I. — L'oRGA^o^ : les topiques
Aristote est l'inventeur de la logique formelle, c'est-à-dire de cette partie de la logique qui dorme des règles de raisonnement indépendantes du contenu des pensées sur lesquelles on raisonne. Mais, malgré l'apparence, les écrits logiques réunis sous le nom 'd''Organon (instrument) ne donnent nullement un exposé systématique de cette logique. Ea apparence, en effet, ils se rangent n selon les titres de chapitres des manuels classiques de logique : 1° Catégories contenant la théorie des termes ; 2° De Vlnterprétation, ou théorie des propositions ; 3° Premiers Analytiques, ou théorie de syllogisme en général ; 4° Seconds Analytiques, ou théorie de la démonstration, c'est-à-dire du syllogisme dont
(1) Du problème du classement est différent celui de la chronologie des œuvres, sur laquelle W. Jaeger et F. Nuyens arrivent à des conclusions assez difTérentes. Le principe en est dans le détachement progressif rpie témoigne Aristote \ns-à-v1s de la théorie platonicienne de l'àrne.
les prémisses sont nécessaires ; 5° Topiques, on théorie du raî- Bonnement dialectique et probable, dont les prémisses ne sont que des opinions généralement acceptées ; 6° Rhétorique, théorie du raisonnement oratoire ou enthymème, dont les prémisses sont choisies de manière à persuader l'auditoire. Le syllogisme, dont les deux premiers traités ont montré les éléments, est l'organe commun, étudié par le troisième traité, dont usent également savants, dialecticiens et orateurs, chacun avec des prémisses diflFérentes.
La réahté est autre. Aristote a écrit les Catégories et la plus grande partie des Topiques (Uvres II à VII) avant d'avoir découvert le syllogisme. Il n'a d'abord médité sur les règles du raisonnement qu'en songeant aux règles d'une saine discussion. Déjà, dans le Sophiste et le Parménide de Platon, l'on a vu comment ■l'idée des cadres logiques (division et classification des termes, détermination des genres premiers, relations de l'attribut au sujet) naissait des conditions de la discussion ; il s'agissait avant tout d'avoir raison des antilogiques ou éristiques. C'est dans ce milieu de dialecticiens ardents qu'est née la logique d' Aristote. Or le dialecticien n'a ni les procédés du professeur qui expose, ni encore moins ceux du savant qui crée la science ;
la dialectique est un dialogue où d'abord lui interlocuteur sou-
« met une thèse à un autre qui l'examine ; cet examen se fait au
moyen de questions à chacune desquelles il doit être répondu par oui ou par non ; le but de l'interrogatoire est en général de réfuter le répondant en l'amenant à se contredire.
On a vu par quelle transposition Platon avait fait de cette dialectique le tout de la philosophie. Aristote a dû abandonner de bonne heure pareil espoir ; il abaisse la" dialectique ou art de la discussion au rang d'un exercice, qui n'apporte pas une certitude, parce qu'elle a égard non pas aux choses mêmes, mais aux opinions des hommes sur les choses. Ce qui définit la dialectique comme telle, c'est moins en efi'et la structure logique du raisonnement que les rapports humains qu'elle implique ; dans une
«Une discussion, on doit veiller à ne prendre comme points de départ que des propositions généralement acceptées, soit de tous les hommes, soit des hommes compétents, s'il s'agit d'une thèse technique ; de plus, les questions posées ne doivent être ni trop faciles, puisque la réponse est inutile, ni trop difficiles, puisque l'on doit y répondre sur-le-champ (1). De pareUs procédés ne peuvent amener qu'à analyser et comparer des jugements pour en montrer l'accord oa le désaccord.
Mais cet exercice est indispensable, et c'est en LJ que nous allons voir naître les cadres d'abord de la logique, puis de t "ite la philosophie d'Aristote. Son premier souci concerne le voca ulaire : la confusion dans la discussion vient de ce que l'on désigne des choses diflFérentes par un même nom (homonymes) ou une même chose par des noms diflFérents (synonymes) ; le préhminaire indispensable est d'énumérer les divers sens donnés aux iQOts employés dans la discussion ; presque tout son traité des Catégories, et le livre A de la Métaphysique sont consacrés à ces recherches de vocabulaire ; il s'agit moins de distinguer les choses mêmes que les divers emplois d'un même mot.
