T. — XÉNOPHANE ET LES ÉLÉATES
Ce furent sans doute les malheurs de l'Ionie à la suite de la conquête des Perses (546) qui forcèrent Xénophane de Colophon à s'expatrier ; c'est alors que les Ioniens, fuyant leur pays, fondèrent plusieurs colonies dans la mer Tyrrhénienne, parmi lesquelles Elée, sur la côte lucanienne ; Xénophane était de ces émigrés qu'il représente dans un poème se rencontrant en terre lointaine et s'interrogeant mutuellement : « De quel pays
(1) L'origine héraclitéenne est surtout sensible au liv, I, chap. iii-xxiv ; cf. Berna YS, Gesammelte Abhandlungen, I, p. 1 sq.
(2) Platon, Théétèle, 179 d, 180 o
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es-tu... et quel âge avai§,-tu quand le Mède arriva ? (1). » De ses Elégies et de ses Satires, il nous reste assez de vers pour nous faire une idée de ses préoccupations. Xénophane garde en un sens l'esprit des Milésiens, expliquant les astres et le soleil par des émanations ou nuages venus de l'évaporation de la mer, voyant dans la terre une sorte de dépôt d'alluvions de la mer, et tirant une preuve de l'existence des fossiles, admettant enfin les mondes innombrables. Mais il n'a pas les mêmes tendances scientifiques que ses prédécesseurs ; peu lui ctaut de savoir la forme du monde et celle de la terre ; il admet que le soleil d'aujourd'hui continuera indéfiniment sa course en ligne droite et sera remplacé demain par un autre, et que la terre s'étend infiniment loin sous nos pieds (2).
C'est que ses préoccupations sont ailleurs : chez lui se précise une idée, déjà exphcite chez Hérachte, l'incompatibihté de la raison humaine, mûrie par la science milésienne et par l'expérience, avec les im^es traditionnelles du mythe. Les dieux d'Homère et d'Hésiode, engendrés comme les hommes et coupables de tous les forfaits, avec des vêtements, une voix et une forme humaine sont des inventions des hommes ; un Éthiopien les imagine noirs ; un Thrace leur donne des yeux bleus ; des bœufs ou des chevaux, s'ils en avaient, leur donneraient la forme de leur espèce (3). Contrairement à Pindare, Xénophane est non seulement le grand contempteur des mythes, mais il n'a que paroles de mépris contre le goût de ses contemporains pour les jeux olympiques (4). Mais à ces négations il joint, d'une manière prudente il est vrai, et sans prétendre atteindre la certitude, une théorie positive du dieu unique, qui n'est point semblable aux hommes, puisqu' « il voit et pense tout entier, et que, tout entier, il entend », et puisque, complètement immobile, il gouverne toutes choses par la puissance inteUigente de sa
(1) Frag. 22 (ordre de Diels, Die Vorsokraliker).
(2) Frag. 28 à 30 ; Aétius, Placita, II, 20, 3 ; Hippolyte, Ré/ululion, I, 14, 5.
(3) Frag, 10 à 16.
(4) Frag. 2.
pensée (1). H semble bien que cet être un, intelligent et inini(|,bile est une divinisation de la nature ; avec Xénophane et Heraclite, nous sommes au moment où la physique ionienne donne naissance à une théologie tout opposée à ceEes des mythes, où Dieu prend quelque chose de l'impersonnahtc, de Fimmobdité et de l'inteUigibiUté d'une loi natujreUe,
De bien autre portée est l'œuvre de Parménide. Citoyen d'Élée, colonie ionienne fondée en Itahe, sur la mer Tyrrhénienne vers 540, il florissait dans cette ville vers 475 et il lui donna des lois. Nous connaissons le nom de deux pythagoriciens, Aminias et Diochètés, dont il fut le disciple (2). C'est là un tout autre milieu intellectuel que l'Ionie ; la forme littéraire même est nouvelle ; Parménide est le premier à écrire une œuvre philosophique en vers ; nous en avons le début qui est solennel comme le récit d'une iidtiation religieuse : le poète se voit conduit sur un char par les fiUes du Soleil, jusqu'aux portes du jour, que garde la Justice vengeresse ; la Justice, supphée par ses guides, lui ouvre les portes ; il entre et reçoit de la déesse les paroles de vérité (3). Récit probablement imité de quelque livre des morts orphique et bien éloigné, avec sa machinerie fantastique, de la simphcité de la prose ionienne et aussi des images si réahstes d'Heraclite. Le peu que nous savons de sa cosmologie trahit aussi un esprit tout nouveau ; s'il est vrai qu'il a enseigné la sphéricité de la terre et l'identité de l'étoile du soir avec l'étoile du matin (4), c'est une preuve qu'il possédait du monde une image géométrique précise, bien éloignée du ciel que les Ioniens imaginaient sur le modèle des météores.
