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V. — La théorie de la substance

En écartant la doctrine d'après laquelle les quiddités ou essences des choses sont des substances éternelles réahsées en dehors des choses dont elles sont les essences, Aristote ne prétend pas nier du tout, bien au contraire, que les quiddités soient ; seulement la quiddité est dans la chose elle-même ; la quiddité de l'homme est dans Socrate et Calhas. Sous un de ses aspects, la métaphysique est l'ensemble des règles qui permettent d'isoler cette quiddité du reste des attributs. Mais, par la nature du problème, il n'y a pas là matière à démonstration, puisqu'on ne démontre pas la quiddité ; d'où en ce domaine, cet appel fréquent soit à l'expérience, soit à l'opinion, qui esj; le signe de la méthode dialectique.

D'une manière générale, si la substance dont il s'agit est nous-même, il est aisé d'éHminer de l'essence des attributs comme musicien, vêtu de blanc, qid sont acquis et n'appartiennent pas à nous-même comme tels ; il reste, comme résidu, les caractères qui appartiennent à la définition ; « l'essence est de toutes les choses dont il y a définition » ; elle ne contient que ce qui dans la chose n'est pas dérivé mais primitif. Mais encore faut-il distinguer la définition qui suppose que le défini est en autre chose, définition qui n'atteint que les choses dérivées et non pas les substances, et la définition proprement dite qui est celle d'une essence qui ne se rapporte pas à autre chose ; ainsi pair, qui se définit divisible par deux, imphque nombre ; camusité, qui signifie courbure dans le nez, impUque le nez ; l'essence ou quiddité n'appartient à ces choses que secondaire-

ment et non pas primitivement comme elle appartient à la substance (1).

Le terrain ainsi déblayé, reste la principale difficulté : qu'estce qui fait l'unité de l'essence exprimée par la définition, unité sans laquelle elle ne peut être une substance ? Si la définition de l'homme est animal bipède, qu'est-ce qui fait que animal bipède désigne une essence unique et non une collection de deux termes, tandis que animal blanc est un composé d'essence et de qualité (2) ? Question fort grave, puisqu'il s'agit de savoir si, comme les atomistes l'ont prétendu, on peut obtenir l'essence d'vin être par simple juxtaposition d'éléments, ou si l'essence a xine véritable unité. Pour y répondre, il faut distinguer entre les parties matérielles d'un être et les parties de sa forme ou de son essence : ainsi les parties matérielles d'un cercle, ce sont les segments en lesquels il est divisible ; ses parties formelles, c'est le genre (figure plane) et la difi'érence qui le définissent. Or le cercle ne naît pas de la juxtaposition de ses parties matérielles, auxquelles môme il est antérieur, puisque la notion du demi-cercle implique celle du cercle ; de même l'angle aigu, partie matérielle de l'angle droit, est pourtant logiquement postérieur à l'angle droit, puisqu'il se définit l'angle plus petit qu'un droit. De même la main est postérieure et non pas antérieure à l'essence du corps vivant, puisqu'elle ne saurait exister comme main, à part de ce corps. Il est vrai qu'on ne distingue pas toujours clairement les parties essentielles des parties matérielles ; il est difficile par exemple de voir que la chair et les os ne font point partie de l'essence de l'homme. Et les platoniciens ont profité de cette difficulté pour réduire l'essence forruelle de toutes choses à des nombres, rejetant tout le reste dans les parties matérielles (Z, 11).

Mais, la distinction supposée faite, il en résulte d'abord que l'unité de l'être ne résulte point de la conjonction ou juxta-

position de parties matérielles, puisque ces parties sont postérieures à l'être, mais du mode d'union de ses composants logiques, genre et différence. Il y a deux manières pour un attribut de s'unir à un sujet, soit que le sujet participe à l'attribut (l'bomme est blanc), soit que l'attribut soit contenu dans le sujet (le nombre deux est pair) ; mais la différence ne peut appartenir au genre d'aucune de ces deux manières ; comment le genre pourrait-il participer à plusieurs différences qui sont contraires entre elles ? Comment les différences pourraientelles être comprises dans le genre sans que tout se réduisît à l'unité d'xm genre ? Il y a entre le genre et la différence un mode d'union tout à fait autre et bien plus intime : animal et bipède ne désignent pas deux êtres mais un seul, qui, d'abord comme animal, apparaît relativement indéterminé (c'est-à-dire matière ou être en puissance), puis comme bipède est relativement déterminé (c'est-à-dire forme et être en acte) ; la définition est donc un énoncé un et énonce un être un, en le déterminant d'abord incomplètement par le genre (l'animal étant le bipède en puissance), puis complètement par la différence bipède (1). Il n'y a pas là la moindre juxtaposition de parties étrangères l'une à l'autre ; on ne parle pas de deux choses différentes en parlant d'animal et de bipède, mais d'un même être d'abord indéterminé, pms déterminé.

Mais il est clair que, pour que la réponse soit valable, la notion complète et actuelle d'homme doit préexister à ses composants ; car la notion d'animal ne peut être considérée comme indéterminée que relativement à une notion complète telle que celle de l'homme. Il ne faut donc pas définir « comme on a l'habitude de faire » (2), c'est-à-dire sans doute avec la méthode de division platonicienne qui prétend construire synthétiquement les espèces en partant du genre, et va ainsi de l'être en puissance à l'être en acte, mais d'une autre manière, c'est-à-dire analyti-

quentent en allant de l'acte à la puissance. L'unité de l'essence se trouve donc achetée au prix du renoncement à toute méthode génétique et constructrice des concepts : l'essence n'est pas composée d'éléments comme la syllabe l'est de lettres ; elle est simple et indivisible (l'analyse de la définition n'étant pas, on l'a vu, une véritable décomposition). Or« il n'y a, pour des termes simples, ni à rechercher ni à enseigner ; ou du moins la recherche est d'un autre genre (1) ».

Il n'y a pas d'autre moyen de saisir ces termes indivisibles que cette intuition intellectuelle immédiate qu'Aristote appelle la pensée (v6y]cri.ç), et qui est à l'essence comme la vision est à la couleur, ne pouvant pas plus errer sur son objet que chaque sensation sur son sensible propre ; il peut y avoir erreur quand on compose des pensées, non quand on pense des termes simples par une sorte de contact immédiat (2). Remarquons, pour préciser, que l'intuition intellectuelle n'est pas, comme chez Platon, au bout d'un long raouvement dialectique qui nous fait dépasser les choses sensibles ; la pensée est dans la perception sensible ; elle est immanente à la sensation, comme l'essence l'est à la chose (3) ;« il y a perception sensible de l'universel, par exemple de l'homme en Galbas, non de Callias seulement (4) ». La pensée, en usant de l'induction, produit l'universel. La pensée, loin de se séparer du sensible, va donc se tourner vers lui pour connaître les essences ; mais il n'y a pas chez Aristote de méthode pour dég^er les essences, et il ne peut y en avoir ; simplement une confiance générale dans la pensée qui saura les découvrir.

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