Même remarque sur la théorie de la proposition qui est a la base de la logique aristotéhcienne. En affirmant que toute proposition se compose d'un sujet et d'un attribut, Aristote a soutenu une thèse d'une immense portée non seulement logique, mais métaphysique. Or, cette thèse, il l'emprunte non pas à l'analyse du langage comme on l'a dit quelquefois (et de fait, il connaît des formes verbales, telles que celles du vœu, de la prière, qu'il renvoie à la rhétorique), mais bien à l'analyse des problèmes dialectiques. En effet, tout problème dialectique consiste à demander si un attribut appartient ou non à un sujet ; c'est en contestant qu'il fût possible d'affirmer un attribut d'un sujet que les antilogiques rendaient la dialectique impossible ; ce sont, inversement, les besoins de la dialectique qui ont amené
(1) Topiquex. I, 9 et 10.
AristotP a sa théorie et c'est pourquoi il énonce habituellement les propositions non sous la forme devenue classique : A est B, mais sous celle-ci : B appartient à A. Une proposition est une protasis, c'est-à-dire une affirmation qu'on présente à l'approbation d'un interlocuteur. Il en est de même du classement des propositions ; la division classique en propositions universeUes (affirmatives ou négatives) et particulières (aflElrmatives ou négatives) se présente d'abord comme division des problèmes ; tout problème consiste en effet à se demander si un attribut appartient (ou n'appartient pas) au tout (ou à une partie) d'un sujet, ce qui donne la formule des quatre propositions (1). De plus, il importe, pour saisir la portée d'un problème dialectique, de connaître le genre de l'attribut que l'on demande. L'attribut dit-il ce qu'est le sujet, ou énonce-î-il setdement une propriété du sujet ? Enonce-t-il une propriété am lui appartient nécessairement ou seulement accidentellement ? Autant de cas à distinguer pour rendre la discussion possible ; car bien des erreurs viennent de ce que l'on se croit en droit de renverser les propositions, c'est-à-dire d'admettre, parce que A appartient à tout B, que B appartient à tout A. Or, ce renversement n'est admissible quo si A est un propre de B, c'est-àdire lui appartient nécessairement ei exclusivement. De préoccupations de ce genre, on voit naître la fameuse distinction des attributs en cinq classes : genre, espèce, différence, propre et accident (2). Les trois premiers se rattachent évidemment à la pratique platonicienne de la division ; la division était destinée à montrer ce qu'est un sujet (ou sa quiddité) en déterminant d'abord la classe la plus générale dont il faisait partie, puis en divisant cette classe en plusieurs ; la classe la plus ample (animal) devient chez Aristote le genre ; ce qui permet d'y séparer des classes subordonnées, ce sont des différences (raisonnable) ; la synthèse du genre et de la différence, c'est l'espèce (homme) ;
(1) Topiques, II, chap. i,
(2) Topiques, l, 4 ; cf. le commentaire de Porphyre, Introduction sur les cinq voix.
et ckacuB dt cee trois attributs, chez Aristote comme dans la division platonicienne, répond à la question quest-ce que ? le genre et la différence indiquant, pris chacun à part, une partie de l'essence de l'espèce, et pris ensemble, cette essence entière, dont la formule est la définition. Le propre et l'accident, au contraire, sont des attributs qui ne font pas partie de l'essence du sujet, c'est-à-dire ne répondent pas à la question qu'est-ce que ? Mais le propre est une dépendance nécessaire de l'essence du sujet à qui il appartient exclusivement comme l'égalité des angles à deux droits appartient au seul triangle parmi les polygones ; l'accident peut, au contraire, ne pas appartenir au sujet.