De fait, ce sont les thèses fondamentales de la cosmologie ionienne, surtout sous la forme que lui avait donnée Heraclite, qui sont ruinées à fond par la doctrine de Parménide ; elles ne s'en relèveront pas. La naissance et le devenir des choses,
(1) Frag. 35, 23 à 26.
(2) DiOGÈNE La£PCE, Vie des Philosophe!, IX, 23, 21. •(3) Frag. 1 (d'après d'ordre de Deels, Die Vorsokraliker}.
(4) OioGÈNE, ibid.
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leur séparation et leur réunion alternées, leurs oppositions, leurs divisions, leurs altérations, voilà tout ce qu'Heraclite prétendait emprunter à l'expérience directe, et tout ce que Parménide nie au nom du raisonnement. A la voie de l'opinion, qui, sous la conduite des sens et des habitudes de langage, mène à la cosmologie ionienne, il oppose la voie de la vérité, qui conduit à une tout autre conception du réel. La nouveauté de la pensée de Parménide est dans cette méthode rationnelle et critique qui est le point de départ de toute la dialectique philosophique en Grèce. Du réel, dès qu'on y pense, on doit dire : il est, on ne peut dire : il n'est pas ; car on ne peut ni connaître, ni exprimer ce qui n'est pas. Or, c'est ce que font les Ioniens, en admettant une substance primordiale qui, tout à la fois, est et n'est pas ce qui en dérive, est la même que ses produits sans être la même. C'est ce qu'ils font en admettait la naissance des choses, la physis, qui fait croître les êtres ; car de ce qui n'est pas ne peut venir ce qui est. Impossible que les choses se dissipent et se divisent ; car ce qui est n'a pas de degrés et ne peut être moins en une place qu'en une autre ; on ne peut les concevoir mobiles, puisqu'il n'y a ni naissance ni corruption ; enfin la std)stance infinie des Ioniens est absurde, puisque, à l'infini, il manque tout pour être pleinement (1).
Au monde ionien, Parménide substitue la seiJe réalité qui puisse être pensée ; une sphère parfaite et limitée, également pesante à partir du centre dans toutes les directions, satisfait seule aux conditions de ce qui est : elle est incréée, indestructible, continue, immobile et finie. Ce qui est n'est donc point pour Parménide une notion abstraite, ce n'est pas non plus une image sensible : c'est, si l'on peut dire, une image géométrique, née au contact de la science pythagoricienne. D'autre part, la sphère de Parménide prend pour elle le caractère divin qu'avait l'ordre du monde chez Hérachte ; ces divinités mi-abstraites,
(1) Frag. 5, 6. 8.
Justice, Nécessité, Destin qui, chez les Ioniens, dirigeaient le cours régulier des choses, sont invoquées par Parménide pour garantir la complète immobihté de sa sphère (1).
Telle est la voie de la vérité : est-ce à dire que l'on ne doit pas suivre la v(iie de l'opinion ? Nidlement, à condition que l'on sache bien qu'il s'agisse d'opinions humaines. Aussi à sa philosophie, Parménide a-t-d superposé une cosmologie ; mais elle ne paraît pas vouloir faire autre chose que recueilhr les opinions traditionnelles sur la naissance et la destruction des choses. Elle est par là d'esprit différent de la cosmologie ionienne ; car elle admet en elle des mythes théogoniques comme ceux d'Hésiode et des Orphiques ; elle considère, par exemple, l'amour comme le premier dieu (2). D'autre part, elle n'admet point au principe une substance primordiale, mais bien un couple de deux termes opposés, le Jour et la Nuit, ou encore la Lumière et l'Obscurité (3) ; ces termes rappellent la fantaisie hésiodique plus que le positivisme ionien ; quant au couple d'opposés, c'est un trait de pensée tout à fait pythagoricien. Enfin, nouvelle marque de l'esprit rehgieux et traditionnel, le ciel est chez lui, comme il le sera dans certains mythes de Platon, le Heu de passage des âmes, où siège la Nécessité, Anangké, qui leur distribue leurs lots (4). Il faut ajouter, il est vrai, que, dans l'expHcation de détail, Parménide est tributaire des Ioniens : la structure de son ciel, composé de couronnes concentriques, au centre desquelles se trouve la terre, rappelle les anneaux d'Anaximandre ; il y a une couroime de feu pur ou de lumière ; c'est la plus éloignée qui touche aux extrémités du monde ; les autres couronnes, intermédiaires, sont mélangées d'obscurité et de Ivunière ; les astres en sont les parties lumineuses (5).
(1) Frag. 8.
■■i»- (2) Platon, Banquel, 195 c ; fr. 13.
(3) Frag. 8 et 9.
(4) AÉTius, Placita, II, 7, 1 (Diels, Doxographi, 335, 15), à condillon d'admettre la leçon des manuscrits xXtjooû/^ov.
(5) AÊTius, ibid.
