IV. — Critique de la théorie des idées
* Cette conception de la métaphysique reste en un sens fidèle à l'esprit platonicien ; si la science est possible, bien qu'il n'y ait que des réahtés individuelles, c'est à cause des réahtés
Stables et partant intelligibles que contiennent ces choses particulières. L'illusion de Platon est d'avoir considéré ces réalités stables comme séparées des choses sensibles. En séparant les idées, Platon, selon Aristotc, n'a voulu qu'imaginer une substance qui pût être l'objet de la science créée par Socrate. Celui-ci avait placé la science dans des inductions amenant à des définitions ; Platon, étendant à la nature entière la méthode que Socrate avait employée en morale, a vu dans les idées des substances correspondant aux quiddités énoncées dans les définitions, et il a exphqué les choses sensibles par leur participation à ces substances (1). La critique d'Aristote est naturellement toute dialectique ; il s'agit moins de démontrer que les idées n'existent pas que de montrer que la philosophie de Platon n'est pas la philosophie première, c'est-à-dire de montrer qu'elle a laissé séparées les deux choses qu'elle a cru unir, la science et la substance. Aussi, cette critique, si multiple et variée qu'elle soit, peut au fond se réduire à deux chefs : ou bien les idées sont objets de science, et alors elles ne sont pas des substances ; ou elles sont les substances des choses, et alors elles ne peuvent être objets de science.
Considérons le premier point : on sait les trois arguments par lesquels les platoniciens démontrent l'existence des idées : l'un au-dessus des multiples (une multiplicité d'objets possédant une même propriété, la beauté par exemple, exige que cette propriété existe au-dessus d'eux tous) ; les arguments tirés des sciences (puisqu'une définition géométrique imphque l'existence de son objet) ; la représentation de la chose qui persiste une fois la chose disparue, ce qui imphque la stabihté d'un objet de la science qui n'est plus soumis au flux des choses sensibles (2). Or, à supposer vrais ces trois arguments, ils prouveraient trop ; car les choses multiples dont on affirme l'unité, les choses que l'on définit, celles enfin que l'on se représente une
fois disparues, peuvent être bien autre chose que des substances, à savoir des quantités, des qualités et des relations. Ces arguments prouvent donc l'existence des idées de qualités ou des relatifs au même titre que celle des idées de substances (1). Mais comment l'idée d'iine chose qui n'est pas substance pourraitelle être substance ? Car si l'idée d'une quahté est, comme on le veut, l'être même de cette quahté (2), il s'ensuit qu'elle est ellemême quahté. Il faut aUer plus loin : même l'idée d'une substance ne peut être, elle aussi, une substance : car toute substance est une ; or, si les idées sont, comme elles doivent l'être dans le platonisme, des objets de définition, elles ne peuvent^être unes. Toute définition est en effet composée d'un genre et d'une différence : par exemple l'homme se définit un anim^al bipède ; cette composition ne devrait pas être un obstacle à l'unité du défini, puisque animal bipède désigne un seul être ; or, si la théorie des idées est vraie, la composition est incompatible avec l'unité ; car les termes animal et bipède désignent chacun une idée, donc une substance : il y a donc dans l'homme deux substances, et l'homme perd, avec son unité, sa substantiahté (3). Mais, bien plus, l'unité du genre animal n'est pas mieux sauvegardée que celle de l'espèce ; car, s'il était un, il devrait, pour former les espèces, participer à la fois et sous le même rapport à des différences contraires, par exemple animal à bipède et à multipède (4) ; si c'est impossible, il faut donc qu'il soit multiple, et que son unité soit dans notre pensée et non plus dans la réahté.
Enfin, l'argumentation de Platon, à en pousser les conséquences, établirait pour chaque classe d'être non point une idée comme elle le veut, mais une fcifinité d'idées ; car si, à chaque multiphcité de choses semblables doit correspondre une idée, la règle, doit s'appHquer quand nous envisageons l'homme sensible et l'idée de l'homme ; à ces deux termes, puisqu'ils sont
(1) Ibid., 16 ; 22-34.
(2) Cf. les conséquences de la supposition contraire, Z, 6, 1031 a 29.