Les Topiques, dans leurs applications pratiques, donnent les moyens d'éprouver dans laquelle de ces classes rentre un attribut donné ; par exemple un attribut ne sera reconnu comme un genre du sujet que si l'on vérifie qu'il appartient à toutes les espèces comprises sous le sujet, que tout ce qui appartient au sujet lui appartient aussi (livre IV, chap. premier). Ce sont, on le voit, des règles permettant de discuter si une attribution admise par le répondant est valide, si ce qn'd a posé comme genre n'est pas plutôt un propre, etc., mais non pas du tout de découvrir de pareilles attributions (1). Tel est le caractère des célèbres règles de la définition données dans les Topiques ; la dialectique est incapable de répondre à la question qu'est-ce que ? Car les seules questions admises sont celles auxquelles on peut répondre par oui ou non : incapable d'établir une définition, elle peut passer à l'épreuve une définition proposée, en cherchant par exemple si la définition convient exclusivement au défini, si on n'y a pas subrepticement introduit le propre à côté du genre prochain et de la différence spécifique, si l'on n'a pas utilisé des termes homonymes ou métaphoriques comme faisaient ceux qui ne définissent que par comparaison (2),
(1) De Interprelalione, 11, 20 b 8.
(2) Topiques. VI, 2 ; VII, 2.
C'est la pratique de ces discussions qui conduit Aristote à poser trois problèmco qui vont dominer sa logique : celui de la conversion des propositions, celui des catégories, celui des opposés. Le premier est amené par l'usage spontané qu'on fait dans la discussion des propositions réciproques de celles que l'on a fait admettre par le répondant ; si, par exemple, on a admis que tout plaisir est un bien, on sera incité à considérer comme accordé que tout bien est im plaisir. Or une pareille réciprocité n'est possible que si l'attribut appartient exclusivement au sujet, ciest-à-dire est un de ses propres ou bien la formule de sa définition ; mais, dans le cas général, comme l'attribut peut appartenir à des termes qui ne sont pas dans le sujet, l'universelle aflBrmative se convertit en particulière. En revanche l'universelle négative et la particulière négative ne changent pas en se convertissant.
Le second problème, celui des catégories, est aussi posé pour les besoins de la discussion (1). Les dix catégories sont les divers sens que peuvent prendre les termes (sujets ou attributs) : ils peuvent indiquer soit une substance (homme, cheval), soit quand soit où se trouve un être (adverbes et compléments de Heu et de temps), soit la qualité d'une chose (adjectifs qualificatifs), soit à quoi elle est relative (double, moitié), soit sa situation (il est assis, ou couché), soit sa possession (il a des souhers ou des armes), soit son action (il coupe ou brûle), soit sa passion (il est coupé ou brûlé). Bien que ce classement s'aide de l'analyse du langage, il ne s'y réduit pas entièrement, puisque par exemple, malgré la forme linguistique, le substantif blancheur peut désigner une qualité et non une substance. Ces distinctions sont plutôt nées de la dialectique* Il ne suffit pas, pour que la discussion soit claire, de savoir si un attribut est genre, difi"érence, espèce, propre ou accident; il faut encore savoir dans laquelle des dix catégories il rentre ; car si ua terme est un genre,
(1) Topiques, I, 7 ; Catégories, 2.
et si ce genre est par exemple une qualité (couleur), sa différence et ses espèces devront être aussi des qualités (1). Précaution d'autant plus nécessaire qu'un même mot peut avoir plusieurs sens, dont chacun appartient à une catégorie différente : le terme bon par exemple, peut entrer dans la catégorie du produire (le remède qui produit la santé), ou de la qualité (vertueux), ou du temps (la bonne occasion), ou de la quantité (la bonne mesure). C'est, dans certains cas, grâce aux catégories que le dialecticien pourra conserver la distinction du propre et de l'accident ; si je suis seul assis dans une société, bien que être assis soit, en lui-même, un accident, il devient un propre relativement aux assistants et tant que dure leur réunion (2).
Le problème des oppositions est par excellence celui de la dialectique platonicienne. Pour qu'une discussion soit même possible (puisque tout problème consiste à demander un oui ou un non), il faut au moins que le non ait un sens par rapport au oui, l'erreur par rapport à la vérité, l'autre par rapport au même : c'est la question de Platon dans le Sophiste. Aristote ayant en vue surtout la pratique de la discussion, cherche à déterminer quelles sont les thèses qui se commandent et celles qm s'excluent l'une l'autre. Quand une proposition affirme de tout le sujet ce que l'autre nie de tout le sujet (Tout homme est juste, aucun homme n'est juste), elles sont dites contraires et ne peuvent être vraies en même temps : sont contradictoires deux propositions dont l'une affirme ce que l'autre nie (Tout homme est blanc ; il n'est pas vrai que tout homme est blanc ou : quelque homme n'est pas blanc) ; de deux contradictoires, il est nécessaire que l'une soit vraie et l'autre fausse (3). Il fallait aussi déterminer quels sont les couples d'attributs dont l'un commande oji exclut l'autre ; il y a quatre oppositions de termes ; les relatifs (double et moitié), les contraires (bien
(1) Topiques, I, 15, 107 a 3.
