IX. — L'exercice dialectique du PARMÉNIDE
Ou plutôt une chose est maintenue : c'est l'élan méthodique qui avait donné naissance à ces hypothèses, et qui, en se continuant, va les renouveler et les rajeunir. Ce n'est point le dogme des idées, c'est cet élan méthodique qui fait le platonisme. C'est la la signification de l'ensemble du Parménide. Une fois ruinée la théorie des idées, Parménide engage le jeune Socrate à continuer à s'exercer dans la méthode des hypothèses, celle que Platon appréciait si fort dans le Mênon. Il faut« non seulement, l'hypothèse étant posée, examiner ce qui découle de cette position », mais voir ce qui résulte de la négative (135 a). C'est un exercice de ce genre que contient la seconde partie du Parménide. On cherche toutes les conséquences de l'hypothèse faite par les Eléates ; Vun est, puis les conséquences de l'hypothèse contraire : Vun n'est pas. Les cadres de cette recherche sont d'importance primordiale, parce qu'ils gardent une valeur tout à fait générale, indépendante de l'hypothèse qu'on examine. Pour chacune des deux hypothèses, il faut chercher d'abord les conséquences qu'elle a pour l'Un, puis les conséquences qu'elle a pour les choses autres que l'Un. Rechercher les conséquences, c'est rec hercher les attributs que l'on doit donner ou refuser à l'Un, dans chacune des deux hypothèses. Mais pour cela, il est indispensable d'avoir une hste des attributs les plus généraux (de ces termes communs dont il nous est parlé au Théétète) qu'on puisse accorder ou refuser à un sujet quelconque ; Platon arrive à une sorte de liste de catégories, dont chaque terme contient d'ailleurs deux opposés : le tout et la partie, le commencement, le milieu et la fin, le droit et le circulaire (forme), en autre chose et en soi-même, en mouvement et immobile, même et autre, semblable et dissemblable, égal et inégal, plus vieux, plus jeune ou contemporain. Seulement, il est très important de remarquer que l'ordre dans lequel nous
les citons n'est pour Platon nullement arbitraire, en ce sens que l'attribution ou la non-attribution de chacune d'elles au sujet de la recherche est toujours une conséquence logique de l'attribution ou de la non-attribution de celle qui précède. Ainsi, dans la première hypothèse, c'est parce que l'on a démontré que l'Un n'a ni parties ni tout, que l'on peut démontrer qu'il n'a ni commencement ni fin (144 e-145 b) ; c'est parce qu'il n'a ni commencement ni fin qu'on démontre qu'il n'a pas de forme géométrique (145 b). Ces catégories ne sont donc pas comme des cadres préparés d'avance, mais naissent pour ainsi dire au fur et à mesure de la démonstration. La notion de l'Un s'enrichit ainsi peu à peu à la manière dont s'enrichit la notion d'une figure mathématique dont on découvre, par voie de conséquence, les propriétés. '
Les résultats de la recherche sont assez déconcertants pour avoir fait de l'interprétation du Parménide un problème fort difficile. En eflfet, de l'hypothèse : l'un est, Platon montre que l'on peut déduire par le raisonnement une double série de conséquences ; dans une première série de conséquences, on montre qu'on doit refuser à l'Un chacun des couples de termes opposés que nous avons cités, que, par conséquent, il n'a ni parties ni tout, ni commencement, ni fin, etc. ; dans une seconde série, on montre au contraire qu'on doit lui attribuer chacun de ces couples. De la même hypothèse on conclut au sujet des choses autres que l'un, qu'on doit leur attribuer à la fois chacun des opposés. De l'hypothèse contraire à la première : l'Un n'est pas, on conclut logiquement qu'il faut attribuer puis refuser à l'Un les couples de termes qu'on en avait niés et affirmés dans la première hypothèse, et ensuite attribuer puis refuser les mêmes couples aux choses autres que l'Un. En un mot, Platon seml\j3 prendre à tâche de démontrer qu'une même hypothèse a des conséquences contradictoires et que deux hypothèses çoûtra» dictoires ont des conséquences identiques.
C'est pour lever cette contradiction que les néo-platonicieni^
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ont donné du Parmênide, l'interprétation compliquée que nous verrons plus tard ; ils ont supposé que dans chacune des séries de conséquences, le mot un et le mot est n'avaient pas le même sens ; on peut alors affirmer de l'Un les contraires, parce que ce n'est pas sous le même rapport. Mais rien n'autorise une pareille interprétation. La signification de cette étrange dialectique paraît être bien différente. Si l'on considère avec attention la critique des idées au début du dialogue, on s'aperçoit qu'elle porte moins sur la thèse des idées, prise en elle-même, que sur les rapports de participation qu'il y a entre les choses sensibles et les idées ; c'est à cause de cette participation que les idées devaient ou se couper en parties, ou se séparer d'elles-mêmes et se miJtipKer chacune à l'infini. Il resterait, devant cette difficulté, à faire abstraction, momentanément du moins, de l'aspect des idées par où elles sont exphcatives des choses sensibles pour les considérer en elles-mêmes, bref, à instituer cette dialectique, déjà si nettement définie dans la République (511 b) qui« sans utiHser rien de sensible, ne se sert que des idées pour aller, par des idées, à d'autres idées, et se terminer à des idées ». C'est ce programme que commence à exécuter le Parmênide ; il suppose des rapports entre l'un et l'être, et il en déduit toutes les conséquences possibles, en restant dans le domaine purement intellectuel, et sans faire la moindre allusion aux choses sensibles dont ces idées peuvent être les modèles. Il ne s'agit plus, comme dans le Phédon, d'expHquer les phénomènes par des idées, mais de passer dfune région où la science n'est pas possible, où les hypothèses se montrent sans force, à une région où la science est possible» Ce que montre le Parmênide, c'est combien sont fécondes les hypothèses sur le rapport entre les idées.