L*AGE DES ÉCOLES GAPITULAIRES ET MONACALES
appelons la philosophie scolastique du xiii® siècle. Or cette philosophie scolastique du grand siècle, dont nous aurons à traiter plus loin ^), est en voie d'enfante^nent pendant l'époque que nous considérons. Si on étudie les doctrines du ix® ou xii® siècle, non pas seulement au point de vue statique, et en elles mêmes, mais dans leur sens dynamique et évolutifs on voit qu'un grand nombre d'entr'elles sont des étapes vers les solutions plus parfaites du xiii* siècle, et qu'une poussée interne et logique préside à ce travail. Il faut donc étudier une doctrine en formation en tenant compte du terme de son évolution, comme dans le gland il faut déjà considérer le chêne auquel il donnera l'essor. — Inversement on ne peut, dans l'étude d'une doctrine formée, oublier ses origines, pas plus que dans l'étude de la couche terrestre on ne peut négliger la faune et la flore fossiles. Ces considérations expliquent comment on peut appeler du nom de philosophie scolastique, des doctrines et des fragments de systèmes du haut moyen âge, quand ils convergent vers la synthèse scolastique du xiir siècle qui complète, unifie, et solidarise les données antérieures.
La raison profonde de cette communauté de patrimoine philosophique, qui établit une parenté d'idées entre un groupe de nombreux écrivains, répandus sur six ou sept siècles, tient à une mentalité propre au moyen âge : la philosophie n'est pas considérée comme un bien personnel que chacun doit constituer par son seul effort, mais plutôt comme un trésor impersonnel et collectif, qui se transmet par tradition, et s'accroît de l'apport
0 ChiipilrH II, «2.
fourni par chaque génération de penseurs. Le même phénomène ne se constate-t-il pas au moyen âge en matière artistique et scientifique ?
Enfin, ici comme au xiii* siècle, il y aura lieu de tenir compte de philosophies divergentes, que par relation on peut appeler a-scolastiques, ou non-scolastiques, et qui méritent la même attention de la part de l'historien. Par la force des choses, ces systèmes a-scolastiques prennent une attitude oppositionnelle ou anti-scolastique. En eut-il pu être autrement ? Le phénomène présente son entière netteté au xiii^ siècle, et se traduit dans une lutte corps à corps de maîtres en renom, voisinant dans les chaires de l'université parisienne ; mais il existe aussi bien du ix^ au xii^ siècle. A l'individualisme d'un Heiric d'Auxerre, à la thèse de la distinction substantielle de Dieu et de la créature qui domine la théodicée d'un S. Anselme de Gantorbéry et deviendra une des clefs de voûte du monument scolastique, Jean Scot Eriugène oppose une affirmation de monisme ou de panthéisme, et du coup voilà deux directions d'idées non seulement distinctes, mais opposées, et appelées à entrer en conflit. Il en sera de même au xii® siècle du matérialisme psychologique des Cathares, et du monisme de David de Dinant.
Affirmation progressive de son autonomie vis à vis des arts libéraux et de la théologie ; formation des grands départements de recherches qui constituent ses branches et ses ramifications ; évolution de ses doctrines vers des systématisations logiques où se manifestera de façon saillante le génie spécial du moyen âge : ces trois grands faits résument le devenir de la philosophie du ix^ au xiii^ siècle.
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Où s'opéra ce travail ? Dans les écoles, à l'ombre des cloîtres et des cathédrales. Les écoles monacales et épiscopales naissent au viii^ siècle, atteignent leur apogée au XII® siècle, et meurent quand l'Université de Paris conçoit une formule nouvelle de l'instruction supérieure. La période philosophique, dont nous abordons l'étude, est pour nos pays belgiques, comme pour toute l'Europe
civilisée, l'âge des écoles.
§ 2. LES ÉCOLES LIÉGEOISES
A aucun autre moment de l'histoire, il n'y eut plus d'internationalisme dans la pratique de la philosophie. On semble s'être donné le mot, en Germanie, en France, en Angleterre, non seulement pour entreprendre un même travail de doctrine, mais pour organiser sur un même type les conditions extérieures de l'enseignement. A Tours comme à Chartres, au Bec comme à Laon, à Fulde comme à St Gall, à Liège comme à Tournai, ce sont les mêmes programmes, la même langue véhiculaire, les mêmes procédés didactiques, les mêmes livres scolaires. .