(2) Ibid., I, 5, 102, b 11.
(3) De r Interprétation, 7.
BRÉHIER I. — 12
et mal), la possession et la privation (clairvoyant et aveugle), la contradiction (malade et non malade) (1). De ces oppositions, le sens de la première et de la quatrième est facile à saisir ; car deux relatifs s'impliquent l'un l'autre, et deux contradictoires s'excluent, l'un des deux devant nécessairement appartenir au sujet. En revanche l'emploi des deux autres groupes d'opposés demande mille précautions ; d'abord il faut déterminer dans quel genre on prend les contraires (blanc et noir dans le genre couleur ; pair et impair dans le nombre) et rapporter la discussion exclusivement à ce genre ; puis, il faut distinguer deux cas, celui où les contraires n'ayant pas de milieu, la position de l'un entraîne l'exclusion de l'autre (pair, impair), et le cas inverse (blanc et noir ; le non blanc n'étant pas forcément le noir) ; dans ce dernier cas, la détermination des contraires sera difficile ; si le contraire du blanc est le noir et non pas une autre couleur, c'est que dans le genre couleur, le noir est ce qu'il y a de plus éloigné du blanc : les termes les plus éloignés possible, telle est la définition très peu précise des contraires à laquelle aboutit Aristote. Pour la possession et la privation, il est entendu qu'elles n'ont de sens que si on les rapporte à un sujet qui possède par nature ce dont il peut être privé ; c'est l'homme qui est aveugle et non la pierre ; sinon serait vrai le sophisme qui affirme que l'homme a des cornes parce que l'on ne peut dire quand il les a perdues.
IL — L'oRGANON (suite) : les analytiques
De ces cadres logiques, si visiblement faits pour la discussion, Aristote a tiré toute sa théorie du. syllogisme. Il est venu à s'apercevoir que la nécessité avec laquelle on tirait les conséquences des thèses posées d'abord était tout à fait indépendante du fait que l'on discute ; le professeur qui expose, le dialecticien qui discute, l'orateur qui persuade emploient, quelle que
(1) Catégories, 8.
soit la différence de leurs poiutu de départ, un raisonnement aussi rigouieux : c'est le syllogisme, c'est-à-dire le procédé qui fait voir à la pensée l'union d'un attribut à un sujet, qnand cette union n'est pas connue immédiatement. Il est donc loisible d'étudier en lui-même ce raisonnement « dans lequel, certaines choses étant posées, une autre en résulte nécessairement par le seul fait que celles-là sont posées (1) ». Cette étude est l'objet des Premiers Analytique" et elle comprend trois parties : la genèse des syllogismes (chap. 1 à 26), les moyens d'inventer les syllogismes (27-30), la réduction de tous les raisonnements valables au syllogisme (2).
C'est la division platonicienne qui a pu donner à Aristote l'idée du syllogisme ; car la division est bien une manière de syllogisme ; elle « réunit » en effet un attribut (soit mortel) à un sujet (soit homme), une fois admis que ce sujet fait partie d'un genre (soit animal), et que ce genre se divise en deux espèces, mortel et immortel, dans la première desquelles rentre l'homme : il y a donc bien là trois termes, logiquement hiérarchisés, et, grâce à cette hiérarchie logique, réunion de deux d'entre eux par le troisième. Mais c'est un « syllogisme faible », incapable de conclure avec nécessité, puisqu'il ne donne aucun moyen de découvrir dans laquelle des deux espèces, mortel ou immortel, il faut placer l'homme, et puisque, d'autre part, il fait du moyen animal un genre plus étendu que l'attribut mortel (3). Mais gardons l'idée de cette hiérarchie logique, et supposons qu'il y ait « trois termes qui soient les uns aux autres dans un rapport tel que le dernier (mineur) soit dans tout le moyen et que le moyen soit dans tout le premier (majeur) (4)». Il en résultera un « syllogisme des extrêmes ». Si A est affirmé de tout B (majeure), et B. de tout (ou de quelque) C (mineure), A est nécessairement affirmé de tout (ou de quelque) C. De même si A est
(1) Premiers Analytiques, I, 1, 24 b 18.
