serait plus puissante que la science, en même temps qu'elle en serait le critérium (2). C'est ainsi que Clément exprime une manière de voir qui , reproduite dans les temps et pour les buts les plus divers , a acquis de la valeur. Toutefois , l'on ne peut pas dire qu'il se tint ferme et constant à ce point de vue de la foi. Il n'y a sans doute point d'inconséquence à placer au-dessus de tout la certitude de la foi , et à distinguer la foi de l'acquiescement incertain au vraisemblable , acquiescement qui n'est qu'un simulacre hypocrite de la foi, comme
jcaraGefrtç. Ib 871 ; V, 545. Yuj(^ç aurs^ouat'ou Xoyarjv ouyxaTaOeatv -ryjv TTcVfV.
(i) Ib. II, 363.
(2) Ib. 364 sq. Ajâpj^otj ocvaxo(ΣtxTON H Trt'ç'Ç ^t ^ap"? ^^
àvaTTOoec'xTtov ctç to xaôoXo'j àvaÇ{Ça(!^ou(7a, xo dcTr^c-ùv, 0 ours aùv uXry Iqt o\>xt uXvî oure utto uXyjç. — — Kuptcorcpov oSv x-nz iiriçYiixinç ri
la flatterie en est un de la joie. La foi s'attache fermement à la vérité (i). Mais il y a, suivant Clément, une autre foi qui tient simplement aux opinions, et peut être déçue par l'erreur. Cette dernière foi est naturellement mal sûre , car elle n'écoute point la droite raison ; la liberté, appliquée à la foi, peut aussi se laisser entraîner à l'incrédulité (?,). Clément engage à ne point se confier à sa bonne nature sans s'être formé par la philosophie , et il compare ceux qui se commettent à la foi naïve à ceux qui voudraient recueillir du raisin, quoiqu'ils n'aient pris nul soin de la vigne (3). Il considère donc simplement la foi comme un degré inférieur de la vie chrétienne, et il désire qu'au perfectionnement du chrétien dans la foi se joigne la preuve de la certitude de cette foi (4). Il est donc ici évidemment question d'une autre foi que celle dont nous remplit la connaissance des premiers principes , car la foi à ces premiers principes ne peut pas être fortifiée par la preuve ni par les conséquences qui en découlent.
On pourrait être porté par les assertions de Clément à croire ([ue le point de vue de la foi aux principes de la science n'a dû prêter que secondairement appui à la foi religieuse ; mais ce point de vue , dans ses aspects essentiels , a une connexion intime avec la notion de cette der-
(i) Loc. cit.
(2) Ib. I, 290 sq.
(3) Ib. 291.
(4) Ib. 286. Tàfjigv yàp tîj Xcyopcva irpoçtc<7Ôa«, rà ^ï ctÙ.ôxçitoL juiv) 'KÇfOçU'jQcit ohy^ ocTfXwç r/ ttc'ç'Ç^ otXkoc ri Tttpt ty/v ^aôïjc/jv Trtç'Ç ttxitottt. Ib. '-Î95. Tyîv oyypov'jœj xr/v Trt'çtv ri^u S'cwpi'av. Ib. VlI , 'joi. H
xae xaraXyjTTTOv TTac-aTre'p Trouera. Jb. VIII. 769.
390 LIVRE (^UATIUÈMK.
nière foi. En effet, Clément trouve les principes scientifiques dans la connaissance du simple et du suprasensible, et, en dernière analyse, dans la connaissance des principes premiers des choses (i). Or c'est conduire directement à la foi en Dieu, qui, en tant que principe de tout, n'est susceptible d'aucune preuve , et ne peut être connu que par la foi. Clément partage ainsi cette conviction, rencontrée déjà par nous sous différentes formes dans les Pères de l'Église, que l'existence de Dieu ne peut être démontrée, et n'est point un objet de la science (2) ; car chaque chose doit être prouvée par ses propres principes , et Dieu n'a pas de principe (3) ; que les hommes sont pénétrés d'une émanation divine qui les porte , bon gré mal gré , à confesser l'existence d'un Dieu sans passé et sans avenir (4). Clément désigne aussi cette foi originelle comme un don , une grâce que nous avons reçue de Dieu, comme une force divine en nous , par laquelle Dieu se manifeste à nous (5). Il pourrait sembler que Clément dans ces assertions s'écarte de ce point de doctrine précédemment rapporté, que la foi
(i) Ib. Il, 364 ; ^I> 655. Twv TrpcoTWV xae à;rXcov. Ih. \II ,
■^31. Xpjçoç, 5{ * où xaî -h àpyh xat toc tiXy) . Kat toc pcv axpa où
(ît'SaaxeToct, -11 TS ào^-/) x<x\ ro tcXoç Tciçtq^ Xcyo), xa\ àydcTcv).
(2) Ib, IV, 537. O fJ-tv oZv Srzoç ocvaTTO^stXTOç wv oùx e'çtv Irctçrif^ovaoç.
(3) Ib. V, 588. AXX' oxxîc iTziçrifXY) XapÇavsrat t^ àTVO^ttxrtx-n ' OAJTY) yàp Ix TrpoTepcov xac yvwpjjuiwTcpwv ffovtçafocj, toO Sï àyevviOTOU o^jSh irpoyTTapj^ec.
(4) Admon., 4^*
(5) Strorii.^ 1 , 288. AMvdixzi xocj itiçtt. Awpeàyàp ^ Si§ix<7xoi\i<x tÎi? 3eocr£Çe«aÇ' Xaptç ^è v) iziçtq. Ib. YIJI , 781. Tliçtç (xvj oZv h^iôQtrô'j xi fçtv àycSov xat aveu roù ^Y^rzh tov B'eov ôfjtoXoyoùaa eTvat toOtov xa'c ^o^ci^ouaa wç ovTa.
PÈRES ALEXAÎNDRINS. 391
s'accorde parfaitement avec la libre volonté ; mais il faut remarquer qu elles ne concernent qu'un coté de la foi , tandis que d'autres passages considèrent en même temps l'activité de Thomme dans cette même foi. Dieu se révèle à la raison, pourvu qu'elle lui donne affection et attention ; la foi s'élève sur la crainte ou sur l'amour ( i ), et nous ne reconnaissons la volonté de Dieu qu'en l'accomplissant (2).
Toutefois , nous ne pouvons pas nous dissimuler que les opinions de Clément sur la foi sont très vacillantes. Les passages rapportés précédemment l'ont déjà fait voir; on va encore le reconnaître d'une autre manière, sur un autre point qui se rattache très étroitement à sa doctrine touchant le rappo rt de la foi avec la connaissance. Il considère la foi pure comme le premier des degrés successifs, progressifs , sur lequel s'appuient les révélations de l'Ancien Testament • ces révélations devaient d'abord nous former dans la crainte simplement , afin de nous élever peu à peu à un développement supérieur, et de nous renouveler dans l'amour de Dieu. La foi ne serait donc que le penchant primitif de lame pour Dieu , penchant accompagné de crainte , d'espérance et de repentir; et si ces trois sentiments sont suivis de l'abstinence et de la patience, alors ils doivent nous conduire à l'amour et à la connaissance (3). Or, on ne voit pas bien comment cette assertion se rattache à cette autre , savoir,
(i) Ib. II , 369; 372 sq.
(3) Pœdag., I, ni; i32; Slrom. ^ II, 373. Kat ^h r, -rrpwry?
tATztq x(Xi fiïTavoia * ^yv re cyxpareioc xaù viro/jiovo TrpoxoTTTOuaat ocyouciv •finaq im xz àyâicrj-j iiti rcyvw^jv. Ib. VI , 65o.
que les païens eux-mêmes ont introduit dans la science des éléments préparateurs du christianisme et une foi naturelle à Dieu. La doctrine chrétienne, soutenant que la foi conduit à la félicité éternelle , s'accommode encore moins de l'opinion de Clément. Dans le fait , ce Père ne promet pas aux croyants la récompense qui attend les Gnostiques (i). Et combien cela est naturel, puisque ceux-ci sont les amis de Dieu , et ceux-là ses serviteurs fidèles simplement (2); puisque les croyants, agissant uniquement d'après la foi , ne peuvent atteindre la moralité complète , parfaite , d^ la vie , attendu qu'ils restent dans une sphère mitoyenne d'action , qu'ils ne pourraient suivre leur voie d'après une vue juste, d'après la science (3). On ne peut pas dire précisément que cette doctrine , qui fait de la pensée scientifique la mesure de l'action , réponde aux présuppositions du christianisme; du moins Clément paraît avoir dans l'esprit un autre rapport de l'une avec l'autre, lorsqu'il subordonne la foi et la connaissance à la volonté.
