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III. — La métaphysique

La métaphysique d'Aristote tient en effet la place laissée vacante par suite du rejet de la dialectique platonicienne. Elle est« la science de l'être en tant qu'être, ou des principes et causes de l'être et de ses attributs essentiels (1)». Elle pose ce problème très concret : qu'est-ce qui fait qu'un être est ce qu'il est ? Qu'est-ce qid fait qu'un cheval est un cheval, qu'une statue est une statue, qu'un ht est un ht (2) ? Il s'agit de savoir le sens qu'a le mot est dans la définition qui énonce l'essence d'un être. La Métaphysique se trouve être par conséquent, pour sa plus grande partie, un traité de la définition ; le problème de la définition, que Platon avait cru résoudre par la dialectique, n'est en réahté, ni du ressort de la dialectique, qui juge simplement de la valeur des définitions faites, ni de celui de la science démonstrative qui en use comme de principes, mais d'une science nouvelle et encore inconnue, la philosophie première ou science désirée, qui s'occupe de l'être en tant qu'être.

Assurément le mot est a d'autres sens que celm qu'il prend dans la définition ; il peut servir à désigner l'attribut essentiel ou le propre (l'homme est riant), ou encore l'accident (l'homme est blanc), l'accident pouvant d'ailleurs être pris dans une des neuf catégories ; mais l'être du propre, comme celui de l'accident suppose l'être d'une substance ; et si l'on peut parler aussi de l'être d'une quahté et demander ce qu'elle est, c'est parce qu'il y a d'abord une substance ; tous ces sens d'être sont dérivés du premier. L'objet primitif et essentiel de la métaphysique est donc de déterminer la nature de l'être en son sens primitif; mais elle s'étend à tous les sens dérivés, puisque tous ces sens se rapportent au sens primitif.

C'est pourquoi la métaphysique a d'abord à étabhr les axiomes

(1) Métaphysique, E, 4, 1028 a 2 ; T, 1 début.

puisque sans eux Ton se saurait parler de l'être en aucun sens ; on ne peut afl&rmer et nier à la fois ; on ne peut dire qu'une même chose est et n'est pas ; on ne peut dire qu'un même attribut appartient et n'appartient pas à un même sujet en même temps et sous le même rapport. La négation de ces principes est équivalente à la thèse du Protagoras du Théétète qui déclarait vrai tout ce qui paraît tel. L'établissement de ces principes indémontrables ne saurait d'ailleurs être une démonstration positive, mais seulement une réfutation de ceux qui les nient : réfutation toute dialectique consistant à faire voir à l'adversaire que, en paraissant les nier, efifectivement, il les accepte. Qu'il n'y ait pas de milieu entre l'affirmation et la négation, c'est une condition de la pensée ; dire le contraire, c'est dire que ce qui est n'est pas, que ce qui n'est pas est, c'est nier qu'il y ait du vrai et du faux. La réfutation consiste aussi à montrer l'insuffisance des exemples que l'adversaire donne en faveur de sa thèse ; notamment la variation des impressions sensibles selon les circonstances ne lui apporte aucune preuve ; car, si le vin, doux pour un homme sain, est amer pour le malade, au moment même où le vin lui paraît amer, il ne lui paraît pas doux ; l'impression sensible elle-même vérifie l'axiome (F, 5 à 7). .i

Au reste, la tâche de la métaphysique est nouvelle ; il ne s'agit plus, ni comme chez les physiciens, d'arriver par décomposition aux éléments composants des êtres, ni comme chez Platon, de s'élever par une dialectique régressive jusqu'à une réahté suprême, objet d'une intuition intellectuelle, mais bien de déterminer par générahsation, les caractères communs de toute réalité. Aussi la métaphysique n'est-elle ni la science du Bien ou cause finale ni celle de la cause motrice, puisque Bien et cause motrice laissent en dehors d'eux les choses immobiles telles que les êtres mathématiques, mais la science bien plus générale de la quiddité qui ne laisse rien en dehors d'elle (1) ; elle

n'étudie pas une à une et collectivement toutes les substances, mais ce qu'il y a de commun à toutes (1) ; mais, encore une fois, ce qu'il y a de commvm, ce n'est pas des éléments concrets, tels que le feu ou l'eau, c'est que chacune a une quiddité qui permet de la classer dans un. genre et de la déterminer par une différence (2). A cet égard, il ne faut faire aucune distinction entre les substances sensibles et les substances non sensibles, pas plus qu'entre les corruptibles et les incorruptibles ; le domaine de la métaphysique n'est pas limité à la catégorie de choses non sensibles et incorruptibles ; il est bien plus étendu (3). Non pourtant que le métaphysicien, étudiant l'être en tant qu'être, ait l'illusion d'avoir atteint le genre suprême ; c'est là l'erreur des platoniciens et des pythagoriciens qurparlant comme d'un genre suprême de l'être (ou de l'un ; ce qui revient au même, puisqu'on peut dire un de tout ce dont on dit est), déterminent ensuite toutes les classes par la méthode de division, au moyen des différences de l'être : erreur logique, puisque c'est une règle logique que la différence (par exemple bipède) ne doit point contenir dans sa notion le genre (animal) dont elle ebt la différence, tandis que, de chaque prétendue différence de l'être, on peut dire qu'elle est. L'être, attribut universel, n'est donc point pour cela le genre dont les autres êtres seraient les espèces ; les premiers genres sont les catégories, et l'être, comme l'un, est au-dessus d'elles et commun à toutes (I, 2).

Pour faire de l'un ou de l'être le genre et par conséquent le générateur de toute réahté, la dialectique platonicienne prenait pour point de départ moins l'être que des couples d'opposés, être et non être, un et multiple, fini et infini, par le mélange desquels elle engendrait toutes les formes de la réalité. La métaphysique ferme encore cette issue à la dialectique : les opposés ne sont pas des principes primitifs, mais des manières d'être des subs-

(1) Ib., 997 a 10-25.

tances ; une chose est substance avant d'être finie ou infinie ; or la substance, c'est-à-dire un homme ou un cheval « n'a pas de contraire » ; ce premier principe ne peut donc être le point de départ d'une dialectique ; la science des opposés n'est plus qu'une partie subordonnée de la métaphysique (1) ; nous verrons quel rôle immense elle garde, comme principe de la physique.

Si l'être n'est ni un genre suprême ni un terme dans un couple d'opposés, il n'est qu'un prédicat ; et les seules réahtés dont il soit prédicat, quand on le prend en son sens primitif, ce sont des réalités individuelles, Socrate ou ce cheval (toSs tl). Ces réahtés sont celles qui sont étudiées parla métaphysique, non pas comme particuhères, mais en tant qu'elles sont quelque chose. Or, n'y a-t-il pas là une difficulté grave ? Ces choses sensibles, mouvantes, évanouissantes, sont-elles réellement quelque chose ? La science est-elle possible autrement qu'en atteignant leur modèle intelligible et fixe ? De là, le fameux dilemme ; ou un objet est objet de science, et alors il est universel et donc irréel, ou il est réel, donc sensible, sans avoir d'être véritable, donc sans prise pour la science. Car il n'y a« de science que de l'universel (2)». C'est ce qui a amené Platon à superposer aux réahtés du devenir, objets d'opinion, les réahtés stables des idées, objets de science, issue fermée à Aristote, dont une des principales préoccupations est alors de montrer les éléments stables et permanents imphqués au sein du devenir lui-même.

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