(2) Ibid., I, 32 début.
(3) Premiers Analgtiqiies, 1, 31 ; Seconds Analytiques, II, 5.
(4) Pr. Anal., I, 4, 25 b 32.
nié de tout B, et B afl&rmé de tout (ou de quelque) C, A est nié de tout (ou de quelque) C. Tel est le syllogisme parfait (première figure) qui tire immédiatement ses conclusions de l'inspection de la hiérarchie logique entre A, B et C. Remarquons aussi que les concepts hiérarchisés ne sont pas assujettis, comme dans la division platonicienne, à être pris dans la quiddité du sujet de la conclusion ; Us peuvent être aussi des propres et des accidents, pourvu qu'ils satisfassent aux conditions indiquées.
Entre les trois termes, une autre hiérarchie logique que celle qi i est indiquée rendrait-elle possible le syllogisme des extrêmes ? Oui, certes ; et 11 n'est pas nécessaire que le moyen soit compris dans le majeur et comprenne le mineur. Si, par exemple, le moyen est affirmé de tout le majeur (majeure) et nié de tout le mineur (mineure), il s'ensuit que le majeur est nié de tout le mineur (deuxième figure). Syllogisme, mais syllogisme imparfait, parce qu'U ne repose pas sur l'inspection immédiate de la hiérarchie des termes. Il faudra donc le démontrer, c'est-à-dire le réduire à un syllogisme de la première figure. Cette démonstration s'opère en convertissant la mineure ; étant une négative universelle (le moyen est nié de tout le mineur), elle se convertit en une négative universelle (le mineur est nié de tout le moyen), et le syllogisme se trouve ainsi appartenir à la première figure (deuxième mode). Cette démonstration, qui peut servir d'exemple à celle des trois autres modes, est évidemment commandée par le désir de retrouver au fond de tout syllogisme un même rapport conceptuel qui place le moyen entre les deux extrêmes.
H y a encore syllogisme dans le cas où le majeur et le mineur appartiennent l'un et loutre à tout le moyen ; car on est en droit de conclure que le mineur appartient quelquefois au majeur (troisième figure). Dans ce cas, la hiérarchie est inverse de celle de la figure précédente, puisque le moyen est plus général et que le majeur et que le mineur. Il sera aisé de transformer ce syllogisme imparfait en un syllogisme parfait, en conver-
tissant la majeure qui, étant une affirmative universelle, se convertit en particulière affirmative, et devient : le moyen appartient à une partie du majeur. On rétablit ainsi la hiérarchie des concepts qui a donné naissance au syllogisme (1)^
Dans la division platonicienne, comme l'attribut exprimait la quiddité du sujet, les propositions étaient toujours nécessaires. Dès que l'on s'aflfranchit de cette condition, il n'est aucune raison de croire qu'il n'y a syllogisme qu'avec des prémisses nécessaires. Les propositions peuvent être seulement contingentes et possibles, ou bien énoncer une vérité de fait, mais qui n'est point nécessaire. Telles sont les trois modahtés que peuvent présenter les propositions. ï)'où un nouveau problème : celui de déterminer la modaUté de la conclusion dans chacune des trois figures, lorsque la modalité des prémisses est connue. Sauf dans le cas du syllogisme à prémisses nécessaires de la première figure, où l'on voit immédiatement que la conclusion est nécessaire, Aristote démontre la modahté de la conclusion dans tous les cas possibles, en se servant soit de la conversion soit de la réduction à l'absurde (2).
Ce mécanisme compliqué du syllogisme est bien issu de la dialectique : les conclusions sont en effet les problèmes à résoudre. EUes sont posées comme questions avant le syllogisme qui doit permettre une réponse. Le syllogisme naît souvent de longues recherches antérieures : une fois posée la question si tel attribut appartient ou non à un sujet, il faut trouver le moyen qui la résoudra ; et c'est pourquoi il faut faire deux Hstes, l'une de tous les sujets possibles du majeur, et l'autre de tous les attributs possibles du mineur (sans remonter, toutefois, dans les attributs indiquant la quiddité, au delà du genre prochain) ; c'est dans la partie commvme de ces deux Ustes que l'on trouvera nécessairement le moyen (3).