Le réveil de la vie littéraire, scientifique et philosophique en Occident date de Gharlemagne. Ce grand civilisateur, qui a plus d'une attache avec nos provinces, transforma la société du ix" siècle, et son œuvre de régénéra^on pédagogique constitue son plus pur titre de gloire. 11 fit descendre sur son peuple le bienfait de l'instruction *). L'exemple de l'étude partit de haut. La cour eut son école palatine, schola gallica palatii, illustrée par
*/ <.(. i\Liirii. Lrs onyini's tir la civilisation modenw, t. li, cli. XUI.
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Alcuin et Pierre de Pise, avec pour élèves Gharlemagne lui même, ses fils et ses filles ; et les traités d'Alcuin ont conservé les noms de guerre dont ces princes et princesses s'affublaient sur les bancs de l'école. Un capitulaire impérial de 778, resté célèbre et adressé à Bangulf, évêque de Fulde, encouragea la création d'écoles monastiques et épiscopales. Alcuin, qu'il avait appelé de la Grande Bretagne, fut la cheville ouvrière des réformes voulues par le Souverain, en même temps qu'il fut l'intermédiaire principal à qui les Francs durent de connaître les productions de l'antiquité. Après huit ans d'enseignement à la Cour, il se retira à l'abbaje de S. Martin de Tours, y fonda une école où il demeura jusqu'à sa mort.
L'impulsion une fois donnée, le sol de la Germanie se couvrit de centres d'études, et l'entreprise de Gharlemagne lui survécut. L'église suscita de grands évoques et des moines clairvoyants qui secondèrent l'eflbrt des rois. Une pléiade de maîtres ont illustré les écoles des cloîtres et des cathédrales. Adalbode à Utrecht, Rathère, Adelman et Alger à Liège, Odon à Tournai, Eracle à Lobbes, Rupert de Deutz à S. Laurent touchent de près à notre histoire nationale. Avec Rhaban Maur à Fulde, Ludger à Munster ; Arnolphe à Salzbourg ; Notker Labeo à S. Gall ; Walfred Strabo à Reichenau ; Rainaud à Tours ; Paschase Radbert à Gorbie ; Loup à Ferrières ; Odon à Gluny ; Lanfranc et S. Anselme au Bec ; Abbon de Fleury, Rémi et Hoirie d'Auxerre ; Anselme de Laon, sans compter les professeurs de Ghartres et de Paris, ils forment une chaîne d'or qui relie l'âge de Gharlemagne à l'apogée scolaire du xii® siècle.
Au cœur des abbayes on organise deux types d'écoles
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monacales, les unes, intérieures (schola interior claustri) réservées aux moines, les autres ( schola exterior) ouvertes aux séculiers. ') Les bénédictins avaient été depuis le VI* siècle les pionniers de la civilisation. La plupart des grands éducateurs de l'époque des carlovingiens et des Otton appartiennent à leur ordre, par leur formation ou par leur profession, à commencer par Bède le Vénérable, le scolastique de Jarrow qui fut, selon la tradition, le maître d'Alcuin. Aux bénédictins se joignent, au X® siècle, les moines de Cluny et au xi° siècle d'autres souches détachées de la grande famille des moines d'Occident.
Le même fractionnement en écoles intérieure et extérieure se retrouve dans les écoles épiscopales, ou cathédrales, ou capitulaires. Au viii" siècle, un canon de Chrodegang de Metz institue pour les clercs des églises épiscopales, une vie commune, sur le modèle de la vie claustrale.
Partout les chaires (scholasticum officium) sont briguées comme une fonction d'honneur. Maintes fois, on voit les abbés de monastères, les évoques et leurs chanceliers remplir la charge de scholasticits ou d'écolàtre, c'est-à-dire de professeur, dévolue plus tard aux magistri scholae en titre. Un même nom illustre, le plus souvent, plusieurs écoles, car cette population scolaire du x° et du XI* siècle a des mœurs nomades. Lanfranc parcourt la France, du Nord au Sud ; Mancgold de Lautenbach voyage par toute l'Allemagne. Aisément on s'expatrie pour apprendre. Fulda, St Gall, Liège, surtout Chartres
>) Sur ce fractionnomciit des écoles abbatiales les historiens ne s'accordent paf. V. G. RoREiiT, lx$ écoles et l'enseignement de la théologie pendant la première moitié du Xll" siklc. (Paris l'JOl)), p. 16 et suiv.