La connaissance est donc aux yeux de Clément le degré le plus élevé qui nous porte au-dessus delà foi, et qui a la foi pour point de départ. Nous sommes maintenant parvenus à ce degré de l'éducation par Dieu, qui nous a placés au-dessus de la crainte enseignée par FAncien Testament ; nous agissons maintenant dans l'amour et dans la connaissance , bien que nous ayons atteint cet échelon en peu de temps, et que nous ne
(i) Strom., IV, 619.
(2) Ib.YU, 702.
(3) Ib. Vï, 669. Toxj Sï aTrXcoç- -Ktçoxj ixiav) Tzpa^iç Itycir' av fXYiStTttiy xaroc tov Xoyov imrskou^ivY)^ juyjf^è pvjv xar' ïjrîçoi'yi'j xaôoc— Qoijfxî-Df) •
soyons encore que de petits enfants ( i). Le Gnostique est donc celui qui aspire à sortir de l'enfance pour parvenir à lïige mùr, accompli (2). Ce pas se fait par la connaissance , non seulement du sensible, mais encore du suprasensible (3); et cette connaissance , de même que la foi, est atteinte, parachevée, par la libre activité de
I homme (4). La notion flottante de la foi, qui doit constituer la base de la connaissance, jette donc naturellement aussi de l'incertitude dans la notion du Gnostique.
II semble quelquefois que la connaissance , suivant Clément, doive affermir la foi par la réflexion, parla science (5). La connaissance doit nous procurer repos, calme et paix (6). D'où il suit que la foi est comparable au verbe intérieur et encore caché, et la connaissance au verbe exprimé ; car, au fond de ceci , il y a cette supposition que le contenu de la connaissance réside dans la connaissance comme dans la foi , et ne reçoit dans celle-là qu'une forme plus dévelo])pée (7). Mais lorsque Clément prétendit à une tradition secrète pour le Gnostique, lorsqu'il prépara des recherches sur des points de doctrines qui étaient à peine indiqués dans la foi ecclésiastique , et qui ne pouvaient être considérés que comme des conséquences progressives tirées de
(i) Pœdag., I^ III.
(2) Strom.,\\, 663.
(3) Ih. VI, 617.
(4) Ib. II , 363.
(5) Ib. 362.
(6) Pœdag., I, 95; Strom., II, 383.
(7) ^^tfom.^ 11 , 3o2. AA).o£ è àcpavou; 7rpay|uiaToç évwrtxyjv a\jyxax(xBi7fJ ^TTcocoxav éï^at tt/V -rrt'çjv , waTrep âpe'Xct -rn-j à-KÔSa^i-j ày 'joo\)[xvjo''j -KrAy^Cf-Toq «pavcpàv 'j-oyxoLxâBzan. Ib. \^I[, jSl. lllçiq az-j ouv èvOtaQerov ri èçjv àya9ov. Ev pôv/j yàp t^ tou 7rpocp';p£xo'j
39 4 LIVRE QUAïlllÈME.
cette foi , il devait bien alors se rappeler cette pensée , que la connaissance déborde le cercle de la foi réfléchie. On peut en dire autant de son interprétation profonde , compréhensive , violente , toutefois , de la lettre de TÉcriture, interprétation qui révèle au jour une connaissance cachée de l'histoire. Clément montre également par là que la foi comprend les seuls éléments, et n'est que la connaissance abrégée de la nécessité absolue (i), par où il fait évidemment alkision à la règle de la foi. Mais ces deux opinions sont chez Clément dans une si étroite connexion qu'on ne peut pas lui imputer la conscience de leur diversité. Afin d'atteindre le but de notre investigation , nous ne devons point perdre de vue que Clément n'espère approfondir la connaissance que par le secours de la philosophie grecque.
Il suit nécessairement des observations précédentes que la doctrine chrétienne a la plus intime connexion avec la connaissance; car la connaissance est assimilée au verbe exprimé. La doctrine chrétienne n'est cependant qu'une partie de l'activité pratique, et les propositions citées plus haut ont déjà montré que Clément juge l'activité normale dans l'accord le plus parfait avec la connaissance (2). Ce jugement s'appuie sur cette proposi-
(i) Ib. II, 378. STOt^^etw^sçepav eîvat ari^x^z^rixt rh-J Tztçt-j. Ih. ^l ? ^79* Tr/v Tziçiv çoty^ticjdv rdc^tv sj^oixTav. Ib. VII , 732. H [ih
(2) Jb. vll, 760. Aoyoç, ov apj^ovra tlX-n^fxxfxz-j yvcoaecoç te xat
ptou. Ib. 761. Te'Xoç yàp oTuaj totj yvwçtxoS (Îjttov, cep' wv
ixh 'h ^z(>ypi(x Y) £7Cjçv;fxov£xy), if' cov §z -'n Trpa^t;. Autre passage d'accord avec le précédent pour le fond, mais différent dans la fornje. lu. 701. To yi-t)cùaxci\) roi. izpay^txroc, Se-ôrzpov to zntrî\tTii, 0 Tt av 0 Aoyoç VTtayopzv-n xa\ rpiTov to TzapaSi^o-jai Sv-jaoQai âzonpzTTw; Ta Tcctpcx. T^ àXyjôcta èTrtxexpupjMe'va. Admon.^ 68. BouXvj xat irpa^ej xaî;
PÈKES ALEXANDRINS. '*' 395
tion de Platon, que la connaissance véritable doit être liée à la vertu. Par conséquent , le Gnostique qui possède la connaissance vraie pratiquera la vraie vertu ; il sera un dieu agissant matériellenaent dans un corps (i). A la véritable connaissance est lié également l'amour du bien , cet amour qui nous lie à Dieu , qui aime la créature dans le créateur, qui fonde TÉtat véritable, l'Église véritable. Cependant quelque doute plane sur ce point, puisque l'amour est parfois considéré comme un degré encore plus haut que la connaissance, et qu'il doit nous élever ensuite davantage jusqu'à l'héritage de Dieu {2). C'est ainsi que Clément édifie une gradation qui porte l'homme jusqu'à Dieu, en passant par diverses transformations, du paganisme à la foi, de la foi à la connaissance, et ainsi toujours plus haut et plus près de 1 état dans lequel nous devons demeurer perpétuellement. C'est sans doute à dissimuler en quelque manière cette fluctuation qu'est destiné l'idéal que Clément se créa de son Gnostique, puisque cet idéal nous ravit au-dessus du concevable dans des hauteurs sans bornes ; car la foi simple et l'amour ont la vertu de franchir le temps et l'espace et tout le monde extérieur, de prévoir ce qui est caché aux autres facultés, et de rendre déjà présent ce qui nous attend dans l'avenir (3). Mais on verra aussi bientôt que l'on
Xoyw. Ajoutez cet autre passage : Strom., II, 38o. IIpwTov pièv Tyjç S'ewptaç, •îeuTEpoy <5c rryç twv evtoXcov STTJTcXs'ffêtoç, rptrov àvîpwv otya9wv xoLxaoxtxtriq.
(1) Strom., YII , 761. Év crotpx't Trept-rroXwv 56oç
(2) Ib. 782 sq. Tô) cj^ovTt TTfoçtQri'jtraiy tvj juèv retenti y) yvwatç, TTi Sz yvcoact ry àyaTTï}, rri àyâiz-fi St r) TrXyjpovopta.