(1) Prem. Anal., I, 5 b et 7.
(2) Ibid., du chap. viii au chap. xxi ; cf. Hamelin, Le Système (TArtstote, chap. XII.
(3) Seconds Analytiques, II, 13.
Cette recherche tâtonnante du moyen fait un contraste complet avec le mécanisme rigide du syllogisme une fois trouvé. Ce contraste apparaît jusqu'à l'évidence, lorsque Aristote montre comment on peut déduire le vrai du faux ; la vérité de la conclusion n'est en aucune manière une garantie de celle des prémisses. H y a encore un cas où la déduction est illusoire, malgré la parfaite correction des syllogismes ; c'est celui de la preuve circidaire où l'on se sert comme prémisse de la conclusion d'un syllogisme qui avait lui-même comme prémisse la conclusion que l'on veut actuellement prouver (1). La question est donc maintenant de savoir comment se justifient les prémisses ; l'art syUogistique permet bien d'enchaîner nécessairement la conclusion aux prémisses ; il ne donne aucun moyen de pK)ser des prémisses, dans le cas où ces prémisses ne sont pas ellesmêmes des conclusions de syllogismes précédents.
C'est ici qae trouve place la distinction entre les trois arts qui manient tous trois le syllogisme : l'apodictique ou art de la démonstration, la dialectique et la rhétorique. C'est à l'apodictique que sont consacrés les Seconds Analytiques.
Le syllogisme qui donne la science ou la démonstration n'est pas seulement celui dont la conclusion découle nécessairement des prémisses (ce qui est un caractère commun à tous les syllogismes), mais celui dont la conclusion est nécessaire. Or la conclusion ne peut être nécessaire que si les prémisses sont elles-mêmes nécessaires ; c'est une règle des syllogismes modaux que, si le moyen appartient nécessairement au majeur, et le mineur nécessairement au moyen, le mineur appartient nécessairement au majeur. Le syllogisme scientifique ou démonstration est donc caractérisé par la nature de ses prémisses. Elles doivent être vraies ; elles doivent être premières et immédiates et par conséquent indémontrables ; car s'il fallait les démontrer elles-mêmes et ainsi à l'infini, la science serait à tout jamais
(1) Premiers Analytiques, II, 2 à 7,
impossible; elles doivent contenir la cause de la conclusion; enfin elles doivent être logiquement antérieures à la conclusion et plus faciles à connaître qu'elle (I, 1, 2 et 6).
Que sont ces indémontrables ? Il y a d'abord les axiomes communs tels que :« Il est impossible qu'un attribut appartienne et n'appartienne pas à un même sujet en même temps et sous le même rapport. » Mais de pareils axiomes sont les conditions universelles ou principes communs de toute science, et ne contiennent la cause de rien en particulier. Les propositions indémontrables qui contiennent la cause, ce sont celles qui enseignent ce qu'est l'être dont on veut démontrer un attribut, c'est-à-dire les définitions, qui sont les « principes propres » de la démonstration (1). Le moyen doit être emprunté à la quiddité de la chose ; il y a une sorte de parité entre le moyen, l'essence ou quiddité, la raison et la cause ; ainsi les astronomes ont découvert que l'essence de l'éclipsé de lune était l'interposition de la terre entre elle et le soleil ; cette interposition est le moyen terme par où l'on démontrera que la lune s'éclipse ; si tout corps séparé ainsi de sa source lumineuse s'éclipse, et si la lune en est ainsi séparée, il s'ensuit qu'elle s'écUpse. C'est toujours parce que le moyen fait partie de l'essence du majeur, et parce qu'il est affirmé du mineur, que le majeur peut, lui aussi, s'affirmer du mineur. C'est parce qu'un angle droijt est fait de la moitié de deux droits et que l'angle inscrit dans un demi-cercle est la moitié de deux droits qu'il est égal à un droit. C'est parce qu'on ne peut attaquer un adversaire sans qu'il vous attaque à son tour que les Athéniens qui ont attaqué les Mèdes les premiers ont été attaqués à leur tour. C'est parce que la promenade entraîne une digestion facile, et parce que l'homme en bonne santé a la digestion facile, que cet homme se promène. Le moyen fait donc toujours ressortir l'essence ou un aspect de l'essence du grand terme ; la mineure peut être une simple proposition de
(1) Seconds Analytiques, I, 9 à 11.
fait qui affirme cette essence du petit terme ; la conclusion sera nécessaire (1).
