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IV. HERACLITE d'ÉphÈSE

Heraclite dit l'Obscur et Xénophane sont les deux premiers penseurs dont nous possédions des fragments quelque peu étendus : ils nous ramènent l'un et l'autre vers les cités ioniennes. Hérachte était d'Éphèse où il florissait sans douté vers la fin du

(1) Harmonie dans Jamblique, Vie de Pythagore, 115, Symbolisme d'après Abistote, Métaphysique, M. 4, 1078 b, 21 ; serment pythagoricien, Jamblique, ibid.l 150.

(2) Récit d'Aristoxène, contemporain d'Aristote, dans Jamblique, Vie de Pythagore, 248-251.

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Vi^ siècle : l'Ionîe entière était soumise aux Perses depuis 546, et l'on peut supposer qu'Heraclite fut témoin de la révolte des villes ioniennes qui toutes, à l'exception d'Éphèse, se réunirent pour combattre la domination perse en 498 et furent très cruellement châtiées par Darius : c'est au milieu de ces catastrophes civiles que vécut Heraclite et peut-être sous ces impressions que sa pensée prit cette tournure pessimiste, cet aspect distant et hautain, si caractéristique, qui se traduit en un style bref et brillant, sentencieux, plein d'images somptueuses ou familières. Son œuvre. De V Univers, écrite en prose, est la première où nous voyons nettement une véritable philosophie, c'est-à-dire une conception du sens de la vie humaine entée sur voie doctrine réfléchie de l'univers. C'est peut-être lui qui a divisé son ouvrage en ces trois parties devenues traditionnelles : physique, théologie et politique (1) ; c'est sous ces trois chefs que nous pouvons ranger les cent trente courts fragments qui nous restent.

Par beaucoup de ses aspects, la cosmologie d'Heraclite est d'origine milésienne. On y retrouve ses deux thèmes principaux : l'exphcation des astres (feux brillants) par une sorte d'évaporation sèche émanée de la terre, et celle des nuages ou vents par des vapeurs nées de la mer ; l'explication de la transmutation du feu en eau puis en terre et des transmutations inverses par la condensation et la raréfaction comme chez Anaximène (2). On y trouve aussi, nettement dégagée, la pensée impliquée par toute la doctrine milésienne, de l'autonomie du monde, qu'aucun des dieux ni des hommes n'a fait (3). Mais il y ajoute des traits nouveaux, tout au moins pour nous ; c'est d'abord un dédain de la recherche minutieuse et exacte, de cette polymathie qui désigne à la fois l'érudition d'un Hésiode et d'un Hécatée recueillant toutes les traditions, pour écrire

(1) DiOGÊNE Laêrce, Vie des Pliilosophes, IX, 5.

(2) Aétius, Placita, II, 17, 4 ; Théophraste (Diels, Doxographi, 475, 15 sq.) ; DiO GÈNE Laërce, IX, 9.

(3> Fragment 20 (d'après l'ordre de Bywater).

poème ou histoire, et la science naissante d*un Pythagore (1). De ce goût pour l'intuition immédiate (« les yeux étant de meilleurs témoins que les oreilles») (2) viennent les images de sa cosmologie qui ne dépassent pas beaucoup le mythe : les astres sont produits par l'accumulation des évaporations sèches dans des sortes de barques célestes, dont l'ouverture est tournée vers nous ; les éclipses ont Heu quand ces barques se retournent ; l'éclat et la chaleur du soleil sont expliqués par la proximité de la barque solaire avec la terre, bien qu'elle soit au-dessus de la région brumeuse où la lune perd clarté et chaleur ; la création quotidienne d'un nouveau soleil, et, peut-être, la négation de l'hémisphère sud, tout cela indique, plutôt que des progrès, un singuHer mépris des recherches raisonnées et une régression vers des formes primitives de pensée (3).

La méditation personnelle d'Hérachte se développe sur quatre thèmes distincts dont l'unité n'est pas facile à saisir : d'abord, la guerre (Polemos) est le père de toutes choses ; la naissance et la conservation des êtres sont dues à un^nflit de contraires qui s'opposent et se maintiennent l'un l'autre. Souhaiter, avec Homère, voir « la discorde s'éteindre entre les dieux et les hommes », c'est demander la destruction de l'univers. Ce conflit fécond est en même temps harmonie, non pas au sens d'un rapport numérique simple comme chez les pythagoriciens, mais au sens d'un ajustement de forces agissant en sens opposé, comme celles qui maintiennent bandée la corde d'un arc : ainsi se hmitent et s'unissent, harmonieux et discordants, le jour et la nuit, l'hiver et l'été, la vie et la mort. Tout excès d'un contraire, qvâ dépasse la mesure assignée, est châtié par la mort et la corruption ; si le soleil dépasse ses mesures et ne se couche pas à l'heure marquée par le destin, son feu brûlera toute chose. On le voit, le thème des contraiies s'appHque à la fois aux

(1) Fragments, lG-17.