(3) Strom.^ VI , 602. Ttç yoip xiT^olzlrciTo.i tri toutw tvkoyoq atrioL CTCt rà xo'jy.rAcx. TcaXtveSpopsTy àya9à tw to dcTrpoatTov aTTctXyjcpoTf «jwçj xav jutyjbeTCw xarà tov j^povov xac tov tottov, àXX' cxetvyj ye x-n
plane loin du sol, dans les airs , par la foi et Tamour, et que Clément, en prenant cette route, a entièrement perdu de vue la gradation par laquelle il voulait nous élever à Dieu.
Or, en considérant ces oscillations de Clément sur la connaissance et sur le rapport de la connaissance aux autres développements de Fàme humaine , on pourrait être tenté d'admettre qu'il n'y eut rien en lui de ferme, de fixe, hormis la conviction qu'une conception scientifique doit procéder de la foi religieuse avec le secours , la méthode de la philosophie grecque. Mais si nous examinons plus attentivement le fond de la connaissance , tel qu'il le développe, nous trouverons encore des esquisses mieux accusées du portrait du Gnostique , qu'il s'est efforcé de peindre.
Nous sommes ainsi forcé de pénétrer plus avant dans la théologie de Clément , et d'autres considérations nous y contraignent encore. Trouvant la plus haute connaissance du Gnostique dépeinte comme un degré intermédiaire entre la foi et l'amour qui doit conduire en définitive à l'héritage de Dieu, nous ne devons pas oublier que la connaissance a sa place entre deux points qui ont chacun une signification pratique différente; car la foi est une libre détermination de l'âme, comme nous l'avons vu; elle désigne la crainte du Seigneur et de ses commandements. Quant à l'amour, il désigne le sens élevé et libre de l'enfance, qui dirige dans les actions mo-
yvwçtxvj àyaTrry, ^t* r,v xaJ ri xXrjpovojuit'a xat yj TravTeXyjç trcsrat àiro-
xaroLçccaiç {3?Ço:fouvToç fîc ' ê'pywv toO maQociToSorov , o Stoc, tou tkzoQoci
yvwçixtoç àta rY,<; àyxTCYjq «pôaaaç Trpost'Xyjt^cv o yvwçtxoç. A-Tret-
Xvj<f)wç (5e (5tà -xîçtwq yvwçtxvïç, o roTç aXXorç a(î>ïXov * xocçtv «Ùtw ^i ' àyàirrtv Ivcçwç ri§-n to peXXov-
raies (i). La connaissance de la volonté de Dieu, comme cela a été dit précédemment , est donc indépendante des actes par lesquels nous accomplissons cette volonté. Si nous ne perdons point ceci de vue, nous comprendrons parfaitement que nous pouvons considérer la notion de la connaissance , en tant qu'elle indique un degré intermédiaire, dans le simple sens de la vie pratique, et surtout comme le degré le plus élevé auquel cette vie doit con- . duire. Il faut donc s'enquérir de ce que Clément entend par Tamour et par l'héritage de Dieu , surtout par cette dernière expression, du sens de laquelle toute sa doctrine dépend comme du but final de ce Père de l'Eglise. Après avoir résolu ces questions , nous pourrons apprécier justement le rapport que soutient le théorique avec le pratique. D'ailleurs ces questions embrassent effectivement toute sa théologie, et nous devons remonter assez haut pour en trouver la solution.
Les principes dont parle Clément dans sa doctrine sur Dieu ont une très grande analogie avec les doctrines de Philon. Au moyen de l'abstraction (àvaXuatç), il prétend s'élever du monde extérieur à la connaissance de Dieu. En faisant abstraction des propriétés physiques des choses , de leur étendue dans l'espace, nous arrivons alors à la notion du point qui occupe dans l'espace un lieu déterminé; et, enfin, en faisant abstraction de ce lieu, nous pensons l'unité absolument. L'un que nous atteignons par ce procédé, Clément l'appelle Dieu. Toutefois, ce Père ne se dissimule pas que nous ne parvenons point à la connaissance de ce que Dieu est, mais simplement de ce qu'il n'est pas. La cause première n'est pas dans l'espace,
(i) Ainsi sont lapprocliés çpôÇgç vl àyâvm , T^içiç t't yvwatç. Strom.j IV, 619.
n'est pas dans le temps, mais est élevée au-dessus de toutes choses, au-dessus de tout nom, au-dessus de toute pensée (i). Par conséquent, il ne permet point d'employer une dénomination de Dieu dans le sens propre; Dieu n'est ni le bon , ni l'un , ni esprit , ni essence même des êtres, ni Dieu, ni Père à proprement parler, mais nous n'employons ces magnifiques appellations de Dieu qu'afin de fournir à l'intelligence un point où elle puisse s'ap- ^ puyer. Dieu est élevé au-dessus de toutes choses ; il est * l'infini qui ne peut être embrassé par nulle pensée (2). Ceci n'empêche cependant point Clément d'estimer la bonté divine au-dessus de tout, et de la considérer comme une propriété essentielle de Dieu , comme une propriété qui lui échut avant qu'il fût créateur. Et il résulta de cette propriété divine que Dieu créa le monde, (car faire le bien est l'attribut de sa nature, et il n'a par conséquent jamais discontinué de répandre sa bonté). Clément paraît aussi avoir pensé que de ce principe découle nécessairement l'éternité de la matière et de la création (3). Il s'exprime à ce sujet d'une manière qui se rapproche beaucoup de la doctrine des émanations. Accomplir le bien est la nature de Dieu, comme la chaleur est la nature du feu , comme la nature de la lumière est
(1) Strom,^ V, 582. AtpeXovreç yk-^ tov crwpaTOç ràç (^jatxocç
TTOtoryîTaç, •TrspteXovTeç èz ttjv elç to pdcGoç (Jtaçaatv xtX- ^^'^X °
l'çtv, 0 (Je pyj £ç( yvcopicavrcç. Cf. Ib. IV, 537; ^j 58y.
(2) Ib. V, 687 sq.; Pœdag., I, 118.
(3) Phot. cod., 109. fXvjv reyàp oi^po-^o-^ ^o^<yjC,u. IIoXXovç
TTpo TOTj A^àju. xocrpouç TepareucTaj. La création de la matière est à peine affirmée dans Clément. D'après Strom., VI, 684, 'a création est décrite comme l'ordre apporté dans l'ancien désordre. Néanmoins on chercherait en vain dans Clément un dualisme proprement dit.
• PKRES ALEXANDRINS. 35^9
de briller (i); il n'oublie pas toutefois d'ajouter que le feu u'échaufte pas par lui-même, mais que Dieu dispense ses bienfaits en vertu de sa propre volonté (2).
Nous rencontrons dans Clément des assertions qui touchent au panthéisme : ainsi , il appelle les choses les membres de Dieu, et il soutient que Dieu est tout, et que tout est Dieu (3). Mais ces expressions désignent simplement la communion intime qu'il remarque entre le monde et Dieu. Lorsqu'il parle en termes plus rigoureux, il distingue clairement, manifestement, Dieu du tout; il dit, en effet, que Dieu est le père de toutes choses ; que le tout a une grandeur et des parties, tandis que Dieu est incorporel et un indivisiblement (4)- A cette occasion se manifeste naturellement, et se prouve la répugnance que le dualisme inspire à Clément, et Ton discerne qu'il blâme l'inimitié absolue contre la matière. Le corps n'est point méchant , mauvais de sa nature : on ne saurait tenir la matière pour mauvaise ; et les doctrines opposées sont traitées par Clément de combats criminels contre Dieu (5).
Mais cette doctrine , riche surtout en conséquences pratiques , est tirée en majeure partie de Philon , et il n'est pas moins manifeste que Clément a puisé dans ce
(i) Strom., Ij 3i2^VI, 6S/^sq. Pœdag., I, I2'j.
[2) Strom.y VII , 7 20. Cure yàp 0 3'eoç axwv àycSoç, ov Tpoirov TO TTup 5epjixavTuôv • éxouctoç Se r) twv dcyaGwv pera^oatç aùrô).