Il est certain que, dans la démonstration, l'eflFet est Hé analytiquement à la cause, puisque TefiFet (éclipse de lune) est la même chose que la cause (interposition d'un corps opaque). Pourtant l'expression liaison analytique est insuffisante pour caractériser la démonstration ; car la même liaison a lieu dans tout syllogisme, démonstratif ou non. Dès que l'on pense en efifet la liaison propre à la démonstration, on s'aperçoit qu'il y a entre le moyen et l'effet un lien de dérivation, de principe à conséquence qui implique la priorité réelle et effective du moyen ; le syllogisme de la cause ou raison va plus loin qu'un simple jeu de concepts ; il atteint la réalité même.
Mais c'est précisément à ce point et pour cette raison que la théorie de la science commence ici à déborder VOrganon ; en effet, il n'est pas possible de démontrer une définition, de faire d'une définition la conclusion d'un syllogisme ; VOrganon est ici incompétent ; tout au plus, peut-il montrer cette impossibilité : toute démonstration fait voir qu'une chose est vraie d'ime autre ; mais la définition énonce l'essence et n'affirme pas une chose d'une autre (2) ; d'ailleurs pour faire cette démonstration, il faudrait que la cause de l'essence fût différente de l'essence ellemême, ce qui n'est pas, puisqu'une chose est par eUe-même et immédiatement ce qu'elle est (3). En revanche, les Analytiques ne peuvent, pas plus que les Topiques, donner de méthode positive pour atteindre les définitions. La place de cette méthode est pourtant indiquée : c'est un principe sans exception que nous ne pouvons rien apprendre qu'en partant de quelque conpaissance préalable ; pour être première et immédiate, la définition n'est donc pas sans origine. Cette origine est la perception sensible d'où elle se tire par induction (4). L'induction est ce raisonne-
(1) Seconds Analytiques, II, 10.
(2) II, 3, 90 b 25,
(3) II, 7, 93 a 4.
(4) I. 31. 88 a 4 ; II, 9, 100 b 3.
ment dont parle Aristote dans les Topiques et qui consiste, pour attribuer une propriété à un genre, à faire voir qu'elle appartient aux espèces comprises sous ce genre ; ainsi les « anciens» montraient que l'abseflce de fiel est, chez un animal, un symptôme de longévité en donnant Pexemple des solipèdes, des cerfs, auxquels des observations plus récentes pouvaient ajouter le dauphin et le chameau. Pourtant l'induction (qui, on le voit, porte non sur les individus mais sur les espèces) ne peut, même si elle est complète, nous faire voir la nécessité de la haison entre la longévité et l'absence de fiel. Cette Haison ne sera saisie intellectuellement que par l'analyse physiologique qui montre le rôle du foie dans le maintien de la vie et fait voir dans le fiel une sécrétion, de la nature des excréments, qui atteint le foie et par conséquent la vie. L'induction ne saurait donc que préparer la connaissance des essences (1).
Cette conception de la science démonstrative ne fait qu'apphquer à l'enseignement un procédé fait d'abord pour la discussion. En eflFet la science est avant tout l'art du professeur qui enseigne, c'est-à-dire qui, excluant toutes les prémisses qui ne sont pas certaines, peut dès lors procéder dogmatiquement comme le géomètre, et non pas par interrogation comme le dialecticien. Mais la certitxide de ces propositions ne saurait être eUe-même objet ou matière de science ; car elles devraient être alors des conclusions de syllogismes, et ainsi à l'infini, ce qui rendrait la démonstration impossible. Il faut donc, pour que la science soit possible, des prémisses qui sont elles-mêmes indémontrables et qui ne sont pas objets de science. Comment découvrir ces prémisses ? Le dialecticien ou le rhéteur les demandent, selon les cas, à l'opinion commune ou éclairée ; mais ils n'obtiennent pas de certitude. A qui les demandera le savant ? Cette question donne le cadre de toute la philosophie d'Aristote, et d'abord de sa métaphysique.
(1) Comparer Premiers Analytiques, II, 25, et Des parties des animaux, IV, 3.