•;(2) Fragment 15.

(S) DiOGÈNE Laëbce, IX, 9 ; AÉrius, Plucila, II, 22, 2 ; 29, 3 ; fragment 32 ; BuBNET, Aurore, p. 151, n. 4.

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contraires simultanées qui se limitent dans l'espace et avCx. contraires successifs, suite réglée d'excès et de manque, de satiété et de famine, qui se limitent dans le temps. Leur union solidaire est maintenue par Dikê, la Justice, au service de qui se trouvent les Erinyes vengeresses ; ainsi, chez Hésiode et Pindare, les Heures, filles de Thémis, étaient des déesses de la règle, de la justice et de la paix (Eunomia, Dikê, Eiréné) (1).

Le second thème héracHtéen, c'est l'unité de toutes choses ; c'est là la vérité par excellence que le vulgaire, incapable de prendre garde aux choses qu'il rencontre, ne remarque pas, l'or qu'on ne trouve qu'en remuant beaucoup de terre et que la nature aime à cacher, comme l'Apollon de Delphes révèle l'avenir tout en le cachant sous des mots énigmatiques ; c'est la sagesse qui n'est point la vaine érudition d'un Hésiode ou d'un Pythagore recueillant toutes les légendes, mais cette unique chose, séparée de tout, qui se fie aux yeux plus qu'aux oreilles, à l'intuition plus qu'à la tradition, et qui consiste à reconnaître l'unique pensée qui dirige toutes choses. Qu'est donc cette Unité ? Est-elle l'unité de la substance primordiale, comme chez les IVIilésiens ? Oui, en un sens : la substance primordiale est le feu, en lequel peuvent s'échanger toutes choses, comme toute marchandise s'échange contre de l'or ; tout naît et progresse selon que le feu, éternellement vivant, s'allume ou s'éteint avec mesure. Mais le feu n'est plus un de ces grands miheux physiques, comme l'étendue marine ou l'atmosphère génératrice de tempêtes, qui obsédaient l'imagination des Milésiens : c'est plutôt une force incessamment active, un feu « toujours vivant ». Le choix que fait Hérachte, appelle donc l'attention moins sur la substance des choses que sur la règle, la pensée, le logos qui détermine les mesures exactes de ses transformations (2).

(1) Voyez successivement fragments 44, 43, 45, 36, 59, 29, et H. Gomperz, Reihenfolge einiger Bruschslûcke des Hcraklits, Hermès, 1923, p. 20-56. Sur la Justice, Irag. 60-61-62.

(2) Cf. successivement fmg. 1, 5 à 11, 16 à 19, 22, 20, 21,

Le troisième thème héraclitéen est celui du perpétuel écoulement des choses. « Tu ne peux pas descendre deux fois dans le même fleuve ; car de nouvelles eaux coulent toujours sur toi. » L'être est inséparable de ce continuel mouvement ; la bière se décompose si elle n'est pas remuée ; on ne se repose qu'en changeant ; le temps déplace les choses, comme un enfant qui joue aux dames ; le jeune devient vieux ; la vie cède la place à la mort, la veille au sommeil. Les choses froides deviennent chaudes ; ce qui est humide se sèche (1).

Le quatrième thème est une sorte de vision ironique des contrastes, un renversement qui nous révèle dans les choses l'opposé de ce que nous y voyions d'abord. Pour les porcs, la fange vaut plus que l'eau hmpide, et pour les ânes, la paille est supérieure à l'or ; l'homme le plus sage, vis-à-vis de Dieu, n'est qu'un singe ; l'eau de la mer est la plus pure et la plus impure, salutaire aux poissons, funeste aux hommes (2).