(0) Pœciag.^ I, l'iy. () wv aùroç toc Travra xott rà uavxa ahro^, th. III , I iS. Ou ixilr, -rravreç,
(4) Strom., V, 587. Oùx av 5è oXov €?7ro£ rtç aùrov h^^Zi^ ' Inî |uieyiBti yctp rarrtrat to oXov xaj eçt twv eXwv Tcarrip ' oùoê fxriv juê'Xïî riva aÙTou ÀexTc'ov * à-^tai'peTov yocp to cv. Cf. Ib. IV, 537 ; Frcigni., 1016, Pott.
(:-.) yA.iii, ',:î.; IV, -,39.
même philosophe sur un autre point. Si Dieu, en tant que créateur ou formateur, a dû se révéler à nous dans une matière à laquelle il est pleinement étranger, cette révélation ne pouvait être qu'imparfaite , comme Philon le remarque dans divers passages. Mais Clément tient essentiellement au distinct , et il ne se propose point de révoquer en doute la profondeur insondable de Dieu considérée en lui-même , lorsqu'il soutient qu'il n'y a rien qui ne puisse être connu , que tout est révélé au fils de Dieu, qui n a pu rien nous cacher (i). La distinction entre Dieu le père et Dieu le fils dérive immédiatement dans Clément de ce que , d une part , il ne peut se nier à lui-même que Dieu , en tant que principe éternel et immuable de toutes choses (2) , ne se laisse point représenter par des pensées muables , lesquelles ne sont possibles que dans ce monde phénoménal ; et, d'autre part, c'est un de ses principes inébranlables que nous devons aspirer sans restriction à la connaissance de Dieu. Il se vit alors forcé d'admettre une médiation de cette connaissance par le fils de Dieu qui est égal en tout à son père , et qui fait absolument un avec lui (3). C'est ainsi qu'il sort de ces hésitations que nous trouvons sur ce point dans Philon , et qu'il exige de nous une connaissance parfaite du père dans le fils. Cette doctrine
(1) Strom., VI, 649. (3 yvwçjxoç rà ^oxouvra âxaTaXvjTrra
roTç aXXotç aùroç xaraXap.êavet Tziçexxjaq-, otj o\j§h àxaTocXyjTTTov tw ulw Tou Btoxj * oGcv où<Σ àSlSoiXTOV ' 0 yàp Si ' àya-KT/v t/jv irpoq riixaq Traôwv oh^ïv av ûireçetXotTO clç ^{(5a(7xaXiav rriç yvwagw;.
(2) Ib. 682. Ev TauTOTVjTt yàp àysvvr/Tw o wv ahroç juovoç.
(3) Admon., 68. (> Bîioç Xoyoç h cpavepwraTOç ovtw; 3eoç, o tw èiOTçôxri Ttov oXwv è^jowGstç. Pœdag.^ 1 , 1 13. Ev yàp afx<^w, h 3"eoî. Autre passage , mais moins précis. Stroni., VII, 702. II ufoCi <pû'7(j 7) tÙ piovco -TTavroxpâropt "jrpoaEj^EçaTVj-
PKHES ALEXANDRINS. 401
est en plein accord avec celle qui avance que le père est la raison , de même que le fils ; mais que le fils est pensé en même temps comme le type de tontes choses, comme le monde suprasensible (i). Ainsi Dieu le père, en tant que raison, peut être connu par la raison; le fils, en tant que pluralité des idées, se représente dans notre esprit; et par les idées nous nous élevons à la connaissance de Tunité divine. Clément trouve en effet pour différence entre Dieu le père et Dieu le fils j que le premier ne peut être pensé dans un rapport quelconque avec la pluralité, et que le second est Tunité dans la pluralité des idées ; par conséquent le fils est accessible à la démonstration et à la science qui passe par une pluralité de pensées. Il n'est point un , il n'est point non plus multiple, mais il est un tout qui embrasse toutes choses, l'unité de toutes les vérités et de toute existence suprasensible (2). De cette manière il lui paraît possible que
(i) Admon.y 62. Ytoç tou vou y^Yicio^ h S'croç Xoyoç, ywrbç àpj^e- TiJTTov ctfwç ■ ctxwv Sk Tûu Xoyou 0 avGpwTToç. Strom., IV, 537.
(2) Strom.^ 1. c. O psv ouv 3"eoç âvaTrôiîsjxTOç wv oùx eçcv zTztqri- ^o'jixoi;. C 0£ uibç oo^ia ré Içi x<x\ eTTjçyjfjivj xa: àXriGsia xalt oaa ocXXoc TovTw C'jyyvjTi ' xat ^yj xat ocizôSn^iv ïy^ti xoù ^iZ^oSov ' Tràcraj §ï «5 ^uvotpecç ToÙ7r;£u|LtaToç(7uXXyiÇ(î-/'/v psv sv xt 'KpayiJ.ix yz-j6;j-fj(xt auvreXouatv
tiq To auTO, Tov utov. Kat ^vj où y'ivzTot.1 àrzyyuyç sv wç cv, obSz
TToXXa wç (xiç/n h uio;, àXX^ wq Travra ev- EvQev xcxc Tûdcvra. KuxXoç yap 0 ouTOî Tracwv twv (Suvaptewv elç lèv gtXoufxevcov xoti svoyjuevcov. Pceciag. , 1 , 102. ETç ^£ xat ô Twv oXtov Xoyoç. /^. III , 1 15. Ilavroc tw évt. Du passage cité précédemment Strom., V, 682, on a voulu conclure (Daehne,l.c., 100; Thomasius, Origène, G5) que Clément distinguait le père du fils , comme l'unité sans ^zaïq de l'unité ayant une 3-£7£ç; mais cela ne fournit aucun sens. L'unité ayant une Bzaiq est le point dans l'espace suivant le langage reçu des Pythagoriciens. Clément, dans ce passage, conclut d'abord comme Platon (dans la République}; puis, arrivant au Christ, il abandonne son premier maître.
/l02 LIVRE QUATRIÈME.
nous apprenions à comprendre la plénitude de la divinité immuable à force de passer par des notions différentes et de sonder en tous sens nos pensées.
Ce retour de la doctrine chrétienne du Rédempteur à la doctrine platonique du monde des idées est , en fait, fort surprenant (i). Combien cependant ces deux doctrines semblent appartenir en propre à la sphère dans laquelleellessontnées! C'est certainement se faire illusion que de trouver, comme on Ta tenté, un accord historique entre la philosophie de Platon et la révélation des Hébreux, ou de déduire , comme on Ta prétendu, la doctrine chrétienne touchant le verbe divin du platonisme erroné de Philon ; mais nous devons nous rappeler que le besoin d'un médiateur entre nous et Dieu, qui est parfait, immua- |
ble, absolu, constitue le fond d'une doctrine répandue '
universellement; cette doctrine paraît être naturelle à notre raison , et plus elle se produit sous des formes différentes, plus l'idée que Ton apprit à se faire de Dieu devint élevée, sublime. Sur ce point Clément s'accorde plus décidément avec Platon qu'avec Philon. Tous trois veulent reconnaître l'unité de Dieu dans la pluralité des idées. Mais Clément s'éloigne de ses maîtres en ce qu'il juge pleinement suffisante la médiation entre le divin et nous. Le mot Dieu exprime la vérité complète et exempte d'altération par quoi que ce soit de matériel ou de sensible. Par conséquent Clément rejette l'opinion, qui se trouve dans Tertullien , que le fils de Dieu est le verbe exprimé du père (2) , car ce verbe est sensible. Nous , ,,
(i) Clément compare la doctrine chrétienne de la trinité à la même doctrine platonicienne , Strom., V, 698 , mais sans s'élever aux points essentiels.