Vue de l'Abbaye de Lobbes, au bord de la Sanibre. Gravure tirée de l'ouvrage Les Délices du Païs de Liège (1740).
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et Paris ont dans leurs écoles un fort contingent d'exotiques. Longue est la liste de nos nationaux dans les documents chartrains et parisiens.
Les conditions particulières de la pédagogie médiévale justifient et expliquent ce perpétuel et intense déplacement d'écolâtres et d'écoliers. Partout on agitait les mômes problèmes et on discutait les mêmes théories, si bien qu'au xi* et au xii° siècles un homme d'étude retrouvait dans divers centres la même mentalité philosophique.
La renommée des écoles liégeoises n'est pas antérieure à la seconde moitié du x® siècle, et bien avant Liège, Utrecht et Metz attirent le regard. Contemporaine des abbayes de Tours, de S. Gall, de Fulde, Utrecht fut pour les pays du Nord ce que l'école d'York fut pour l'Angleterre, ce que celle de Liège devint pour la principauté. On connaît peu de choses de ses premiers maîtres, l'anglais Albricus, le frison Theodorus. Les incursions normandes, au milieu du ix® siècle, vinrent ruiner pour longtemps leur œuvre civilisatrice. Après une ère de terreur, l'école d'Utrecht reconquit son premier éclat sous Gunther et Baldéric (x^ siècle). Le plus illustre représentant de l'école est Adalbode, évêque d'Utrecht, dont la formation nous reporte à l'école cathédrale liégeoise *).
Adalbode, en effet, exerce en 1007 les fonctions d'archidiacre de Liège ; il est en correspondance avec Gerbert d'Aurillac qu'il traite presque de collègue, quasi conscholasticum^ et on a pu inférer de cette appellation qu'il
0 Sur les écoles d'Utrecht, v. Moll, Kerkgeschiedenis van Nederland voor de Hervorming, 1. 1. Utrecht, 18G4.
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fut probablement un des premiers écolâtres de l'école cathédrale (vers 999-1003), et le prédécesseur de Wazon ^). Quoi qu'il en soit, Adalbode ouvrit une lignée de personnalités brillantes qui firent de la cité de Liège, à la fin du x^ siècle, une métropole de savoir et répandirent la gloire de son nom.
C'est à ses évêques que la principauté doit cette période d'éclat, unique dans son histoire. Ils prennent rang dans la pléiade de prélats de la période Ottonienne, collaborateurs des rois, leurs maîtres ; car ce fut Bruno, le plus jeune frère d'Otton I, qui, devenu archevêque de Cologne, sut lancer le clergé de Liège dans la voie des études, et sa vigoureuse initiative sortit ses effets pendant plus d'un siècle. Il plaça d'abord sur le trône épiscopal de Liège, Rathier (953) dont la vie fut si pleine de revers, et qui finalement, brouillé avec son peuple, fut forcé de quitter Liège. Eracle lui succéda ; puis Notger, de 972 à 1008, conduisit les écoles liégeoises à leur apogée. Le nom de ce grand manieur d'hommes apparaît, auréolé de gloire, comme un des plus grands dans l'his toire de la Belgique. Prince évoque de Liège, il a créé sa principauté. « Son œuvre scolaire est une des plus belles ([u'il y ait dans l'histoire. Grâce à lui les écoles de Liège ont été des pépinières d'hommes ; leur renom s'est étendu au loin ; de toutes parts on est venu lui demander soit des évoques, soit des professeurs, et par l'influence de ses disciples, qui continuaient au loin son enseignement, il est devenu l'un des éducateurs de l'Europe > *).
Notgcr ne fut point écolâtre de Stavelot avant de
') G. KufiTii, Notger de Liège et la civiUmtion au X" siècle. Paris, 1905, T. I, p. 204 cl 205, - «) Ibid., p. 356 et 357.
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monter sur le trône épiscopal, et il n'est pas établi qu'il séjourna aux écoles de S. Gall, mais il passa directement de la chancellerie impériale qui se l'était attaché, au siège de S. Lambert '). N'empêche qu'il était familiarisé avec les choses de l'enseignement et avec tous les progrès qui s'accomplissaient dans les établissements scolaires. Cet ami des lettres utilisait jusqu'à ses voyages — quatre fois il franchit les Alpes — pour la formation de ses élèves ; il les faisait instruire sous la direction d'un de ses chapelains, et les ramenait dans son diocèse parfois plus instruits que leurs anciens maîtres. Sous Notger, Wazon fut l'écolâtre de la cathédrale et il le remplaça sur le siège épiscopal.
