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CHAPITRE II

Les Philosophes Belges au XIII" siècle

§ 1. La renaissance philosophique du xiii^ siècle

Guillaume de Moerbeke, Simon de Tournai,

les Sorbonnistes belges

Le xiif siècle s'ouvre dans Féclat d'une renaissance brillante, qui ne s'étend pas seulement à la philosophie, mais encore aux sciences et aux arts, et achève d'imprimer à la civilisation du moyen âge son cachet d'originalité. C'est l'âge d'or de l'architecture gothique ; elle trouve ses plus belles formules, et les fait rayonner dans les grandioses monuments qui se nomment la Sainte Chapelle, les cathédrales d'Amiens, de Chartres et de Cologne. Au sein de l'organisation corporative, le métier et l'art s'associent et se fondent ; les verriers remplissent les fenêtres ogivales de vitraux, où les motifs religieux étincellent dans le chatoiement des rouges et des pourpres ; des légions de sculpteurs se mettent au service du culte, et peuplent l'Eglise de sujets et de personnages qui racontent aux fidèles l'histoire du christianisme, et symbolisent ses croyances. Giotto peint ses fresques

idéales ; son ami, Dante, écrit la Divine Cor)ièdie ; François d'Assise épanche son âme enflammée d'amour dans ses poèmes mystiques. Et de toutes ces manifestations d'art se dégage le parfum de la foi vive du moyen âge. Bien que le mouvement des croisades soit ralenti, la religion domine l'état social, et pénètre toutes les formes de la vie privée et publique : elle demeure la grande inspiratrice du xiii® siècle.

La renaissance philosophique, qui doit seule nous occuper, date de la fin du xii® siècle, et remplit les premiers décenniums du xiif siècle.

Elle résulte de l'action convergente d'événements extérieurs, qui expliquent pour une grande part la rapide éclosion de multiples systèmes philosophiques. Ces événements sont au nombre de trois : l'initiation de l'Occident à une foule d'ouvrages philosophiques jusque-là inconnus ; la création des Universités, principalement de celles de Paris et d'Oxford, qui organisent sur de nouvelles bases l'enseignement philosophique ; l'érection de grandes corporations qui imposent l'étude à leurs membres.

Des traductions latines de l'arabe ou du grec rendent brusquement accessibles aux hommes d'étude de l'Occident, dont la presque totalité ne lisait d'autre langue savante que le latin, les principaux monuments de la philosophie et de la science grecques, ainsi que les grandes productions de la philosophie arabe et juive. Plusieurs importations successives introduisent, dans la circulation

scolaire les œuvres fondamentales d'Aristote que le haut moyen âge ne connaissait que de nom, à savoir : la Métaphysique, la Physique, l'Ethique, le traité de l'âme et les opuscules psychologiques. Puis ce sont les dialogues de Platon, les livres de Galien et de Ptolémée, les traités du néo-platonicien Proclus, les œuvres des principaux philosophes arabes, El-Kindi, Fârâbi, Gazali, Avicenne, Averroës, sans oublier la Fontaine de vie du Juif Avicebron et le Livre des causes, qui produisirent sur les scolastiques une impression si étrange. Les savants d'Occident dévorèrent cette bibliothèque encyclopédique, comme l'eussent fait des hommes avides de savoir et privés de pâture intellectuelle ; la fièvre de l'assimilation et de l'exégèse fit tourner plus d'une tête, et plus d'une fois l'autorité ecclésiastique crut devoir intervenir.

Rien n'est embrouillé comme l'histoire et la chronologie de ces versions latines, et nous ne pourrions introduire le lecteur dans le dédale des recherches effectuées jusqu'à ce jour, sans lui imposer une étude de détail qui ne serait pas de mise ici. 11 suffira de dire que les traductions d'ouvrages grecs — les seules qui doivent nous arrêter — sont réparties en deux groupes, de valeur inégale : celles qui sont faites d'après l'arabe et qui viennent d'Espagne, principalement du collège de traducteurs entretenus par l'archevêque Raymond de Tolède ; et celles faites d'après le grec, en Grèce et en Sicile. Les premières sont les plus précoces et les plus nombreuses, mais combien im])arfaites ! Leur procédé est littéral : les mots latins y couvrent les mots arabes, < de même que les pièces de l'échiquier s'appliquent sur les cases >. Mais, le texte grec, avant d'être rendu en latin, a subi

(les transpositions successives du grec en syriaque, du syriaque en arabe, parfois de l'arabe en hébreu, enfin de l'arabe ou de l'hébreu en latin, par l'intermédiaire de l'espagnol, ou de quelque autre langue vulgaire, si bien qu'en fin de compte la pensée est le plus souvent devenue méconnaissable.

Au contraire, les versions du second groupe sont entreprises de première main sur le grec, et présentent plus de garantie de fidélité. Il ne faut pas s'étonner que, parmi les scolastiques du xiif siècle, les mieux avisés leur aient accordé plus de crédit. Ce fut le cas de Thomas d'Aquin. L'illustre docteur scolastique, multipliant les précautions pour pénétrer le vrai sens des textes d'Aristote, s'était interdit l'usage des traductions issues d'Espagne, ou ne s'en servait que subsidiairement. Il prenait pour base de son travail une ou même plusieurs traductions faites du grec ; preuve non équivoque de son sens critique. Bien plus, il provoqua une traduction nouvelle des œuvres d'Aristote, et décida un membre ^) de son ordre, Guillaume de Moerbeke, à entreprendre le travail.

Ce dominicain, que son contemporain Roger Bacon appelle Guillaume le flamand (Willielmus Flemingus), et que Bernard Guidon désigne du nom de frère Guillaume le brabançon (f rater Wilhelmus Brabantinus), est une figure peu ordinaire d'érudit, de philologue humaniste

') Suivant une hypothèse de Marchesi, VEtica Nicomachea nelta tradizione latina médiévale, Messina, 1904, p. 60, Thomas d'Aquin, pour faire aboutir plus sûrement l'énorme besogne, l'aurait divisée, et se serait adressé à un second dominicain, Henri de Brabant. Ce fait est moins bien établi ; il repose sui' un texte d'AvENTiN, Annalium Boiorum, Lipsiae, 1710, VII, 9, p. 673. De Henri de Brabant on possède une traduction partielle du livre des Météores.

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et de savant, qui mérite une place d'honneur dans la galerie de nos gloires nationales. 11 naquit vers 1215 à Moerbeke lez-Grammont, et acquit une réputation bien méritée d'helléniste, à une époque où l'on compte sur les doigts ceux qui connaissent le grec. Sa carrière n'est pas banale : dès 1268, Guillaume est attaché à Viterbe, à la cour pontificale, en qualité de pénitentiaire. Il se lie d'amitié avec Thomas d'Aquin le philosophe, avec Jean Gampanus le mathématicien, avec Witelo le physicien et le naturaliste. Grégoire X l'appelle à Lyon en 1274, pour prendre part au concile. Puis il retourne à Viterbe, et de 1277 jusqu'à sa mort, en 1286, il occupe le siège archiépiscopal de Gorinthe.

G'est en Italie qu'il mit sa collaboration philologique au service de l'exégèse aristotélicienne de Thomas d'Aquin. Gelui-ci composa la presque totalité de ses commentaires d'Aristote à la Cour romaine ou à Rome, « en compagnie ou dans le voisinage de Guillaume de Moer beke, dont il a certainement utilisé les connaissances hellénistes > '). Au rapport de ses historiens, Guillaume traduisit la totalité des œuvres d'Aristote'^) et notamment il fut le premier traducteur des Poh'ù'ques (1260). Au XIV® siècle, ses versions sont classiques ^^).

Guillaume de Tocco, dans sa vie de Thomas d'Aquin, apprécie hautement la valeur de ces versions ; elles

') Mandonnet, Siger de Drabant. T. VI des Philosophes Belges, l" partie, (I,ouvain, 1910), p. 41, n. — *) L'ancien catalogue des ouvrages dominicains publiô par Uenifle (Ai'ch. f. Litteratur und Kirchmgeschichte, d. Mittclalters, II, p. 226) mentionne : Wilhelmus Brabantinus, corinlhiensis, transtulit ornnes libros naluralis et inoraiis philosophie do greco in latinum ad inslantiam fratris Thoine. Item Iranslulil libros Procii et qucdam alla. — ') Qtiibus nunc uUinur in scolis, dit Henri de Hervordia. Liber de rébus memorabilibus, éd. Pottlmst, 1859, p, 203.

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livrent plus clairement la vraie pensée d'Aristote, « quae sententiae Aristotelis contineret clarius veritatera> ^). 11 est vrai que Roger Bacon est plus sévère pour ce flamand de Guillaume (Wilhelmus iste Flemingus) qu'il accuse « d'ignorer le premier mot du grec et d'avoir faussé la Sagesse des anciens » . Mais on sait combien il faut rabattre des jugements défavorables du moine franciscain, quand il apprécie ceux avec qui il est brouillé. Les traductions de Guillaume de Moerbeke ne se départissent pas du procédé du mot-à-mot (verbum e verbo). Peut-être étaitil sage de se conformer à l'usage universellement reçu, et de montrer qu'une scrupuleuse application du procédé de translation littérale aboutissait à constituer un Aristote autrement intelligible que celui des arabisants d'Espagne. Quoi qu'il en soit, le travail de Guillaume constitue un grand progrès. Un philologue du xwf siècle, Petrus Victorius, en fait le plus grand éloge ; plusieurs historiens modernes qui se sont occupés des anciennes traductions d'Aristote reconnaissent leur exactitude, et Susemihl, qui a publié une édition critique du texte grec des Politiques, a cru rendre service môme à nos philologues en y joignant la traduction de Guillaume de Moerbeke -).

Ce qu'on a moins remarqué, c'est que le dominicain flamand ne traduisit pas seulement Aristote, mais encore des traités de mathématiques ^), des commentaires de Simplicius ^) et surtout les Éléments théologiques de

') Acta Sanctorum, I, 663. — «) Susemihl F., Aristotelis Politicorum libri octo cum translationc Guilelmi de Moerbeka, Lipsiae 1872. V. une intéressante note du P. Mandonnet, op. cit., p. 40-41. — ^) Notamment la Catoptrique de Héron d'Alexandrie et les traités à'\Tchmède.CASTOR,Vorlesung('n ûber Gesch. d. Mathematik, t. Il, 1892, p. 89. — *) Comment, de Simplicius sur les catégories d'Aristote et sur le de coelo.

Proclus — la traduction est datée de Viterbe, 18 mai 1268. Divers autres opuscules de Proclus n'existent plus en dehors des versions latines de Guillaume de Moerbeke, — ce qui rend celles-ci plus précieuses — et l'on peut presque en dire autant d'un traité de Ptolémée, également traduit par le dominicain belge, et dont le texte grec n'est conservé qu'en fragments ^).

Or, les Éléments thèologiques de Proclus constituent, avec le Livre des causes qui les compile, la source fondamentale des inspirations néo-platoniciennes duxiii® siècle. Sur ce mouvement néo-platonicien, qui apparaît à l'état sporadique dans l'histoire de la philosophie du xiii^ siècle, Guillaume exerça donc une réelle influence. Thomas d'Aquin, qui mieux que personne de ses contemporains parle de la provenance néo-platonicienne du Livre des causes , ne tiendrait-il pas ses renseignements de son commerce avec Guillaume de Moerbeke ? Ce qui est certain, c'est que le célèbre phj^sicien et naturaliste polonais Witelo, dont la curieuse personnalité vient d'être mise en relief par M. Baeumker, a écrit sa Perspective sur les instances de frère Guillaume de Moerbeke, V amant de la vérité *), à qui il dédia le traité. Et Witelo, dans ses autres ouvrages, se révèle le plus néo-platonicien des scolastiqucs. N'est-ce pas un lien nouveau entre les deux hommes de science ?

La dédicace du physicien polonais à l'helléniste brabançon s'éclaire d'un jour nouveau si on la rapproche

•) Rapport «le MM. Thomas, IMrenne et Wihnotte, dans Bulletins de la cUme don htlros de l'Académie de Belgique, IDOC, p. 358 oi 350. — «) V<»rit:\lis amatori fralri Willii'ltno lio Morlicka Witelo (ilius Thuringorum et F'oloiioruin, édil. IlEAUMKKn, Witelo, ein Philosoph und Naturforscher des XIII' Jahrh., (Munster, 1008), p. 127.

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de déclarations analogues faites par Henri Bâte do Malines. Celui-ci nous apprend qu'il se rencontra à Lyon avec Guillaume de Moerbeke et que, cédant à ses sollicitations, il lui promit d'entreprendre un traité scientifique, dont il sera question plus loin.

Guillaume de Moerbeke apparaît ainsi comme une intelligence de haute culture et de relations étendues, humaniste avant la lettre, qui étudia toute sa vie et poussa les autres dans la voie de la science. Esprit large, et sans exclusivisme, il vit dans la familiarité de Proclus aussi bien que dans le commerce d'Aristote et des arabes, justifiant ainsi le titre que lui donne Witelo : l'amant de la vérité.

L'Université de Paris est au xnf siècle le foyer principal de l'activité philosophique en Occident. Elle surgit progressivement, dans les dernières années du xii® siècle, du groupement des maîtres et des élèves qui se pressaient de jour en jour plus nombreux, dans les écoles de Notre- Dame, sous la juridiction de son chancelier (universitas magistrorumetscolarium). Peu à peu en effet, l'identité des intérêts groupe les maîtres en quatre facultés : théologiens, philosophes ou artistes, décrétistes, médecins. Paris, dit un document universitaire de 1254, est la Fontaine de Sagesse^ et ses quatre facultés sont comparables aux quatre fleuves du Paradis *).

Dans le courant du xiii® siècle apparaissent les unions scolaires connues sous le nom de nations (Picards,

0 Denifle, Die Universitàten des Mittelalters bis iiOO, (Berlin, 1885) 1, 68.

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Gaulois, Normands, Anglais). Elles ne comprennent que les élèves et les maîtres de la faculté des arts ; mais comme ils étaient les plus nombreux, et que de fait, après avoir achevé les études préliminaires des arts, maîtres et élèves restaient membres de leurs nations respectives, celles-ci représentaient pour ainsi dire l'Université entière. Les Belges étaient incorporés dans la nation des Picards. Au groupement par nations vint se joindre, dans la suite, un groupement plus restreint par cité ou par région. C'est ainsi qu'à la fin du xiv® siècle, un Anversois, Hugues de Smit, tenait à Paris une pension pour les étudiants originaires de sa ville natale.

A la tête des nations se trouve le recteur, ei dès le début il entre en lutte avec le chancelier, qu'on peut appeler le directeur général de l'enseignement. Les rivalités durent un siècle et demi, mais insensiblement le chancelier est supplanté par le recteur, qui est dès lors le chef de l'Université.

L'Université de Paris prend une rapide extension, grâce aux nombreux privilèges dont elle est dotée par les papes et les rois de France. C'est la pépinière des théologiens et des philosophes. I^es philosophes belges les plus célèbres du xiii® siècle y ont vécu comme maîtres ; sa très complexe organisation disciplinaire, oeuvre du temps, servit de modèle à toutes les autres universités au moyen âge, notamment à l'Université de Louvain. C'est pourquoi il a semblé convenable d'exposer brièvement son organisation au point de vue de l'enseignement philosophique et théologique ^).

*) liCS documents sont rassemblés dans l'œuvre monumentale de Denifle et C-iiATEi.AiN, Chartularium Universitatis Parisiensis, Paris 1880-1894 et Anctuarimn Chatt. Univ. Paris., Paris, 1804.

Cette organisation est le reflet fidèle de l'état social du moyen âge. De même que la philosophie était subordonnée à la théologie, de même la maîtrise es arts était une préparation aux grades de la faculté de théologie. On ne blanchit pas dans les arts. Non est consenescendum in artihuSy sed a liminihus sunt salutandae. Mais le maître es arts (magtster arthim), devenu théologien, ne dépose pas les habitudes d'esprit que son éducation philosophique lui avait inculquées. L'extension rapide prise par la méthode dialectique en théologie invitait d'ailleurs les professeurs à faire des incursions profondes et fréquentes sur le domaine philosophique. Ajoutez-y que l'insuflîsance de préparation philosophique chez un grand nombre de leurs auditeurs — propter imperitos, dit Henri de Gand ') — obligeait plus d'un professeur de théologie à reprendre des arguments qu'il eût eu le droit de supposer connus. Ainsi s'explique comment, pour recueillir les enseignements philosophiques des maîtres de Paris, il faut fréquenter à la fois les leçons des artistes et celles des théologiens.