{1) Strom.y V, 547. Ô yàp tou Trarpoç xwv oXwv Xoyoç oh^ oitrnq tçîV 0 TTpocpoptxoç, <jO<fi(x. §t xaî j(pyîçoTV7ç ^avepcoTary? tou .9"£ou
qui appartenons au monde des sens, nous avons besoin d'un maître qui nous révèle l'absolue vérité; mais nous ne trouverons cette vérité ni parmi les hommes ni parmi les anges, qui, en tant qu'êtres finis par eux-mêmes, ont besoin de maître; ce maître véritable, exclusivement, nous Je trouvons dans le mot Dieu , qui exprime la complète vérité (i). Cette doctrine suppose donc immédiatement que le fils de Dieu est considéré comme le principe du sensible. Par lui tout fut créé ; il est la Providence qui veille sur tout, bien qu'on ne puisse l'observer; il est la cause première de tout mouvement (2). Le sensible lui sert d'instrument pour élever les hommes faibles à la connaissance du suprasensible (3).
Ces doctrines , toutefois , sont en parfait accord avec le point de vue de Clément sur le monde sensible. Et il se sépare aussi parla, avec intention, de Philon et du système postérieur des néoplatoniciens qui prétendaient nous élever par une intuition immédiate de Dieu jusqu'au plus haut degré où il soit donné à l'homme de parvenir. En effet, c'est au moyen du monde sensible que Clément veut porter l'homme à la connaissance de Dieu , sous la conduite du verbe divin et avec les forces mêmes que nous recevons de Dieu. Par conséquent il combat aussi l'opinion que l'homme créé, fini, pût participer originellement à la perfection , et que , souillé
(1) Ih. VI,6/i3sq.
(2) Ib. VII, 7o/|. njSWToupyoç xtvr/(7ea)ç. La différence entre le sensible et le suprasensible ne ressort cependant nulle part assez vivement. Ainsi Strom. , VII , 700 , le Xoyo; est nommé simplement le TrptïjÇijTepov èv yvjzau , bien que considéré comme un être au-delà du temps ^ partout présent; et le Père est appelé to Trpé^Çtçov, ac- Çacaar: os xa« i7«y^ ireÇaçov.
(3) Pœdag., III, 269.
/lO^ LIVRE QUATRIÈME.
par le péché, il lui simplement déchu de la hauteur d'une existence irréprochable. Quant à la question de savoir comment Dieu, qui est parfait, a pu créer un monde imparfait. Clément la résout en renvoyant à la nature de Tâme , dont la passion est un élément nécessaire. Il considère la passion, à l'exemple des stoïciens, comme le principe de la libre volonté, en sorte que Tâme se présente à nous comme un être qui peut atteindre la perfection par le développement de la passion et par sa libre activité. Dieu voulut que notre salut fût le fruit de nos propres efforts. La vertu vers laquelle nous gravissons ne peut être obtenue par nous comme un don. Dieu a créé Thomme parfait dans ses facultés ; au moyen de sa liberté propre, il devait devenir effectivement ce à quoi il était destiné : il devait faire choix du bien , et , en vertu de sa nature progressive , parvenir à le posséder. S'il a choisi le mal, ce n'est pas la faute de Dieu, mais la faute du choisissant, comme Platon le dit. Telle est la nature du créé , telle en est la différence avec le créateur. Dieu est immuable et exempt de toute passion; mais la créature, en se développant, peut arriver à Tétat d'impassibilité , à la plénitude de son être (i). Ces
(i) Strom.y VI, 662. $uje{ juèv ÈTCtTry^etot ycycvofpev -n-poç àpsT-iov, ou fAYjv wçc tyti-^ aùryjv ex yevsT^ç, àXXaTrpoç rb xrrjffaaôat l'Knrtèuoi^ û Xoyw Xuerat to Trpoç twv a«p£T«xô5v «Tropoupievov ■>7pirv, Trorepov rtktioç è7rXa<70yî 0 A^àpi 77 aTeXvjç. ÀXX et pev dcreXryç, ttwç reXe/ou 3eoû àreXèç TO 'i^yo-t xat fjiaXtça avGpcoTToç; t\ Bt réXtioq^ ttcoç ncx-pa^ocivei tocç evto- Xdcç j dfxouffovTat yàp xai Trap * 77|mwv, ort reXeroç xarà rw xaxaaxeuyjv
eux cycvETO, Trpoç St to àva(5£Çaa0at tyiv ocpeTvjv i7ctrr,êtioç.
Hpaç (5s te, Yi{xû)V a'jTwv PouXerat aâ^tcOai. Autïj ouv cpu(7«ç ^|>u;(>}ç £Ç
cauT^ç ôpfjiav. H (Se £7r£TVj(5e£OTr/ç (fopoc ^xiv içc Tzphç o:p£Triv,
&çjtxri S' ov. lo. I V , 534 sq. ; 53(). Atà yovv to sxocTEpou tcov àvT(— «tpievwv EiTtCTïjÇ etva' ^paç xupt'ouç (Suvarov tùpiaxtrai to è^ >7/tArv.
propositions ne s'appliquent pas seulement à Thomme, mais encore à tout le créé, qui est destiné à la perfection ; les anges mêmes sont libres , et ils peuvent parvenir à Dieu par leur propre volonté; mais aussi, parle fait même de leur liberté , ils peuvent s'adonner au mal (i).Clément combat ainsi la doctrine des Gnostiques c[ui soutenaient que les créatures sont des parties de Dieu et dépendent de lui physiquement ; car Dieu n'a point de parties , et c'est déduire une conséquence impie que de considérer l'homme comme une partie de Dieu ; car si l'homme pèche, on pourrait dire que Dieu pèche avec lui (2). Le caractère divin se reconnaît donc dans l'homme uniquement en ce qu'il a reçu la faculté de développer le bien en lui , et de devenir par là semblable à Dieu. Mais le caractère divin et l'identité avec Dieu sont choses fort différentes l'une de l'autre : nous n'atteignons l'identité que par notre volonté propre (3). Ainsi les hommes ne peuvent conquérir le bien que par le perfectionnement et la passion. C'est là-dessus que se fonde cette pensée que l'homme, à cause de sa faiblesse, ne peut éviter le péché , que le péché est propre à sa nature , bien plus , qu'il lui est inné, en sorte que pas même l'enfant ne sera trouvé pur (4) ; et il se présente bientôt encore cette pensée , que la naissance n'est point mauvaise en soi, et que nous accueillons le mal en nous-mêmes de notre propre mouvement (5). La seule induction
(1) Jb. VI, 64,3; VII, 726.
(3) Ih. II, 4o5, /,i8.
\W) Paedag.^ III, 262. Tb pcv cÇa/jiapTavcjv Traajv ïjxtfxtrov v.oà xotvov. Strom., III, /idS.
(5) .Stronf., ni . 4fi8; IV, 5ii.
Zj06 LIVRE QUATRIÈME.
que Ton puisse tirer de ces propositions , c est que la faiblesse de Thomme, depuis le berceau du genre humain jusqu'à son élévation à la vertu par son libre développement, est tenue pour nécessaire par Clément. Il résulte de cette faiblesse que les hommes appartiennent nécessairement au monde sensible et au progrès. C'est pourquoi Clément met au nombre des parties essentielles de l'homme non seulement son corps , mais aussi son âme charnelle, laquelle est différente de Tâme raisonnable. Un troisième élément de notre vie spirituelle est ensuite l'Esprit saint qui s'accroît en nous par la foi , et constitue une de nos propriétés caractéristiques (i). L'âme charnelle de l'homme est évidemment cette partie vitale qui s'applique au sensible. Si, par conséquent, Clément soutient la préexistence de l'âme (2) , il contredit la doctrine que Tàme émane du ciel, qu'elle est descendue dans la nature dégradée du corps (3): caria vie antérieure de l'âme, sa vie qui a précédé son existence présente sur la terre, devait paraître à Clément, d'après ses propositions générales , un être sensible qui, passant simplement par le perfectionnement et l'état soumis aux passions , pouvait parvenir au ciel.
Ce point de vue que l'homme doit atteindre la plénitude de l'être par la connaissance sensible et la vie sensible s'accorde parfaitement bien avec cette opinion de Clément que la philosophie grecque , en tant que science du monde , est d'un haut prix; toutefois , seule , elle est impuissante à nous conduire à notre but : il nous faut
(0 Ib. YI, 681 j VII, 747.