Tandis que les écoles de collégiale correspondaient à nos établissements d'enseignement moyen, l'école cathédrale avait le caractère d'un institut de degré supérieur ■-). L'écolâtre, qui vraisemblablement était en même temps chancelier, n'était pas seul à enseigner, mais un collège de maîtres l'assistait.
Au programme, les sept arts libéraux étaient inscrits, et, bien que parmi eux la dialectique doive seule nous occuper, il n'est pas sans intérêt de constater que l'étude de la grammaire et de la littérature, de l'arithmétique et de la géométrie était poussée fort loin dans les écoles de Liège. Sur les livres qui servaient de base à l'enseignement de la dialectique, nous ne savons rien de spécial, mais il nous paraît certain que les écolâtres y possédaient la collection d'ouvrages qui constituaient la
1) Ibid., T. I, p. 37 et suiv. — *) Il y en avait six au temps de Notger. En 1026, St-Barthélemy, fonJée en 1016, liuit ans après la mort de Notger, eut aussi son écolàtre, ibid., p. 257.
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bibliothèque philosophique du temps, et que pour son outillage pédagogique Liège ne devait pas jalouser l'étranger.
A preuve, le commerce d'idées des liégeois et des personnalités philosophiques du dehors, principalement de Chartres. Adelman de Liège, né dans les dernières années du x® siècle, compléta ses études à Chartres (vers 1020) et dans sa complainte sur ses compagnons d'étude il cite trois de ses compatriotes, Odulfe, Olestan, Gérard qui furent, comme lui, attirés par la réputation de Fulbert de Chartres ^). On en connaît un quatrième, Rodolphe de Liège ^) qui laissa une intéressante correspondance avec un de ses condisciples chartrains, Ragimbald de Cologne. Dans leur ville natale, oii Adelman et Rodolphe furent chargés de chaires, ils durent assurément emporter les livres connus des chartrains, notamment les traités et les commentaires aristotéliciens, le Timée, les traités de S. Augustin, sans compter les productions de Martianus Capella, Cassiodore et Boèce, les trois écrivains de race nouvelle qu'honorait tout le haut moyen âge.
Et puisque nous parlons de l'exode des liégeois à l'étranger, n'oublions pas le jeune Hubald qui se rendit à Paris et s'y distingua par un brillant enseignement. Quand il fut contraint par Notger, son évoque, de réintégrer son diocèse, les chanoines de Sainte Geneviève, dit-on, en conçurent grand chagrin, et firent des instances j)rès de Notger, lors de son voyage à Paris en 1006, pour qu'il permît au maître de leur revenir, ne fût-ce qu'une fois par an.
') lya romplainlfi est publi/ic par Ci,F.nvAi-, Lca écoles de Chartres au moyen âge du y au XVI' siklc. Chailrcs, 1895, p. 01M)3. — ») Ibid., p. 88.
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Reste à dire en quoi consiste cet enseignement philosophique qui fit affluer des étrangers de marque « comme les abeilles vers un arbre en fleurs », qui décida Eudes de Bayeux, frère de Guillaume le Conquérant à envoyer ses clercs les mieux doués à Liège, « fontaine de philosophie, fleuron de la Gaule et Athènes du Nord > ').
Ici comme ailleurs le commentaire des textes est le revêtement extérieur de la leçon, et la férule sévit. Mais les discussions dialectiques sont autre chose qu'une jonglerie de mots et de phrases creuses. Sous le masque rigide de la logique formelle, se dessinent les traits de la philosophie. Dans les ouvrages théologiques d'Adelman et d'Alger de Liège on agite une foule de problèmes relatifs à Dieu et au monde ; on discute la valeur de la notion de substance, de personne. Désormais, ainsi que l'apprend l'épitaplie de Maurice de Reims, disciple de Liège, la philosophie puise à la triple source de la dialectique, de la métaphysique et de la morale. < Potavit trifido fonte philosophia^. > ')
Adelman et Alger prirent position dans la controverse de la transsubstantiation eucharistique, soulevée par Bérenger de Tours et qui eut de profondes répercussions dans la principauté de Liège. Esprit inquiet et tempérament de feu, Bérenger (999-1088) jeta le trouble dans plus d'une école. Les qualités accidentelles du pain et du vin, dit-il, leur couleur, leur forme, leur goût, ne pourraient se maintenir de façon indépendante et sans le fond intime du pain et du vin qui doit les soutenir,
1) Sur les personnages célèbres sortis des écoles liégeoises, voir Duke, hu Schulen im Bisthum Lùttich im XI Jahrh., Marbourg 1882 ; Bittner, Wazo und die Schulen von Lûttich ; Kurth, op. cit., p. 279 et suiv. — ^) Histoire littéraire de France, VU, 591 .
