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VIII. — Physique et astronomie : le monde

C'est dans le même esprit qu'Aristote élabore l'image du monde qu'il recevait des astronomes géomètres du V® et du VI^ siècle.

Pour bien saisir la position d'Aristote, il faut se rendre

compts du contraste qu'il y avait entre la représentation mathématique de l'univers créée par les astronomes et la représentation des physiciens. C'était un désaccord complet : d'une part, un ciel de même nature que les météores, engagé comme eux dans le devenir incessant des naissances et des corruptions ; un mouvement étemel uniqne dont l'état actuel de l'univers est seulement un des aspects ; une tendance à un mobilisme universel qui ne laisse nulle permanence à rien qu'au mouvement : d'autre part, l'astronomie de Platon et d'Eudoxe substitue au ciel sensible un ciel d'une structure géométrique permanente, composé de cercles ou de sphères concentriques animées chacune d'un mouvement uniforme ; elle aflûrme l'existence de mouvements distincts et irréductibles, puisque le système ne réussit que si chacune des sphères est animée d'un mouvement propre, indépendant du mouvement des autres ; elle met enfin en lunaière l'opposition entre l'intelligibilité presque parfaite des choses célestes et les changements incessants des choses sublunaires. Mais l'astronomie nouvelle se ne présente pas chez Platon comme une simple hypothèse ; elle vise en effet à restaurer et à justifier rationnellement une très antique idée rehgieuse dont la physique était la négation et contre laquelle s'acharnaient au IV® siècle les derniers représentants des Ioniens ; c'est l'idée d'une opposition de valeur rehgieuse entre le ciel et la terre, le ciel contenant des êtres divins et étant lui-même de nature divine. L'astronomie inclut donc en elle toute la chaleur d'une conviction rehgieuse, et c'est sur eUe que Platon, dans les Lois, bâtit la rehgion qu'il impose aux citoyens. L'âme ou mouvement qui se meut lui-même, qui a l'initiative de tous les autres mouvements, est en effet, à ses yeux, une supposition nécessaire du nouveau système du monde ; c'est l'âme qui, par ses mouvements propres dont les noms sont voidoir, examiner, délibérer, mène toutes choses au ciel et sur terre (1)-

(1) Lois, X, 893 c ; 896 a.

Arîstote suit ce mouvement d'idées, mais en le transformant: il accepte l'astronomie d'Eudoxe, mais U en cherche les raisons physiques ; il accepte l'vmion étroite de l'astronomie et de la théologie, et c'est véritablement une théologie astrale qu'il institue ; mais au mouvement qui se meut lui-même, à l'âme, il substitue un moteur immobile, de la nature de l'intelligence.

Voyons le premier point : Aristote cherche à établir les raisons physiques du caractère primordial du mouvement circulaire c'est-à-dire du mouvement uniforme d'un astre selon le grand cercle d'une sphère. Ce mouvement est seul à réaHser une condition que les physiciens cherchaient vainement dans les autres mouvements, à savoir la perpétuité. Les physiciens avaient le tort d'attribuer cette perpétuité à un mouvement d'altération quahtative, puisque, on l'a vu, des mouvements de ce genre ont nécessairement un état initial et un état final, puisqu'ils vont d'un contraire à un autre, du chaud au froid, par exemple. D'ailleurs ils sont nécessairement postérieurs au mouvement local ou transport ; il n'y a, en eflfet, altération que lorsqu'un patient subit l'effet d'un agent ; par exemple, la nourriture se transforme en chair par assimilation sous l'influence de l'être vivant ; mais, pour que cette influence ait lieu, il faut d'abord que le patient soit amené, par un mouvement local, au contact de l'agent. D'autre part, la capacité pour un être de produire un mouvement local est, chez lui, le signe de la perfection : la supériorité de l'animal sur la plante consiste en cette capacité qu'il ne possède que lorsqu'il est complètement formé et achevé ; or le parfait est nécessairement antérieur à l'imparfait. Mais parmi les mouvements locaux tous ne peuvent être continus. Ces mouvements sont, en effet, de deux sortes : les mouvements rectihgnes dont le type est celui du poids qui descend ou du feu qui monte, et les mouvements circulaires. Or, les mouvements rectihgnes ne peuvent pas être continus ; le monde n'étant pas infini, ils ont lieu nécessairement entre un état initial et un état final, contraires l'un à l'autre, entre le haut et le bas, la droite et

la gauche, l'avant et rarrière. Dira-t-on que l'on peut concevoir un mobile se mouvant sans arrêt du haut vers le bas, puis du bas vers le haut, et ainsi de suite à l'infini ? Mais ce mouvement n'est d'abord pas un mouvement unique ; puisque le mouvement vers le haut est contraire au mouvement vers le bas, il se compose d'autant de mouvements qu'il y a eu de changements de direction ; de plus, ce n'est pas un mouvement sans arrêt ; il y a en réalité un arrêt, chaque fois que le mobile change de direction, puisque l'on ne peut concevoir que, par exemple, l'instant final du mouvement vers le haut soit le même que l'instant initial du mouvement vers le bas.

Il en est tout autrement du mouvement circulaire à sens unique ; son point initial est aussi le point final vers lequel il se dirige ; ou plutôt tout point de son trajet peut être à volonté considéré comme début, fin ou miheu ; c'est le seul mouvement qui soit, à chaque moment, tout ce qu'il peut être. De là cette conclusion qui sonne si étrangement à des oreilles modernes : le mouvement circulaire est le seul qui soit à la fois « simple et complet», car si un mouvement rectihgne a une direction simple, par exemple vers le bas, il n'est pas complet, puisqu'il exclut le mouvement de direction inverse ; et, s'il est complet, il n'est plus simple, puisque le mobile doit suivre successivement des directions difi"érentes (1).

Cette cinématique, dont la pensée moderne aura plus tard tant de peine à se dégager, a sa racine dans la conception du mouvement ; Aristote définit un mouvement non point par ce qu'il est à chaque instant successif, mais par ce qu'il réalise globalement dans l'être qui en est le siège ; par exemple le mouvement rectihgne vers le haut, mouvement naturel du léger, est le mouvement par lequel le feu regagnant son heu propre, réafise ainsi pleinement son essence. Le mouvement n'est pas cette quasi-substanee que disait Protagoras ; c'est un attri-

(1) Physique, VIII, 7 à 9, surtout 8, 264, b 9 et 9 début.

but de la substance, et, lorsqu'il est naturel ou volontaire, il doit avoir sa raison dans la substance elle-même : comme îe mouvement du coureur du stade a sa raison dans sa volonté de gagner le prix, le mouvement du feu a sa raison dans la nature du feu qui a son lieu naturel dans les régions élevées. Ainsi, le mouvement circulaire a sa condition dans la nature de la substance du ciel, cette cinquième essence, différente des quatre éléments et dont la propriété essentielle est de pouvoir se mouvoir régulièrement. La simplicité du mouvement circulaire vient donc non pas de la simplicité de sa trajectoire, mais bien de Tunité d'intention qu'il manifeste ; simplicité veut dire unité de fin, et n'a pas égard à la complexité du mouvement pris en lui-même.

Voilà donc en quel sens le mouvement circulaire peut être un mouvement unique, simple et continuel, seul capable de réaliser le mouvement perpétuel que chercbaient les anciens physiciens. Or, ce mouvement perpétuel est, d'autre part, absolument nécessaire ; car il n'y a pas de temps sans mouvement, puisque le temps est le nombre du mouvement ; et le temps n'a pas commencé, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'instant dont on puisse dire qu'd est l'instant initial du temps, puisque tout instant présent n'existe qu'à titre de limite entre le passé et l'avenir. Le mouvement circulaire du ciel est donc un mouvement perpétuel et nécessaire sans commencement ni fin ; n'étant pas un mouvement entre des contraires, il n'a pas de point initial. D n'y a pas de cosmogonie ; il n'y a pas d'origine temporelle de l'ordre des choses célestes ; les schèmes de l'astronome sont devenus une réalité ; l'astronomie mathématique, fondée sur l'observation et l'analyse, se transforme en une physique dogmatique (1).

A cette physique céleste se lie étroitement la théologie. La substance du ciel a la puissance de se mouvoir d'un mouvement circulaire ; cette puissance, c'est sa matière qui est la matière

(1) Sur la collaboration personnelle (l'.\ristote à l'astronomie des sphères et le» modifications qu'il y apporta, voir Métaphysique, A, 8.

locale ou topîque, c'est-à-dire la simple possibilité de changer de lieu, sans altération ni changement d'aucune autre sorte (1). Mais cette possibilité qvii, on l'a vu, doit éternellement se réaliser, qui la fait passer à l'acte ? Qui est le moteur ?

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