(2) Ib. VI, 68 1. Selon Photius, cod. 109, Clément enseignait également la transmigration des âmes.
(3) Strom., IV, 641.
de plus une assistance de Dieu, un enseignement, une éducation de la part de Dieu , car le corporel ne conduit qu'au corporel, et nous devons nous élancer au-delà. Ici se place la nécessité de la foi religieuse, et elle se soutient sans le secours de ces erreurs que nous avons précédemment remarquées dans Clément. Suivant lui , la foi religieuse est une activité divine en nous, qui ne peut point être produite par les arguments de la philosophie grecque. Nous ne faisons pas descendre Dieu à nous , mais Dieu nous élève à lui. Comme le dit Clément dans une mythe platonique , l'Esprit saint n'est pas semblable à un aimant dont l'action se produit au moyen des anneaux d'une longue chaîne ; nous ne pouvons pas nous-mêmes nous sauver, car l'avenir ne nous appartient pas ; c'est de la grâce que dépend notre salut ; nous devons nous confier à elle (i). L'homme qui aspire à être libre de passion ne gagne rien par lui-même à s'exercer; mais dès qu'il fait des efforts, il triomphe par la puissance que Dieu met en lui (2). Si donc l'activité divine est représentée passant par une chaîne d'anneaux , c'est pour faire allusion aux instruments naturels dont Dieu se sert poiu^ la sanctification de l'homme , par exemple la communauté ecclésiastique , qui est son conseil , comme le monde est l'œuvre de sa volonté (3).
(1) Strom. , IV, 535 • VI, 547» Où fivîv oure to ttScv ïiii t^ yvwpy) tyÏ ryfZETtpa xelrat, otov to àizo^fjcro^tvo-j ' yoipiTt yàp aw^opeOa.
(2) Quis cliv. salv., 21 , 947 Pott.
(3) PcL'dag. f I, 93. Qç ycxp TO ^tXri^cc aùrou (se. tou âiov) tpyvé £çt , xai TouTO xoi7juoç ovo^oc^ETat , ouTwç xat to ^QXiX-ofxa auTou àvGpwTcuJv ici (j(t)rr)Çiiy. xat touto ÈxxXyjcta xsxXvjTat. La différence enUe PoûXyjjjia et ^i\r,^a n'est pas fermement établie par Clément; il la compare à la différence que met Aristote entre ÔouXyjcriç et
UOS LIVRE QUATRIÈME.
La différence qui existe entre la volonté et la décision de Dieu suppose qu'il y a dans le monde deux choses, savoir : ce qui émane de la volonté divine et sert à Dieu de moyen, et ce qui résulte d'un décret divin et constitue la fin de toutes choses. Or, Clément cherche la fin rationnelle du monde principalement dans l'homme, et ne tient nul compte des anges. C'est une des conséquences dogmatiques de cette éducation par Dieu au moyen de laquelle nous arrivons à la connaissance de la bonté et de l'essence divine, moyennant toutefois les décisions de notre libre volonté, puisque nous sommes portés à vouloir ce que Dieu veut. En effet, tout le perfectible, les anges comme les hommes, requiert, suivant saint Clément, le secours d'une doctrine pour parvenir au bien. C'est par cette raison qu'un ange ne peut point être le précepteur de l'humanité; l'instituteur suprême, unique, est Dieu, le Verbe divin, qui, à cause de son identité avec Dieu, est en état de révéler Dieu complètement , et qui a même rempli dès le commencement du monde les fonctions sublimes de révélateur (i). Toutefois, l'éducation postérieure à la venue du Christ, accomplie au moyen de plusieurs révélations imparfaites, ne fut qu'une exhortation, un exercice, et toujours ou une coaction par le châtiment, par la discipline, ou une invitation par l'amour, par la douceur; ces premiers modes ne furent donc qu'une préparation à l'éducation complète. Celle-ci ne commence qu'à l'incarnation du Verbe divin. Dieu se fit homme, afin que nous apprenions comment un homme devient Dieu (2). Mais cette
ops^tç. Voir Histoire de la philosophie ancienne^ trad. franc., III, 241.
([) Strom , VI , 643 sq.
(2) Adtnoti , 6 sq. () Xoyoç toû S'tou avOpwTroç ysvoji/cvoç, Tva or) xat où TCapa ivOp'j^TTOU jutaQyjç, -^ri Trorè apa àvGpoTTOç yi'jrixoLi 2it6^-
doctrine ne pouvait plus s'accorder avec le principe que nous devons nous élever du phénomène sensible à la connaissance du divin. Ce ne sont pas les œuvres de Dieu qui peuvent nous le révéler, c'est lui-même qui doit se montrer à nous dans la profondeur de notre raison , qui doit ouvrir les yeux à notre raison (i) : ce qui ne peut être accompli qu'en épurant notre âme de tout mal à l'exemple et suivant l'enseignement du Christ. Le Christ a pris un corps sensible pour nous montrer qu'il est possible à 1 homme d'observer les commandements divins, et de se former à une vie exempte de péché (2). Ainsi, celui qui nous a donné d'abord la vie, nous a donné également uo modèle pour bien vivre (3). Sans faire violence, toutefois , à la liberté humaine, ce dont Dieu est bien éloigné , il nous a proposé de nous sauver en nous animant de nouvelles forces par la persuasion (4) , par l'exemple, par le pardon des péchés qui attend le repentir ; car ce pardon n'est accordé qu'à ceux qui se laissent sauver par le Verbe divin (5). Ainsi Clément considère l'œuvre du Christ comme un fait néces-
(1) Ib. AA sq.
('î) Pœdag.j 1,81 sq. ; Strom. , VIII , 707. On a compté Clément parmi les Docètes , d'après Phot. cod. 109 et quelques passages de ses écrits, v. g. VI, 649 ^M-i ^^ ^^* attribuée positivement au Sauveur une apathie qui dépasse les bornes humaines; mais cela tient simplement à la manière exagérée dont ce Père dépeint le Gnoslique. Lorsque Clément nous propose l'exemple du Christ, il ne le considère pas comme un homme pur et simple. Clément parait plutôt avoir tenu un juste milieu entre le docétisme et la doctrine orthodoxe.
('^) À (linon., 5 s(j,
(A) Strom. ^ ^ î^ ) 702.
(.5) Ib. n,3,;)OS(f.
hiO LIVKE QUATKIÈME.
saire qui devait forcement arriver, puisque , dans la position de l'homme au milieu du monde sensible, et malgré sa faiblesse et son penchant à écouter la passion, les décrets de Dieu doivent être accomphs. Il regarde l'œuvre du Christ comme un long miracle, comme un mystère qui se dévoile par l'apparition sensible de Dieu dans le monde, et aussi bien par les effets de la grâce en nous; mais tout ceci n'est qu'une continuation des effets merveilleux de la bonté divine, qui, d'un mot, a formé le monde, et a doté l'homme de la liberté, qui permit au Verbe de nous élever plus haut, et a envoyé enfin parmi nous ce même Verbe sous une forme humaine , dès que nous fûmes assez préparés pour comprendre sa doctrine par nos propres forces , et pouvoir suivre son exemple. C'est ainsi que le monde sensible en entier paraît à Clément une révélation prolongée de Dieu , et , par conséquent , comme un lien du naturel à une force surnaturelle; mais rien, suivant lui, ne sort de cette sphère du sensible et du naturel pour arriver à nous et nous éclairer. Nous ne pouvons sans doute point nier que, dans les assertions de Clément, ce mépris de l'extérieur, qu'il a emprunté de Philon, n'éclate quelquefois assez vivement (i), qu'il ne prise l'abstinence à l'égal du fondement de toute vertu (2) ; mais tout cela ne l'empêche point de demeurer fidèle à son principe, que nous devons mériter, atteindre notre salut, du milieu de
(i) V. g. Pœdag.^ I, init. () Xoyoç tv^ç (JuvTpoc^ou xat xocr|uitx^ç CTuvr/Get'aç è^apTra^wv tov avOptOTrov. Strom.y II, 744- lïoXXou ye Szï Toiq ZTxiyzloiç r/fJovocTç tc xoù ^ewpj'atç zùo^pzçucQai totjtov ^ se. tov yvwçcxov), oq xoù twv xofffjijxtov, xalzoï S'et'cov ovtwv èTrayysXtwv xarep£yaXocppov/î<7ev, que Guerike , 1. c., Il, î63^ explique avec raison dans un sens opposé au chiliasnie. Ib. 746 sq.