(3) M, 4, 1079 b 3-9 ; comparer Z, 12, 1037 b 10-17 ; Z, 13, 1039 a 3-G ; 1038 b 16.
semblables doit correspondre un troisième homme ; au groupe formé par ces trois hommes, doit en correspondre un quatrième, et ainsi à l'infini (1). La substantialité de l'idée va ainsi se perdant.
Ainsi, si les idées peuvent être définies, elles ne sont pas des substances ; inversement, si les idées sont des substances, elles ne peuvent être ni objets, ni moyens de science. Dans toute l'argumentation qui suit, Aristote prête à Platon l'intention de faire des idées des principes d'expfication des choses sensibles ; elles ne sont que la quiddité réalisée de ces choses (2) ; et elles prétendent bien répondre au problème de la métaphysique ; ce qui fait qu'un homme (sensible) est un homme, c'est qu'il participe à l'homme en soi. Or, cette expHcation est illusoire : d'abord, comme les idées sont des substances fixes, elles doivent être causes toujours de la même manière, et elles n'expliquent donc pas le devenir des choses sensibles, le pourquoi de leur naissance et de leur disparition. L'idée, étant immobile, peut être cause d'immobiUté mais non de mouvement (3). Comment d'ailleurs agiraient les idées ? Non pas certes comme la nature qui est immanente aux choses, puisqu'elles en sont séparées. Elles ne peuvent être non plus des causes motrices. Et en effet aucun abstrait, aucun universel n'est capable de produire une chose parti cuhère ; c'est toujours une chose particuhère actuelle qui engendre une chose particulière ; c'est l'architecte qui fait la maison, et c'est « l'homme qm engendre l'homme (4) ». Cette vision concrète et immédiate du devenir ou plutôt des devenirs multiples s'oppose à la fiction platonicienne de prétendus modèles des choses, qm ne sont en réafité que ces choses mêmes auxquelles on ajoute l'expression en soi, ce qui, loin d'expfiquer les choses, ne font que les doubler.
Rien d'essentiel n'est ajouté à cette critique par l'argumentation que dirige Aristote contre les doctrines apparentées à
celle des idées : d'abord contre la doctrine des êtres mathématiques, conçus par Platon comme des intermédiaires entre les idées et les choses sensibles, ensuite contre la théorie des nombres mathématiques érigés en réahtés suprêmes par Speusippe, enfin contre la théorie des nombres idéaux chez Xénocrate. Pourtant une objection ne vaut plus : Aristote ne peut pas dire des essences mathématiques ce qu'il disait des idées, qu'elles ne font que doubler les choses sensibles, puisqu'elles sont d'une autre nature. Mais cette différence de nature est précisément le point de départ d'une critique inverse de celle qu'il adresse aux idées, à savoir le caractère complètement arbitraire (qu'il signale en particuher chez les partisans des nombres idéaux), du rapport entre le nombre et la chose qu'il a charge d'exphquer (1). Pourtant, pourrait-on dire, des sciences du type de l'astronomie qui substitue au ciel visible une construction mathématique faite de cercles ou de sphères, n'avancent-elles pas plus près de la réahté que celles qui en restent à la sensation ? Ces sciences étaient vraiment le fort des platoniciens : et Aristote lui-même (2) admet bien que, dans des sciences telles que l'harmonique, l'arithmétique donne la raison ou l'essence des accords que les sens font connaître. S'ensuit-il que les réahtés mathématiques sont distinctes des sensibles ? Si le ciel des astronomes est une réahté distincte du ciel sensible, il faudra qu'il y ait un ciel immobile à la place même où nous voyons le ciel se mouvoir (3). L'être mathématique n'a point cette réahté ; il naît d'une abstraction qui envisage les formes et les hmites en les séparant de leur contenu. Aussi Aristote ne considère pas du tout que les mathématiques rendent les substances réelles inteUigibles ; comme les formes et les mouvements réguhers du ciel ont finalement chez lui des raisons physiques, de même il rejette les constructions mathématiques
(2) Seconds Analytiques, t, 9.
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que l'on essayait alors de phénomènes comme la vision. Les mathématiques n'atteignent que des prédicats des choses, des quantités et n'envisagent point la substance, l'être comme tel ; ce n'est pas de leur côté que l'on trouvera la métaphysique.