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Avec Parménide, nous voyons se dessiner deux courants opposés dans la pensée grecque : d'une part le positivisme ionien, intuitif, expérimental, ignorant la mathématique physique, ennemi déclaré des mythes, des traditions rehgieuses et des nouveaux cultes d'initiation, pour cette raison peu populaire et peu disposé à l'être ; d'autre part le rationahsme de Parménide et de Pythagore, cherchant à constridre le réel par la pensée, tendant vers la dialectique, peu sympathique à l'expérience directe, et, povir cette raison, dès qu'il s'agit des choses sensibles, ami des mythes, disposé à faire une grande place au problème de la destinée, naturellement populaire et ayant le goût de la propagande. La sohdarité intime du rationalisme avec l'imagination mythique contre le positivisme semble être le trait saillant de cette période.
De la pensée de Parménide, son disciple Zénond'Elée qui fleurit vers le miHeu du v^ siècle développa d'abord l'aspect critique. Aristote fait de lui le fondateur de la dialectique (1). c'est-à-dire de l'art de réfuter un interlocuteur en partant des principes admis par lui ; s'il n'a pas écrit lui-même de dialogues, il était sur la voie qui menait à cette nouvelle forme httéraire. Platon nous dit qu'il établissait la thèse de Parménide, l'existence de l'Un immobile, en montrant les absurdités qui résultaient de la thèse contraire (2). Il est à remarquer que par la thèse contraire, Zenon n'entend pas du tout les doctrines cosmologiques ioniennes visées par Parménide, mais bien la thèse pythagoricienne que les choses sont nombres, c'est-à-dire faites d'unités discrètes, telles que des points. Le contraste chez Zenon est entre deux représentations qui visent l'une et l'autre à la rationahté, entre la continuité de la sphère parménidienne et la discontinuité du monde pythagoricien. Cette discontinuité est absurde ; en effet, composer le multiple d'unités sans
(1) D'après DiOGÊNE, Vie des Philosophes, VIII, 57.
(2) Parménide, 128 a b.
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grandeur ou de points, c'est le composer de riens ; mais donner à chaque unité une grandeur, c'est dire qu'elle n'est pas l'unité, puisqu'elle est alors composée. De plus, comment, si le point, ajouté à une grandeur, ne la rend pas plus grande, pourrait-il être le composant de cette grandeur ? Enfin, à supposer une grandeur faite de points, il y aura entre deux de ces points une grandeur qui devra être faite d'autres points, et ainsi à l'infini (1). Ajoutons les célèbres arguments par lesquels Zenon démontre l'impossibilité du mouvement, dans l'hypothèse où une grandeur est faite de points : l'argument du coureur : il est impossible que le coureur arrive au bout du stade puisqu'il doit franchir une infinité de points. Achille et la tortue : Achille poursuivant la tortue ne la rattrape pas, puisqu'il doit d'abord atteindre la place d'où la tortue est partie, puis en repartir pour atteindre la place où elle est actuellement, et ainsi à l'infini, s'il est vrai que la distance entre lui et la tortue sera toujours composée d'une infinité de points. Argument de la flèche ; à chaque moment du temps, la flèche qui vole occupe un espace égal à elle-même ; elle est donc à chaque instant en repos si l'on suppose que le temps est composé de moments indivisibles. Argument du stade : si deux coureurs se meuvent avec une rapidité égale en sens opposé et se rencontrent en passant devant im objet immobile, ils se mouvront, l'un par rapport à l'autre, deux fois plus vite que par rapport à l'objet ; or, à supposer que les corps soient composés de points et que l'intervaUe d'un point à un autre soit franchi en un instant indivisible, il s'ensuivra que pour le coiM-eur l'instant nécessaire pour passer d'un point de l'objet immobile au point suivant sera moitié de l'instant nécessaire pour passer d'un point de l'autre coureur au point suivant (2). En définitive, c'est donc bien la sphère continue de Parménide que Zenon défend contre les pythagoriciens, en leur montrant que leur principe même,
(1) Frag. 1 à 3 (dans Diels, Die Vorsokratiker).
(2) Aristote, Physique, VI, 9, 239 b 8 sq.
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qui est de composer les choses d'unités ou de points, détruit leur propre thèse.
Chez Méhssos de Samos, disciple de Parménide, d'une dizaine d'années plus jeune que Zenon, le conflit avec la physique ionienne revient, au contraire, au premier plan. Vu son origine (Méhssos est le général samien qui mit à mal la flotte de Périclès en 440) (1) il n'a dû connaître la doctrine éléate qu'après la philosophie ionienne. Ainsi s'exphquerait que, s'il donne au réel les propriétés de la sphère parménidienne, unité, éternité, continuité et plénitude, il garde quelque chose du ionisme en la faisant infinie en grandeur. De plus, il insiste avec beaucoup de force sur l'insuffisance de la connaissance sensible ; si, en eff'et, nous affirmons avec vérité qu'une chose est chaude, il faudra taxer d'erreur la sensation qui nous montre une chose chaude devenant froide, c'est-à-dire toutes les observations sur lesquelles se fondait l'image du changement dans la physique ionienne (2),