(2) Strom., II, 4o5.
l'ÈRES ALEXAjNDKINS. /j 1 J
ce monde sensible, avec les forces communiquées à notre être, et au moyen de notre libre volonté.
La rédemption est donc pour Clément une œuvre qui ne nous détache en aucune manière du monde extérieur; elle ne s'est plutôt accomplie qu'en s'harmonisant avec ce monde , et elle a une signification véritablement universelle. Quant au monde spirituel, au monde des esprits, Clément part de ce principe, que la bonté de Dieu s'étend sur tous les êtres raisonnables , et que sa justice n'est qu'une autre forme de sa bonté. Dieu ne hait rien, car tout ce qui est n'est que par le fait de sa volonté; et ce qui est par le fait de sa volonté , il ne peut le haïr. Il aime tout , et fait du bien à tout; ses châtiments n'ont qu'un but, l'éducation (i). La doctrine entière de Clément fait naître la pensée de l'accord de toutes choses entre elles, d'une harmonie, d'une symphonie de tous les esprits , fondée sur l'unité de leur essence. Le Gnostique doit donc éprouver un sentiment de compassion pour ceux qui endurent des châtiments dans l'intérêt de leur amélioration (2) ; et l'on ne peut trouver son salut personnel que dans le salut général , dans un amour qui relie tout à l'unité (3). Le Gnostique désire donc que non seulement Dieu veuille sauver tout le monde , mais qu'il les sauve tous effectivement. Le Verbe de Dieu n'est pas le Sauveur de quelques uns , mais de tous. Il est le maître de toutes choses, la providence qui veille sur le plus petit comme sur le plus grand, en sorte qu'un ac-
f Ij Ib, VI , 668. Ayaôv) yàp yj tou 3"6ou ^«xatoauvyj xat Stxoûa lç\\> ri àyaBôrriç ojÙtou. Pœda^.^ I, 1 13 sq.
(2) Strom.^ V, 745.
(j) Admon.j jO. STrcuffwpev clç atorr/piav CTre rryv TraXtyysvefft'av tU ptav àya-rnîv av-JCiyOrijat o't ttoXXo^ xarà Ttjv t^ç liOvcxSuriç oùat'aç tvwatv xtX.
cord universel régne depuis les anges jusqu'aux hommes, et que le salut de tous ait une racine commune (i). Sans doute, Dieu ne prévient pas le mal (2); mais c'est le comble de sa sagesse suprême que le mal qui dérive de la libre volonté des créatures conduise au bien , et que ce qui semble nous être pernicieux tourne à notre avantage (3). Ces doctrines, qui exigent une révélation universelle, sont empreintes généralement de l'esprit de concordance entre la liberté des créatures et l'activité du créateur dans les êtres qui sont soumis, obéissants. Sans doute, comme nous le disions. Dieu ne contraint personne; mais il nous persuade tous, et il nous instruit par des circonstances telles, quelles ne peuvent s'opposer au décret de Dieu. Au nombre de ces circonstances ne peut pas être mise l'apparition du Christ sur la terre; car elle ne concerne point le passé , ceux qui n'étaient plus en ce temps; elle ne comprend également que les hommes. Clément embrasse donc la doctrine de la descente du Christ aux enfers pour y exhorter à la foi toutes les âmes, celles des Juifs et même celles des païens. Et elles se livrent d'autant plus promptement à la foi , qu'elles sont délivrées de leur corps, bien qu'elles conservent leurs sentiments passionnés : elles peuvent alors considérer plus facilement la vérité. Clément ne se peut point imaginer que les vertus pratiquées, quoique imparfaitement, par les païens soient perdues pour le salut (4). Ainsi dans tout le royaume spirituel , un mouvement universel, un changement de rapports, dérive de
(i) Strom.f VII, -^02 sq. SwTyjp yap èçtv oùj^i twv psv, twv <S' ou.
(2) Ib. IV, 5o8.
(3) Ib.l, 3ia, ûçpeXcpiwç toTç Soxovot yaùXojçj^prjaSat.
(4) S(ro.'.'.',, 11,379.
renseignement du Rédempteur (i). De cette universalité de rédemption, Clément ne pouvait point conclure la chute des anges. Il pense que les moyens d'éducation et surtout les châtiments divins ont une force telle, que même les plus insensihles sont portés parla au repentir. Il déduit encore cette conséquence plus féconde, que la justice suprême nest qu'un de ces moyens puissants d'éducation (2).
Mais les moyens d'éducation dont Dieu se sert embrassent naturellement d'autres choses encore que le monde spirituel. Toutes les forces physiques concourent aux fins de Dieu ; tout dans le vaste monde , comme dans le petit monde appelé l'homme, dans le corps et dans l'âme, est convoqué par l'Esprit saint pour un hymne de louange à Dieu (3). Ainsi tout aboutit à notre bien-être, à notre amélioration , non seulement dans cette vie terrestre, mais encore dans la vie d'outre-tombe et jusqu'à la fin du monde. Notre éducation ne se termine point avec cette vie; mais, placés à différents degrés et, pour ainsi dire, dans différentes communautés selon le rang de notre dignité morale, nous serons instruits ultérieure-
(i) Ib. VI , 637 S([. Feyovsv apa tjç xaSoXtxvî xjvvjfftç xaj jneraGso-tç xarà TYjy olxovoptav Toû Twryïpoç. Cf. Ib. II, 3^9; Fragm.^ 1009, Pou.
(2) Strom.j VII. 705. IIpoç yùp ty/v tou oXo'j rrwcrjpiot.v tm twv
o).wv rjpt'w Travra tç\ «îtotTCTaypeva xac xaOôXou xat tTz\ fxc'pou;.
ncf.tSt()'7£tq Si ai œja.yx(xiai âyaBox-nn ro\> ccpopwvTùç peyaXou xptrou $i<x t£ Twv ■K^O'jtyZi-j àyycXfov, ^icn. re TrpoxptVccov TrotxtXwv xat rîtà t^ç xpt- CEwçTr/; TravTcAoîj; roù; £7r\ tt^eov àTryAyyjxoTotç exÇta^ovraf peravoerv Jb. VII, 7/1 j. loù; p.tTa ^avarov TraitSeuopievouç ùta. tyjç xoXaacwç âxouffjwç éÇopoÀoyoujuiEvou;. Un fragment, 1020 Poil., parle évidemment aussi de la damnai ion élcrnclie des mochanls.
(3) Àdm.^ /,.
Zil/i LIVRE QUATRIÈME.
ment; mais les bons seront séparés des méchants, les moins bons des meilleurs (i). Il est bien entendu que Clément parle de moyens d'éducation tout spirituels , puisque les âmes, comme il a été remarqué précédemment, doivent après la mort mener une vie immatérielle; mais cela n'exclut en aucune façon les moyens d'éducation corporels ; car par une vie immatérielle , incorporelle , il faut entendre évidemment une vie séparée de ce corps grossièrement sensible , mais non pas une vie à laquelle manquerait l'âme corporelle, puisque la vie qui suit la mort n'est point exempte des mouvements passionnés (2). Cette dernière vie est un épurement progressif, et l'expression que Clément emploie pour la désigner, touche, malgré un sens tout spiritualiste , à ce qui s'est développé postérieurement en doctrine du purgatoire (3). Ce penchant au physique, que nous remarquons dans la doctrine de Clément, se rattache aux opinions des stoïciens sur la dissolution du monde, que ce Père interprète littéralement dans leur sens. Le feu purifiant n'est, suivant lui, qu'un point de réunion, et ne désigne point la fin du monde. Clément s'explique sur l'élément physique du monde, mais d'une manière très obscure, quoiqu'il l'admette positivement. La fin du monde accomplie par le feu est nécessaire et conformée la nature des êtres privilégiés, dont la matière n'est qu'un moyen
(i) Strom., lY, 488 sq.; VI, 63; sq. • 668.
