CHAPITRE
Les agitations philosophiques des XV« et XVr siècles
§ 1. LES CENTRES DE l'eNSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE
La création d'une université autochtone à Louvain, en 1425, fait époque dans cette histoire. Le mouvement scientifique qui, depuis plusieurs siècles se répandait à l'étranger, reflua vers le sol patrial, et le groupement de tous les hommes d'étude autour d'un même centre contribua puissamment à la formation de l'âme nationale. La dynastie Bourguignonne avait conféré au pays les attributs fondamentaux de la vie politique : l'université brabançonne devint le foyer de sa vie intellectuelle, et d'une culture progressivement autonome.
Le 9 décembre 1425, cédant aux requêtes du duc Jean IV et des autorités de la ville de Louvain, le pape Martin V signa la bulle d'érection d'un studium générale à Louvain ; et Guillaume Neefis, écolâtre de
S. Pierre, déjà désigné comme premier recteur par le pape, apporta le précieux document à Louvain, le 25 avril 1426.
Longtemps égarées sur le chemin de l'oubli, les antiques lettres de noblesse de l'Aima Mater belge viennent d'être retrouvées, et un généreux donateur ^) les restitua à l'université moderne, qui hérita du nom et des traditions de son illustre devancière.
Plein d'enthousiasme, le duc de Brabant annonça le joyeux événement (18 août 1426) aux autorités civiles et laïques du pays et à des hauts personnages de l'étranger, et faisant un chaleureux appel à la jeunesse, fixa au 2 octobre suivant, l'ouverture solennelle des cours. Le pays répondit à l'invitation, et les étudiants affluèrent. Presqu'aussitôt se perdit l'habitude de prendre en masse le chemin de l'étranger.
Ce fut surtout vrai à partir de 1431, quand on adjoignit une faculté de théologie aux trois facultés des arts, de médecine, de droit civil et canon. Martin V, se conformant à un usage assez suivi, avait formellement réservé l'enseignement de la théologie. Eugène IV, son successeur, consentit à parfaire son œuvre. Dès ce jour Louvain n'avait plus rien à envier à Paris.
L'Université calqua son organisation sur celle de la métropole française '), qui lui fournit d'ailleurs plusieurs professeurs. La philosophie est domiciliée de droit dans la faculté des arts qui demeura toujours la plus importante, mais on s'en occupe aussi chez les théologiens, les juristes et môme chez les médecins. En 1436, les « artistes > sont divisés en quatre Nations : Flandre, France, Hol-
') s. G. Mgr l'ôvèquc de I3ois-lc-l)uc. — *) Cf. p. 51 et suiv.
APVD MlCHALLE^f H^XE prope jimJicatons h^btruos
Froiilisj)ice des cahiers de la l'édag-ojrie du château à Louvaiii.
Cours de Vaii Goirle, 1683.
Manuscrit n*" 29107 de la Bibliothèque royale de Belgique.
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lande (appelée aussi Allemagne), Brabant ^), la nation de Brabant comprenant, outre les étudiants brabançons, tous ceux qui ne sont pas incorporés dans une des trois autres. Or la matricule des premières années prouve l'attirance que Louvain exerça aussitôt sur les étrangers. Il en vient de tous les pays d'Europe ; et de vastes courants qui se dirigeaient jusque-là sur Paris ou Bologne, se déversent désormais dans la cité brabançonne -). Quatre pédagogies (le Faucon érigé en 1428, le Porc et Lys en 1430,1e château en 1456), en même temps qu'elles hébergent les étudiants en arts, monopolisent l'enseignement de la philosophie^). On enseigne, en chacune d'elles, la logique, la physique et la métaphysique, et chacune d'elles confère la direction des études à deux professeurs primaires et deux professeurs secondaires. Seul, le cours de philosophie morale était commun à tous les élèves de la faculté. Plus tard des concours, restés célèbres, s'organisent entre les étudiants des quatre instituts philosophiques. Celui qui est classé premier, le jprimus^ est fôté à l'égal d'un triomphateur ; des diplômes artistiques attestent ses succès ; on frappe
•) Valerius Andréas, Fasli Academici stiidii gencralis Lovaniemis, Louvain 1650, p. 240. Sur les origines de l'Université, v. Reusens, Actes ou procès-verbmix des séances tenues par le Conseil de l'Univ. de Louvain, et Matricule de VUniv. de Louvain, I (142(>-1453). Bruxelles 1903, et de nombreuses études parues dans les Analectes pour sei^vir l'histoire ecclésiastique et les Annuaires de l'Université de Louvain. — ^) On trouve des noms allemands, français et italiens dès 1426, des écossais en 1427, des suédois en 1429, des portugais en 1430, des suisses en 1441, des danois en 1444, des espagnols en 1445, des livoniens en 1447, des anglais en 1449. Reusens, 02). cit., Cf. l'intéressante étude de M. J. WiLS, Les étudiants des régions comprises dans la nation germanique à l'Université de Louvain. ï. I. Louvain 1909. — 3) Les groupements en nations et en pédagogie s'inspirent de principes différents.
des médailles à son effigie ; et rétablissement qui Ta formé se réclame bruyamment de sa supériorité. La dialectique fait la célébrité de l'enseignement des arts, et à la fin du xv® siècle, Louvain soutient, à ce point de vue, le parallèle avec Paris ^).
Les théologiens des xv^ et xvi® siècles ne renoncèrent pas à faire des incursions profondes en philosophie, et leurs œuvres foisonnent de discussions philosophiques. Au XV® siècle, ce sont les Sentences du Lombard qui servent de manuel classique. Mais cet ouvrage, remarquable pour son siècle, avait vieilli de trois cents ans, et était devenu visiblement démodé. On le remplaça par la Som7ne thèologique de Thomas d'Aquin, en 1596, la même année où fut érigée, en faveur de Malderus, une seconde chaire de théologie ^). En même temps les méthodes s'élargissent ; les œuvres théologiques de ce temps ne sont pas de purs commentaires, mais des expositions indépendantes où il y a place pour des questions nouvelles. Témoins, les ouvrages de nos compatriotes Guillaume Mercier (1572-1639) et Jean Wiggers (1571-1639) auxquels «le nom de traités conviendrait bien mieux que celui trop modeste de commentaires » ^).
') « Vous dites qu(î, si les théolo{,'iens de Louvain et de Taris n'étaient pas dialecticiens, il arriverait que la dialectique serait exilée du monde entier », Lettre de Thomas Morus, à Dorpius,en 1515, citée par Nève, La renamance des li'ttrcs en Belgique, 18iK), p. 132. — ') V. Brants, La ciration de la chaire de théologie scolastique et la nomination deMalderm à l'Université en liî'JO ; (Anal. pour servir à l'hist. ecclés. de Belgique, t. 34, 1908) ; H. De Jongh, Deux lettres se rapportant à la substitution de ta Somme de S. Thomas aux Sentences de P. Lombard, dans l'enseignement de la théologie à Louvain en 1596, (t. 3i, lîK)S). Le fait n'est pas propre à Louvain. La inAme substitution se produit dans les autres universités de 1517 à KîdO. — •') Mo}iCA\\m\ Histoire du cartésianisme en Belgique. (Mcm. cour, pai- l'Académie de Belgique), 188(3, p. 15.
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En outre, des personnalités médicales s'intéressent aux discussions philosophiques, et, dans la lutte de l'aristotélisme et du cartésianisme, ce sont des médecins que nous trouverons au premier plan. Il en est, comme Guillaume Philippi, qui professaient à la fois dans les deux facultés de médecine et des arts, et le même fait se rencontre à Douai, Leyde, Utrecht, Deventer.
Quant aux juristes, leur rôle dans l'histoire philosophique est d'un autre ordre. Ils n'interviennent pas dans les discussions qui mettent aux prises artistes, théologiens et médecins, mais travaillent, dans un département spécial, à la constitution d'une discipline nouvelle : le droit naturel.
Louvain ne garda pas le monopole de l'enseignement supérieur dans les provinces belges. Malgré ses efïbrts jaloux pour étoufler ses rivales au berceau, VAlma Mater ne put empêcher l'avènement de l'Université de Douai, et elle fut non moins impuissante à enrayer le développement des collèges des Jésuites.
Depuis les traités de Madrid (1526) et de Cambrai (1529), les provinces wallonnes étaient définitivement unies aux Pays-Bas. Pour éviter à la jeunesse parlant français de devoir aller soit à Louvain, ville flamande, soit à Paris, ville lointaine et de pays ennemi, on songea à ériger à Douai une seconde université. Dès la première supplique que firent les échevins de Douai, en 1530, à la cour de Gharles-Quint à Bruxelles, Topposition de Louvain éclata. Et quand le sieur Themsicke, commissionné
par l'Empereur aux fins d'enquête, arriva à Douai, il s'y rencontra avec le syndic de l'Université de Louvain et le secrétaire de cette ville, délégués par VAlma Mater, Gênés par ces hôtes importuns, les Douaisiens les reçurent sans zèle ; et si on consentit à leur montrer les monuments de la ville, on ne consentit pas à leur faire voir < l'intérieur des forts et le secret des souterrains > ^).
Les intrigues de VAhna Mater continuèrent en sourdine pendant plus de vingt ans. Ce ne fut que le 31 juillet 1559 que le pape Paul IV dressa un bref en vue de la création de l'Université de Douai, et celle-ci fut érigée parles lettres patentes de Philippe II en 1562. L'Académie louvaniste protesta. Mais Philippe II voyait dans la multiplication des centres d'instruction un moyen de maintenir l'unité du catholicisme vis-à-vis du protestantisme envahissant, et il passa outre.
L'organisation de l'université de Douai rappelle fidèlement celle de Louvain, à qui elle demanda ses premiers professeurs ^). On y trouve les mêmes facultés et, dans une certaine mesure, l'écho des mêmes luttes et des mêmes dissensions.
La Faculté de théologie, composée de cinq professeurs, domine en souveraine. Elle est en quelque sorte la raison d'être de l'université, « disons même l'université entière » ^). On y enseigne la théologie scolastique, la dogmatique et la morale. Une décision de Philippe II
') LÉON Legrand, L'Université de Doutai (Douai, Crépin, 1887), p. 9. Voir TexcelItMit o»\rny;o, de M. (îEonoES Cahdon, La fondation de Douai, Paris, 1892. — ') T(!iH Vondoville, un des fondateurs de ruiiiversiltS, Jean iluinus, Hoetius Epo (droit), Adrien Rodius (médecine). Caiidon, op. cit., p. 187. — *) Cardon, op. cit., p. 187.
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ordonne de se servir de la Somme de S.Thomas. L'enseignement de la faculté des arts est concentré dans deux collèges : le collège du Roy et le collège d'Anchin, ce dernier dirigé par les Jésuites.
Parmi les gens fort excellens que s'attache la faculté de théologie, citons l'anglais Richard Smith, d'abord professeur à Oxford et à Louvain ; François Richardot, qui devint archevêque d'Arras ; le dominicain Adrien de Lattre ; Galenus (1528-1573) de Westcapelle (Walcheren), sorti de Louvain et ancien professeur à Augsbourg ; Bossemius qui s'éleva contre les doctrines de Lessius ; Jean Rubus ou du Buisson de Villers (mort en 1595) venu du collège du Porc, auteur d'une traduction latine de VOrganon qui longtemps resta classique à Douai et reçut diverses éditions ') ; Guillaume Allen et Thomas Stapleton, vers 1570, deux épaves de la persécution d'Elisabeth *) ; Guillaume Van Est (Estius) d'Utrecht, ancien professeur au collège du Faucon, et qui fut, en 1597, chancelier de l'Université. Ce dernier collabora à l'édition louvaniste de S. Augustin, et laissa un commentaire sur les Sentences, dont ses contemporains font le plus grand éloge ^),
') Aristotelis Orgamtm universum una cum Porphyriis Isagoge, interprète Joanne Rubo Hannonio (Douai, 1564). Autre édition à Cologne, en 1592. PAQUOT,op.Cîï., 111.302 ; GardOiN, op. cit., 332. — '^) Sur Richardot, Stapleton, Sylvius, et d'autres théologiens de Douai, v. des monographies de MM. Bouquillon et Leuridan dans Revue des Sciences ecclésiastiques, 1879-1906. — ^) Maintes fois l'académie de Douai fit des démarches pour s'attacher les grands théologiens louvanistes, mais VAlma Mater savait les retenir, en leur conférant de précieux avantages. Quand Cornélius Jansenius reçut des sollicitations du magistrat de Douai, il répondit que des liens étroits le retenaient à Louvain, et tout en remerciant l'autorité de l'honneur qu'elle lui faisait, il lui recommanda de faire le silence autour de son refus. Cardon, op. cit., 319.
Les provinces du sud avaient déjà deux universités, quand les provinces du nord obtinrent leur premier grand centre d'enseignement supérieur. L'Université de Leyde fut fondée en 1575, quinze ans après celle de Douai, et elle ne tarda pas à s'affirmer. Son érection coïncida avec une décision des Etats Généraux de 1577, reconnaissant à chacun la liberté d'étudier et de prendre ses grades en telle université qu'il voudrait. Pareille mesure contribua à détourner de Louvain une partie du mouvement d'études, en même temps qu'elle encourageait la création de nouvelles universités. Le xvi® siècle fut pour les Pays-Bas protestants une ère d'intense culture. La Renaissance littéraire y sortit ses effets, avant de fleurir en Belgique, et précéda l'apparition des universités. Celles-ci se multiplient rapidement à partir de la fin du XVI® siècle. Après Leyde, Franeker eut son université en 1589, Utrecht en 1636, Hardewyck en 1647, Groningue en 1614. Elles gagnent en importance avec le cartésianisme qu'elles abritèrent, ainsi qu'on verra au suivant chapitre.
Enfin, il importe, pour dresser un tableau complet des établissements qui pesèrent sur les destinées de la philosophie, de signaler de nombreux instituts ecclésiastiques ou religieux disséminés dans le pays : des séminaires diocésains, des maisons d'études appartenant aux Dominicains, aux Franciscains, aux Augustins, aux Carmes, mais surtout aux Jésuites.
Dès l'érection de leur ordre, les Jésuites prirent une