‹ Histoire de la philosophieChapitre 13 sur 65 · VI. — Empédocle d'Agrigente · texte numérisé non relu

VI. — Empédocle d'Agrigente

Malgré l'attitude hostile de Parménide, la spéculation physique reprend avec vigueur au miUeu du v* siècle ; c'est l'époque d'Empédocle d'Agrigente, né vers 494, mort après 444, d'Anaxagore de Clazomènes (500-428), des jeunes pythagoriciens, et à la fin du siècle, du grand Démocrite d'Abdère (né vers 460),

Mais un trait entièrement nouveau est commun à toutes ces doctrines : il n'y a pas de transformation, de naissance véritable (3), car rien ne vient de rien ; il a y seulement des combinaisons diverses d'un nombre immense de très petits corpuscules, dont chacun est immuable et doué de propriétés tout à fait permanentes. Autant de manières d'imaginer ces cor-

(1) Plutarque, Vie de Périclès, 26,

(2) Infinité, frag. 3 à 6 (d'après l'ordre de DrELS, Die Vorsokraiiker) ; cou Ire la connaissance sensible, frag. 8.

(3) Empédocxe, frag. 8 (ordre de Diels, Die Vorsokraiiker).

puscules et les modes de leur union et de leur séparation, autant de cosmologies différentes.

En un poème chargé d'images, Empédocle expose la doctrine des quatre éléments ou plutôt « racines » des choses : le feu, l'air, l'eau et la terre ; ils sont au monde comme les couleurs dont se sert le peintre ou comme l'eau et la farine avec laquelle on fait la pâte ; tout vient de leur réunion, de leur séparation, de leurs divers dosages ; mais nul d'entre eux n'est premier ; également éternels, ils ne proviennent pas l'un de l'autre (1). Cette doctrine reconnaît pour la première fois l'existence et l'indépendance de l'air atmosphérique. Empédocle prouve cette existence par l'expérience d'une clepsydre que l'on plonge dans l'eau en bouchant l'orifice supérieur avec le doigt ; l'air contenu dans l'appareil résiste à l'entrée de l'eau par les orifices inférieurs (2). Tout changement a Heu soit par combinaison, soit par dissociation des éléments : donc deux puissances actives, l'une qui les réunit quand ils sont séparés, c'est l'Amitié, l'autre qui les sépare qu£m.d ils sont réunis, c'est la Haine. L'Amitié et la Haine acquièrent alternativement la prépondérance l'une sur l'autre : si nous partons de l'état où tout est uni par l'Amitié, du sphaeros (analogue à la sphère de Parménide), la'Haine s'introduit peu à peu, chasse graduellement l'Amitié jusqu'à ce que les choses soient dans l'état de complète séparation, où l'Amitié a complètement disparu ; puis, par un mouvement inverse, l'Amitié rentrant graduellement dans le monde en fait sortir la Haine et ramène au sphaeros d'où l'on était parti. Il y a donc, éternellement alternants, deux cours du monde inverses l'un de l'autre : celui qxd va du mélange à la dispersion, celui qui va de la dispersion au mélange, ordre inéluctable, parce que la Haine et l'Amitié se sont engagées par serment à se céder alternativement la prépondérance (3). Notre monde actuel (4) est

(1) Frag. 6, 8, 9, 25, 33, 34, 17.

(2) Frag. 100.

(3) Frag. 16, 17, 26 ; sui" la sphf'rc, 27, 28.

(4) Coiunie le montre Burniît, Aurore, p. 267.

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celui où la Haine progresse ; du spliaeros se sont séparés d'abord l'air qui l'entoure comme une atmosphère, puis le feu, qui s'est porté à la plus grande hauteur, puis la terre, et de la terre a jailli l'eau ; dans un des hémisphères célestes le feu est prépondérant et il produit la lumière du jour ; dans l'hémisphère nocturne, il n'y a au miheu d'une masse d'air obscur que des traces de feu (1). Le soleil et la lune ne sont pas au reste des masses ignées. Empédocle sait que la lune ne fait que refléter la lumière du soleil et il connaît la véritable cause des éclipses et la nature de la nuit qui n'est que l'ombre de la terre ; la lune, masse d'air condensée, renvoie la lumière comme les miroirs de verre qui commencent à se répandre en Grèce au v^ siècle (2). Empédocle apphque, d'une manière d'ailleurs obscure, cette théorie spectacidaire au soleil ; le soleil est un reflet de l'hémisphère igné sur le ciel (3). La génération actuelle des animaux par l'union des sexes qui a succédé à un état primitif d'androgynie est un autre témoignage du progrès de la Haine (4). A ce tableau de notre monde, Empédocle oppose une esquisse, d'ailleurs vague, du monde où progresse l'Amour, et de la génération de créatures nouvelles par l'union ; à cette phase se rapporte la description de ces membres soUtaires errants qui cherchent à s'unir, têtes sans cou et bras sans épaules, et dont l'union donne d'abord naissance aux monstres les plus étranges, bœufs à face d'hommes ou hommes à têtes de bœufs (5).

Le physique d'Empédocle est riche en explications physiologiques de détail ; la doctrine des quatre éléments donne naissance à ime école médicale, connue par le nom de Phihstion ; les propriétés de ces éléments, le chaud du feu, le froid' de l'air, l'humidité de l'eau^Je sec de la terre sont considérées comme

(1) AÊTirs, Pïacîîa, 11, 6, 3 ; Plutarove, Strom. (Di^i.s, Doxographi. 5S2.)

(2) Frag. 45 à 48 ; cf. Kafka, Zur Phijsik des Empedokles, Philologus, vol 78,

(3) Plutarque, ibid.

(4) AÉTius, Placila, V, 19, 5 ; cf. Bignonk, Empédocle, p. 570.

(5) Frag. 35, 61,

les forces actives dont une certaine combinaison dans l'organisme produit la santé, le degré d'intelligence et ,les divers tempéraments ou caractères (1). Une théorie importante, dont on voit mal le lien avec le reste est celle de la perception extérieure ; des effluves émanent des êtres et viennent rencontrer des pores placés dans les organes des sens ; s'il y a la correspondance convenable, l'effluve y pénètre et la perception se produit. La vision (idée que Platon reprendra dans le Timêe) est produite par la rencontre entre Feffluve qui vient de la lumière extérieure et le rayon igné qui émane du feu contenu dans l'œil (2).

Empédocle n'est pas seulement un physicien ; il se donne aux Agrigentins comme un prophète inspiré qui, couronné de bandelettes, sait les guérir et leur enseigne l'origine et la destinée de l'âme et les purifications nécessaires. Empédocle est de la lignée des orphiques et des pythagoriciens. Il croit à la transmigration des âmes en des corps d'animaux, et fonde sur cette croyance le précepte de l'abstinence de la chair. Il sait que l'âme est un démon, et que la suite de ses vies mortelles est une expiation qui doit durer trente mille ans, pour un crime, meurtre ou parjure, qu'elle a commis ; la terre est la caverne, le pays sans joie où sont la mort et la colère (3). On ne voit pas très bien le lien de cet enseignement rehgieux avec la cosmologie ; ne doit-on pas remarquer cependant le rapport qu'il y a entre le pessimisme d'Empédocle et sa croyance que la phase actuelle de l'histoire du monde est dominée par la Haine ?

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