(2) Ib. VI, 638.T6>v cw/jiaTWv aTZYiXkcxyfxtvwj \|;uj^wv, xav TraGcatv STTtffxoTwVTat §101. 10 fiYj^zTt InnzpoGQsoQoLi ffapxt'w. Cf. lu. IV, 489 ) où Clément s'en réfère à Platon.
(3) Ib. V, 549 ; 592 ; VII , 719. $a|j£v S* Tiixeiq àyta^siv ro Tcûp oy rot. xf-sa, àXXà ràç àjiAapTwXoùç ^uj^dcç, K\jp où to Tzoc^fayov xat pocvaucrovj àXXà to (fpô'ji^ov X/yovTfç to (SitxvoùfjiEvov Stà. iI/u^tîç tt/ç §i£py ofiîvY)ç TO irûp.
OU un foyer pour révolution des choses vers leur fin (i). Lesvéï'itables substances de ce monde doivent participer finalement à ses propriétés et à sa véritable destination (2). On peuté^jalement à peine saisir le sens,tant il est vague, des expressions que Clément emploie touchant la résurrection de la chair, et par lesquelles il se rattache à la doctrine de rÉglise. Il a recours souvent, pour expliquer sa pensée, à la comparaison du grain de blé qui sort de terre. Il fait les observations habituelles sur le revêtement de Fimmortahté (3). Les anges doivent aussi conquérir leur affranchissement du monde et de sa vanité (4).
Clément revient encore, et s'étend davantage sur la description du but spirituel que nous devons atteindre. Nous verrons bientôt combien il est éloigné de la doctrine stoïcienne touchant la fin du monde, bien qu'il emploie quelquefois les expressions de cette doctrine ; nous remarquerons, au contraire, qu'il se rapproche sur ce point des représentations orientales. L'embrasement du monde doit nous purifier des dispositions passives de notre âme, et il y a' ici accord avec les stoïciens; mais cette purification , sous le rapport affirmatif , ne donne point une force , une vie pleine et entière , mais le repos , la fermeté, la stabilité, la paix, la joie (5). C'est la connaissance accomplie de Dieu qui nous divinise , puisque
(i) Strom.y IV, 490- Twv jjtera^u, a (î/j ûXvjç tiziytt. ràftv.
(2) Ih. m, 452. rcrf£(7tv 3s xac çp9opàvTT5V £v XTtTce irpoyjyoujUEvwç yjvcoOat àvoLyxf) [J^ty^pt iravTeXouç ^raxpjffewç mt àvaçaaecoç IxXoy^ç, Oi
(3) Pœdag.^ I, io4j II , 196 ; III, 21 5.
(4) Quis (liv. salv., 29,952.
(5) Pœdag.y I, 90. TcXej'w<7(ç <îè gTrayysXj'otç -h otvaTrauatç. Th, 108; 117.
nous le contemplons. C'est alors que TEsprit saint descend du ciel vers nous , et que nous le percevons par les yeux de l'esprit; nous sommes alors dans ce période éternel et inaltérable de l'intuition (i). Nous devenons dieux en réalité, dans toute l'acception du mot; nous devenons des êtres exempts de tout besoin. Dieu se livre alors à nous pleinement; car, parfait, il ne peut assurer que le parfait. Que peut-il manquer à qui connaît Dieu (2)? Telle est la filiation, tel est aussi l'héritage qui nous est promis (3). Le rapport au côté pratique de la raison est manifeste dans ces descriptions ; mais le théorétique y domine cependant , et la pratique n'est considérée que comme conclusion , ainsi que la nature du sujet le comporte. La vertu est devenue la nature du Gnostique accompli; elle réside en lui, avec sa libre volonté, immuablement, comme la pesanteur réside dans la pierre (4). La promesse d'une pleine union de la nature et de la liberté est donc exprimée ici.
Ainsi se clôt la doctrine de Clément; elle fait suivre le pratique du théorique, comme étant le dernier et le plus haut développement de l'esprit. Les quatre degrés que ce Père distingue dans l'évolution de la vie chrétienne forment donc une succession absolument régulière. La foi pratique conduit à la connaissance qui est d'un rang
(1) Ib. 94^ 108; Strom.^ VI, 6l\b. rvwujv tlxz (jocpi'av ama.iyi.rr ôrjvaj yprj eIç e^tv ^swptaç ài(5!0v xat àvaXXotwrov.
('2) Admon. y "jS. Te yàp 'ixi ÂetTreraj tw 3"£ov èyvwxoTj;
TeXetoç ^Ê wv ( se. 0 3£Ôç ) réXsta yaç^itixon-
(3) Pcedag., I5 97- Tt oZv b^eTrwulw psrà tvîv xÀvjpovofxtav ;
(4) Strom.y Vil, 7'26. Tw apa àvairoêXyjTov Tr/V àpsrî'jv à'jxnoti yvwçtxîj TreTTOJVjfjievco (^\j<si(ÀJxai-h tz,ii;. K<x\ xaôaTTsp rco Xt9a) to papoç, oÛtwç lauSî Yi tTZiçrjfXY) àvaTToÇXvjToç, oùx àxouatwç, àXX éxouaîtoç, §\j-jâixzi y,oy ixri xac yvoiçixri xat TrpovovjTix^ xcxBiçoi.TCKi-
PÈRES ALEXANDRINS. U\l
plus élevé ; la connaissance conduit à ramour pratique, et à cet amour se rattache la théorie la plus subhme, l'intuition de Dieu. Clément est ainsi conséquent avec son opinion que nous n'atteignons chaque degré de cette vie qu'autant que le veut le Créateur, mais que la conscience ou la connaissance intime de ces degrés doit aboutir à l'action et nous pousser au but suprême , l'unité spirituelle avec Dieu. La doctrine de Clément n'aspire à décrire rien autre chose que le cours de l'évolution chrétienne, le chemin que suit le Gnostique pour arrivera l'intuition de Dieu. On le voit maintenant : son but n'est pas d'élever la doctrine chrétienne à la hauteur d'une science par le seul secours de la philosophie grecque; il exhorte aussi ardemment à la vie, à Faction chrétienne. Connaître et agir, savoir et vouloir sont l'un avec l'autre dans une union intime ; nos aspirations dans la vie spirituelle doivent nous conduire finalement à une unité • parfaite avec Dieu , à la contemplation de son être. Car, malgré les indécisions de sa doctrine, Clément tient pour certain que le Dieu parfait ne subit en aucune façon , dans son activité , la condition de la matière , qu'il ne peut départir que des dons parfaits , mais que , de notre côté , nous devons nous rendre propre par notre activité ce qui nous est accordé. Il s'élève ainsi bien au-dessus des hésitations d'un Philon; et sa doctrine se distingue essentiellement de la doctrine de l'intuition des nouveaux platoniciens, qui cherchent l'accomplissement, la destination des esprits, mais qui regardent cette fin comme indépendante d'un libre développement. Dans les doctrines néoplatoniciennes , l'esprit n'aspire à aucune activité pratique; il s'efforce simplement de se détacher du monde sensible. Clément est fort éloigné de ces représentations extravagantes de la tendance orientale. Placés au milieu du monde, au milieu de l'humanité, nous rat I. îl
UiS LIVKE QUATRIÈME.
tachant à tous ses états, à toutes ses formes par notre action , nous devons être ravis vers Dieu par la providence active de Dieu; car le corporel même procède du bien, et aspire au bien. Clément considère l'action plutôt par son côté purificateur que par le côté positif. C'est une conséquence naturelle de ce que chez lui, comme chez tous les Pères de l'Eglise , et en général dans l'esprit de ce temps , l'aspect physique et moral de la philosophie ne se présentait que sous des traits indéterminés, mal arrêtés.