Deux principes dominent l'enseignement universitaire, V internationalisme des' étudiants et des maîtres, et la liberté de l'enseignement. De tous les pays de l'Occident on accourt à Paris. L'immatriculation n'existant pas, les étudiants s'attachent à un maître, et l'université ne connaît l'élève que par l'intermédiaire du maître. La liberté de l'enseignement est attestée par l'extension énorme de la maîtrise ou du professorat. Moyennant des formalités faciles à remplir, quiconque a du talent peut devenir professeur. Bien plus, les études ne sont qu'un

') Quodl. X, 7.

long apprentissage du professorat, et l'étudiant peut s'appeler un candidat-professeur. Il devient professeur en professant. Cette liberté d'enseignement se manifeste aussi dans l'indépendance de langage dont usent certains maîtres et dont nous rencontrerons des exemples ^).

La série des actes scolaires accomplis par l'étudiant sous la direction du maître a varié d'après les époques. Robert de Gourçon, en 1215, exige un minimum d'âge pour enseigner : 21 ans pour les arts, 35 pour la théologie, et un minimum d'études préparatoires : 6 ans de fréquentation scolaire pour les arts, 8 ans d'étude pour la théologie. Le baccalauréat (haccalareatus, determinantia) était le premier grade de la faculté des arts. Au XIII® siècle, le récipiendaire devait subir un examen devant trois, et plus tard, devant quatre maîtres de la faculté. Si la préparation était jugée suffisante, il était admis à la dètenninance, épreuve académique solennelle qui avait lieu au temps pascal de l'année suivante : sous la présidence du maître, qu'il s'était choisi, le futur bachelier faisait une soutenance publique de thèses, soumises à discussion. L'épreuve était longue ; elle durait tout le carême. Le plus souvent, entre le baccalauréat et le second grade ou la licence, il y avait un intervalle de deux ou trois années, bien qu'on ait vu, surtout les premiers temps, des récipiendaires conquérir la môme année trois grades dans la faculté. Après la licence, en effet, les licenciés aspiraient à faire leur première leçon magistrale (incipere in artihus). Parmi les maîtres es arts, la ])lupart ne continuaient pas à professer api'ès leur leçon inaugurale; ils s'en allaient de Paris, ou bien

y abordaient d'autres études ; par contre, les professeurs en fonctions actives (tnagistri actu régentes), désignés par la nation, faisaient des cours annuels réguliers dans les locaux de la nation, ou dans leurs propres écoles.

Une hiérarchie similaire existait pour les grades de la iaculté de théologie : baccalauréat, licence, maîtrise ; sauf que les étapes du baccalauréat étaient plus nombreuses et plus longues. 11 fallait les avoir franchies, avant d'être présenté au chancelier pour la licence. Après un examen de formalité, celui-ci donnait au bachelier, en grande pompe, le second grade académique ou la permission (licentia) d'enseigner et de prêcher. Celui qui avait satisfait aux conditions de ce long stage avait fait ses preuves : il était admis à exercer officiellement et définitivement les actes posés jusque-là à titre d'apprenti. Quant à la maîtrise^ ou l'incorporation dans le groupe des maîtres, les actes qu'elle comprenait (vespéries, aulique et resompte) étaient plutôt honorifiques. Suivant la juste remarque de Thurot, « la maîtrise était à la licence ce que les noces sont à la bénédiction nuptiale > '). Les maîtres actu régentes^ ou ceux qui après leur maîtrise exerçaient le professorat effectif et ne se contentaient pas d'un titre honorifique {actu non régentes)^ continuaient, comme leurs bacheliers, à faire des leçons publiques et des disputes.

Gomme formes de l'enseignement, on peut distinguer les leçons et les disputes. Le professeur Usait (légère), c'est-à-dire prenait pour base de sa leçon un texte qu'il

•) Thurot, De l'organisation de l'enseignement de l'Université de Paris, (Paris, 1850), pp. 149 et 150.

expliquait et développait. D'après un document de 1255, le programme des leçons pour la faculté des arts comporte, comme pièces de résistance, la plupart des traités d'Aristote, puis des ouvrages des grammairiens Priscien et Donat, de Gilbert de la Porrée et de Costa ben Luca. Dans les disputes, les questions étaient traitées sous forme de thèse, d'objection et de réponse. La leçon devenait vivante, chacun étant invité à intervenir, à proposer des difficultés que le bachelier ou le maître résolvait dans une conclusion finale. Telle était la phj^sionomie des exercices dialectiques des artistes et des « disputes ordinaires > et « quodlibétiques » des théologiens.

Un des premiers maîtres es arts de l'Université naissante est un belge de la nation de Picardie, Simon de Tournai, qui professait dans les écoles philosophiques de Paris entre 1176 et 1192. On possède de lui une So7nme ou Sentences, des Disputes (disputationes) et une Exposition du Symbole de S. Athanase qui seul est imprimé '). Ses deux principales œuvres sont inédites, et et c'est fâcheux, car Simon apparaît à un tournant de l'histoire des idées, et le moment où il écrit donne à ses œuvres une grande signification. En effet, il utilise Jean Scot Eriugènc (ix® s.) dont d'autres étouffent jusqu'au nom, et il cite divers ouvrages nouveaux importés d'Espagne, notamment le traité de l'âme et la physique d'Aristote'). Or, c'est en 1210 qu'un Concile

') Cublié sans nom d'auleur dans la Bibliotheca Casinensis, 1880, t. IV, p. 322. — *) Cliartul., Univ. Paris., I, 45 ; HaurAau, lliat. philos, scolast.. Il', p. 54 et «uiv., «;t Notices et extr. de qls. man. lat., 111, p. 250 et suiv.

réuni à Paris, porte la première défense de « lire > les traités de philosophie naturelle d'Aristote. Sont-ce les citations de livres jugés suspects, qui valurent à la mémoire de Simon une réputation d'hérétique ? Ce reproche, accrédité par le pseudo-Henri de Gand ^) et d'autres, n'est pas fondé, à en juger par VExposition du symbole de S. Athanase, par les conclusions des Disputes ') et par les extraits de la Som7ne publiée par Hauréau. L'orthodoxie de Simon y est entière, et il ne conçoit pas autrement que ses contemporains scolastiques les rapports de la philosophie et de la théologie. Si son attitude eût été suspecte, son évoque Etienne de Tournai, théologien rigoriste et qui se plaint des « faiseurs de Sommes nouvelles > ne lui eût pas, ce semble, accordé de flatteuses recommandations ^). Simon souscrit au réalisme modéré, et des passages relatifs à la nature de l'âme révèlent en lui un psychologue platonicien qui ne s'est pas encore élevé au sens véritable des notions aristotéliciennes. Par là aussi il est bien l'enfant de son siècle.

Enfin, la forte organisation scientifique des deux grands ordres mendiants, les Dominicains et les Fran-

•) De scriptoribus ecclesiasticis, cap. XXIV : sed dum in hoc et in aliis scriptis suis Aristotelem sequitur a nonnuUis modernis haereseos arguitur. — *) Nous avons consulté deux manuscrits des Disputationes de la Bibl. de Bruges, n"^ 193 et 194. Le premier est complet, et date du xiv« s. L'écriture est magnifique. L'intérêt de ^œu^Te est presque exclusivement théologique. L'auteur y affecte de donner du relief à son avis : «ego vero Symon... » — *) Il l'appelle « vir inter scolares cathedras egregius » dans une lettre où Denifle opine qu'il s'agit de Simon de Tournai, Chartnl. Univ. Paris., I, 45.

ciscains, que nous trouvons installés à Paris en 1217 et 1219/20, contribua puissamment aux progrès de la philosophie et de la théologie dans la métropole française. Ces corporations de moines, qui imposaient l'étude à leurs membres et instituaient dans les villes universitaires des instituts de hautes études {stucUa generalia) s'employèrent dès l'abord à incorporer leurs chaires de théologie dans la faculté de théologie de Paris, et à identifier de la sorte leur vie scientifique avec celle de l'université. Ils rencontrèrent une vive opposition de la part des théologiens séculiers, et les rivalités entre « réguliers > et « séculiers > donnèrent ouverture à des conflits de toute nature, dont nous aurons à esquisser plus loin quelques formes. Le milieu du xiii^ siècle trouve les Dominicains et les Franciscains définitivement établis dans la faculté de théologie. Celle-ci, qui au début du xiii® siècle n'est qu'une association de clercs séculiers, devient par là môme une association mixte, composée non seulement d'individus, mais de communautés, si bien que dans les facultés comme dans les nations, on retrouve l'organisme spécifique de l'âge féodal, la corporation.

C'est probablement le besoin de contre-balancer l'influence grandissante des réguliers, qui inspira à quelques généreux fondateurs l'idée d'instituer de grands collèges, ouverts aux seuls étudiants séculiers, et dont l'organisation scolaire imiterait celle des couvents. Le plus célèbre est celui que fonda vers 1257 Robert Sorbon, chapelain de Louis IX. On y recevait un certain nombre d'étudiants en théologie, en vue de les former aux disputes et à la prédication. Pensionnaires payants ou boursiers gratuits, ils étaient astreints à la vie commune et soumis à la direction d'un proviseur ; et malgré l'aisance que de

nombreuses donations ne tardèrent pas à assurer à l'œuvre, la pauvreté de la Sorbonne était, de tous ses titres, celui dont elle se réclamait le plus volontiers dans les actes officiels. Les maîtres s'intitulaient, à l'instar des ordres mendiants, l'es pauvres maîtres de Sorbonne — pauperes magistri de Sorhona. .

Les cours de la Sorbonne avaient des attaches étroites avec l'enseignement de , la faculté de théologie. Les disputes ne furent pas seulement des exercices ouverts aux internes de la maison, mais des leçons publiques.

Beaucoup de Belges passèrent par la Sorbonne et, proclamons-le avec fierté, ils contribuèrent par leurs libéralités, à constituer sa célèbre bibliothèque. Un bon et beau manuscrit, à une époque qui ne connaissait aucun moyen mécanique de multiplier les textes, représentait une valeur considérable. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les anathèmes proférés sur les feuilles de garde contre ceux qui voleraient les manuscrits, les règlements sévères qui sous peine d'excommunication interdisaient leur sortie des collèges et des couvents ; les statuts universitaires réglant le commerce des libraires, l'achat et la vente du parchemin, les taxes officielles relatives au prêt des ouvrages. Si rares en effet étaient les livres, que la plupart des étudiants devaient renoncer à les posséder en propriété ; ils payaient quelques sous parisis aux «librarii » pour les recevoir en prêt.

En 1290, la Sorbonne était riche de mille dix-sept volumes. Or M. Delisle, qui a soigneusement étudié cet ancien fonds, aujourd'hui incorporé dans le fonds latin de la Bibliothèque nationale de Paris, relève trente-huit manuscrits qui proviennent du seul legs de Godefroid

de Fontaines '). Ce seigneur s'était attaché plusieurs copistes, dont un, Henri de Bavenchien (Flandre Française), a laissé son nom au bas d'un codex. Longue est la liste des autres donateurs originaires des Pays- Bas et auxquels la Sorbonne est redevable d'une partie de son patrimoine de livres. Au xiif siècle, outre celui de Godefroid de Fontaines, on rencontre les noms de Bernier de Nivelles, Joseph de Bruges, Michel Warenghien, évêque de Tournai, au xiv® siècle ceux de Gilles d'Audenarde, Gilles de Gand, Grérard d'Utrecht ou de Maestricht, Jacques Gaper de Gand, Jean d'Assenede, Nicaise de la Planque de Menin, Pierre de Grépy, curé de Ruine dans le Tournaisis, Siger de Gourtrai, Thomas Masure de Tournai^).

Tous ces hommes étudièrent ou enseignèrent à la Sorbonne, et dès lors s'y occupèrent de questions philosophiques.

La Sorbonne reconnaissante perpétua le souvenir de ses donateurs, et rappela leurs libéralités dans les anniversaires célébrés pour ses membres défunts.

§ 2. Les classifications doctrinales Gauthier de Bruges

Paris devint, au xiii" siècle, la capitale incontestée de la philosophie, le théâtre de joutes mémoral)les, le centre de leçons brillantes, le rendez-vous de toutes les personnalités marquantes du temps. Aucun pays, à aucune

') Dklisle, IjC cabinet des manutcrits de la Bibliollil'que nationale de Paris, 1874, l. Il, pp. 149-150. - «) Ibid., pp. 143-177.

époque, si ce n'est peut-être rAllemagne au xviii^ siècle, ne vit en si peu de temps, — trois quarts de siècle, — une si riche floraison de systèmes.

A des degrés divers, ces systèmes sont marqués au coin de la 'personnalité. L'individualité des philosophes est frappante, comme à tous les siècles d'apogée intellectuelle.

Malgré leur diversité et leur valeur inégale, les philosophies du xiii" siècle apparaissent suivant certaines lois écloses dans le même milieu, elles présentent des parentés et des dissemblances, bases d'un groupement logique et chronologique. Ce groupement se poursuit activement depuis une dizaine d'années, et déjà se dessinent les grandes lignes des classifications futures.

A notre avis, il en est une qui domine toutes les autres : la philosophie scolastique, en formation du ix® au xii* s., surgit comme un vaste assemblage d'idées, remue les grands et éternels problèmes de l'esprit humain, sans en excepter aucun, trouve des solutions spécifiques et les systématise. Ses doctrines s'emboîtent et se commandent comme les parties d'un édifice. Monument doctrinal, elle est comparable à ces monuments de pierre qui s'élèvent au même temps, et dont plusieurs générations d'hommes furent à la fois les architectes et les manouvriers. Les Sommes théologiques sont des cathédrales d'idées, comme les cathédrales sont des Sommes de pierre.

La comparaison est susceptible d'être élargie. Des édifices comme les cathédrales d'Amiens ou de Chartres, de Rouen ou de Cologne, ont chacun leur indwidiialitè , mais on reconnaît sans peine que tous se rattachent à la même famille gothique, et appliquent le même principe de construction.

Pas plus que le style gothique n'est le propre d'une cathédrale, la scolastique du xiii'' siècle n'est le monopole d'un seul docteur '). Godefroid de Fontaines, Henri de Gand, Gilles de Lessines, sont des collaborateurs de Thomas d'Aquin, de Bonaventure, de Gilles de Rome, et ces hommes s'accordent sur un fonds doctrinal grâce auquel la scolastique diffère du néo-platonisme ou du Kantisme. Cependant la synthèse de l'un n'est pas intégralement celle de l'autre, chacune comportant des traits, des nuances propres, ou s'ouvrant à des développements particuliers. On voit par là, que la scolastique ainsi entendue — tout comme la cathédrale gothique — est le produit d'une abstraction, et que la réalité vivante fut toujours telle ou telle scolastique, telle ou telle cathédrale.

Ce qui confirme et complète ces vues, c'est que le xiii^ siècle engendra des philosophies autres, dont les principes générateurs sont, comme nous le verrons, irréductibles à ceux de la scolastique. La philosophie de Henri de Gand et de Godefroid de Fontaines diffère de la philosophie de Siger de Brabant et de Bernier de Nivelles, non pas comme la cathédrale d'Amiens se distingue de celle de Chartres, mais comme l'art ogival s'oppose à l'art mauresque, la croisée d'ogives à la coupole sur trompes. L'averroïsme de Siger de Brabant prend des allures oppositionnelles ou antiscolastiques, et on voit des liommes comme Bonaventure et Thomas d'Aquin, Henri de Gand et Duns Scot, divisés sur beaucoup de questions, se défendre de la même manière contre un ennemi commun, à peu près comme, dans des circonstances graves,

») Cf. p. 11

les membres d'une même famille oublient leurs dissentiments, et unissent leurs efforts pour défendre l'honneur d'un même nom.

D'où il a pu se faire qu'un groupe de belges, professeurs à Paris, soit rattaché à la direction scolastique, tandis que d'autres souscrivent à une philosophie d'inspiration opposée.

Ce n'est pas tout : comme une évolution est accomplie au sein même de la scolastique, il convient de marquer l'endroit précis où doivent être situées nos figures nationales. En effet, la philosophie scolastique du xiii^ siècle comporte trois ou môme quatre groupes de personnalités.

On s'accorde notamment à distinguer une première direction doctrinale, dominante jusqu'au milieu du siècle, et qu'on appelle la « scolastique augustinienne > ou plus exactement, selon nous, l'ancienne scolastique du XIII® siècle. Elle se caractérise par le maintien de certaines théories, legs de la période précédente, par l'intussusception d'éléments arabes et juifs, et par l'alliage de ces doctrines avec des idées péripatéticiennes. Or, que voyons-nous ? D'une part le nouvel aristotélisme est incompatible avec certaines doctrines en vogue au xii^ siècle, et dont les principales remontent, par le canal des premiers scolastiques, jusqu'à S. Augustin. D'autre part, à travers les commentaires juifs et arabes d'Avicebron, d'Avicenne et d'Averroës, qui trop souvent défigurent Aristote, il était malaisé de retrouver de prime abord l'intelligence véritable du péripatétisme : il en résulte, au détriment de ces premières systématisations du XIII® siècle, une caducité, ou une moindre cohésion que tous les historiens ont relevée. Au fur et à mesure qu'on avance dans le xiif siècle, l'action de ces deux

causes va s'atténuant, et l'harmonie s'affirme. Elle resplendit chez S. Bonaventure, qui est le représentant le plus significatif de ce groupe et qui eut de nombreux disciples ').

Or, le nom d'un Belge est intimement lié à l'histoire de cette première génération de bonaventuriens, celui du franciscain Gauthier de Bruges. Ses Quaestiones disputatae et ses commentaires sur les deux premiers livres des Sentences du Lombard, dont on connaît plusieurs manuscrits, doivent présenter un intérêt considérable. C'est, en effet, parmi ces successeurs immédiats de S. Bonaventure, défenseurs zélés de la tradition, que se rencontrent les controversistes et les combatifs, irréductibles ennemis des nouveautés du thomisme. C'est dans leurs œuvres qu'on suit le mieux les collisions de doctrines, qui agitent si passionnément les milieux scolaires de Paris.

Né avant le milieu du xiii® siècle, à Bruges ^), où il entra dans l'ordre franciscain, Gauthier devint maître en théologie à Paris, gardien du couvent de Poitiers (vers 1270), provincial de Touraine, évêque de Poitiers de 1279 à 1307. Il eut un épiscopat des plus agités, que troublèrent de longues querelles avec Philippe-le-Bel.

') On vient de produire au jour une partie des œuvres très curieuses de l'un d'fux, le r.'irdinal Mathieu diî Aquasparta (1235/10-1302). Quaestiones disputalae selectae, {Qunrucdù, VÂYS). — *) De IJrugcs eu Flandre, l/auleur de la Gallia ChrUtiana, t. II, p. 1187 écrit : « Gualterus cognominatus Brugensis a palria (oral enim orUis Bnigis in Flandria... » Les archives de la ville de Hrugcs (Flandre) possèdent d'ailleurs diverses donn(';es sur l'adiuinistration épiACopole de (îautbier. — Cf. Inventaire Gilliodts, t. I, p. 63. Sur Gauthier de Ilruges, V. Notice de I)k Ram, lloffiograplne inilioniile. l.nuviùn, IS(!4, p. 253 qui utilise les «lonnée.s des sources anciennes, sans les discuter. — Cf. Mémoires de la Société des Deux Sèvres, H. IX, 32-39. - Btillet. Soc. Antiq. Ouest (1885).

Au chapitre général des franciscains en 1279, il fut chargé de rédiger une explication de la règle franciscaine. On sait aussi qu'il écrivit plusieurs ouvrages sur l'ordre d'Alexandre IV.

Si nous ne parlons pas plus longuement de Gauthier de Bruges dans cette histoire, c'est que, ses œuvres n'ayant pas été publiées et étudiées comme il convient, nous devons nous borner à signaler la branche à laquelle il faut le rattacher, ce semble, dans la grande famille scolastique.

Sans entrer dans le détail de cette première direction doctrinale, voici quelques-unes des théories qui la caractérisent : l'âme agit directement par son essence et non par l'intermédiaire de facultés ; tout est activité dans la connaissance ; le vouloir prime le connaître ; l'accomplissement de certains actes intellectuels exige une illumination spéciale de Dieu ; il y a dans la matière des « raisons séminales » ou principes gcrminatifs des choses ; les êtres de la nature ont une multiplicité de formes substantielles ; les substances spirituelles sont composées de matière et de forme ; une création éternelle du monde implique contradiction. Les épisodes que nous aurons à relater, fourniront l'occasion de fixer le rôle fonctionnel de quelques-unes de ces doctrines dans un système de philosophie.

Avec le péripatétisme de Thomas d'Aquin, préparé sur divers points par Albert le Grand, se dessine dans les annales de la scolastique du xiii® siècle, une seconde orientation doctrinale, la plus brillante que le moyen âge ait connue. En môme temps qu'il bat en brèche un certain nombre de théories accréditées dans l'ancienne scolastique, Thomas d'Aquin y substitue d'heureuses

innovations. Celles-ci sont moins nombreuses qu'on ne pourrait le croire, mais elles apportent du ciment à la bâtisse, consolident la charpente, donnent à la synthèse scolastique un éclat et une puissance qui ont fait l'admiration des siècles. C'est dans ces innovations ^) qu'il faut chercher le côté génial de l'œuvre de S. Thomas. Entr'elles, retenons ces deux qui nous serviront : à la pluralité des « formes >, Thomas d'Aquin oppose l'unité du principe substantiel ; au volontarisme, qui fait de l'acte de vouloir le centre de la vie psychique, il oppose une conception intellectualiste qui restitue à l'acte de connaître sa primauté.

Du coup, le thomisme devait entrer en conflit avec les éléments doctrinaux existants qui ne pouvaient s'incorporer dans sa synthèse : la collision des idées anciennes et nouvelles nous amène ainsi à un troisième groupe de philosophes scolastiques.

Il y eut d'abord des opposants irréductibles et obstinés, animés d'une défiance farouche à l'égard des théories nouvelles de Thomas d'Aquin, et défenseurs résolus de la tradition. Après la mort prématurée du maître (1274), il se forma contre sa philosophie une véritable coalition, dans laquelle prirent rang, non seulement des professeurs séculiers et des franciscains, mais môme des dominicains nourris des anciennes idées, comme Pierre de Tarentaise, Robert Fitzacker, et son disciple mieux connu, Robert Kilwardby.

1) Ses contempornins ne s'y sont pas trompés. Admirateurs et adversaires ont Mé frappés de la nouveauté de son enseignement, les preuves abondent. Guillnumc de Tocco, son disciple «Millionsinstc, emploie jusqu'il huit fois dans la mémo phrase le mot novvs, alin de caracK'îriscr les allures novalricus de son maître. Acta Sanctorum. VII Mart. n" 15.

A ces oppositions violentes répondit de bonne heure — c'est-à-dire deux ou trois années après la mort de S. Thomas, — l'admiration sans réserve d'un groupe de disciples, qui reprirent en bloc sa théologie et sa philosophie. La tête de ce mouvement était tenue par les dominicains, qui ne tardèrent pas à tirer parti de la réputation mondiale qui s'était attachée au docteur d'Aquin. On sait qu'une assemblée générale du chapitre, tenue à Milan en 1278, interdit le mouvement d'opposition dont il sera dit plus loin qu'Oxford était le centre ; une autre, à Paris, en 1279, enjoignit à l'ordre entier de se conformer aux doctrines thomistes, sous peine de fortes pénalités. Le plus personnel parmi ces dominicains qui recueillirent les leçons de Thomas, et prirent vigoureusement sa défense, est le dominicain belge, Gilles de Lessines. Aux dominicains se joignirent de bonne heure d'autres religieux ; des adhésions furent recueillies dans le monde des clercs et des chanoines séculiers : un parti thomiste se constitua.

Mais à côté des adversaires et des partisans absolus, il convient de citer un autre groupe, qui remplit assez exactement les années séparant la mort de S. Thomas des débuts académiques de Jean Duns Scot. Ce sont des éclectiques j qui ne tiennent, ni pour le thomisme, ni pour l'ancienne scolastique,mais pour un mélange suigeneris, où l'on trouve du nouveau et de l'ancien, et surtout un ensemble de solutions personnelles sur des questions fondamentales. Peuvent se ranger dans ce groupe : Gilles de Rome dont les principales œuvres existent en de nombreuses éditions italiennes des xv^ et xvi^ siècles ; Jacques de Viterbe qui est inédit ; Godefroid de Fontaines et Henri de Gand.

C'est dans les dernières années du xiii® siècle que Duns Scot inaugure une scolastique nouvelle, à base péripatéticienne, qui s'écarte à la fois et de l'ancienne scolastique et de la scolastique thomiste^). Il entraîna dans une voie inconnue jusque-là l'ordre franciscain, qui avant lui suivait presque unanimement la philosophie bonaventurienne. Mais l'influence de Duns Scot sur des personnages belges fut minime et ne se fit sentir qu'au XI v^ siècle *).

§ 3. Gilles de Lessines et la controverse des formes

La septième décade du xiii® siècle, pendant laquelle Gilles de Lessines joue un rôle, est une période troublée dans l'histoire de l'Université de Paris.

Nous savons déjà que, sur le terrain philosophique et théologique, l'enseignement et les publications de Thomas d'Aquin suscitaient d'ardentes controverses, les tenants de l'ancienne scolastique mettant autant d'opiniâtreté à enrayer le thomisme que les générations nouvelles d'étudiants montraient d'enthousiasme à les accueillir. D'autre part, les années 1270-1277 marquent l'apogée de Taverroïsme latin, et de l'enseignement tapageur d'un autre de nos compatriotes, Siger de Brabant^).

Mais outre ces divisions d'ordre scientifique, des inimitiés plus âpres et plus tenaces travaillaient les groupes scolastiqucs d'alors. Elles dataient du jour déjà lointain, où, malgré les maîtres séculiers, les deux ordres men-

') 11 y eut aussi une direction néo-platonicicnnc qui demeura secondaire, et que nous négligeons ici. — ») v, Chap. 111. — ^) Voir § 6.

diants avaient forcé l'entrée des chaires de théologie à l'Université. Les séculiers ne pardonnèrent jamais cette intrusion des Dominicains et des Franciscains. Vers le milieu du siècle, leur opposition prit plus d'ampleur, et la querelle porta sur des points de discipline, intéressant l'organisation générale de l'Eglise. Le signal des hostilités fut la publication, en 1255, par le maître séculier Guillaume de S. Amour, d'une brochure sur les périls des temps présents, — de periculis novissiynoruni temporu^n^ — où la raison d'être des ordres mendiants était mise en cause. Les ripostes ne se firent pas attendre. De 1255 à 1280 ce fut une succession de pamphlets. Thomas d'Aquin entra en lice aux côtés de Bonaventure, car, comme on pense bien, sur ces questions disciplinaires, la composition des partis était autre que dans les controverses philosophiques. On se coalisait, réguliers contre séculiers. Roger Bacon, qui aime à flageller ses contemporains, fait entendre que, depuis vingt ans, les uns et les autres à Paris se traitaient mutuellement d'hérétiques et de disciples de l'antéchrist, dans les leçons, les disputes, les prédications, les livres.

Ce tableau en raccourci laisse deviner quelle complexité présentent les incidents dont nous entreprenons l'histoire. La diversité même des partis, leur extraordinaire tension, leur compénétration partielle suivant les points discutés, étaient bien faites pour favoriser cabales et intrigues.

Le début de ces intrigues date de 1270, et cette même année marque la première intervention de Gilles de Lessines dans les événements universitaires. Les autorités s'étaient émues du danger que présentait la philosophie averroïste, et une enquête fut entreprise en

vue de dresser un catalogue des erreurs dont il convenait d'interdire l'enseignement. Elle aboutit, le 10 décembre 1270, à la condamnation, par l'évêquede Paris, Etienne Tempier, de treize propositions averroïstes.

Or, les promoteurs de l'enquête eurent quelque temps ridée de comprendre dans l'excommunication qui frappa l'averroïsme, des théories novatrices de Thomas d'Aquin, et notamment celle relative à l'unité des formes. Associer dans une commune réprobation les idées pernicieuses de Taverroïsme et les doctrines d'une scolastique nouvelle qui réfutait ses erreurs ; clouer au même pilori Siger de Brabant et son adversaire le plus résolu, Thomas d'Aquin, dont la réputation et l'influence devenaient gênantes, c'était une machination odieuse, mais adroitement ourdie.

Elle échoua en 1270. Et nous le savons par une lettre de Gilles de Lessines, qui était alors au couvent dominicain de S. Jacques à Paris, et écrivit à Albert le Grand pour l'avertir des condamnations dont le thomisme était menacé. Cette lettre, adressée à Albert, «père et seigneur, ancien évêque de Ratisbonne », reçut pour réponse une consultation intitulée : des quinze problèmes, de quindecim prohlematihus'^), où, d'ailleurs, Albert est peu explicite sur les doctrines thomistes.

Gilles nous apprend lui-même qu'Albert le Grand fut son maître, probablement à Cologne, après 1262 '). Où

') I^ de quindecim prohkmatibus est publié par Mandonnet, Siger de Brabant (T.VIl des Pliilosojjhcs ndgcs, Louvaiii, 1908), p. "20. Sur raulhenlicité (In cette lettre, voir notre élude Le traité de unitatc formae de Gilles de h^nsinex (T. I (l<!.s Philosophes Belges, Louviiin, 11X)1), p. (55 etsuiv. On trouvera nuHsi dans cette étude le développement des épisodes et des controverses ici ré»uinéî», — *) Dk VVulk, np. cit., p. fiS.

fit-il ses premières études ? Jusqu'au milieu du xiii° siècle les jeunes gens attirés par la vie dominicaine entraient dans tel couvent qu'il leur plaisait. Au temps de Gilles, il y avait des monastères de l'ordre à Gand, à Bruges, à Liège, à Valenciennes. Valenciennes, distant de Lessines de quelques lieues, aurait abrité le jeune novice, si, conformément à une hypothèse du P. Ehrle, on pouvait identifier avec l'œuvre du dominicain lessinois, un traité similaire, figurant sous le titre de < tractatus de unitate forme fratris Egidii de Valenchinis >, dans un registre des entrées de livres à la bibliothèque papale d'Avignon, au temps de Jean XXII (1314-1334) ^). Mais rien ne s'oppose à ce que Gilles se soit rendu directement à Cologne, l'exode de nos nationaux étant au xiif siècle un fait habituel. Sur la date de sa naissance |et sur ses origines, les archives de Lessines sont muettes, bien que Lessines ait gardé le souvenir de son nom *).

Quoi qu'il en soit, après avoir été le disciple d'Albert, Gilles devint bachelier en théologie à Paris, et à ce titre il enseigna dans une des deux chaires dominicaines. Nous gavons qu'il ne parvint pas jusqu'à la maîtrise. Sa vie s'écoula effacée dans le couvent de S. Jacques, où on se rappelait encore d'un autre professeur venu des provinces belgiques, Guerric de Flandre, ou Guerric de S. Quentin, un des premiers maîtres en théologie de l'ordre dominicain. A Paris, Gilles fut le contemporain de Henri de Gand et de Godefroid de Fontaines, mais combien son humble vie de religieux apparaît en grisaille à côté de la brillante carrière de ses compatriotes.

') Ehrle, Historia Bibliothecae Romanorum Pontificum, 1. 1, p. 146 (Rome, 1890). — '')Cf. GuiGNiES, Histoire de la ville de Lessines (Mons, 1892), p. 288.

La condamnation de 1270, loin de mater les averroîstes, ne fit que les aigrir. Siger de Brabant, leur chef, entreprit une propagande plus active en faveur de ses idées. En môme temps, il suscitait aux autorités des embarras disciplinaires, qui introduisent l'anarchie dans la faculté des arts. On voit en effet, aux élections rectorales de Noël 1271, une minorité de la faculté des arts refuser de reconnaître le nouvel élu, Albéric de Reims, provoquer un schisme, et porter son choix sur Siger de Brabant. Cet état de choses dura plus de trois ans, et il fallut l'intervention du légat du Saint-Siège, Simon de Brie, pour couper court à ces luttes intestines, par la désignation d'office d'un troisième recteur, Pierre d'Auvergne '). D'autre part, un décret de 1272 porté par les maîtres demeurés fidèles à Albéric, et qui interdit de faire dans les leçons de la faculté des arts des incursions sur le domaine de la théologie ') ; les mesures comminatoires prises par le légat Simon de Brie en 1275 contre les fauteurs de discorde ^) ; les stipulations catégoriques portées le 5 décembre de la môme année par l'unanimité des maîtres es arts *) prouvent abondamment que les doctrines averroïstes continuaient à faire scandale, et que de nouveaux orages s'amoncelaient sur la tête de leurs promoteurs.

Ils éclatèrent en 1277, sous la forme d'une interdiction générale de l'averroïsme, excluant des écoles deux cent dix-neuf propositions jugées dangereuses ^),

Et cette fois, parmi les thèses condamnées, plusieurs

») Chartul. Univ. Parût., 1. 1, p. 521-530. — ») Ibid., p. 499.-8) jftid., p. 592. — *) Ibid., p. 531. — *) Publiées h nouveau et classées par Mandonnot, op. cit., p. 175.

se rapportent à des doctrines thomistes. Ainsi les adversaires de Thomas d'Aquin, ne désarmant pas, virent réussir l'intrigue contre laquelle Gilles de Lessines avait mis en garde son ancien maître de philosophie. Elle ahoutit grâce aux connivences de l'évoque Tempier, dont les emportements et les rancunes furent blâmés même par ses partisans : il fit relation au pape Jean XXI sur les erreurs répandues dans les écoles de Paris, obtint du pape l'ordre de faire une enquête, et après avoir pris l'avis d'une réunion de théologiens — Henri de Gand nous apprend qu'il fut du nombre — édicta aussitôt un jugement de condamnation. C'était un abus manifeste de pouvoir, le pape n'ayant pas voulu un instant qu'on portât atteinte à la mémoire de Thomas d'Aquin.

Au demeurant, la censure des doctrines thomistes à Paris fait partie d'un plan de campagne dont les ramifications s'étendent de l'autre côté de la Manche, notamment à Oxford. Ce point d'histoire, qui tient au cœur de notre sujet, nous oblige à nous transporter dans un nouveau centre intellectuel.

L'université d'Oxford, érigée au milieu du xiii^ siècle, était redevable à celle de Paris de son organisation et de ses premiers maîtres. Elle était placée sous la haute surveillance de l'archevêque de Gantorbéry. Or, de 1272 à 1278, le titulaire du siège est le dominicain Robert Kilwardby, ancien maître es arts de Paris, et qui fut lui-même l'âme de l'école dominicaine d'Oxford de 1248 à 1272. Inféodé à l'ancienne scolastique par son éducation philosophique, il était opposé aux innovations de son confrère Thomas d'Aquin, et notamment à la théorie

de l'unité des formes. Les leaders de ropposition à Paris exploitèrent-ils les dispositions hostiles de Robert Kilwardbj' ? Toujours est-il que, douze jours à peine après la condamnation de Paris, donc le 18 mars 1277, celuici fit censurer par une assemblée plénière des maîtres de l'université d'Oxford, une série de trente thèses grammaticales, logiques et physiques, dont plusieurs sont la condamnation des théories thomistes de l'unité des formes et de la passivité de la matière première dans les corps.

De la simultanéité de ces deux condamnations, il est difficile de ne pas conclure à une entente entre les deux prélats qui les provoquèrent. De très bonne foi — on en a des preuves — Robert fit le jeu d'une coterie, dont les attaques devaient d'ailleurs tomber d'elles-mêmes.

Les relations étroites existant entre Oxford et Paris donnèrent une large publicité aux proscriptions de Robert Kilwardby, non seulement dans la métropole universitaire de France, mais probablement aussi dans d'autres milieux intellectuels du continent. Nous voyons notamment que Tempier communiqua la nouvelle de l'intervention de Kilwardby dans les questions pédagogiques d'Oxford, à un autre dominicain de marque, Pierre de Gonflans, alors archevêque de Gorinthe, en résidence à la cour romaine. Ce dernier en écrivit à son collègue de Gantorbéry, pour discuter le bien fondé de ses prohibitions. Il examina plusieurs thèses de philosophie naturelle, souscrivant aux unes, blAmant la désaj)probation portée contre les autres. La lettre de Tempier à P. de Gonflans et celle de ce dernier à Kilwardby ne sont pas retrouvées, mais on possède le document justificatif que Kilwardby renvoya à son correspondant de Grèce. Ge document nous a permis

d'établir que le de unitate formae de Gilles de Lessines, daté de juillet 1278, est dirigé ex professa contre Kilwardbj. En effet, les désignations que nous avons relevées (l'archevêque, archiepiscopus, l'homme de Gantorbéry, cantuariensîs), l'exposé très spécial que fait Gilles de la théorie pluraliste, les arguments qu'il produit et jusqu'à des particularités de langue, se retrouvent dans la réplique de R. Kilwardby à P. de Gonflans. Nous en concluons, qu'en écrivant, Gilles avait les yeux fixés sur quelque traité du prélat anglais.

Reste à dire brièvement le contenu de ce traité des formes, le premier probablement, en ordre et en importance, dans la riche floraison que provoqua cette célèbre controverse.

A la fin du xiii^ siècle, on discutait sur l'unité ou la pluralité des formes, comme aujourd'hui on discute sur l'évolution des espèces naturelles ou sur l'existence des « choses-en-soi >. De quoi s'agit-il ?

Pour le comprendre, il faut partir d'une doctrine qui occupe dans la scolastique péripatéticienne du xiii* siècle une position centrale : la matière et la forme. Par ses attaches avec un autre couple d'idées, acte Qi puissance, elle livre ce qu'il y a de plus original et de plus profond dans la métaphj^sique d'Aristote : une explication du devenir. Tout, dans le monde, change et devient, tout passe d'un état à un autre état ; Dieu seul est soustrait à la loi du changement.

Mais, observe Aristote dans une page admirable, un être qui passe de l'état a à l'état h y possède déjà en a le principe réel de son changement en h. Avant d'être actueUement h il ïkpu être h quand il était encore a.

La puissance ou le potentiel, est un indéterminé ou un non-être — h n'étant pas encore réalisé — mais un nonêtre gros d'une détermination ultérieure, un non-être nanti des germes de sa future actualisation ; — Y acte d'autre part est l'accomplissement présent et total de ce même degré d'être et de perfection ; — le devenir est le passage d'un état à l'autre, l'oscillation par laquelle le réel en puissance devient actualité.

Quand il s'agit d'expliquer le devenir fondamental des substances corporelles, c'est-à-dire leur apparition et leur disparition, le rapport de l'actuel et du potentiel se réalise primordialement dans la forme et la matière. Si un scolastique du xiii^ siècle eût été invité à interpréter le phénomène chimique de la formation d'une molécule d'eau issue d'une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, il eût répondu que l'élément indéterminé (puissance ou matière première) de ces deux corps se dépouille de la détermination (forme ou acte) conférant à l'hydrogène et à l'oxygène leur spécificité respective, et revêt une détermination nouvelle (forme de l'eau) contenue en promesse ou en puissance dans ces deux corps. Tel est le vœu de la nature. De ces deux éléments, qui sont considérés par tout scolastique comme constitutifs de la substance corporelle, la matière première est fond passif et homogène, source de tout ce qui est imparfait, sujet à diffusion spatiale et dès lors à Hmitation. La forme, au contraire, principe de tout ce qui est perfection, fait que la chose est ce qu'elle est, confère au composé son état spécifique, son organisation, son unité.

Mais surgit une difficulté. Dans la nature, tout être substantiel est individualisé : c'est tel chêne, tel homme. D'autre part, sa perfection substantielle d'être chêne ou

homme se présente devant l'analyse de notre esprit, non comme une réalité simple, mais comme un réseau de perfections génériques et spécifiques. Et voici derechef le problème des universaux, sous un aspect nouveau'). Soit un homme quelconque, Socrate — c'est l'exemple familier des scolastiques. Il est à la fois corporel, doué dévie, intelligent ; et ces perfections communes à notre espèce sont revêtues, dans le fils de Sophronisque, du sceau indélébile de l'individualité : toutes ces réalités sont constitutives de l'essence même, de la suhstantialitè de l'individu que fut Socrate. Or, toutes ces perfections ont-elles leur raison suffisante dans l'acte informateur d'une seule fonne substa^itielle, communiquant à la matière première la plénitude de réalité dont elle est susceptible ; — ou bien ces perfections diverses répondent-elles à des actuations irrêdurctihles de la matière première ^ « informée », dans cette seconde alternative y par des fonnes multiples et distinctes ? Tel est le problème principal que le XIII* siècle agite dans la question des formes, et, pour ne pas allonger et compliquer cet exposé, nous nous y bornons. Ce problème, insoupçonné d'Aristote, constitue un des acquêts de la métaphj-sique scolastique.

Tous les philosophes du xiii^ siècle, antérieurs à S. Thomas, tiennent pour la pluralité des formes, et nous avons montré ailleurs que cette thèse n'est pas augustinienne de tempérament, mais est le produit d'un faux péripatétisme de provenance arabe (Avicenne) et juive (Avicebron). Thomas d'Aquin, le premier, proclame hautement l'unité du principe informateur, dans tout être, par conséquent l'unité de l'âme humaine, forme

') Cf. plus haut, p. 20 et suiv.

substantielle du corps. Et par là un souffle nouveau passe sur sa métaphysique et sa psychologie.

Gilles l'a fort bien compris, et dans un style précis et condensé il rappelle les arguments thomistes. Mais, son œuvre étant polémique, il s'attarde longuement à montrer les faiblesses du pluralisme, tel que l'expose l'homme de Gantorbery (cantuariensis), et à répondre à ses objections.

Les textes de Gilles, rapprochés de la lettre de Kilwardby à Pierre de Gonflans, permettent de reconstituer la doctrine de l'archevêque d'Oxford.

En voici quelques éléments :

A l'avant-plan, on trouve le grand argument du pluralisme : la multiplicité des perfections d'un être exige la multiplicité des principes formels auxquels elles se rattachent. Voilà pourquoi, dans l'homme, il y a trois âmes, principes respectifs de la vie végétative, sensible, rationnelle, indépendantes dans leur être, mais unies par un lien fonctionnel, la fonction de l'une complétant la fonction de l'autre. — A quoi Gilles répond, qu'un même principe formel, une âme^ suffit à expliquer la diversité de nos actes, à condition d'admettre la pluralité de ses pouvoirs opérateurs (potentiae). — Voilà pourquoi, continue Robert, les prédicats abstraits de vie, de corporéité, de substance, que nous appliquons à des sujets divers, tels l'homme et le chêne, doivent correspondre à des formes ou déterminations propres (formes de vie, de corporéité, de substance) dans chacun de ces sujets. — A (juoi Gilles répond : autre chose est le travail de l'esprit, qui soumet une même réalité à des considérations nmltiplcs, et aboutit à une superposition de concepts de genre et d'espèce (vie, corps, substance) ; autre chose

l'être réel dans lequel un seul principe de perfection substantielle sert de fondement à ces multiples appréhensions de l'intelligence humaine.

Nous avons publié in extenso le traité de unitate fomiae de Gilles de Lessines d'après deux manuscrits de provenance flamande, l'un légué à la Sorbonne par Gérard d'Utrecht ou de Maestricht (xiv* s.), l'autre provenant du monastère de Gorsendonck. L'œuvre du dominicain belge fit impression, et trouva de nombreuses imitations dans l'ordre dominicain.

Outre sa lettre à Albert le Grand et le traité des formes, qui constituent ses œuvres les plus importantes au point de vue philosophique, Gilles en a laissé deux autres : un traité de usuris, souvent attribué à Thomas d'Aquin ; un autre de concordia te7nponi7n^ chronologie de faits arrêtée en 1304. Les feuillets de parchemin étant préparés pour recevoir l'indication des événements jusqu'en 1325, on en a conclu que Gilles mourut vers 1304.

Avec la disparition de Tempier, mort le 3 novembre 1279, une détente marquée se produisit dans les milieux scolaires de Paris ; et l'on peut dire que l'histoire des prohibitions du thomisme entre définitivement dans la phase du libre examen.

D'abord, on n'appliqua pas aux professeurs ni aux étudiants, l'excommunication dont Tempier avait menacé quiconque aurait enseigné ou écouté une des propositions proscrites, sans faire amende honorable endéans les sept jours.

Bien plus, on assista à cet intéressant spectacle que des théologiens, hautement accrédités dans les écoles, discutaient, à la faveur de la liberté des disputes quod-

libétiques, la légalité, ropportunité, la force obligatoire, pour l'université et pour la conscience individuelle, des mesures prohibitives prises par un évêque et un archevêque !

C'est Godefroid de Fontaines qui nous donne ce curieux spectacle.

§ 4. Henri de Gand et Godefroid de Fontaines A Paris

Henri de Gand et Godefroid de Fontaines comptent parmi les philosophes belges les plus illustres. Des liens nombreux les unissent : l'un et l'autre conquièrent à Paris une situation en vue, et sont mêlés au plus intime de la vie universitaire ; l'un et l'autre tiennent la tête du mouvement scientifique pendant la période qui sépare la mort de Thomas d'Aquin des débuts professoraux de Duns Scot ; maîtres en théologie et clercs séculiers l'un et l'autre, ils sont indépendants d'opinion et de verbe, et prennent position contre les ordres mendiants. Enfin, au point de vue philosophique, ces deux hommes sont des émules, pour ne pas dire des rivaux, et il est certain que les enseignements de Godefroid de Fontaines sont dirigés contre ceux de Henri de Gand.

La légende a brodé autour de nos deux compatriotes, de l'un d'eux surtout, des biographies fantaisistes. Un peu de critique historique a suffi pour effriter les inventions des annalistes du xvi" et du xvii" siècle, comme ces plâtrages dont la Renaissance a masqué la pierre de nos monuments, et qu'un coup de marteau fait tomber.

Il y a une vingtaine d'années, grâce à une série de

travaux, provoqués par une remarquable étude du P. Ehrle'), ce travail d'épuration fut entrepris pour la vie de Henri de Gand. Fausses, son incorporation dans un ordre religieux, notamment dans l'ordre des Servîtes, sa descendance de la noble famille des Goethals ou Bonicollii, ses attaches avec la Sorbonne. Malheureusement, après qu'on eut renversé la légende, quand on voulut reconstituer l'histoire, on se vit réduit à quelques épisodes épars, insuffisants pour donner le physionomie d'une vie. Voici quelques données certaines. Né à Gand au début du XIII® siècle, (l'année est inconnue), Henri est chanoine de Tournai en 1267. D'après son contemporain, Jean de Thielrode, c'est l'évoque Philippe Mouskes qui l'éleva aux honneurs. Il était aussi archidiacre de Bruges, quand en 1276 il prononça la première dispute de quodlihet. Entre les Pâques de 1278 et celles de 1279 il fut promu à l'archidiaconat de Tournai. A partir de cette époque, Henri de Gand jouit à Paris d'une haute considération, et est mêlé à d'importantes affaires universitaires. Sa deuxième conférence quodlibétique fait allusion à la récente (nuper) condamnation par E. Tempier de diverses doctrines thomistes, et lui-même fut membre du collège de maîtres en théologie, dont l'évêque prit conseil (quorum ego unus eram '). En 1284, son renom

*) Ehrle, Beitrage zu den Bioyraphien berûhmter Scholasiiker. Heinrich von Gent, ds Archiv fur IJlleratur iind Kirchengesch. des Mittelalters, 4885, 1. 1. Trad. frçsc de Raskop, dans Bull. soc. histor. et littér. de Tournai, t. XXI suppl*. Voir une étude complète sur Henri de Gand dans notre Hist. de la philos, scol. dans les Pays-Bas et la principauté de Liège, f. i& et sm\. — 2) Quodl. II, 9, à propos de la question : si l'ange est dans le lieu par son action, « angelum esse in loco per suara actionem ». M. Lajard ajoute à tort que Godel'roid fut du nombre des consulteurs.

de savoir et de probité lui valut une mission de confiance de la part du pape Martin IV. Il s'agit d'un de ces épisodes nombreux qui marquent la lutte du chancelier et du recteur de l'université ^). Dépositaire de ce pouvoir jalousement conservé de conférer la permission d'enseigner (licentia docendi), le chancelier de l'université abusait facilement de sa situation prépondérante : « dans les premières années du xiii® siècle, le chancelier ne tenait aucun compte des recommandations des maîtres dans la collation de la licence, il ne l'accordait qu'en imposant des serments conformes à ses intérêts personnels > '). De là, des coalitions des maîtres et du recteur, chef des nations, contre ce trop puissant potentat, qui peu à peu vit son autorité s'amoindrir. Quand un abus se produisait, les victimes s'adressaient au pape, et faisaient appel à son contrôle souverain sur l'université. Amené à connaître de différends, relatifs à la collation des licences, Martin IV commissionna aux fins d'enquête, les évêques de Périgueux et d'Amiens, et maître Henri de Gand, homme prudent, di$crcto viro magistro Henrico de Gandavo '^). A partir de 1284, les renseignements qu'on possède sur le maître gantois sont relatifs à de menues circonstances de sa vie, à Paris et à Tournai. Son quinzième et dernier Quodlibet date de Noël 1291, ou de Pâques 1292. Il mourut le 29 juin 1293.

Quant à Godefroid de Fontaines ''), dont on a voulu faire un français ou un anglais, sa nationalité belge est

') Cf. p. 52. — *)TiiUROT, op. cit., p. 10. — ^) Chart. univ. Paris., 1, 623. — *) Cf. notre Étude sur la vie, les œuvres et rinfluence de Godefroid de Fontaines (Mém. cour, par l'Acail. de Belgique), 1904.

péremptoirement prouvée par Jacques de Hemricourt qui fixe sa généalogie dans son Miroir des Nobles de Hashaye, et atteste qu'il « fut Gannones de Paris et de St-Lambert à Liège et ly uns des plus grans docteurs en théologie quy fuist en nulle Pays > ^). Godefroid appartient donc à la noble maison des comtes de Hozémont ; il portait d'or au sautoir de gueules, comme toutes les branches de sa famille. La terre et le château de Fontaines — ce dernier existe encore — constituaient une dépendance de Hozémont au même titre que la terre de Horion.

Gomme pour Henri de Gand, les annalistes postérieurs ont revêtu Godefroid d'un vêtement de fantaisie, qu'il faut arracher lambeau par lambeau, et quand on a dépouillé sa biographie d'un fatras d'erreurs et d'hypothèses, il ne reste, ici aussi, qu'une poignée de dates et de faits éparpillés. On l'a confondu avec Godefroid, évêque dej^Gambrai (1220-1237/38) ; on en a fait un régent du couvent franciscain de Paris — lui qui fut si impitoyable pour les ordres mendiants — ou un chancelier de l'Université de Paris. Autant d'erreurs. De ses deux historiens, Lajard ') a suivi aveuglément les indications d'un manuscrit du xvii^ siècle et mal compris celles d'un codex du xiv° siècle; l'autre, M. Wittert*'), est un dilettante qui avance, sans prouver, une foule de faits.

Tout renseignement fait défaut sur la date de naissance et les premières années du savant hesbignon. Fils

») Ed. Salbray, 1673, p. 171. — «) Hht. Littér. France, t. XXI, p. 351, Paris, 1847. — 3)\ViTTERT, Godefroi de Fontaines, le docteur vénérable, chancelier de l'Université de Paris, chanoine de St-Lamhert à Liège, i22S-1306, Liège, 1873.

de seigneur, que les frais d'un établissement à l'étranger ne devaient pas arrêter, il alla sans doute fort jeune à Paris, s'initier à la spéculation philosophique. Paris, à coup sûr, est devenu sa patrie d'adoption ; il y passa la majeure partie de son existence ; il se prit d'engouement pour la grande capitale intellectuelle de l'Occident ; il y fit venir, jeune aussi, son neveu, fils de Barnage, ce pauvre Renier, dont Jacques de Heinricourt raconte la mort tragique à Warfusée, alors qu'il « se revenoit une fois al pays por veoir son peire et ses amis » ').

hdi Domus Sorbom'cae hùtorm^) apprend que Godefroid fit son apprentissage dans l'enseignement sous Henri de Gand et Gervais du Mont St-Eloi, et, quand lui-même eut franchi la maîtrise, il ouvrit des écoles à côté des leurs : il est certain qu'ils ont enseigné simultanément comme maîtres pendant plusieurs années et simultanément présidé à des disputes quodlibétiques. Pendant treize ans Godefroid fut maître en fonctions actives (ma^tster actu regens). Il était membre de la Sorbonne, et représentait le collège dans la faculté universitaire. En 1290 se produit un nouveau conflit entre le chancelier Bertaud de Saint-Denys et le recteur Jean Vate, rappelant par de nombreux côtés l'incident auquel Henri de Gand avait été mêlé, six ans auparavant. Le chancelier avait refusé les candidats à la maîtrise qu'on lui présentait, et promu des incapables qui étaient à sa dévotion. Nicolas IV, saisi de plainte, adopte une procédure analogue à celle qu'avait suivie Martin IV. Par une lettre de mars 1292, il charge une commission de terminer l'affaire à l'amiable, et sans tapage. En faisait

') F». 171. —«) Ms. (le la Hibliolh. d»', rArseiial, à Paris, n" \^t% p. m, p. 81.

partie maître Godefroid de Fontaines < chanoine de Liège, ^professeur de théologie en fonctions à Paris >. Nous ignorons l'issue du différend, mais on voit par ailleurs que Bertaud fut un brandon de discorde, car trois ans plus tard (16 novembre 1295) le pape Boniface VIII, sous couleur de promotion, l'investit d'un archidiaconat à Reims, en lui signifiant de se démettre surle-champ de sa dignité de chancelier ').

Autre fait : le 16 février 1301, le cardinal Jean Monachus, voulant offrir à l'Université de Paris un de ses livres, recourut à l'entremise de maître Godefroid, qu'il appelle une lumière de l'université, « grande lumen studii » ^).

Est-il étonnant, après cela, que les annalistes de la Sorbonne, Claude Réméré et l'auteur de la Domus Sorhonicae historia décernent à Godefroid de pompeux éloges^)? La corporation fut reconnaissante des richesses que dut sa bibliothèque à la munificence du maître liégeois, et un anniversaire, célébré le 29 octobre, en perpétua le souvenir.

Godefroid ne perdit pas contact avec son pays d'origine. Il y revint, entre ses conférences quodlibétiques, comme le prouvent divers actes d'intérêt liégeois, où il intervint. Il était probablement chanoine de la collégiale S. Martin à Liège, et on célébrait son anniversaire à S. Martin et à Ste Croix.

Nous savons aussi que le maître liégeois distraya de

') ChartuL, t. II, p. 66. — «) ChartuL, t. II, p. 00. — ^) On peut rapprocher le jugement de Cl. Héméré « Gaufridus de Fontibus... sapientia scolastica inter primarios theologiae aevi sui nuraeratus », (Sorbonae origines, disciplina et viri illustres, ms. Arsenal, n" H66, fol. 308) de celui de Jacques de Hemricourt cité plus haut.

sa bibliothèque quelques codices, pour les léguer à l'abbaye de S. Jacques de Liège : un exemplaire de ses quodlibet, quelques œuvres de S. Augustin et un traité de Henri de Gand.

Enfin, Godefroid était chanoine de Paris, prévôt à la cathédrale S. Se vérin à Cologne (1287-1295), et chanoine de Tournai. L'an 1300, il fut élu évêque de Tournai en concurrence avec Etienne, archidiacre de Bruges, mais Godefroid renonça à ses droits à l'épiscopat entre les mains de Boniface VIIL Aucun document ne fixe l'année de sa mort. Le 26 février 1303, il assista encore à une réunion tenue à Paris, et où on débattit des affaires concernant la Sorbonne. Il est cité jusqu'en 1306 au nombre des anciens sorbonnistes (inter seniores sorios), et mourut vers ce temps.

Parmi les événements universitaires qui marquent les années 1277-1286, .il en est deux qui mettent au premier plan les maîtres dont nous esquissons l'histoire, et ils conviennent si bien pour faire connaître un milieu d'idées étrange et intéressant que nous croyons utile de les relater. Godefroid de Fontaines, plus combatif et plus remuant que son compatriote, nous en apprendra long sur les mœurs universitaires de cette fin de siècle.

Le premier de ces incidents se rapporte à l'âpre lutte engagée par les séculiers, contre les deux ordres mendiants, à propos des célèbres privilèges de la confession et de la prédication accordés à ces derniers par une bulle de Martin IV (13 décembre 1281). Dans leur enseignement, Henri et Godefroid se prononcèrent maintes fois pour la supériorité de l'état ["clérical sur l'état religieux. Il s'agissait maintenant, non plus de disons-

sions théoriques, mais d'un conflit dont l'issue intéressait la vie pratique. Grand fut l'émoi causé par l'acte pontifical. Sans oser contredire à la volonté expresse du Pape, les séculiers essayèrent d'apporter à ce privilège doux principales réserves : en exigeant d'une part, pour l'exercice de ce droit, l'autorisation expresse des autorités régulières ; et d'autre part, en imposant à ceux qui se seraient confessés à un dominicain ou à un franciscain, l'obligation de recommencer la même confession devant un prêtre séculier.

Henri de Gand nous avertit qu'en 1282, les maîtres de théologie furent saisis par un groupe d'évêques de l'interprétation à donner aux privilèges, et un ou peutêtre plusieurs conciles provinciaux réunirent à Paris les prélats hostiles aux ordres mendiants. Mais l'acte le plus important de cette première décade des luttes nouvelles fut un concile de Paris, auquel assistaient quatre archevêques et vingt évêques, et étaient invités les maîtres, les étudiants et les réguliers des divers ordres. Les séances de ce concile eurent lieu en décembre 1286, et furent des plus orageuses. Suivant toutes probabilités^), c'est Godefroid qui en fit le rapport et, faisant allusion à l'entente des Dominicains et des Franciscains, divisés sur tant d'autres points, il leur applique, non sans malice, la parole de l'Ecriture : ce même jour Ilérode et Pilate ont scellé leur amitié*).

La même année, et dans maintes autres circonstances de leur magistère, Henri et Godefroid « déterminent » sur la question des privilèges des mendiants, et leur avis n'a point varié.

') V. Chartul. Univ. Paris., t. II. p. 9. — s) Ibid.

Les disputes quodlibétiques se pliaient admirablement aux controverses, et leur mécanisme laissait aux maîtres une liberté de langage qui faisait de ces exercices les événements sensationnels de l'année. Conférences publiques et contradictoires, que les maîtres tenaient deux fois par an aux approches de Pâques ou de Noël, les disputes de Quodlihet « se distinguaient des disputes ordinaires en ce que les sujets en étaient multiples et proposés librement par les auditeurs, maîtres ou étudiants. Le maître, ou le bachelier sous la direction du maître, répondait aux diverses difficultés qui lui étaient soumises sur chaque matière, et le lendemain, ou un des jours suivants, le maître reprenait les questions et les difficultés de son école ; il groupait les sujets souvent fort disparates dans le meilleur ordre possible, et résolvait définitivement les difficultés. Cet acte scolaire final s'appelait dêtermùwr ou dêtertnination. Les écrits nombreux qui nous sont restés depuis la seconde moitié du xiii® siècle sous le nom de qiiodlibeta ne sont pas autre chose que ces déterminations ultimes, résultat des disputes extraordinaires, dites quodlibétiques > ').

On comprend que, si collègues et étudiants posaient librement des questions au maître, celui-ci s'arrangeait d'autres fois, pour faire poser telle ou telle question sur laquelle il brfdait de donner son avis ou de faire étalage d'érudition. Godefroid^ qui à coups redoublés « détermine > sur l'infériorité de l'état clérical et sur les privilèges de la confession et de la prédication, a dû provoquer de ces ententes.

') Mandonnet, Siger de Brabant, p. H5.

11 le fît assurément dans un autre incident, qui nous ramène sur le terrain de la discussion philosophique, et sert d'épilogue aux condamnations du thomisme.

Après la mort de E. Tempier, les proscriptions doctrinales restèrent lettre morte à Paris. Mais une agitation partie d'Oxford provoqua en 1284-86 une nouvelle levée de boucliers. Voici le résumé des faits : John Peckham, ayant succédé à Robert Kilwardby sur le siège de Gantorbery, renouvela et accentua ses prohibitions du thomisme et, notamment le 30 avril 1286, il frappa, dans son principe et dans plusieurs de ses conséquences, la thèse thomiste de l'unité de la forme substantielle.

Aussitôt les décrets connus à Paris, Godefroid, qui ne cacha jamais ses sympathies pour Thomas d'Aquin, se fit poser |dans ses conférences quodlibétiques — la troisième, prononcée en 1286 — une question qui lui permit de limiter la compétence territoriale des censures de J. Peckham. Celles-ci, déclare-t-il, ne sont point valables en dehors du diocèse de Gantorbery, quoi qu'on en dise.

Le plus curieux échantillon de son franc parler se rapporte à ses appréciations générales sur les prohibitions portées en 1277 par Etienne, et sur l'attitude expectative et timorée de son successeur. Déjà, dans la question 18 du Quodlibet vu, on lui avait demandé « si un maître de théologie, convaincu qu'une prohibition a été erronément prononcée par un évêque, y pouvait contredire », et il répondait hardiment que le maintien de pareille prohibition entrave le libre essor de la vérité, et dénote la naïveté ou l'ignorance de son auteur.

Mais voici d'autres questions qui amèneront le confé-

90 LES PHILOSOPHES BELGES AU Xllf SIECLE

rencier, à juger non plus seulement l'œuvre d'un mort, mais la conduite d'un vivant.

« Est-ce que l'évêque de Paris commet un péché par le fait qu'il omet de corriger certains articles condamnés par son prédécesseur ?» Se représente-t-on, dans nos universités modernes, un professeur en vue discuter ouvertement la conduite de ses chefs, et laisser entendre que les vérités qu'on doit leur dire en face pourraient bien leur chatouiller désagréablement les oreilles ? Et puis, celui qui attaque est un clerc, et le personnage visé un évêque, représentant le pape à l'université. Car le dignitaire, discuté par Godefroid est bel et bien Simon de Bucy, évêque de Paris de 1292 à 1304, deuxième successeur d'Etienne Tempier.

Résumons les réponses du conférencier : elles comprennent une partie de droit et de théorie, une partie de fait et d'application pratique.

En théorie, doit-on redresser une décision prise par les autorités, quand cette décision entrave le progrès scientifique ; devient une source de scandale entre étudiants ; arrête l'essor d'une doctrine de haute utilité? La réponse, dit Godefroid, n'est pas douteuse '). Procéder à coup de décrets, continue-t-il, en des matières qui n'intéressent ni la foi ni les mœurs, et où la doctrine vraie ne s'impose pas, c'est vinculer la pensée, et empêcher que la libre discussion ne fasse la lumière.

Ce que le maître en Sorbonne écrit sur le scandale que provoquèrent les condamnations du thomisme, est particulièrement intéressant pour déterminer l'influence réelle des prohibitions d'Etienne Tempier. Celui-ci avait menacé

') Quodl., XII, T), fol, 27(i, HiJ. Bilii. nation, de Paris, ms. lat., n" 15842.

d'excommunication, ceux qui, endéans les sept jours, n'auraient pas dénoncé le professeur coupable d'enseigner une des doctrines suspectes. Or, remarque Godefroid, des esprits simples, ou des hommes peu au courant des choses universitaires (aliqui minus periti et simplices) se forgent ainsi des obligations sans fondement ; ils se faussent la conscience. Il en résulte, en outre, des disputes et des scissions '). N'en faut-il pas conclure, entre autres choses, que des hommes comme Godefroid, peu suspects de naïveté, édifiés sur le mobile dont s'inspira Tempier, ne se sont jamais crus liés par ses décrets, pas plus qu'ils ne furent intimidés par ses menaces ?

Quant à l'opportunité jora/e'^wg de la revision, ou du retrait des condamnations de Tempier, le langage de Godefroid de Fontaines est des plus audacieux. Simon de Bucy n'avait pas encore touché à l'œuvre de son prédécesseur, et il n'y toucha pas dans la suite. Cette abstention constitue-t-elle une faute ? avait-on demandé à Godefroid. « Utrum peccet > ? La réponse est un portrait en due forme de Simon Bucy et d'Etienne Tempier.

De Simon de Bucy d'abord, le plus haut dignitaire de la métropole française : « C'est un homme fort versé dans le droit canon et le droit civil. Mais sa science théologique n'est pas assez profonde pour qu'il ait pu entreprendre la correction des articles condamnés, sans prendre l'avis des maîtres compétents en la matière. Or, étant donné que ceux-ci ont des vues divergentes sur la question, l'abstention de Tévêque est à certains égards excusable. — Mais il eût pu, sans inconvénient, ramener

^)/ftîrf., fol.277, RA.

la paix dans les esprits, en suspendant la prohibition de son prédécesseur. Et bien que je n'ose le condamner (!) de ne pas l'avoir fait, je vois difficilement comment il est possible de lui pardonner cette négligence ') >.

Ces appréciations contiennent en même temps un blâme implicite à l'adresse de Tempier, quelque peine que se donne Godefroid pour l'excuser : « Beaucoup de maîtres et candidats à la maîtrise, principalement parmi les artistes, discutaient sans mesure les matières visées par ces articles et versaient dans les pires erreurs. Il put sembler opportun, alors, de condamner certaines propositions, susceptibles cependant d'une saine interprétation, à raison du sens erroné auquel elles donnaient ouverture. > Ces mesures excessives (extremum contrarium) ne sont-elles pas conseillées par Aristote dans son chapitre relatif au redressement des courbes ? -)

C'est net et incisif, surtout à l'adresse de Simon de Bucy. Mû par un sentiment chevaleresque, le confé-

') « Cum ergo quaeritur, utrum episcopus peccet et cetera. Dicendum quod licet Dominus episcopus Parisiensis sit homo eminentis litteraturae in juro caiionico et civili, et etiam sufficientis in theologica facultate, quia tamen in ista non tantum studuit, quin ad correclionem dictoruiii articuiorum iniligeret consilio magistrorum, qui in dictis articulis non suntbene concordes, a correctione illorum pntost aliqualiler exciisnri. Sod cum senlonfiani sui praedcressoris ad «lictos arliculos appositam posset sine périr ulo ad i)acem et utilitatem plurimorum faciliter amovere, licet non videam quomodo niiiil valcat suilicieuter excusîiri, ipsum tamen in nullo audeo coudemnare. » //>/rf., fol. 277, HH. ol VA, — ') « Licet praedicti arliculi edili fuerint a viris sapicntihus, nilulominus nunc videntur corrigendi, etpossunt rationabiliter excusari qui dictos .irticulos ediderunt, licet factuni eorum nunc sit corrigcndum, quia pro tenipore isto pro quo editi fuerunl, piures et praecipue arlislao cina inalerias illorum articuiorum sine freno rationis se ipsos nimium efl'undebant, et vidcbantur dicta eorum nimis dcclinare ad errores. Et ideo pro lompore isto oportuit ad extremum rotilrariurn mugis declinaro, secuudum i*liilusoplii secundo Klliicoruni circa rectificationcm curvorum », fol. 277, VA.

rencier est plus sévère pour les vivants que pour les morts, pour celui qui néglige de remédier à une situation que pour celui qui l'a créée.

Puis, comme s'il voulait mettre à l'abri la franchise presque insolente de ses conclusions, immédiatement après cette thèse qui ne put manquer de délier les langues, Godcfroid se fit poser une question nouvelle, où il explique à Simon de Bucy combien il aurait mauvaise grâce de se froisser de son langage : « Est-il permis à un docteur, surtout à un docteur en théologie, de refuser une question qu'on lui pose, si les conclusions que la vérité l'obligera à tirer de la discussion sont de nature à offenser des personnages riches ou puissants » *)?

Certes, conclut Godefroid, il est des circonstances où la vérité, tout en gardant ses droits, n'est pas bonne à dire. Mais un docteur en théologie est un docteur de vérité. L'évoque de Paris doit me savoir gré de ma liberté de langage, car je pratique à son égard la justice distributive' ! Ex dehito justitiae distribiitivae tenetur veritatem docendo sic distrihuere. Investi de la mission d'enseigner, le maître en théologie se doit de dire la vérité aux grands comme aux humbles. Et ces phrases contiennent tout un programme de vie : Peu de gens sont coupables par excès de franchise, beaucoup pèchent par û\Gï\CQ,pm^cimveniunhir qui culpari possunt de excessu in veriiate dicenda, plurimi vero de tacitumitate ^).

Décidément, l'organisation universitaire au xiif siècle avait du bon, et des hommes comme Godefroid méritent notre admiration.

1) « Utrum liceat doctori praecipue theologico recusare quaestionem sibi positam cuius veritas manifestata per determinationem doctoris offenderet aliquos divites et potentes. » — -) Fol. 278 RB.

Les disputes quodlibétiques sont le reflet de la vie scientifique de la fin du xiii® siècle, et aucune œuvre ne fait mieux comprendre la complexe personnalité d'un maître en théologie de ce temps. Henri de Gand et Godefroid de Fontaines se révèlent tour à tour théologiens dogmatiques, moralistes, philosophes, juristes, canonistes, conférenciers. Bien que leurs doctrines philosophiques seules nous intéressent, ce serait mutiler leur histoire que de ne pas signaler les autres domaines dont ils se sont occupés.

De nombreuses questions de dogmatique sont agitées par les deux maîtres belges, relatives par exemple à la grâce, à la distinction des attributs divins. L'un et l'autre aflectionnent des sujets de morale, tels le duel, la divination, l'amitié, la charité. N'oublions pas, d'ailleurs, que même ces dissertations théologiques sont bourrées de philosophie.

Membres des chapitres, et souvent dignitaires de plus d'une cathédrale, les premiers maîtres de la faculté de théologie, au début du xiii^ siècle, étaient, peut-on dire, canonistes de profession. Leurs successeurs imitèrent leur science des lois de l'Eglise, et, par la force des choses, s'initièrent aux lois civiles auxquelles les premières étaient intimement liées. Sans avoir le titre de « maître en décret », Godefroid et Henri sont des juristes de valeur. On trouve chez eux, à côté de questions juridiques spéciales, des dissertations sur deux ou trois sujets d'actualité, auxquelles les controverses ultérieures devaient donner une considérable importance : le pouvoir tempor(»l des papes, les sépultures et l'usure. A celle-ci se rattachent les délicates théories du prôt à intérêt et de SCS rapports avec l'état économique du temps.

Terminons ces considérations générales par quelques données bibliographiques. Les Quodlihet de Godefroid et de Henri et la Somme théologique de ce dernier méritent d'être rangés parmi les productions les plus remarquables du grand siècle.

Henri de Gand rédigea simultanément les Quodlihet ei la Somme tJièologique^ mais la seconde œuvre, demeurée inachevée, ne comprend qu'un prologue et une théodicée. Les manuscrits sont nombreux pour les deux ouvrages. Par contre, les exemplaires qui sont restés des éditions imprimées du xvi® et du xvii^ siècle se comptent sur les doigts, et ceux qui les possèdent en détiennent jalousement le dépôt *). L'édition des Quodlihet de 1613 répond aux décisions des Servîtes, qui, dans un acte capitulaire de 1609, avaient proclamé fièrement Henri de Gand, docteur de leur ordre. La Somme théologique parut en première édition en 1520, à l'initiative d'un Gantois, Jean Dullaert, que nous rencontrerons plus tard à Paris, et qui voulut rendre hommage à la mémoire d'un illustre compatriote. Dullaert mourut au milieu des travaux de l'édition, ainsi que l'apprend son collaborateur Badius. Une réédition critique des Quodlihet et de la Somme théologique s'impose, et est impatiemment attendue par tous ceux qui s'occupent de l'histoire des idées au moyen âge.

Quant à Godefroid de Fontaines, les Quodlihet sont

^) A notre connaissance, il existe en Belgique deux exemplaires imprimés des Quodlihet de Henri de Gand, aux bibliothèques de Louvain et de Gand, mais l'édition de la Somme est introuvable chez nous. De Henri de Gand, il existe en manuscrit un commentaire sur la Physique d'Aristote, un traité de Logique, un traité de virginitate, de paenitentia et des sermons. D'autres œuvres inscrites sous son nom sont apocryphes ou douteuses, tel, le liber' de scriptoribvs ilbistribv.s.

vraisemblablement son unique oeuvre scientifique de longue haleine. Clerc séculier, il ne trouva personne au XVI* siècle, qui s'occupât de publier son œuvre, mais celle-ci existe en de volumineux manuscrits, dont le nombre considérable rend laborieuse la constitution du texte ^).

Une érudition colossale s'étale dans les traités de Henri de Gand et de Godefroid de Fontaines. Philosophes grecs et latins, Pères de l'Eglise, scolastiques antérieurs sont abondamment utilisés ; mais une foule de citations sont de seconde main, et, suivant l'usage, se retrouvent stéréotypées dans les écrits de tous. Il est néanmoins certain, à en juger par leurs discussions exégétiques, que les deux philosophes belges ont étudié par eux-mêmes les textes aristotéliciens et arabes.

Tout n'est pas également bien pensé et bien écrit dans ces ouvrages de grande envergure. Le style est plus pur et plus concis chez Henri de Gand, son compatriote étant par endroits prolixe et embarrassé.

Thierry de Fribourg, son contemporain, appelle Henri de Gand, « un maître solennel qui disputait alors et attirait toute l'université > ^). De môme, un manuscrit du xiv® siècle qualifie Godefroid € docteur révérend (reverendus doctor) » ^). Mais il n'est pas évident que ces titres puissent être rapprochés des appellations pompeuses de « docteur solennel > et de « docteur vénérable >, que la postérité, conformément à un usage général, décerna à Henri de Gand et à Godefroid de Fontaines.

')Nou8 avons publié les quatre premiers Quodlihel, on colluboratioti avec M. Peizer. T. II des PhiloKophef Belges, Louvain, 1904. Les autres Quodlibet «ont «ous presse. — ') De inlcUrclu et inleUifiilnU, v. 30 (édil. Krchs, Munster, V.m, p. UKJ). — ■') Explicil du n" 3M7 fonds ial. IJibl. nation, de Paris.

§ 5. LA PHILOSOPHIE DE HeNRI DE GaND ET DE GODEFROID DE FONTAINES

Celui qui voudrait se faire une idée complète et précise de l'originalité des deux philosophes belges, devrait étudier comment les théories qui leur sont propres constituent une interprétation personnelle de cette philosophie scolastique, qui s'étale, à la fin du xiii^ siècle, sous des formes si variées. Vastes sont les dimensions du monument doctrinal, où plusieurs générations de docteurs ont incorporé des matériaux divers, en les adaptant à un style nouveau. A visiter l'édifice par le détail, nous nous engagerions dans un labyrinthe d'idées ; et ce serait briser les proportions de ce livre.

Un choix s'impose, et, i;ios deux maîtres belges euxmêmes ont pris la peine de le fixer. En efiet, leurs préoccupations principales sont les mêmes, et se rapportent à un groupe assez restreint de problèmes, dans la solution desquels se marque le heurt des écoles de leur temps. On verra d'ailleurs que, d'accord sur certains points, Henri et Godefroid se prennent à partie sur d'autres. Ces circonstances expliquent pourquoi nous ne séparons pas leur action dans l'exposé de cette joute scientifique.

Une esquisse en raccourci de ce qu'on pourrait appeler l'ossature de la philosophie scolastique servira de préliminaire à cette étude.

98 LES PHILOSOPHES BELGES AU XIIl" SIECLE

Dieu, acte pur et perfection absolue, est substantiellement distinct de tout être limité. Lui seul peut créer, ou tirer du néant, et conserver Yesse, ou l'existence de ce qui n'est pas lui. Sa science infinie pénètre tout ce qui a existé, existe et existera, comme aussi tout ce qui est possible.

Que savons-nous du monde corporel, œuvre de Dieu, et qui constitue l'objet approprié de l'intelligence humaine? Tout être existant est soi-même, incommunicable, substance individuelle. Un chêne possède un fonds de réalité auto-suffisant à se soutenir (substance), et cette réalité reçoit des déterminations d'être adventices qui se surajoutent (accidents, ac-cidere), comme l'étendue, la forme, la rugosité du chêne. Il est, de plus, une substance individuelle. Certes, les chênes de la forêt se ressemblent, et sont identiques par certains éléments qui les constituent. L'intelligence humaine, s'appuyant sur cette similitude et cette identité, les rangera sous une espèce (species), de même qu'elle saisira des déterminations communes entre diverses espèces (genres) : c'est la solution aristotélicienne des universaux, à laquelle souscrit tout le xiii° siècle. ^) Les substances naturelles sont fixes, — un arbre n'est pas plus ou moins chêne, — et rien n'est plus opposé au génie de la scolastique que l'évolution, en tant qu'elle s'appliquerait à la formation môme des essences spécifiques.

Mais ce staiisme doit être complété par un dynamisme

>) a. p. 26 et «uiv.

modéré : la métaphysique ou la philosophie de l'être a, pour centre, la théorie de la puissance et de l'acte. Nous la connaissons déjà ^). Tout ce qui change est, par là même, limité : le chêne est entraîné dans le devenir, ses actions vitales se déroulant sans trêve (changement d'accidents) ; un jour le chêne même mourra, et d'autres substances naîtront de lui (changement de substance). On a vu plus haut comment la théorie de la matière et de la forme interprète le devenir substantiel. Matière et forme, par la compénétration intime de leur réalité, constituent la substance individuelle. Celle-ci, avec les réalités adventices (quantité, actions, etc.) qui la modifient sans cesse, représente la « quitldité » ou 1' « essence > de Pêtre concret. Cette essence est investie de la perfection eœistentielle. Enfin, le devenir sul)stantiel ne s'opère pas au hasard, mais suivant le rythme d'une finalité immanente, qui dirige l'agir de tout être vers son bien, ou son but. L'agir des myriades de substances de l'univers converge vers une harmonie totale, une fin, connue de Dieu seul : l'optimisme de la scolastique est corollaire de son finalisme.

L'homme, composé de corps (matière) et d'âme (forme substantielle), a sur les autres êtres le privilège de posséder les activités supérieuces du connaître et du vouloir.

11 ne connaît pas seulement le concret et le sensible, par ses sens (tel chêne), mais l'abstrait et l'universel, par son intelligence (le chêne) ^). Toutes nos iaées abstraites sont d'origine sensible {nihil est in intellectu quod prius non fuerat in sensu), mais nous possédons en outre de l'entendement (intellect passif), une force

1) Cf. p. 75. - =■') Cf. p. 2t;.

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d'abstraction (intellect actif), grâce à laquelle un objet sensible (tel chêne) peut engendrer une représentation (hauteur, vie etc.), dont le contenu est délié de toute attache avec l'état individuel et concret qui affecte la réalité existante. Ce caractère de l'idée s'appelle sa nonmatérialité, et fonde le principal argument en faveur de la survie et de l'immortalité de l'âme.

Le vouloir humain est consécutif au connaître (nihil volitum nisi cognitum), et l'appétition est sensible ou intellectuelle, suivant qu'elle suit la sensation ou la pensée. L'appétition intellectuelle, dans certaines conditions, est libre ; et grâce à la liberté, l'homme est le maître de sa destinée. Gomme tout être, en effet, nous avons une fin, qui est notre bien, auquel nous sommes obligés de tendre, quoique nous ayons le pouvoir de nous en détourner.

Le bonheur naturel devait résulter du plénier épanouissement des activités supérieures, à savoir de la connaissance et de l'amour. L'homme eût connu et aimé Dieu dans ses œuvres, en ce sens qu'il eût possédé l'intelligence parfaite de la nature sensible et de ses forces. Mais ce qui eût pu être n'est pas ; la béatitude, résultant d'un travail d'abstraction, sera remplacée par une intellection ou intuition directe de l'Esseiice divine; puisqu'il a plu au Créateur de surélever la nature par la grâce. Ainsi la morale philosophique est considérée, au xiii® siècle, •comme un acheminement vers la morale théologique, tout en restant distincte de celle-ci.

Par toutes ses avenues, la philosophie mène à la théologie. Henri de Gand écrit sur cette délicate question de méthodologie, relative à la hiérarchie des deux grandes disciplines du xiir siècle, des pages nettes et vigoureuses,

qui sont un modèle du genre. Nous apprendrons de sa bouche les principes directeurs : « La théologie est une science propre. Bien que la théologie s'occupe de certaines questions abordées par la philosophie, théologie et philosophie n'en sont pas moins des sciences distinctes, car elles diffèrent par le but poursuivi (sunt ad almd), les procédés (/>^rft/?W/), les xïiéWioàe^ (secundum almd),,,Le philosophe ne consulte que la raison ; le théologien débute par un acte de foi, et sa science est dirigée par une lumière surnaturelle > '). Après pareilles déclarations on ne peut, sans se décerner un brevet d'ignorance, accuser Henri de Gand de confondre l'examen rationnel des problèmes de l'esprit et l'exposé du dogme chrétien ').

Cependant une réserve s'impose : admettez comme certain que les solutions théologiques sont vraies — et personne n'en doute dans l'Occident latin — il faut souscrire à cette conséquence, que la philosophie, si elle vient à s'occuper des mêmes matières, ne peut aboutir à des solutions qui contredisent celles de la théologie. € ... En tenant compte de l'hypothèse que l'autorité de la théologie et celle de la raison s'appuient sur le vrai, comme la vérité ne peut être contraire à la vérité, je dis d'une manière absolue que la raison ne peut être

') « Adhuc philosophus considérât quaecumque considérât ut percepta et intellecta solo lumine naturalis rationis. Theologus vero considérât singula, ut primo crédita lumine fidei, et secundo intellecta lumine altiori super lumen naturalis rationis infuso ». Summa Tlieol., art. Vil, q. i, n"' 10-13. — *) « Il (Henri) nie absolument le rôle propre, la valeur originale de le philosophie». Jourdain, Im philosophie de S. Thomas d'Aquin, Paris, 1858, t. Il, p. 37. Cf. HuET, Recherches hist. et crit. sur la vie, les ouvrages et la doctrine de Henri de Gand (Gand, 1838), p, 95.

en désaccord avec l'autorité de l'Ecriture » '). Ce texte est une mise au point de la question. La vérité de l'hypothèse — existence d'une révélation divine — demande à être prouvée de par ailleurs. Mais Y hypothèse posée, la conséquence de la proposition conditionnée s'impose. Ainsi le veut la loi de solidarité qui régit les relations de toutes sciences.

En revanche, la théologie appelle la philosophie à son aide, et introduit dans le traitement de ses questions une méthode fort discutée '), la méthode dialectique ou de raisonnement, qui solidifie les contreforts de la science révélée. Elle ne s'applique pas aux mystères proprement dits, mais le théologien gantois fait grand état d'un ordre de vérités intermédiaires que, livré à ses seules forces, l'homme ne découvrirait pas, bien qu'il les puisse comprendre, une fois que Dieu a révélé leur existence : « excedit praecedentem intellectum, intellectum vero subsequentem juvat et promovet » •^).

Grâce àce concours de la raison, la foi devient éclairée, perspicace. La conviction de celui qui ne comprend pas, continue le docteur gantois, ressemble à une boisson laiteuse, la foi de celui qui raisonne, à une nourriture solide.

*) s. Theol., X, 3, n* 4. « Supposito quod huic scientia^ non subjacet nisi verum... supposito quod qun?cumquo vera sunt judicio et auotoritntft hujus Rcientinr, falsa nullo modo esse possunt judirio reola> rationis... Mis, inciuain, supposilis, cum ex eis manifestum sit quod lam nucloritas hujus scientifc quum ratio... verilati iniiitanlur, et vcrum ven» oontrarium esse non potost, nhsolule dieenduin quo<l auctoritati hujus scripiui'a* ratio nullo modo potesl esse contraria, immo oriuiis ratio recta ei consonat. » — *) Voir notre Histoire delà philosophii' iniidit'vali', pp. 210 et suiv. — •') Quodlibef, VIII, 14, t. Il, p. 33, col. 3 (Adit. Veni.se, KXW).

Les deux maîtres belges disputent principalement sur le terrain de la psychologie et de la métaphysique. Suivons-les dans quelques-unes de leurs passes d'armes ').

Trois groupes de problèmes psychologiques les divisent, comme ils divisent les autres docteurs de l'université parisienne : le premier est relatif à la nature et à la genèse des connaissances ; le second, aux fonctions psychiques de la volonté ; le troisième, à la nature du composé humain.

D'accord sur le spiritualisme principiel de la scolastique, qui établit une irréductible différence de nature entre la sensation et la pensée '), nos deux philosophes entendent aussi de la môme manière la < passivité > de toute faculté connaissante. Ils souscrivent en cela à une conception aristotélicienne dominatrice ^),''et que Godefi'oid, mieux averti dans les questions idéologiques, rattache fort bien au « théorème du mouvement ». Nos connaissances deviennent en nous : une vision d'à présent n'était pas en moi l'instant d'avant. Or, rien ne devient^ c'est-à-dire ne passe de puissance à acte, si ce n'est sous l'influence causale d'un autre que soi. Quidquid movetur ah alio movetur. L'objet à connaître agit donc sur ma faculté connaissante qui, sans cette impulsion reçue, demeurerait dans un éternel repos.

') V. une étude complète, avec indication des sources, dans les deux monographies que nous avons consacrées à Henri de Gand et Godefroid de Fontaines. — '^) Cf. p. 99. — ^) A rencontre de la thèse augustinienne, accréditée dans l'ancienne scolastique : que la connaissance est tirée de notre fonds, cf. p. 65.

A ce déterminant reçu du dehors répond une activité de la faculté émanée du dedans. Impression subie et réaction immanente sont les deux aspects de l'acte dé connaître. Uimpression que la faculté connaissante subit de l'objet, s'appelle, dans le langage technique du temps specîes intentionalis^ on pourrait dire déterminant cognitionnel. Cette détermination, s'accomplissant dans la faculté, est d'ordre psychique, alors même que l'objet connu est matériel, car toute action reçue devient mode d'être du sujet récepteur : Quidqiiid recipitur, recipitur ad modum recipientis. Lorsqu'il s'agit de sensation, c'est l'objet extérieur et concret qui cause l'impression ; lorsqu'il s'agit de pensée, l'objet extérieur et concret ne peut suffire à engendrer une détermination d'ordre non-concret, et celle-ci exige le concours de la force abstractive qu'est r « intellect actif ».

Mais ce processus, simple en apparence, se complique dès qu'on l'analyse, et on se heurte presque aussitôt au mystère (quia ista spiritualia secundum se intelligere non possumus) ^). Godefroid, qui fait de cette question une mise au point remarquable de clarté, montre fort bien que ce concours de deux actions causales, l'une venant d'un objet matériel {ce chêne), l'autre produite par l'intellect actif, ne modifie en rien la nature propre à chacun des deux facteurs : l'intellect agent ne change pas le mode d'agir de l'image sensible (appelée joAfmtosma dans la terminologie scolastique), pas plus que la main qui se sert de la plume pour écrire, ne tnodifie sa causalité. Mais grâce au concours de l'intellect actif, les éléments de réalité, présents dans l'image, agiront sur l'entendement,

') <;. DE l'ONTAiNEs, QuodUbet, V, q. 10.

çans les notes individualités qui les enveloppent dans la nature, où tout est singulier. La détermination aura pour aboutissant une représentation abstraite.

Henri de Gand se fait du processus génétique une conception différente, pour expliquer tant la sensation que la pensée, et il souscrit à une interprétation simpliste quôdes commentateurs, mal avisés, avaient mise en circulation vers les années 1220, et qu'on ne parvint plus à extirper des écoles. Il se représente la species comme un substitut qui remplace l'objet. La pierre que je vois n'entrant pas dans mon œil, agit sur moi par une image qui la remplace ; cette image est une sorte de petit être, € pierre en réduction », engendré dans le milieu ambiant, elle se propage de proche en proche, dans les couches d'air, à l'instar d'une image atomique de Démocrite, et se loge finalement dans l'organe du sens. Et là, cette miniature de l'objet, qui prend son lieu et place, sollicite la faculté à le percevoir *).

< Le sensible, prenons la couleur, a tout d'abord un être naturel dans l'objet ; il est en puissance active d'engendrer sa présence idéale et ressemblante dans le milieu, et de là dans l'organe de la vue. Grâce à la lumière, la couleur imprime son image (species) dans le milieu contigu ; cette image s'engendre sans cesse et s'étend par diffusion, par ce milieu tout entier, jusqu'à l'organe de la vue. L'image est reçue dans l'organe, et c'est par elle que se forme la vision >. ")

Cette grossière analyse de Henri de Gand le conduira aux pires absurdités. Il la reprend en effet pour expliquer la genèse de la pensée : la même image-suhstitut, prin-

') Oworf/., IV, 21, 1. 1. p. 200, col. 1.

cipe de la sensation, devient, après qu'elle a reçu l'action épurative de l'intellect agent, principe de la conception abstraite.

Thèse neuve et bien hardie, que le docteur solennol développe pour ainsi dire tous les ans, et accentue saas cesse. L'image concrète, sous l'action transformatrice de l'intellect agent, contient donc la quiddité abstraite et universelle, et l'entendement ne fait que l'intussuscepter^).DunsScot critique en termes mordants cette « spiritualisation » de l'image sensible -)• Oodefroid de Fontaines, avant lui, met le doigt sur le défaut originel de la doctrine : la « species >, dit-il, n'est pas une seconde 'présence àQ l'objet, un substitut de l'objet qui serait chargé d'ébranler notre entendement, elle est cet ébranlement même.

Tous les historiens de Henri de Grand ont été frappés d'une théorie bizarre qui s'étale dans les premiers chapitres de la Somme Thèologique^ et dans laquelle on a voulu reconnaître la teinte d'un mysticisme sui generis. 11 s'agit d'une limitation à la puissance native de l'intelligence, et d'un appel à une intervention spéciale de Dieu pour l'accomplissement des actes supérieurs de la connaissance. La nature suffit aux acquisitions fondamentales du savoir ; par les actions des sens et de l'intelligence, nous nous formons au sujet du m on do. sensible,

') « intelligibile praosens sw6 ratione objecti universalh vol in phantasmate ... immulal iiitcllectiun possihilem ». Quodi XI, 5, t. II, p. I9(i, col. 2. Gosius, qui comtnenlf; Henri di; (Jand au XVll" s., entend ,i IhAorie diuis le iiu'mk^ sons. HUET, op. cit., p. i35, n'a pas compris la portt^c. do !a tliéorie de Henri de Gand. — *) l^ réel, dit-il, ne peut apparaître h IVUat universel dans l'imago sensible, pa« plus que dans lo pied ou un autre organe.

des représentations directes et des jugements vrais (id quod verum est). Mais il est un savoir plus profond du monde (verîtas rei), celui qui, partant de la notion de Dieu, saisit le rapport fondamental de toute réalité avec l'essence de Dieu, ou les idées divines. Nous comprenons alors que Dieu, artisan de l'univers, a conçu toutes choses, avant de les appeler à l'existence, « comme l'artiste conçoit une arche avant de la bâtir » ; que tout être est une imitation de l'essence incréée ; et que ce rapport fixe à la fois l'immutabilité et l'intelligibilité de la réalité finie. Ainsi, le fondement dernier de la science humaine repose sur Dieu. Ce. raisonnement, familier aux scolastiques qui l'ont repris de S. Augustin, est connu sous le nom de théorie de l'exemplarisme.

Or, suivant le philosophe gantois, ces vues synthétiques dépassent les forces naturelles de la raison humaine, et celle-ci en demeurerait incapable, si Dieu ne lui octroyait un surcroît de lumière, une illumination spéciale qui affine son acuité native, et l'enveloppe d'une sereine clarté.

La paraphrase brillante qu'il fait des textes augustiniens, pour les plier de force à son étrange doctrine, ne présente plus aujourd'hui les difficultés d'interprétation auxquelles se sont heurtés les premiers historiens du doctour solennel. On sait maintenant que la théorie de l'illumination spéciale est assez répandue chez les anciens scolastiques du xiii" siècle ^), et qu'elle s'alimente d'une accommodation très curieuse de doctrines arabes et néoplatoniciennes et de formules augustiniennes. Nous ne pouvons l'étudier ici par le détail. Il suffira de noter

') Cf. I'. iw.

qu'ici encore, l'éclectisme de Henri de Gand apparaît une fois de plus, puisqu'il maintient une exégèse augustinienne que la plupart de ses contemporains avaient abandonnée. A un autre point de vue, cette doctrine du docteur solennel s'harmonise avec son idéologie : l'acte de penser étant amoindri, et rapproché, par ses origines, de la sensation, il a voulu, par compensation, relever en dignité une portion du savoir humain, en la faisant dépendre d'un agir divin.

Godefroid de Fontaines, dont l'intellectualisme est sans réserves, se refuse à suivre son collègue dans ces concessions à l'ancienne scolastique et il le critique ouvertement.

Henri de Gand affirme ses sympathies pour l'augustinisme dans un autre domaine psychologique, et pose en thèse la supériorité de la volonté sur l'intelligence dans la vie psychique. Il est volontariste. Godefroid au contraire est intellectualiste, d'un intellectualisme intransigeant, et ici plus qu'ailleurs, son enseignement s'oppose point par point à celui de son compatriote.

D'abord, prévenons une confusion. Le mot volontarisme est de création récente, et son application à l'histoire du moyen ago est de nature à donner le change. Dans la j)hilosop}iie moderne, le volontarisme désigne un mouvement d'idées issu du kantisme : la volonté serait susceptible de nous donner, des certitudes^ inaccessibles à la raison. Or, jamais scolastique n'a attribué à la volonté un rolo critériologique, ou consacré les empièteinemts du vouloir sur le connaître. Même dans le camp des volontaristes du moyen Age règne l'adage : € on ne veut que ce qu'on connaît ; nihil volitum nisi

cognitum ». Les relations hiérarchiques de la volonté et de la raison, écrit Henri de Gand, sont celles du maître et du serviteur, mais il n'en est pas moins vrai que le serviteur précède le maître et porte le flambeau qui doit éclairer sa marche ').

Quelle est donc, au xiii* siècle, l'objet des controverses sur le primat du vouloir ou du connaitre ^) '.

L'opposition la plus intéressante est relative à l'influence de l'objet connu sur la décision de la volonté. Henri de Gand, volontariste, tient que la volonté est principe complet de son vouloir, même en face du bien complet, qui est Dieu. A la diflerence de l'intelligence qu'un objet doit déterminer à connaître '), elle est pure activité, et soustraite à toute influence intrinsèque de ce qui n'est pas elle ; elle agit d'elle-même, dès que les conditions d'exercice sont posées, La présentation par l'intelligence d'un objet à vouloir est une de ces conditions, condition « sine qua non », qui deviendra le terme de l'activité volitive ; mais cette présentation vl influe en rien sur la production de l'acte volitif. Eloignez un obstacle qui empêchait la chute d'un poids : cet éloignement, condition nécessaire de la chute, n'en est pas la cause. Ainsi en est-il de la connaissance qui précède la volition. ^)

Godefroid rencontre par le détail les arguments de son émule, et se réfugie dans un autre extrême. Loin

*) Qiiodl. I, quest. 14, in fine. — ^) Ne disons rien de la querelle, assez oiseuse, sur la noblesse plus ou moins grande des deux facultés, [/intelligence, dira Henri de Gand, ne s'unit à l'objet que par voie de représentation ; la volonté au contraire s'empare de l'objet lui-mftme pour en jouir. On lui répond aisément. — 3)Cf. p. 103. — *) Henri de Gand, Quodl. XHl, q. M ; Godefroid DE Fontaines, Quodl. VI, q. t, H.

d'être totalement affranchie de la détermination causale de l'intellect, la volonté en est toujours intrinsèqueyrient dépendante : c'est la présentation intellectuelle de l'objet qui, nécessairement ou librement^ détermine la volonté à agir. Et le grand argument du maître est encore puisé dans l'analyse métaphysique du « mouvement » auquel est soumise la volonté, lorsqu'elle dépense son acte de vouloir.

L'un et l'autre répudient l'intellectualisme modéré de Thomas d'Aqu'in, qui distingue l'influence du connaître sur le vouloir, suivant qu'il s'agit de vouloir libre ou de vouloir nécessité : vis-à-vis de son objet adéquat, qui est le bien universel, la volonté subit une impression nécessitante et fatale ; vis-à-vis des biens particuliers, elle est libre et maîtresse de son choix ^). N'est-ce pas une contradiction? s'écrie Godefroid de Fontaines. La volonté peutelle se comporter autrement, suivant qu'il s'agit de la présentation d'un bien abstrait et général, ou d'un bien limité et particulier ?

Il résulte de ce court exposé que pour les deux philosophes belges — et ici encore ils se séparent du thomisme mais dans des directions opposées — le problème de la liberté est indépendant du mode de vouloir. Qu'elle agisse librement ou nécessairement, la volonté se meut pour Henri de Gand, elle est mue pour Godefroid de Fontaines. Suivant Thomas d'Aquin, elle est mue quand il s'agit de volitions nécessaires; elle se meut dans ses volitions libres.

Un souci exagéré de la liberté inspire le système

') s, Thomas, Summa theologica, !• pars, quesl. S3, ail. i ; l» 2"", quest, \). Cf. De Veritate, quest. 22, «rt. 22, art. 1 et 5. — De Malo, (5.

volontariste de Henri de Gand. Mais son antagoniste, en refusant de souscrire aux sages distinctions du thomisme, compromet, ce semble, la possibilité même de l'acte libre.

Reste, pour terminer cet examen comparatif des doctrines psychologiques, à enregistrer les conclusions des deux émules dans la brûlante question de la pluralité des formes.

Henri de Gand professe ici une solution originale. Partisan de la théorie thomiste de l'unité de la forme substantielle, il ne fait exception que pour l'homme. L'âme humaine étant créée par Dieu, et le corps étant le fruit de la génération, l'homme porte en lui un double principe informateur, — la forme de corporéité et l'âme, termes respectifs de l'action divine et de l'action des parents. ') Henri de Gand demeura seul de son avis, malgré le luxe d'arguments dont il étoffe sa thèse. Godefroid de Fontaines remarque à bon droit, que cette thèse intermédiaire entre l'unité et le pluralisme des formes est insoutenable, et plus illogique que le pluralisme. Car si la multiplicité des principes informateurs est condamnée au nom de la métaphysique, c'est-à-dire par des considérations qui s'appliquent à l'être comme tel, donc à tout être, cette multiplicité ne peut pas plus se rencontrer dans l'homme que dans n'importe quelle autre substance. ^)

Quant à lui, bien que réservant ses préférences à la thèse thomiste, Godefroid de Fontaines se déclare incapable de réfuter toutes les raisons des pluralistes, et il

») Quodl. IV, 13. - 2) Quodl. II, q. 7.

avoue son impuissance à se faire une conviction personnelle. ') Son attitude expectative montre assez que, s'il est l'admirateur de Thomas d'Aquin, il n'en est pas le disciple servile. Elle atteste aussi une certaine hésitation, et ce n'est pas la seule matière où sa pensée fléchit.

Dans ses lignes maîtresses, la métaphysique des deux philosophes belges est en harmonie avec celle de Thomas d'Aquin, dont ils sont les successeurs immédiats à l'université de Paris. Il suffira, pour marquer leur point de vue, de mentionner deux ou trois doctrines, où, soit d'accord, soit en divergence d'idées, ils défendent des théories dignes d'être retenues. Celles-ci se rapportent à la distinction de l'essence et de l'existence; à une interprétation de la matière et de la forme ; au principe d'individuation ; à la science divine.

L'opinion qui place une distinction réelle (de re ad rem) entre la réalité qui existe (essentia) et son existence ou perfection existentielle (esse) est défendue dans la scolastique avant Thomas d'Aquin, mais personne n'en a tiré parti autant que lui, et quiconque a pénétré l'esprit de sa métaphysique sait combien cette doctrine vient donner de cohésion à la synthèse du maître.

Henri et Godefroid répudient franchement cette façon de voir, et dans un être existant, confondent son existence et la réalité même qui existe. Exister et être réalité sont une môme chose « Esse et essentia sunt idem re >.

') Quodl. X, q. 10.

De ce principe Henri de Gand déduit un corollaire net, et gros de conséquences : dans tout être, il revient une existence propre à tout élément distinct de réalité. « Esse sunt diversa quorum essentiae sunt diversae » '). Puisque tout élément réel de la substance existe, du chef même de sa réalité, il y a dans toute chose autant d'actes existentiels qu'il y a d'éléments réellement distincts. L'âme existe, le corps existe, et il n'y a pas une, mais plusieurs existences en nous. Godefroid énonce le principe en termes similaires : « Unde tôt sunt esse quot essentiae, et semper tantum est de uno quantum est de alio » '').

Voici donc qu'un individu quelconque de la nature est un agrégat â^ existences, car il possède, non seulement une matière et une forme, mais une étendue, des qualités, des pouvoirs d'opération, des vertus ou des vices, etc. tous éléments de réalité qui dans la conception scolastique sont réellement distincts, h' unité de l'être existant demeure-t-il justifiable? Nous ne le pensons pas, mais pareil examen nous entraînerait trop loin.

Poursuivons donc avec Henri de Gand les déductions logiques du principe posé.

La matière première ou l'indéterminé ^) a son existence propre. Henri de Gand en conclut, un peu à la légère, que s'il plaisait à Dieu de déroger aux lois naturelles, la matière pourrait exister sans la forme. Et comme l'étendue est un attribut du composé comme tel, il en tire un curieux argument en faveur de la possibilité d'un espace vide : pareille matière serait sans étendue, donc dans le vide ''). — Erreur et contradiction, objecte

') Quodl. I, quest. 10 (t. I, p. 14). Cfr. Godefroid de Fontaines, Quodl. III, 1, (édit. Ue Wulf et Pelzer) p. 303 et suiv. — «) Quodl. III, quest. 1, p. 305. — 3) Cfr. p. 76. — *) Quodl. l, 10.

Godefroid deFontaines. Seule, et dépouillée de la forme, la matière est une potentialité d'être telle ou telle substance. Or le potentiel n'est pas, sous peine de n'être plus potentiel ou matière, car le concept d'indéterminé (potentiel) déterminé (existant) est contradictoire ^) ; « il loge son ennemi chez lui ».

Si, dans cette réfutation de son collège gantois, Godefroid a pour lui la logique, il n'en est plus de même quand il essaie de légitimer cette autre doctrine, que seul il osa soutenir : il appartiendrait à Dieu, dont la puissance infinie peut réaliser tout ce qui n'est pas contradictoire, de changer un corps existant en un autre corps existant — une pierre en un rosier — de sorte que la substance de la pierre demeurerait tout entière dans le rosier ^). Singulière conception, qui n'explique aucunement l'évolution de la nature, et qu'il eût été plus sage de ne pas exhiber.

Contre Thomas d'Aquin, que les prohibitions parisiennes de 1277 avaient expressément condamné sur ce point, nos deux philosophes soutiennent que ce qui exige, dans une môme espèce naturelle — l'humanité par exemple — la multiplication d'individus, ce n'est pas l'étendue, qui affecte la matière première, et entraîne par là son fractionnement dans l'espace. La théorie qu'ils opposent à la solution thomiste, et qui n'est d'ailleurs pas identique chez les deux, nous semble moins profonde, et nous la passons sous silence. Elle est ingénieusement mise en rapport avec une manière originale de concevoir la science que Dieu possède des créatures.

Pour l'un et l'autre, l'échelonnement des perfections

') (Jtwdl. I, 4 ; X, 2. - «) Quodl. V, 1.

créées est gradué d'espèce à espèce — du chêne au palmier — et non d'individu à individu — de tel chêne à tel autre. Or, le principe de la diversité des idées divines est le degré de ressemblance des perfections créées avec la perfection infinie. Voilà pourquoi, à la question qu'on leur pose : Y a-t-il en Dieu une idée de l'individu, « utrum in Deo sit propria idea et distincta respectu singularis », Henri et Godefroid répondent : non '). Les multiples individus d'une même espèce naturelle imitent Dieu d'une niême manière ; le rapport unique de l'espèce, qui les couvre de son extension, rend compte de leur réalité. En quoi ils se trompent : dans un brin d'herbe qui ne vit qu'un jour, comme dans un cèdre séculaire, il y a un élément de détermination qui lui appartient en propre, à la différence de tous les brins d'herbe ou de tous les cèdres ; cet élément propre fixe le degré de réalité, et établit entre cet être et le Créateur un rapport fixe de pâle, mais réelle ressemblance. La nature, suivant le thomisme, est graduée de l'individuel à l'individuel, et non pas seulement de l'espèce à l'espèce : pareil élargissement de la hiérarchie du réel, qui rappelle par certains côtés la loi de continuité des monades de Leibniz, grandit à l'infini la richesse ontologique du monde et l'œuvre du Créateur.

Ce qu'on vient de rappeler de la philosophie de nos deux compatriotes sufîit à justifier, croyons-nous, leur éclectisme scolastique. Plus personnel que Godefroid,

*) H. DE Gand, QvMl. II, 1 ; G. DE Fontaines, Qmil. IV, 1.

Henri de Gand est aussi plus vigoureux de pensée ; et, sur plus d'un point, il prépare la doctrine de Duns Scot. Malgré ses nombreuses divergences d'avec le thomisme, Oodefroid professe une admiration plus entière pour le docteur fameux (doctor famosus) dont les innovations continuaient d'alimenter les discussions d'école. Son tempérament est plus combatif que celui de son compatriote, et rien n'arrête son audace de langage.

On possède une intéressante table de Thomas Sutton, relevant toutes les doctrines où Godefroid se sépare des autres maîtres, ses contemporains. Le dominicain Bernard d'Auvergne, évêque de Glermont, prend la plume pour défendre Thomas d'Aquin contre ses critiques. Un augustinien, Henri le Teutonique, fait le résumé ou la reportatio des œuvres de Godefroid de Fontaines. Du XIV® au XVII® siècle on copie ses œuvres, et elles existent dans les bibliothèques de France, d'Angleterre et d'Italie.

De même, Henri de Gand fut commenté, attaqué tout le long du xiv® siècle. Juvicel, abbé de Prières, Nicolas de Lyre et divers anonymes ont laissé des compilations inspirées de lui. Duns Scot le prend vigoureusement à partie. Bernard d'Auvergne, les maîtres anglais Guillaume Mackclfield et Robert d'Erfort, plus tard Hervé de Nédellec, thomistes intrépides, prennent la peine de le discuter dans des traités spéciaux.

Et trois siècles plus tard, la doctrine de Henri de Gand sera l'objet d'une vive mais éphémère renaissance.

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§ 6. — l'averroïste Siger de Bradant.

Par un privilège singulier échu à notre petite Belgique, c'est un philosophe brabançon, Siger de Brabant, qui est le leader incontesté de l'averroïsme latin, pendant la sixième et la septième décade du xiii^ siècle.

Réputé il était, le professeur de la rue de Fouarre, puisqu'une partie importante des maîtres es arts épouse ses idées, que le publiciste Pierre Du Bois louange l'enseignement recueilli de sa bouche '), et surtout que Dante immortalise son nom dans ces vers flatteurs de la Divine Comédie ^) :

Essa è la luce etema di Sigieri Che^ leggendo nel vico degli Strani Sillogizzo inmdiosi veri.

Redoutable non moins, puisque son plus illustre collègue, Thomas d'Aquin, prend la peine de réfuter ex professa ses doctrines, et que l'autorité épiscopgde les condamne solennellement.

Peu de détails sont connus avec certitude de la vie de Siger de Brabant. 11 est maître es arts à Paris et, pendant une dizaine d'années, l'âme des agitations qui se succèdent au sein de l'Université. Dès 1266, il a maille à partir avec le légat Simon de Brie, dans des affaires disciplinaires qu'on peut appeler péchés de jeunesse, mais qui révèlent son caractère altier et violent. De

1) V. rintroduction de M. Langlois au traité de recuperatiùne terre sancte de P. Du Bois (Picard, Paris, 1891). - 2) Paradiso X, 136.

1272 à 1275, il tient en échec le recteur de l'Université, Albéric de Reims, et se met à la tête d'un parti d'opposants, qu'il recrute dans le quartier de Garlande (scholares Golardiae). Nous connaissons déjà les événements décisifs qui marquent sa carrière '). Frappé une première fois en 1270, Siger n'en continue pas moins à propager ses idées, et à prendre position vis-à-vis des maîtres scolastiques. Une seconde condamnation en 1277 met fin à son enseignement.

Est-ce au sujet de cette condamnation que, le 23 octobre 1277, Simon Duval, le grand inquisiteur pour la France, cite Siger à son tribunal ? La connexion entre ces deux événements ne paraît pas douteuse. Dans tous les cas, Siger a quitté Paris à cette date ; il en appelle de la juridiction de l'inquisiteur à celle de la Cour romaine. Siger mourut avant 13(30, puisque cette année Dante le rencontre dans ses voyages célestes, et peutêtre avant novembre 1284, dans des circonstances qui demeurent vivement contestées *).

La mauvaise fortune, qui brisa sa carrière, fut fatale à un autre Belge, partisan de son averroïsme, Dernier de Nivelles, dont on sait peu de chose. Chanoine de S. Martin de Liège, tout comme Siger de Brabant, il aurait été, comme lui, suspecté d'hérésie et cité au tribunal de l'inquisiteur, mais la sentence le frappa avec moins de rigueur.

Le turbulent chef de parti, Siger de Brabant, est aussi un professeur remarqua])le, et il revendique hautement

') V. p. 72 et suiv. — *) Le continuateur brabançon de la chronique île Martin do Troi)|)au dit qu'il nuMinil par l« tflaiviî, assassiné par son « clerirus » ; tt «litrir.o Huo quasi d<Mn<Miti ptirl'ossus pfîriit. Monumnnta Germaniae histor., t. ii. Cf. IUeumkku. Arch. fur GfHch. d. philos., 1809, p. 74.

Frontispice du liocci' de Louis de l!ru}<es. .Miniature du niîMiuscril néerlandais 1 de la Uibliolhèque iialioiialc de l'aris {ww s.).

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le caractère antiscolastique et oppositionnel de sa philosophie : c'est à ce titre qu'il nous intéresse. Il se pose en adversaire des personnages importants que sont Albert le Grand et Thomas d'Aquin, contra praecipuos viros Alhertum et Thomam, et les accuse de dénaturer Aristote. Bien plus, l'œuvre capitale de Siger, le traité de l'âme (de anima intellectivay) a directement inspiré l'opuscule de Thomas sur l'unité de l'intelligence à rencontre des averroïstes {de unitate intellectus contra averroïstas). Ces deux écrits, composés vers 1270, dans une des périodes les plus fiévreuses de la discussion, nous font assister à un duel de deux maîtres en renom.

Mais, à voir l'acharnement de la lutte, on se rend aisément compte que les deux champions sont les représentative ynen de deux systèmes irréductibles, et que l'enjeu de la lutte est toute une philosophie.

En effet, on trouve dans l'ensemble des écrits de Siger, un vigoureux plaidoyer en faveur des doctrines fondamentales de l'ave rroïsme.

Et d'abord, le monisme de l'intellect humain : Si le corps de chaque homme est vivifié par une âme végétative-sensible, qui lui appartient en propre, il n'existe qu'une âme intellectuelle pour tous les hommes, séparée des corps humains, et qui vient temporairement s'unir aux organismes pour y accomplir l'acte de penser. En

1) On possède encore de Siger les traités suivants : 1) Qiiaestiones logicales.

2) Quaestio utrum hacc sit vera : homo est animal nullo homine existente,

3) Impossibilia, 4) Quaestiones naturales, 5) De aeternitate mundi. — L'ensemble de ces œuvres est publié, en deuxième édition, par Mandonnet, Siger de Brabant, t. Vil des Philosophes Belges, Louvain 1901. Du même, une magistrale étude sur Siger de Brabant. T. VI des Philosophes Belges. Deuxième édition (pour paraître en 1910).

cette âme unique, nous apprend Siger, vit l'essence de la race : l'homme meurt, l'humanité est immortelle. Entre toutes, la théorie du monopsjchisme humain révolte le plus les docteurs scolastiques : n'entraîne-t-elle pas l'union purement extérieure de l'âme rationnelle et du corps ; ne compromet-elle pas la personnalité et l'immortalité personnelle ? Si l'averroïsme à raison, c'en est fait de toute la psychologie scolastique.

Aussi bien, continue Siger, la question de savoir s'il y a une vie future n'a pas de sens ; car à tous ses degrés le monde est marqué au sceau de l'éternité. Ni les espèces naturelles, où les individus naissent par génération, ni les êtres immatériels ne peuvent avoir de commencement ou de fin. — S'il en est ainsi, que devient le système scolastique sur la responsabilité morale, la vie future, la récompense et la peine ? Le monde est un produit éternel et nécessaire, et Dieu se désintéresse de le gouverner : n'est-ce pas toute la théodicée scolastique qui est ébranlée?

Il est intéressant de constater que, pour mettre à l'abri ses croyances religieuses, Siger de Brabant invoque la célèbre théorie des deux vérités : « ce qui est vrai en philosophie peut être faux en religion et réciproquement » . Cette formule, invoquée par tous les averroïstes latins, et qui revient sans cesse sur les lèvres du philosophe brabançon,est peut-être un des plus curieux produits de cette mentalité médiévale, qui place au-dessus de tout le souci de l'orthodoxie. Siger de Brabant, comme les autres averroïstes latins, veut à tout prix, rester catholique et croyant, et, pour éviter que sa croyance ne contredise sa philosophie, il soustrait à l'empire du principe de contradiction lo rapport qui unit l'une à l'autre. Son état d'âme véritable est-il fait de comédie ou de sincérité ? 11 est

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difficile de le dire. Quoi qu'il en soit, le procédé a été, de la part de Thomas d'Aquin, l'objet de sévères mais justes critiques ; le ton de ses réfutations, lorsqu'il revendique l'imprescriptible accord du vrai avec le vrai, ou les droits absolus du principe de contradiction, s'élève à un degré de véhémence qu'on ne rencontre pas ailleurs dans les œuvres du grand scolastique.

Ajoutez à tout cela que les partisans de l'averroïsme présentaient leurs doctrines comme l'authentique interprétation d'Aristote, et traitaient d'imposture toute autre exégèse. Est-il étonnant qu'ils aient soulevé contre eux des oppositions retentissantes, et que tous les groupes scolastiques se soient coalisés pour entraver leur influence?

Siger disparu de la scène universitaire, l'averroïsme vit son essor momentanément brisé, mais il reprit vigueur au xiv® et au xv® siècles.

On s'est perdu en conjectures sur le mobile qui a déterminé Dante, l'admirateur du thomisme, à placer, dans la bouche de Thomas d'Aquin, l'éloge de Siger de Brabant l'averroïste. Le poète ne louange-t-il que l'enseignement politique, en recourant à un mode de réhabilitation dont il est familier, et qui contiendrait une ironie amère') ? Selon d'autres hypothèses, plus récentes, Dante s'est abandonné à des sympathies personnelles, et n'a jamais été assez répandu dans les controverses de savants pour prendre position en cette matière ') ; ou bien, il a personnifié en Siger de Brabant dont il ignorait les doctrines, un représentant de la philosophie

1) Gaston Paris, Siger de Brabant, dans Revue politique et littéraire, 1881. — ') Baeumker, Die Impossibilia des Siger von Brabant, Munster, 1898, p. 97 et suiv.

d'Aristote, et celle-ci devait trouver sa place en Paradis, à l'endroit oii on rencontre Siger ^).

Siger de Brabant, Gilles de Lessines, Henri de Gand, Godefroid de Fontaines, ces quatre hommes ont dû se connaître et se coudoyer; leur activité scientifique représente une importante part dans le mouvement philosophique des trente dernières années du xiii® siècle, c'està-dire d'une des périodes les plus brillantes de la grande Université médiévale.

§ 7. Henri Bate et quelques autres philosophes

Tous ceux qui s'en allèrent des principautés de Belgique prendre leurs grades à Paris, n'y furent point des professeurs de carrière. Après avoir fait les études du doctorat en théologie, Henri Bate, un Malinois trop peu connu ^), et que ses belles relations dans le monde des intellectuels imposent à l'attention des historiens, revint dans sa ville natale, et y écrivit divers ouvrages, très curieux, qui nous livrent quelques renseignements sur sa personne et sur sa vie. C'est un nom bien flamand, Henri Bate, et lui-môme le commente dans la dédicace de son Spéculum divinormn : Je m'appelle Henri de Malines, en langage vulgaire hate^ ce qui en latin signifie joro/?^ •^). Ce théologien de Paris, dont on a fait bien à tort un

') Mandonnet, Siger de Brabant, i" édit., p. 293 et suiv. — *) Voir notre îioticft sur Ilftnri Bato dans Bulletin de la classe des Lettres de l'Académie royale de Belgique, nov. 1910. — ^) « Henhicus de Mamnis, in vulgari cognominatuH Rate quod est profectus in latino. » l^ottre de Henri Bate à Guy d'Avesnea.

Incipit du SpecM/wm dmnornin de Henri li.ii.- d.- .\l;iliin's. .\liiii;itiuv ifinv^eiitaut l'uuteiu- dans su chaire. Codex ili do la Bibliothèque royale de Belgique,

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