Ces thèmes, certes, sont parents entre eux ; les opposés ne peuvent se maintenir que grâce à l'unité qui les enveloppe et les Umite l'un par l'autre. Toutes les intuitions d'HéracHte tendent vers une doctrine unique et d'une singulière profondeur ; tous ses contrastes se retrouvent dans un contraste unique : le permanent ou Un et le changeant ne sont pas exclusifs l'un de l'autre ; c'est tout au contraire dans le changement même, dans la discorde, mais dans un changement mesuré et dans une discorde réglée que se trouvent l'Un et le permanent (3). Hérachte a eu l'intuition que la sagesse consiste à découvrir la formule générale le logos de ce changement. Parmi ces régularités, une des principales concerne les changements périodiques du temps, qui ramène, après un cycle toujours pareil, les jours, les mois, les années ; s'inspirant de traditions fort anciennes qid remontent à la civiUsation babylonienne, Heraclite s'efforça de déterminer

(1) Frag. 41, 84, 83, 79, 78, 39.

(2) Frag. 53, 51, 97, 99, 52.

(3) Frag. 59.

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une grande année qui fût, à la vie du monde, ce qu'une génération est à la vie humaine (1). La fin de cette grande année çtait marquée, si l'on en croit des documents postérieurs, par une conflagration universelle ou résorption de toutes choses en feu, après laquelle le monde renaissait du feu ; mais peut-être est-ce là une fausse interprétation d'Hérachte par les stoïciens ; sans douté, pour lui, tout se transforme en feu ; mais à tout moment cette transformation est équilibrée par une transformation inverse du feu dans les autres choses ; « le chemin du haut », la conflagration, est identique au « chemin du Las » ou extinction du feu en air ; en même temps, « il se disperse et se rassemble, il avance et se retire (2) ».

La sagesse d'Heraclite n'a pour le vulgaire que mépris : mépris d'abord pour la religion populaire, pour la vénération des images et particuhèrement pour les cultes mystérieux, orphiques ou dionysiaques, avec leurs ignobles purifications par le sang, pour les trafiquants de mystères qui entretiennent l'ignorance des hommes sur l'au-delà ; mépris aussi de ce noble, né d'une famille où le titre de roi était héréditaire, pour l'incapacité pohtique de la foide, qui chassait les meilleurs de la cité. Sans doute son Dieu était-il la réaHté même du monde, « qui ne veut pas et qui veut être appelé du nom de Zeus», qui est jour et nuit, hiver et été, et prend des formes variées. L'unité d() | Dieu, au début de la pensée grecque, est comme un reflet de | l'unité du monde (3).

Du succès de l'hérachtéisme au courant du v^ siècle et au début du iv^, il nous reste deux échos : d'abord le traité Sur le Régime, conservé dans la coUection des œuvres attribuées à Hippocrate, puis la peinture d'ensemble, si palpitante de vie,

(1) AÉTius; II, 32. 3.

(2) Cf. la discussion de Burxet, Aurore, p. 180 ; frag. 69-40.

(3) Frag. 124 à 130 ; 60, 110 à 115 ; Diogène Laerce, IX, 6 ; sur les t rois . d'Éphése Strabon, Géographie, XIV, 1. Certains interprètes, comme Tannery ÇPour l'Histoire de la science hellène, p. 182 sq.) croient voir des croyances orphiques dans le frag. 38 et quelques autres.

que Platon faît des mobilistes de son temps dans I© Cratyle et le Théétète. Le traité médical applique à la théorie de la sauté la doctrine cosmologique d'Heraclite ; c'est l'harmonie du tout, c'est-à-dire l'ajustement des deux forces opposées, le feu moteur et l'eau nourrissante, qui constitue la santé. Nous verrons d'ailleurs dans la suite qu'il n'est pas une doctrine cosmologique qui ne soit en même temps médicale ; l'idée que l'homme est un microcosme est, dans ce temps, une des plus banales et répandues qui soient. Notre médecin hérachtéen accumule, non sans virtuosité de style, tous les paradoxes du maître : « Tout est semblable, étant dissemblable ; tout identique, étant différent ; tout en relation et sans relation ; tout inteUigent et sans intel- Hgence (1).» Quant à ceux dont nous parle Platon, c'est-à-dire son propre maître Cratyle et ses disciples, ce sont des héracHtéens exaspérés qui, poussant jusqu'au bout le mobilisme uni- \nersel, nient qu'il y ait rien de stable et se refusent à toute discussion et même à toute parole, sous prétexte que discussions et paroles impHquent la subsistance des choses dont on discute. L'héracHtéisme, en ses derniers prolongements, est donc hostile à la philosophie dialectique que nous verrons se développer au cours du V® siècle (2).

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