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et qu'Aristote appelle la substance. 11 en conclut que le texte évangélique ne peut viser une transsubstantiation véritable, et que le corps et le sang du Christ ne se trouvent dans les espèces sacramentelles que de façon voilée.
Au nom de la philosophie et d'Aristote, Bérenger dénature le mystère catholique ; il fournit un exemple de ces tendances rationalistes fort répandues alors, et qui inspirèrent à un groupe de théologiens timorés une défiance extrême vis-à-vis de tout savoir profane, comme si la philosophie était responsable des abus qu'en font certains philosophes '). Mieux valait, au lieu de se draper dans un dédain superbe, se mesurer avec l'adversaire. Ce que fit Adelman. Il connut Bérenger à Chartres, et écrivit contre lui son traité «de veritate corporis et sanguinis Domini ad Berengarem epistolae », deux lettres adressées, l'une à Paul de Metz, l'autre à Bérenger même. Celui-ci répondit aux critiques de son correspondant, mais ne modifia pas sa doctrine.
Quelques années plus tard, Alger de Liège, écolâtre de S. Barthélémy, puis moine à Cluny, s'occupa de l'hérésie bérengériennedans un ouvrage De Sacramenio corporis et sanguinis, dont l'influence fut plus grande. Ce traité abonde en notions métaphysiques et il ne faudrait pas que son titre théologique donnât le change sur sa portée complète. Alger est modéré dans ses critiques et cette mesure valut à son écrit de lui survivre. Erasme lui fit les honneurs de l'impression on 1530^).
Alger fut une des dernières figures des écoles de la
') Sur cetto allituilo (le rortairis théologiens, v. Histoire de (a philosophie médiévale, p. 213, — *) IUlk IThM). lh'j)uis il a paru dans Migne Patroi. Ia(., i. 189.
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cité. Avant de clore ce paragraphe, il convient de jeter un coup d'œil sur les nombreux instituts scolaires des abbayes, répandues sur le vaste territoire de la principauté. La plus célèbre est l'abbaye de Lobbes, sur les bords de la Sambre'). Arrêtée par l'invasion normande, la vie scientifique y reprit son essor sous l'abbé Richaire (920-945), et nous y rencontrons Scaminus, Theoduin, Rathier, Folcuin et Hériger l'ami de Notger. De l'école d'Hériger sortirent des personnages éminents, Wazon, évoque de Liège, Burchard, évêque de Worms, Olbert, abbé de Gembloux et de S. Jacques de Liège. Après Lobbes, ce sont les abbayes de S. Jacques de Liège et de Gembloux qui méritent surtout d'être citées. A S. Laurent, travaillent Falcalin, et plus tard en 1096, Rupert de Deutz qui appartient tout entier à la mystique ^).
L'abbé Olbert de Gembloux, grand ami des lettres, visita les écoles de Troyes et de Chartres (1006-1008), pour mieux s'instruire, et dirigea tour à tour les monastères de Gembloux (1012-1021), et de S. Jacques à Liège. On sait aussi qu'il y avait des écoles à Stavelot, à S. Hubert dans les Ardennes, à S. Trond, et il en fut sans doute de môme à Waulsort, Porcetum, Brogne, Florennes et Fosse.
Les écoles de la principauté déclinèrent au xii" siècle, après avoir produit une phalange d'hommes marquants. A Liège même, quelques hommes eurent encore leurs heures de célébrité, un Gozechin, un Albéric de Reims, derniers rayons d'une gloire finissante.
Du jour où se constitua l'université de Paris, elle
') V. J. Warichez, L'Abbaye de Lobbes depuis les origines jusqu'en 1200. (Louvain, 1909). — -) V. Auger, Etudes sur les Mystiques des Pays-Bas (Mémoire couronné par l'Académie de Belgique. 1892), p. 71 et suivants.