VII. — Anaxagore de Clazomènes
Avec Anaxagore de Clazomènes nous quittons de nouveau la Grande-Grèce, avec ses prophètes et ses initiés, pour revenir
(1) GALi-rEN, Œuvres, éd. Kuhn, X, p. 5 ; fragments de Philistion dans Well- MANN, Fragmenlsamjnlung der griechischen Acrzte, vol. I, 1901.
(2) Théophraste, De sensibus, § 12 (Diels.Dox., 502).
(3) Frag. 112 à 148 que l'on rapporte à un poème diflérent du premier et intitulé : Purifications.
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à l'inspiration positive des Ioniens. Événement capital : cet Ionien, d'un pays où s'étaient conservées, nous ignorons comment, les traditions milésiennes, vint résider à Athènes, la florissante Athènes d'après les guerres médiques, la capitale du nouvel empire maritime ; il y séjourna trente ans, et il y fut l'ami de Périclès (1), le maître du jour. Malgré cet appui, le vieil esprit athénien, si bien représenté par les Nuées d'Aristophane, ne s'accommodait pas de ces Ioniens, qui niaient la divinité des choses célestes et enseignaient que le soleil était une pierre incandescente et la lune une terre. Il fut accusé d'impiété et chassé d'Athènes (2). Mais son influence resta vivante, comme en témoigne Platon,
Anaxagore donne ime solution nouvelle an conflit de Parménide avec l'esprit ionien. Il reste attaché au principe maintenant dominant qu'il n'y a ni génération ni corruption ; « rien ne naît ou n'est détruit, mais il y a mélange et séparation des choses qui sont (3) ». Mais il s'agit d'exphquer le changement, «s£ comment une chose peut venir d'une autre. Anaxagore sent très vivement, comme tous les Ioniens, l'infinie diversité des choses; il y a beaucoup de choses et de toutes sortes : os, chair, eto., dont chacune a des propriétés irréductibles ; son point de vue est, au moins imphcitement, opposé à celui d'Empédocle; celui-ci exphquait les choses par la combinaison et le dosage de quatre quaKtés 'élémentaires ^ Anaxagore pense au contraire, que l'os, la chair, 4e cheveu sont comme tels des quaHtés indécomposables. D'autre part, nou? voyons les choses venir les unes des autres, le cheveu de ce-qui n'est pas cheveu, la chair de ce qm n'est pas chair. Comment est-ce possible s'il n'y a pas réellement naissance? C'est que le produit existait déjà dans le producteur. La productioiTTi'est alors que séparation); d'un état où les choses sont mélangées et où, à cause de ce
(1) Platon, Phèdre, 270 a.
(2) Platon, Apologie de Socrate, 26 d ; Diogène Laërce, II, 12, 14; cf. Nuées, 364-380 où la théorie d' Anaxagore est mise dans la bouche de Socrate.
" (3) Frag. 17 (d'après l'ordre de Diels.Diê Vorsokraliker).
mélange, on ne peut les distinguer les unes des autres, on passe i un état où elles se séparent. Bien plus qu'à l'art du peintre qui combine, la nature serait comparable à l'art du métallurgiste qui extrait le fer du minerai. Mais les transformations des choses sont infinies, nidle chose ne cesse de donner naissance à d'autres ; il faut donc que chaque chose contienne, en elle, mélangées et invisibles à cause de leur mélange, les semences de toutes choses ; « les choses ne sont pas coupées les unes des autres avec une hache, ni le chaud du froid, ni le froid du chaud (1) ». Chaque chose est dénommée d'après la quahté qui prédomine en elle ; mais l'infinité des autres quahtés y est présente quoique indistincte ; donc la séparation, qui est en voie de se faire, n'est jamais accomplie, et elle est même toujours aussi loin de l'être ; c'est un mouvement qui n'a pas de terme. Ce sont ces semences de toutes choses dont chacune contient une infinité, qu'Aristote a appelées, d'un nom devenu traditionnel, les homéoméries ou parties homogènes (2) ; mais il faut bien remarquer qu'elles ne sont pas des parties composantes des choses, en nombre limité ; Anaxagore ne peut en eflfet admettre l'infinité du mouvement de division que parce qu'il admet corrélativement l'infinie divisibihté et, avec elle, dans un corps limité, une infinité d'homéoméries qui laissera indéfiniment possible le processus de séparation (3).
Dès lors on peut traduire en nouveau langage les vieilles cosmogonies milésiennes. L'Infini d'Anaximandre devient le mélange infiniment grand où « toutes choses sont ensemble et ne peuvent être distinguées à cause de leur petitesse » (4). La cosmogonie sera l'histoire du processus continu de séparation, par lequel les parties du monde s'isolent les unes des autres, d'une part le dense et l'humide, le froid et le sombre qui se réunissent vers le centre, tandis que le rare et le chaud se portent
(1) Frag. 8; cf. 10, 11.
(2) Aristote, De la généraUon, I, 1, 311 a, 18. (3^ Frag. 3 et 7.
(4) Frag. 1.
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vers la région extérieure (1). Mais Anaxagore s'est posé d'autres questions : et d'abord dans cet infini parfaitement homogène, quelle pouvait être l'origine du mouvement ? Elle ne peut être que dans une réalité extérieure et supérieure au mélange, tout comme, chez Empédocle, elle est extérieure aux éléments. Cette cause sans mélange, simple, existant par soi, qui est principe de l'ordonnance du monde est l'Intelligence (Nous). Par quel mécanisme agit le Nous ? Anaxagore, sous l'impression des changements produits par les révolutions célestes, admet que la première cause qui sépare les choses les unes des autres est un mouvement circulaire ou tourbillon ; il imagine donc le Nous animé d'abord lui-même d'un mouvement circidaire, puis produisant dans un espace hmité un petit tourbillon, qui s'étend peu à peu autour de son centre, se propageant à travers l'espace infini. La séparation des choses est produite, d'une manière difiicile à saisir, par l'action mécanique de ce tourbillon ; les astres par exemple viennent de ce que l'éther arrache des pierres à la terre et les enflamme par la rapidité de son mouvement. Le même procès peut d'aiUeurs se produire en d'innombrables points de l'espace iUimité, et il faut accepter, selon l'enseignement milésien, une infinité de mondes (2).
La biologie d'Anaxagore n'a point de liaison sensible avec sa cosmologie ; il soutenait sans doute que tous les êtres vivants, y compris les plantes, avaient en eux un fragment de l'intelligence universelle (3). Il enseignait que la sensation se fait par les contraires ; c'est dans la pupille, parfaitement obscure, que peut apparaître une image lumineuse ; c'est ce qui est plus chaud ou plus froid que nous qui nous réchauffe ou nous refroidit ; et c'est pourquoi toute sensation imphque peine, parce que la peine est le contact du dissemblable (4).
(1) Frag. 15.
(2) Frag. 12 à IG ; frag. 4 (cf. Burnet, Aurore, p. 310>.
(3) Frag. 11 ; Aristote, De planlis, I, 1.
(4) Théophraste, De sensibus, 27 (Diels, Doxograplii, p. 507),
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