‹ Histoire de la philosophieChapitre 56 sur 65 · X. — Le monde · texte numérisé non relu

X. — Le monde

L'univers entier est donc l'ensemble des conditions auxquelles le mouvement des cieux peut exister. En effet, sjil doit y avoir un mouvement circulaire, il faut qu'il y ait par opposition en son centre un corps qui reste immobile ; c'est la terre : le géocentrisme et l'immobiHté de la terre sont donc démontrés. De plus, s'il y a de la terre, c'est-à-dire vn corps pesant qui, déplacé du centre, tend à y retourner, il faut, par une nécessaire opposition qu'il y ait du feu, c'est-à-dire un corps léger qui tend vers le haut ; car si un contraire existe, son contraire ne peut pas ne pas exister. Si l'on considère non plus l'affinité de l'élément avec son heu propre, mais les quahtés essentielles par où il manifeste son activité et sa passivité, l'on verra que de la même règle découle l'existence des éléments intermédiaires, eau et air ; car à la terre dont les attributs sont froid et sec, on voit que s'oppose non seulement le feu dont les attributs sont chaud et sec, mais l'eau dont les attributs sont froid et humide ; au feu, chaud et sec, s'oppose non seulement la terre, mais l'air qui est chaud et humide (1). Ainsi se déduisent les quatre éléments. On voit qu'Aristote, suivant une conception courante chez les médecins et les physiciens, reconnaît quatre propriétés actives fondamentales opposées deux à deux : le chaud et le froid, le sec et l'humide ; si l'on combine deux à deux en un même sujet ces quatre attributs, en excluant les combinaisons qui uniraient les opposés, il reste quatre combinaisons possibles, secfroid, froid-humide, humide-chaud, chaud-sec ; chacune de ces combinaisons caractérise un élément, la terre, l'eau, l'air, le

(1) Du Ciel, II, 3.

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feu ; il est aisé de voir que l'on passe de chacun au suivant et que l'on revient du quatrième au premier en substituant à une propriété du couple l'opposé de cette propriété ; ainsi on passe de la terre à l'eau, en siibstituant l'humide au sec, dans le couple que forme la terre. Il y a dope possibilité d'un passage continu d'un élément à un autre, dans un ordre déterminé, la terre pouvant se changer en eau, l'eau en air, l'air en feu ; chaque fois la corruption d'un élément est la génération du voisin ; de plus ce devenir est circulaire, puisque le quatrième élément peut, de la même manière, redonner naissance au premier (l'ordre pouvant d'ailleurs être inverse de celui que l'on a choisi) ; de cette manière ce devenir peut être sans fin. Cet incessant mouvement de transmutation circulaire n'est pas seulement possible ; il est réel ; si en efi"et les éléments ne se changeaient pas l'un dans l'autre, comme ils ont des mouvements hmités vers le bas et le haut, chacun s'arrêterait en son heu propre et le mouvement cesserait dans la région sublunaire : le cercle des transmutations imite à sa manière le mouvement circulaire des cieux. D'autre part, pour que ce cercle soit possible il faut qu'il y ait dans le ciel plus d'un mouvement de translation circulaire ; car un seul mouvement, celui des étoiles fixes par exemple, laisserait les éléments dans le même rapport ; il faut donc qu'il y ait plusieurs sphères concentriques douées chacune d'un mouvement propre et dont l'axe est inchné sur celui du ciel des fixes ; grâce à l'inclinaison de l'échptique se produisent ces ejQfets variables que nous appelons les saisons, dont chacune est caractérisée par la prépondérance d'une des propriétés fondamentales des éléments, le chaud ou le froid, le sec ou rhumide, qui, selon la place relative du soleil, remporte temporairement la victoire sur son opposé.

Tel est, en raccourci (1), l'univers d'Aristote : tous les détails y sont commandés par l'ensemble. Le cadre de la physique des

(1) Pour une exposition d'ensenible, voyez Du Ciel, II, 3, continué par De la Génération et de la Corruption, II, 9.

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choses sublunaires est ainsi déterminé ; elle est l'étude des actions et passions réciproques qui ont lieu soit entre les éléments, soit entre des corps déjà formés et qui produisent tous les mélanges et altérations, grâce auxquels de nouveaux corps pourront naître, de nouvelles formes substantielles s'insérer dans la matière. Et il ne faut pas oublier que tous ces changements, bien qu'ils aient leurs conditions matérielles dans les forces élémentaires, ont leur cause finale, leur cause véritable dans la forme vers laquelle ils sont orientés ; le remède agit paï une svdte d'altérations de la substance vivante ; mais la cause véritable de ces altérations, c'est la santé. Il faut se garder de croire que la production d'un corps nouveau est due à ces combinaisons ou altérations qui n'en sont q^e les conditions. ' ,

Encore ces conditions peuveirt-elles être étudiées en ellesmêmes. Un corps ne subit l'influence d'une force que parce qu'il y a en lui de la matière, c'est-à-dire au fond la possibilité d'un changement ; ainsi lorsque l'air, sous l'influence du froid, se change en eau, ce n'est pas la chaleur de l'air qui a pâti, puisqu* la chaleur est une forme ; sans matière, le feu serait impossible ; c'est en réahté sa matière (1). On appelle matière première cette puissance de changement entièrement indéterminée qui est imphquée dans la transmutation des éléments ; au contraire la matière seconde, par exemple l'airain d'une statue, est déterminée en elle-même, bien qu'elle soit indéterminée relativement au changement qu'elle est encore capable de subir (2). C'est donc grâce à la matière que l'agent peut agir en s'assimilant le patient, par exemple le feu en échauffant ; pour qu'il y ait action, il faut donc que l'agent rencontre un patient qui actuellement est différent de lui, mais qui lui est semblable en puissance. Un cas spécialement important, c'est le mélange, qui se forme par suite d'actions et de passions réciproques entz;o

(1) De la Génération et de la Corruption, I, 7, fin,

(2) Métaphysique, Q, 7, 1049 a, 25.

deux corps ; le mélange n'est pas une juxtaposition, comme le prétendent les atomistes, mais une union réelle où toute partie, si petite qu'elle soit, est homogène à l'ensemble : encore ici, nous trouvons cette même absolue confiance en la sensation brute et non analysée, qui est caractéristique de l'esprit d'Aristote. Les diflférences du mélange dépendent à la fois des doses et de la nature des corps qui y entrent ; le corps mélangé peut disparaître s'il est en trop petite quantité, comme une goutte d'eau dans la mer, ou s'il est beaucoup plus passif que l'autre ; par exemple dans un alliage d'étain et d'airain, l'étain disparaît ne laissant de lui qu'une couleur (1).

Une première application de cette physique est dans les Météores où Aristote a cherché à déterminer les diverses actions qui produisaient cet ensemble de phénomènes irréguliers, voie lactée, comètes, apparitions ignées, qui se produisent au-dessous de la sphère de la lune, et aussi les états généraux de l'atmosphère, vents, tremblements de terre, foudre, tempête. Le IV® et dernier hvre est consacré à l'étude de ce que l'on pourrait appeler les divers états de la matière sous l'influence des deux causes actives par excellence, du chaud et du froid ; les phénomènes de la cuisson et de la congélation sont spécialement signalés ainsi que les états dus au mélange, comme le mou, le facile à courber, le fragile, le cassable, etc.

Toutes ces études sont orientées vers le dernier chapitre qui a pour objet l'étude des mélanges qui forment les diverses parties de l'être vivant, os, muscle, etc.

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