LE CONFLIT DE P. DE RIVO ET DE H. DE SOMEREN
Les théologiens s'émurent. Trois professeurs de la faculté résistèrent à Pierre de Rivo : Gilles Bailœil, Jacques Schelwaert et surtout Henri de Someren. Ce dernier avait enseigné d'abord à Paris, où il eut pour auditeur Jean Wessel ^), et depuis 1460 il remplaçait Heimeric de Gampo dans sa chaire de théologie.
Contrairement à l'opinion d'Aristote, mais conformément à la logique et au bon sens, Henri de Someren soutint que les propositions au futur contingent ont leur vérité ou leur fausseté, et qu'il faut tenir pour vraies et non pour indifférentes toutes celles qui intéressent la révélation. La discussion quodlibétique de Pierre de Rivo, qui n'existe qu'en manuscrit et que nous comptons publier, devint le point de départ d'une série d'intrigues et de luttes, dont le champ alla sans cesse s'élargissant. Ce fut d'abord un duel d'idées entre P. de Rivo et H. de Someren. Celui-ci fit une réfutation, celui-là une réplique : toutes deux sont conservées. Puis, la querelle s'envenima : la faculté des arts, épousant la cause de son professeur, demanda à l'Université qu'on rappelât H. de Someren aux respects des règlements et de l'autorité d'Aristote (1469-70). Henri de Someren riposta ; il saisit de la cause la Cour du duc de Bourgogne, déféra la question de fond à la faculté de Paris, et surtout dénonça le débat à la curie romaine. Intervention du cardinal Bessarion, dont on possède un factum sur le sujet'), du cardinal François de la
') BuDiNSZKY. op. cit., p. 170 et 172, Wessel suivit aussi les leçons du lerministe Nicolas d'Utrecht et de Jean de Bruxelles, ibid., p. 173, 175. Cf. Altmeyer, Les précurseurs de la Réforme, (1886), t. I, p. 176 et 187. — *) Un Epithome in primam partein dialogi G. Ockam (Louvain, 1481) de H. de Someren, est précédé d'une lettre à Bessai'ion.
Rovere, le futur Sixte IV qui, lui aussi, écrivit sur la matière ; mandat d'enquête sur l'ordre du pape Paul II : tout cela indisposait l'Université contre H. de Someren qui avait eu le grand tort, aux yeux des autorités, de mêler Rome et le duc de Bourgogne à ces affaires académiques. Des théologiens de Cologne envoyèrent une consultation favorable à la thèse de P. de Rivo, et H. de Someren fut frappé de déposition (26 novembre 1470) ^). L'année suivante, vingt-quatre docteurs de Paris se prononcèrent dans le même sens •).
C'était la première partie. Il y eut une revanche. H. de Someren partit pour Rome et y obtint gain de cause. Il ne put jouir de son triomphe, la mort l'ayant surpris, peu après son retour. P. de Rivo, cité à comparaître à la curie romaine, fut obligé de rétracter ses erreurs (18 mars 1473), ce qu'il fit de bonne grâce. Mais rentré à Louvain, il rusa. Sa rétractation en séance plénière de l'Université étant ambiguë, une nouvelle intervention de Sixte IV (bulle du 15 janvier 1474) ouvrit contre lui un second procès, qui se termina par une rétractation loyale et formelle (23 décembre 1476). D'ailleurs P. de Rivo se ressaisit à l'Université : en 1477 il devint docteur et professeur à la faculté de théologie, et deux fois encore avant sa mort, en 1479, il revêtit les fonctions du rectorat.
') Frédérico, L'hérésie à l'Université de Louvain. Pièces justificatives (Bull. Acad. Relg., Classe de Lettres, 1905, n° 1). Publie lo bref de Paul II et des extr. des Acta Universitatis. — *) Duplessis d'Argentré, CoUectio judiciorum de novis erroribus. l'aris 17'2S, t. 1, Pars 2, p. 275.
LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÈLISME 159 § 3. LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÉLISME
Bientôt l'aristotélisme fut enveloppé de toutes parts par des courants d'idées issus de la Renaissance. 11 eut à compter avec l'humanisme qui, au xvi^ siècle, pénètre si profondément les universités des Pays-Bas, et par leur intermédiaire, toutes les couches supérieures de la société. Cette période compliquée de notre histoire nationale, où un ferment nouveau travaille la politique, la religion, la science, la littérature, les arts, les mœurs, est témoin d'évolutions décisives et de progrès éclatants en de nombreux domaines de la vie de l'esprit ; mais à les considérer dans leur ensemble, ses productions philosophiques sont inférieures. La pléiade d'hommes qui brillent au premier rang, Erasme, Dorpius, Glénard, Juste-Lipse, Puteanus, Mercator, Vésale sont tout, excepté des philosophes. Du choc de l'humanisme et de l'aristotélisme ne jaillit aucune philosophie nouvelle, ni du côté des humanistes, ni du côté des aristotéliciens. En voici la raison.
L'humanisme voue son admiration aux formes pures du latin et du grec classiques, et considère que l'étude des littérateurs anciens peut seule faire des hommes (humanités). Que des admirateurs passionnés de Gicéron se soient pris de dégoût pour les formes vieillies et bizarres de la scolastique, on le comprend. Sa terminologie, sa phrase lourde et embarrassée, tout était taxé de < barbarisme >. Mais on fit plus. La forme et le fond furent bientôt englobés dans une réprobation commune, et on conclut que des hommes incapables d'écrire en style classique étaient incapables de penser. Or, que va-t-on mettre à la place de la philosophie des « péripa-
téticiens > persiflés et discrédités ? Rien, ou peu de choses. Les essais philosophiques des philologues humanistes font sourire. Les uns se livrent à de pompeuses déclamations sur la morale des anciens ; les autres tentent de créer une « dialectique » nouvelle, inspirée de Quintilien et de Gicéron, et dans laquelle ils confondent l'art de discourir avec celui de raisonner ; d'autres enfin veulent ressusciter quelque système grécolatin dans sa pureté archaïque. La philosophie de ces beaux latinistes n'est qu'un vernis, qui doit faire étinceler leur savoir philologique ; elle est toute de façade et éclairée du dehors. Mais elle est pauvre d'idées, manque de structure et de viabilité.
Quand le vent du cartésianisme se leva, le premier souffle renversa ces échafaudages mal ajustés.
11 eût été facile, ce semble, pour les aristotéliciens, de combattre pareils adversaires, de parer leurs coups et d'exploiter leurs faiblesses doctrinales. Ils n'en firent rien. De ce côté non plus, on ne rencontre aucun homme supérieur. Loin de prendre l'offensive, les plus énergiques se défendent à peine. Ils subissent l'irrésistible poussée des idées nouvelles, les meilleurs transigent avec l'ennemi, tandis que la foule des autres suit l'ornière facile de la routine.
De l'Italie, qui fut son berceau, la renaissance se répandit, comme une traînée de poudre, dans le reste de l'Europe. L'humanisme, qu'on peut appeler la forme littéraire de la renaissance, trouva dans les Pays-Bas des admirateurs passionnés et Louvain fut une de se^ places fortes ').
') V. riiitiTcss.int oiivr.ijfr. (!(• F. iSiovK, Iai Uninissaucr des lettres et Festor de l'érudition ancienne en liclgique, IS'JO. Sur lu runuissaiicc dans
LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÊLISME 161
La philologie classique y vécut, au xvi® siècle, son âge d'or. Le principal initiateur du mouvement est Didier Erasme de Rotterdam (1467-1536). Au couvent d'Emmaiis, près de Gouda, où il avait passé cinq années de sa jeunesse, Erasme s'était pénétré des écrits de Laurentius Valla, qui contribua si puissamment à répandre en Italie la haine de la dialectique aristotélicienne. En 1496, les cours de la Sorbonne achèvent de le dégoûter de la philosophie scolastique. Il veut rompre avec elle ; il rêve d'une humanité plus conforme à la nature, d'un idéal de vie renouvelé du paganisme latin ').
Erasme est un polygraphe, à préoccupations de moraliste. Sa morale n'a rien d'un système d'idées ; elle est l'apologie d'une sagesse pratique, et se réduit à un ensemble de maximes, de conseils et d'exemples empruntés aux anciens. Cet homme extraordinaire, que les plus célèbres universités essayèrent d'attirer, et qui résista à toutes afin de demeurer indépendant, suscita un enthousiasme qui, franchissant les sphères pédagogiques, envahit toutes les classes cultivées et même les cour» princières. Sa renommée est européenne ; il est en rapports avec toutes les personnalités éminentes de la grande république des lettres. Thomas Morus, qui plus d'une fois vint dans les Pays-Bas, cultive son amitié. A Louvain, où il fait de fréquents séjours, Erasme connaît Thierry Martens, le premier imprimeur belge^ Dorpius, Barlandus et bien d'autres. Son œuvre prin-
les Pays-Bas, v. aussi Pirenne, Histoire de Belgique, t. III (1907), pp. 295 et suiv. Cf. RoTTiER, La vie et les travaux d'Erasme considérés dans leurs rapports avec la Belgique (Mém. cour. Acad. Beljj. t. VI, 2" partie. — ') Principaux ouvrages : YAdagia (1500), VEnchiridion militis christiani (1503)» le Moriae encomiuni (1509), les CoUoqiiia (1516).
cipale est Férection du Collège des Trois Langues qu'il fonda, en 1517, avec le concours d'un Mécène des lettres, Jean Busleiden ^), pour l'enseignement du latin, du grec et de l'hébreu. Cette institution, de grand retentissement à l'étranger, inspira à François I la création du Collège de France ; elle provoqua, à Louvain, une culture intense de philologie classique'), mais au point de vue philosophique son influence fut nulle. Erasme quitta Ijouvain en 1521, pour des raisons d'ordre religieux, que nous n'avons pas à élucider ici. Déjà le protestantisme était levé, et les théologiens s'étaient émus de certaines de ses doctrines.
Son œuvre philologique trouve des continuateurs dans la personne de son compatriote Martin Van Dorp (Dorpius 1485-1525), d'abord professeur de philosophie au Collège du Lys, puis docteur en théologie^), — et plus encore dans celle de Ludovicus Vives.
Celui-ci est directement associé à l'œuvre des humanistes français et italiens ^). Né à Valence en 1492, il se rend à Paris, où il étudie la philosophie sous Jean Dullaert, de Gand ; mais comme Erasme, il y conçoit le dégoût de la scolastique, et par
') F. Nève, Mémoire histor. et littéraire sur le collège des Trois Langues à Louvain. — «) Juste, Histoire de l'instruction en Belgique, p. 132 ; Nève, La Renamance des lettres, etc. ^armi les philologues formés à Louvain pendant cette prenuère moititS du XVP siècle, citons le chroniqueur Adrien Darland, le latiniste Pierre Nanni,les grammairiens Jean Uespautère et Jean Vandencampen, Conrad Goglenius, premier professeur de latin au Collège des Trois Langues et auteur de notes sur les Offices de Cicèron. — ^) V. Nève, op. cit., ch,V. On possède de lui une harangue ofllcielle prononcée le 1"' octobre 1513 devant l'Université, sur le rapport des sciences philosophiques entre elles. — •*) Mon Namèche, Mémoire sur la vie et les écrits de L. Vives (Acad. de llelg., Mèm. cour., 1S40) ; Altmeyer, Let précurseurs de la Réforme aux Pays-Bas (Bruxelles, 1886), t. I, pp. 244 ot 283, et t. Il, p. 48.
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réaction se lance à corps perdu dans l'étude de l'antiquité. Dès 1512, il se trouve à Louvain, et entre en relations avec Erasme. Il donne des cours publics, en 1520, explique les anciens et commente la Cite de Dieu de S. Augustin. Plus tard, Henri VIII l'attire en Angleterre, mais il revient mourir à Bruges, en 1540 '). Incisif et satirique. Vives fait le procès de l'ancienne dialectique. Déjà Aristote l'a mal comprise, en dépossédant la métaphysique de l'étude des catégories '). Les péripatéticiens de son temps sont une race superstitieuse et insensée, qui font jurer de ne jamais combattre Aristote. Vives ne tarit pas en railleries sur le compte de ces maîtres qui « inventent et fabriquent des inepties, et quelque nouvelle langue qu'ils sont seuls à entendre » ^). Mais là s'arrête son savoir, car sa philosophie est plutôt négative que positive. Ne lui demandez pas sa dialectique propre : elle ramène les lois de la pensée aux règles de la rhétorique. Essais infructueux et pitoyables ! Quintilien et les littérateurs de Rome forment d'excellents philologues, mais de piètres philosophes.
Malgré Vives, on continua de commenter Aristote. Mais on remarque durant ce xvi* siècle une tendance timide à appliquer au fonds aristotélicien une forme plus correcte et plus châtiée.
Sous l'aiguillon mordant des latinistes, un groupe de péripatéticiens essaya de faire retour à une latinité plus pure, et à une didactique plus sobre. Ce n'était pas
*) Principaux traités : De causis corruptorum artiuin. In pseudodialecticos. De initiis, sectis, et laudibiis philosophiœ. De anima et vita. — *) De caus. corrupt. art., 1. III, c, 1, pp. 110-115 (Édition Valentia; Edentonorum. 1785>. — 3) « Somniant et confingriint sibi ineptias ac novam quamdam linguam quam ipsi soli intcllig-ant». In Pseudo-Avistotelicos (opéra, edit, 1782), t. III, p. 38.
s'attaquer de face aux rhéteurs, ni venger la logique de leurs confusions grossières, mais adapter l'ancienne dialectique à une mentalité nouvelle.
Le premier aristotélicien qui s'ouvrit aux influences humanistes semble être le malinois Augustin Huens (Hunnseus, 1522-1577) qui fut à la fois professeur de philosophie et professeur de langues.Paquot,quirappelle, en termes excessifs, un réformateur, dit de lui qu'il sut dégager la philosophie de l'enveloppe barbare sous laquelle elle avait coutume de se montrer ^). Sa Dialectique et sa Logique, qui eurent l'une et l'autre de nombreuses éditions ^), sont des commentaires d'Aristote sans originalité, mais écrits dans un style aisé et limpide.
Au nom de Huens on peut associer celui de Corneille Wauters ou Valerius, d'Oudewater (1512-1578), que ses connaissances de latin et de grec désignèrent aux proviseurs du Collège des Trois-Langues comme remplaçant de Nanneus^). Auteur de divers ouvrages sur la rhétorique et sur la grammaire, familier de Cicéron et de Virgile, Wauters sut éviter les formes routinières. Sa
') Paquot, op. cit., t. II, p. 517. — *) Ueusens, Biographie nationale, t. IX, p. 715. Huens publia également une S. Thomœ Aqtdnatis summa totim Theologiœ et fut, à raison de ses connaissances de linguistique, un des principaux éditeurs de la Bible polyglotte d'Anvers. — ^) Depuis la création du Collège des Trois-Langues et les événements qui s'y rattachent, deux autres professeurs de la Faculté des arts ont commenté Aristote : Jean l'Estaignier (Slannifex), de Gosselies (1494-153(3), qui enseigna la philosophie au Porc en 1520; Ueverus (Serjacobs), de Beveren, dans le pays de Waes, ou de Beverprès d'Enghion, titulaire pendant vingt-trois ans, d'une chaire de philosophie au Porc, et qui laisse un commentaire sur la philosophie naturelle d'Aristote publié par ses élèves. Leur» œuvres sont inédites, comme celle de Stannifex, ou peu répandues, comme celles de Ilcvorus. Il n'est guère probable qu'ils aient inauguré duiiH la Faculté des arts la ])ralique des préceptes humanistes. Paquut. op. cit., III, 370, 622.
LE CHOC DE L*HUMANISME ET DE l'aRISTOTÉLISME 165
philosophie de la nature, qui est en même temps un traité de psychologie'), a une réelle valeur, si on la compare aux productions similaires de l'époque. Il fut un digne maître de Juste-Lipse, qui dut peut-être à son enseignement quelque chose de son indépendance d'esprit. Au demeurant, ce qui montre le prestige de Valérius à VAbna Mater, c'est que sa Dialectique figure dans le catalogue des ouvrages classiques rendus obligatoires par Gharles- Quintle20juinl546 2).
Cet édit impérial est intéressant. On y voit d'abord que l'humanisme gagne du terrain. Y figurent, par exemple, la Dialectique et la Rhétorique de Rodolphe Agricola, qui est avec Laurentius Valla et Ludovicus Vives un des triumvirs de la philologie antiscolastique. On y rencontre aussi les noms de Jean Gœsarius, du duché de Juliers ; celui de l'augustin Rivius '), et surtout celui du franciscain Titelmans.
Titelmans (fin xv° s. -1537), né à Hasselt, primus à Louvain (1521) successivement professeur au Porc, et chez les Pères de l'observance à Louvain (1523) devint capucin en 1535 et se rendit en Italie ^). C'est un philosophe doublé d'un littérateur, qui représente excellemment la déteinte de l'humanisme sur la scolastique. Bien qu'il ait mené campagne contre Erasme, celui-ci rend hommage à ce jeune homme merveilleusement
') Physicœ, seu de naturœ philosophia Institutio. Cet ouvrage reçut de nombreuses éditions. — ^) Daris, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège pendant le XVI^ siècle, p. 235. — ^) Paquot, op. cit., t. II, p. 167. — *) A. