CHAPITRE II
Origène.
Si clément d'Alexandrie se proposa principalement de tracer le portrait idéal du Gnostique, son disciple Origène s'appliqua à continuer cette oeuvre , et s'efforça de développer les vues du gnosticisme dans toute leur exactitude. Quant à certains points de doctrines particulières, à certains traits généraux jetés d'abord d'une main très faible, Origène entrepritde les mettre d'accord avec son but ; il chercha à affermir la doctrine de la foi chrétienne au moyen de preuves philosophiques, à la compléter en y introduisant les questions soulevées parla philosophie , et il se servit , autant que cela était possible en ces temps, de la démonstration historique pour convaincre que telle était la doctrine des écrits ecclésiastiques les plus anciens ; il savait, de reste, mieux que ses prédécesseurs, discerner parmi ces écrits les authentiques des apocryphes, et les épurer des interpolations, des corruptions. Le but, les connaissances d'Origène en
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firent, à une époque postérieure, l'écrivain favori de la plupart des docteurs de FÉglise qui s'adonnèrent à des recherches scientifiques, surtout des docteurs de TÉglise [>iecque, et son autorité se soutint même longtemps après qu'on eut commencé à révoquer en doute son orthodoxie sur plusieurs points.
Telle est également la raison par laquelle la tradition nous a conservé plusieurs traits de l'histoire du développement d'Origène ; et ces traits valent la peine d'être pris en considération, car ils aident à pénétrer dans sa manière de penser. Origène naquit à Alexandrie, l'an i85 , de parents chrétiens. Son père, Léonide, ne réleva point exclusivement dans le christianisme : il cultiva aussi ses heureuses dispositions par l'étude des sciences grecques. Mais, dans ses premières années, alors qu 'Origène eût pu avoir le sentiment de la marche du monde, la confusion et la lutte des éléments de son temps se manifestèrent à ses yeux dans les événements les plus cruels. Une persécution eut lieu sous l'empereur Sévère, et Léonide fut jeté en prison. Jeune et rempli d'ardeur, Origène voulut pénétrer vers son père et courir lui-même le danger du martyre. Les supplications de sa mère le dissuadèrent peu ; pour le détourner de cette démarche, elle lui cacha ses vêtements , et appela ainsi la honte à son secours contre un zèle immodéré. Il résolut alors d'écrire à son père; il lui manda dans sa lettre de ne point abandonner sa courageuse détermination, de ne point considérer les intérêts de sa famille, qui allait rester sans ressource. Origèjie avait dix-sept ans lorsque son père endura le martyre. Familiarisé avec les horreurs de la mort, il sut résister aux séductions de la vie. Orphelin, pressé par la nécessité, il fut adopté par une riche chrétienne qui avait dans sa maison un savant hérésiarque. Origène se déroba constamment aux exercices
/f20 LIVRE QUATillÈME.
religieux que son commensal conduisait. Il vécut dans la pratique la plus rigoureuse de la continence; il se montra zélé dans ses études (i), et bientôt dans son enseignement; il conquit plusieurs païens au christianisme, et dès sa dix-huitième année il fut destiné à prendre rang parmi les catéchistes. Pendant les longues persécutions , ses leçons furent une école des martyrs; lui-même courut souvent un grand danger. Dans les violentes agitations de ces temps, sa jeunesse ayant été exposée à plusieurs tentations, ayant été séduite en même temps par une interprétation outrée de l'Écriture, et par le plan d'une vie strictement ascétique , il paraît qu'il alla jusqu'à retrancher matériellement sa virilité (2).
Pendant ses fonctions de catéchiste , il se trouva en relations avec une foule d'hérétiques, de païens philosophes, et il conçut alors plus clairement la nécessité de suivre l'exemple des anciens docteurs de l'Eglise, et de prendre connaissance des hérésies et de la philosophie grecque. Il alla donc visiter, probablement sans discontinuer ses leçons , Fécole d'un philosophe d'Alexandrie, que son ami Héraclas avait déjà entendu (3). Si nous
(i) Alors , à ce qu'il paraît, i! était élève de Clément d'Alexandrie ; cela ne peut être révoqué en doute sur la tradition confuse d'Eusèbe, Hist. eccl., Vî , 6. Origène ne peut avoir eu Clément pour maître que fort peu de temps ; mais certainement il a été formé par l'auteur des Stromates , lors même qu'il n'aurait pas reçu de lui un enseignement oral.
(2) Les doutes de Schnitzer ( Origène coTisidéré sous le rap^ port des doctrines fondamentales de la théologie , XXXIII sq.) ,
au sujet de cette tradition , ne suffisent pas pour prouver qu'elle n'est pas admissible.
(3) T)éya. dans l'Histoire de la philosophie ancienne , IV, 44 1, je me suis élevé contre cette opinion très répandue que ce philosophe avait été Ammonius vSaccas, Les preuves qu'on en apporte
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admettons que cetensei^iiement philosophique a exercé une influence significative sur la pensée cFOrigène, Ori- ^ène appartient alors incontestablement à Técole éclectique, déjà fort nombreuse en ce temps , formée principalement d'un mélange des idées orientales et des systèmes platonicien et stoïcien. Toutefois , renseignement de saint Clément et Fétude des écrits de ce Père ne pou. vaient conduire Origène à envisager les chose s ainsi. L'esprit d'investigation que nous trouvons dans ses ouvrages, la connaissance de Fancienne philosophie grecque, surtout des idées platoniciennes que nous remarquons en lui, bien qu'à un moindre degré que dans Clément , ne nous permettent pas de douter qu'il ait persisté avec zèle dans la ligne philosophique qu'il avait adoptée. C'est à cette tendance qu'il faut rapporter ses idées rigoureusement ascétiques et purement littérales sur le christianisme , idées qu'il avait nourries dans son ardente jeunesse et dans les luttes contre les persécu-
me paraissent absolument insuffisante?. i° Origène lui-même dit (Eusèbe, Hist. eccl. ^ VI, 19) rw (5i'5jc(7xaXw. L'article tw indique évidemment un maître distingué, célèbre; mais, d'après l'examen des passages, il désigne simplement le docteur Héraclas. Ammonius, d'un autre côté, n'était pas illustre en ce temps; il le devint plus tard par la renommée de son disciple Plotin. 1° Porphyre op. cit., témoigne qu'Origène a entendu Ammonius; mais il confond certainement l'Origène dont nous parlons avec un Origène plus jeune, qui, selon toute vraisemblance, lui était connu. Le témoignage de Porphyre n'a donc aucun poids. Du reste, la doctrine d'Ammonius ne nous est rien moins que connue , et l'on ne peut en rien conclure de la doctrine postérieure de Plotin. Voy. y Histoire ancienne, de Ritter, IV, 439. On ne saurait non plus expliquer la doctrine d'Origène par l'influence de la philosophie néoplatonicienne. Mais pour défendre cette explication on semble toujours vouloir accorder foi à la précédente tradition.
tions. Mais cette même tendance philosophique dut ]e mettre aussi en désaccord avec les croyances sévères de son Église, qui proscrivaient l'étude de la philosophie grecque, ou du moins la tenaient pour dangereuse; aussi bien , il fut obligé de s'excuser de ses occupations philosophiques (i). Dès lors son zèle ne se ralentit point partout où il se rendit, à Rome, en Grèce, en Arabie, en Syrie, dans T Asie-Mineure, pour apprendre la vérité des sages en renom (2).
Il ne peut entrer dans notre plan de raconter en détail l'activité , pour ainsi dire , ecclésiastique d'Origène; nous en esquisserons seulement les traits généraux. Ses recherches sur les Écritures sacrées, dont il s'efforça d'épurer les textes ; les interprétations de plusieurs des livres révélés , qui se prêtaient évidemment aux explications allégoriques , bien que dans un sens modéré , selon les mœurs du temps; sa justification de la doctrine chrétienne contt-e les inculpations de la philosophie païenne ; sa lutte souvent triomphante contre les hérésies; enfin ses efforts pour fonder la doctrine de l'Eglise sur des bases plus scientifiques que les anciennes , ont acquis à Origène la plus grande gloire parmi ses contemporains. Toutefois, ses tendances dépassèrent, en partie du moins , Ihorizon de son époque, et la discipline sévère de l'Église ne put en tolérer la trop grande liberté. Il y a dans ses doctrines un élément révolutionnaire , qui a encore une affinité avec le gnosticisme , qui entra activement dans le progrès de la doctrine chrétienne , qui la précipita vers un but encore éloigné, et qui hâta la maturité des pensées. Le sentiment chrétien n'avait pas
(i) Eusèbe, 1. c.
(2) C. Cels., VI, 24.
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encore pénétré assez avant dans les âmes pour produire un ensemble de doctrines tel que le désirait Origène ; Origène ne pouvai t donc pas encore tirer cet ensemble de Tessence du christianisme, mais il lui paraissait suffisant d'introduire là où il trouvait des lacunes les opinions des philosophes païens. Ce procédé ne pouvait manquer de rendre chancelant un édifice qu'il ne pouvait luimême élever avec sécurité. Plus Faction d'Origène sur l'instruction de l'Eglise orientale fut puissante , plus il fut donc naturel qu'il se trouvât en contradiction avec une partie de ses contemporains. Quels que soient les mouvements d'envie et les autres passions qui se déclarent à ce sujet, on peut toujours s'expliquer par les précédentes raisons générales comment l'évêque d'Alexandrie , Démétrius , qui avait d'abord soutenu Origène de son crédit, lui intenta ensuite plusieurs accusations, et l'expulsa même de l'Église. Mais quoiqu'iiVlexandrie et Rome l'aient condamné, il ne manqua cependant point d'amis et de chauds partisans , surtout enSyrie, où il s'était réfugié , et presque dans tout l'Orient. Ce ne fut qu'à une époque de beaucoup postérieure qu'une condamnation des doctrines d'Origène put être acceptée universellement; son siècle ressentait un besoin trop vif du mouvement scientifique qu'imprimaient ses doctrines pour renier légèrement le défenseur de ses intérêts et de ses tendances. En outre, la pureté des sentiments religieux d'Origène était trop publiquement avérée pour que l'on pût facilement le déconsidérer. Dans un âge avancé, il eut encore à protester de sa croyance pendant la persécution des chrétiens sous l'empereur Décius. Comme le docteur chrétien le phis ilhistre, il fut soumis aux plus cruelles tortures; tnais elles ne lui arrachèrent pas le désaveu de sa foi, et les suites de ses souffrances déterminèrent sa mort l'an 264.
U2U tIVRE QUATRIÈME.
Origène appartient à la classe des écrivains les plus féconds. La moindre partie de ses nombreux écrits nous a été conservée, souvent encore par simples fragments ou dans des traductions latines. Cependant ce peu que nous possédons suffit pour apprécier avec une pleine sécurité la nature de Fesprit cl l'ensemble des doctrines d'Origène. Ses commentaires sur les Évangiles de saint Matthieu et de saint Jean, ses écrits contre Celse pour la défense du christianisme , et son ouvrage sur les fondements delà doctrine chrétienne (i) , sont les plus considérables de ses œuvres. Pour Fétude de sa philosophie, Fécrit le plus important de tous est celui que nous rappelons en dernier lieu , car il tend à embrasser la doctrine chrétienne dans son ensemble et à la fonder sur des principes généraux et scientifiques. Mais comme la majeure partie ne nous en est parvenue que dans la traduction latine de Rufin, qui a évidemment altéré le texte dans l|s passages hardis, il faut user de circonspection pour profiter de ces documents ^ qui sont encore assez étendus (2). Il n'y a que ce seul ouvrage qui puisse être opposé justement à notre opinion que la philosophie des Pères de FÉglise a essentiellement un caractère frag-
(1) Je dois me décider pour celte explication du titre Tztp\ OLùyZi'j. Elle seule s'accorde avec le fond du quatrième livre qui ne saurait se concilier avec cette traduction « sur les principes des choses; » d'autre part, Origène lui-même s'est exprimé sur le but de cet écrit. Deprinc.^ 1, prœm,^ ïo. Oportet igitur démentis ac fundamentis hujus modi ut, etc. Cf. Schnitzer, op, c., XXt sq,
(2) Cf. Schnitzer, op. c, LX sq. ; Thomasius, Origène , Traité pour servir à V histoire des dogmes ^ 85 sq. Origenes de Princi* piis , éd. Redepenning, XLV sq. Les changements concernent particulièrement la doctrine de la trinité.
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menré , morcelé (i). On y discerne manifestement une tendance à présenter un ensemble systématique. Tontefois, nous ne pouvons voir là cpi'une tentative audacieuse entreprise avec une sorte de pressentiment de l'avenir. Ori^ène lui-même ne paraît pas avoir considéré cette systématisation autrement. Il ne voulait pas publier cet écrit; il en désapprouva plus tard plusieurs propositions (2); il y affirma beaucoup par simple conjecture, car il aimait en général cette forme de Fexpression (3). Il suit de tout cela que la forme systématique employée par Origène pour la première fois dans cet ouvrage sur les fondements du christianisme , et plus nulle part ailleurs désormais , fut reconnue par luimême comme prématurée , comme propre uniquement à prouver les propositions particulières avancées dans la polémique. Lors même qu'il n'eût pas jugé ainsi cette forme avec une claire conscience , le sort qu'eut son ouvrage nous prouverait que nous devons le considérer sous ce point de vue : ce fut celui de ses écrits qui lui attira le reproche d'hérésie , et l'on ne pourrait facilement en indiquer un autre qui eût soulevé contre Ori-
(i) Deux écrits, l'un de saint Grégoire de Nysse, l'autre de saint Augustin , peuvent être comparés à celui d'Origène, bien que les premiers soient beaucoup plus élémentaires.
(?,) S. Jérom., ep. 4i , «PP-, IV, ps. II, 345 , éd. Martin. Cf, VHist. de C Eglise de Néander, 1 , 1 1 9 1 .
(3) Cf. Thomasius, op. c. , 271. Il est injuste de voir là un subterfuge ou , au moins, une excuse, dont se sert Origène pour échapper au reproche d'hérésie; car rien n'est plus en rapport avec le développement de la doctrine de l'Église. Le peu de netteté qu'elle présente est une conséquence naturelle d'une doctrine renfermée tout entière encore dans le symbole.
gène tant d'inimitiés ; ses partisans les plus dévoués ne s'en servaient qu'avec horreur, le mutilaient, l'altéraient. Par un examen attentif, il est impossible de ne point remarquer qu'Origène le composa, sinon dans sa première jeunesse , du moins au début de sa carrière d'écrivain (i).
En général, nous devons avouer que la doctrine d'Origène , considérée dans son ensemble , ne se présente point à nous ferme et consistante. Sur les points les plus importants , elle se montre pleine d'irrésolution. INul autre Père de l'Église n'a déployé plus d'activité qu'Origène pour féconder l'ancienne philosophie au profit du christianisme; dans nul autre Père on ne remarque plus distinctement que dans Origène la tendance à unir deux éléments réciproquement opposés. Bien qu'Origène n'ait rendu hommage absolument à aucun système de la philosophie ancienne , bien qu'il ait embrassé de toute son âme (2) l'esprit pratique du christianisme , la puissance de la littérature ancienne , de la langue qu'il parlait, des pensées scientifiques qu'il y introduisit , agit sur lui si efficacement qu'il ne put se soustraire à ses pensées for-
(i) Cf. Schnilzer, op. c, XIX sq., qui élève cet écrit beaucoup trop hautj Tiiomasius, op. c, 84 sq.
(2) Il est avéré qu'Origène vénère entre tous les philosophes de l'antiquité Platon particulièrement , chez lequel il trouve la doctrine de la Trinité, et avec lequel il s'accorde sur plusieurs points. Mais cette vénération est cependant encore très restreinte de la part d'Origène. Cf. c. Cels., VI, 17. En ce qui touche l'application , il subordonne Platon même à Epiclète ( /è. 2 ) , ce qui témoigne manifestement combien Origène attachait plus de prix au pratique qu'au théorétique. Du reste, sa doctrine, dans les points les plus importants , se rattache aussi directement au stoïcisme qu'au platonisme.
PÈRES ALEXANDRINS. k'il
mées par la Grèce , empreintes de Tesprit de la philosophie ancienne. Trop actif pour se contenter passivement des formes de la doctrine de TÉglise , trop peu créateur en matière de principes scientifiques (comme son époque en général , qui manquait de la force créatrice) pour sortir des chemins battus et profonds de la philosophie passée , il résolut de transformer particulièrement dans le sens chrétien ce qu'il avait appris auprès de ses maîtres de philosophie, et de le mettre en accord avec les doctrines de FÉglise, qui contenaient encore en elles beaucoup d'indécision. Cet effort ne laissa pas de porter des fruits , mais il provoqua une lutte qui se renouvela constamment. Cette œuvre de médiation entreprise par Origène le porta à présenter ses idées avec trop d détendue, d'une manière indéterminée, comme cela était naturel et habituel à cette époque des procédés éclectiques de la philosophie ; mais il montra aussi une courageuse fermeté au milieu du danger qu'il y avait à agencer le chrétien dans le païen et le païen dans le chrétien. Il vénérait l'obscurité mystérieuse de la doctrine du Christ (i), parce que cette obscurité était comme une excitation pour la pensée, et il ne put alors éviter de tomber sous le joug de la superstition, non seulement de la superstition qui régnait parmi les chrétiens de ce temps , mais encore de celle des formes qui appartenaient en propre au christianisme (2).
(1) La tradition secrète, c. Cels.^ VI, 6. L'Écriture-Sainte ne pouvait pas renfermer toute vérité, et par l'interprétation la plus profonde des textes sacrés nous ne pouvons atteindre toute connaissance. Jésus est plus (|ue l'Écriture. Sur S, Jean , XIII, 5 sq.
[1) Certainement une grande partie des anciennes superstitions se rattachent au christianisme; mais Origène n'est nullement enclin à attribuer une haute valeur aux choses des superstitions, parce
C'est seulement par cette expression générale et, pour ainsi dire , ductile de ses doctrines , qu'il pouvait devenir possible à Origène , d'une part, de maintenir dans toute sa sévérité la direction ascétique que le christianisme alors opposait avec la plus inflexible rudesse à Timmoralité païenne; et, d'une autre part, de pratiquer cette bénignité de la philosophie éclectique qui trouve partout vrai et bien , qui prend le diable lui-même sous sa protection , qui ne voit nulle part de contradiction rigoureuse, et constate partout dans le monde spirituel de simples transitions , de pures différences en degrés. Ainsi nous lisons dans Origène, qui se souvient des rudes combats du christianisme d'alors contre la puissance temporelle des païens , qu'il interdisait aux serviteurs du Christ le service militaire et l'investiture de fonctions publiques (i) , qu'il considérait le mariage
que le phénomène , l'hislolre a un bien moindre prix pour lui que le sens spirituel. La croyance aux. miracles ne signifie rien en soi sans la croyance plus profonde en la vérité. Sur S. Jean , XX, 2/|. Sur les miracles, Cf. Thomasius , op. c, 220 sq. Malgré cette tendance d'Origène, il est à remarquer qu'il introduit cependant plusieurs des antiques superstitions dans le christianisme. Ainsi il caractérise les effets de la grâce divine par ceux de l'enthousiasme (r. Cels.^ VII, lil\; de Princ, IV, i , 6 ) , et pourtant il a blâmé précédemment l'enthousiasme païen [ c. Cels., VII ,3 sq. ). Ainsi il compare la Passion même du Christ aux morts expiatoires chez les païens , où un seul se dévouait pour la purification de tous (c. Cels.j I, 3i; S. Jean,XXVII[, i4). Il justifie de plus la divination fondée sur les songes , sur le vol des oiseaux , sur les astres ; il reconnaît la puissance magique des noms et les actions merveilleuses des mauvais démons, c. Cels. ^ l, 24 sq. ; 4B ; II, 5lj IV, 92. Les exemples pourraient facilement être multipliés. {\) C. Cels., VIÏI, 73 sq.
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comme permis, mais uniquement à cause de la faiblesse des hommes, qui ne peuvent s'élever à une complète pureté (i). On doit s'attendre , après ces manifestations, à une aversion ascétique de la vie unie à la matière , et nous entendons Origène nommer la vie terrestre un malheur (2). D'un autre côté, il déduit sans hésitation que la matière est mauvaise (3) ; partout où réside la force créatrice de Dieu , il voit le saint, le vénérable , et il soutient, à Tinverse de Platon, que les corps des animaux, que les plantes mêmes sont formées par le Dieu suprême et unique (4): de plus , les corps des hommes saints et doués d'une force divine lui paraissent pénétrés d'un esprit divin (5). D'une part, il expose que Fliomme peut être un fils du diable ou un fils de Dieu , car il n'y a pas de milieu entre le pur et l'impur (6); d'autre part , il accorde une vie intermédiaire, un milieu indifférent, dans lequel il place non seulement la vie des animaux dépourvus de raison, mais encore celle des athées (7). En général, il soutient le principe que Fhomme ne peut atteindre le bien que par ses actes propres , par sa libre volonté, et cependant il n'est pas éloigné de l'opinion que l'intercession des Saints peut servir l'homme auprès de Dieu (8) , comme la mort expiatoire d un homme vertueuxdoitserviràla purification de toute sa communauté. Ce semble être une disposition de son esprit tantôt de
(i) Jb. 55.
(3) Ib. IV, 66.
(/,) Jb. 54.
(5) Ib.U, 5i.
(6) Sur S. Jean, XX, i3 , 324*
(8) C. Cels., VIII, C/,.
/j3 0 livre quatrième.
choisir un point de discussion élevé et indépendant, tantôt aussi de déférer aux idées grossières de la foule ignorante; il établit lui-mérae une distinction entre le christianisme charnel qui doit être prêché aux hommes bruts, et le christianisme spirituel que les hommes instruits peuvent seuls comprendre (i) ; considérant comme légitime de la part du médecin du corps et du médecin de l'âme de tromper les malades pour les sauver , regardant la vérité historique et Tapparence matérielle comme d'un très faible prix à côté de la vérité spirituelle, il ne blâme point d'enfermer la vérité spirituelle dans un mensonge qui ne concerne que le corps (2). Au fait, nous le voy^s hésiter entre Tune et l'autre ; ne se souciant point de convaincre, par exemple, sur une recherche philosophique , les hommes qui ne s'éclairent que par les sens , il paraît ne se sentir parfaitement assuré ni sur Tune ni sur l'autre des méthodes qu'il approuve.
Quelque vacillante, toutefois, que soit son instruction scientifique , toujours est-il qu'elle lui suffit pour affermir sa foi pratique , par laquelle il se trouve lié à l'Église, et dont procèdent toutes ses recherches. Il est conséquent d'ordinaire avec la doctrine qu'il avait reçue de Clément d'Alexandrie, mais il ne lui fit faire aucun progrès scientifique. Il ne laisse pas d'apprécier la philosophie païenne ; il ne lui conteste en aucune façon la connaissance de Dieu ; elle avait même proclamé l'existence d'un Dieu triple et un ; et, comme saint Justin et saint Clément, Origène est même pénétré de cette opinion que l'action divine s'est accomplie originelle ment dans les hommes par le Verbe; que, par consé-
[ I ) Su}^ S. Jean, 1 , 9.
(2) Ih.'^, 4;c. Cels,,\N, 19.
PÈRES ALEXANDRINS. 4ul
" quent , la connaissance de Dieu a précédé Tavénement du Christ dans les hommes qui, tout naturellement, s'en remettaient volontiers à la direction d'en haut ; mais celte connaissance de Dieu était simplement plus pure, car l'aspiration a la connaissance de Dieu et de sa loi est gravée dans tous nos cœurs ; nous sommes liés à Dieu par la nature , parce que la raison , qui a son principe dans le verbe de Dieu , siège dans notre sein universellement. La voix de la nature nous dénonce donc l'erreur de Tidolàtrie , et les fautes de notre vie peuvent seules nous cacher la vérité (i). Mais tout ce que nous pouvons apprendre des philosophes païens n'est qu'une préparation à la foi chrétienne, et se rapporte à cette foi , comme les sciences élémentaires à la philosophie (2). La sagesse humaine, la sagesse de ce monde, n'est qu'une école d'exercice préparatoire , la sagesse divine est le but (3). Quelque salutaires doctrines que nous enseigne la sagesse des Grecs, il leur manque toujours cette force qui vient de Dieu , et qui remue Tâme humaine, cette force qui, par le verbe animé et vivant, nous arrache à tout le fini, et nous élève vers le Dieu suprême (4).
Le penchant d'Origène au mystérieux et même aux conceptions enthousiastes autorise pleinement à affirmer que sa notion de la foi était mélangée de mysticisme. Il était essentiellement et profondément con-
(i) C, Cels.y 1 , 4 > III ) 4t>- Les xotvat h-joiai selon les stoïciens , Ib. IV, 2 sq.; 25; de Princ., II , il , 4; Horn. in nam., X, 3. Origène déduit même quelquefois les doctrines propres de la philosophie grecque des Egyptiens et des prophètes ^ mais toujours avec hésitation. C. Cels., IS , 39 et ailleurs.
(2) Ad S. Gregor.f '60.
(3) a Cels,, VI, 1 3.
(/,) 7b. 111,81; VI, 2.
vaincu que, dans la vie pratique et théorétlque , nous devons nous laisser conduire par une action immédiate de Dieu , par une impulsion différente d'une intuition, d'une aperception rationnelle : d'où il déduit la nécessité d'entreprendre toutes nos actions avec foi et dans un bon espoir, et de nous avancer hardiment dans le ténébreux avenir; en ce sens il tient la foi des chrétiens qui se reposent sur Dieu dans cette vie , pour meilleure naturellement que la foi de ceux qui s'abandonnent à leurs propres espérances sans confiance en Dieu. Il ne conteste pas que la foi peut nous jeter dans des illusions, mais il est persuadé que la Providence divine intervient dans le choix de notre foi ; et il réclame pour ceux qui ne sont pas en état de juger leur foi , de ne point les dissuader d'avoir confiance en Dieu, car il leur accordera la foi légitime et vraie ( i ). A ce propos , il n'oublie pas de montrer comment la foi chrétienne peut garantir à tous les hommes la certitude de leur salut , et comment elle la garantit à un très grand nombre , tandis que la philosophie ne conquiert de l'influence que sur quelques uns. Mais la preuve que la foi chrétienne est vraie et peut seule assurer le salut, est principalement tirée de la vie pratique des chrétiens , dans laquelle la foi assure à chacun son intérêt (a). C'est ainsi que la foi d'Origène s'appuie sur l'expérience de la vie et a un caractère absolument pratique. La foi sans les œuvres est une foi morte, éteinte dans le péché; la véritable foi ne se manifeste que parla victoire sur les passions (3). On ne peut donc
( 1 ) Ib. 1 , 9 sq. ; III , 38. nàvTwv twv àvOpwTrt'vwv Trt'çewç i^pTy?jne'vwv .
(2) Ib.Yl, 66.
(3) In S, Joh., XIX, 6. Mais il est déjà établi précédemment que sans la foi il n'y a point de bonnes œuvres. In Rom. ^111^ 9 sq.
pÈnts alexaaDiuns. ^33
naturellement espérer en la llédemplioii sans cette foi active, qui paraît à Origène beaucoup plus inijiortante c| ne le savoir ; la foi des simples , prouvée dans leurs actes, est à ses veux d'un beaucoup plus grand prix que les paroles des sages de nom, paroles que leurs actes contredisent (i); car la foi est le fondement de toute véritable connaissance, et, en vérité, l'homme de bien est seul doué d'aperception : aucun méchant n'a d'intelligence (9,). Il n'y a que les cœurs purs qui peuvent connaître Dieu, ce but de toutes nos pensées; mais qui ne croit pas ne peut connaître (3).
Ces doctrines s'accordent le plus souvent avec celles de Clément ; il finit seulement remarquer qu'Origène sait éviter la confusion de la foi religieuse avec la conviction que fondent les principes de la science. Lorsqu'il appuie sa notion de la foi sur cette opinion , que les idées générales , universelles, sont inhérentes à notre raison (4), il entend simplement par là la foi en Dieu gravée dans le cœur de tous par la nature; car cette foi repose sur la conviction que nous ne pouvons acquérir la connaissance de Dieu ni par l'analyse , ni par la synthèse , ni par l'analogie ; en d'autres termes , par aucun des procédés scientifiques, comme le prouve d'ailleurs l'immense propagation de l'erreur sur Dieu ; que cette connaissance ne peut résider en nous que par la grâce divine (5) , laquelle exprime évidemment la parenté immédiate dont
(1) C. Ce/.9.,VII,49.
('2] lu, IV, (j'j . Euverot ^ xarà àXriGejav elciv oî aixoM^oùioi ' où" ^Eîç yap cpaûXoç ctuvetoç.
(3) Ib. VI , 69; in S. Matth., XVI, 9.
(4) C. Cds.,\ll, 40.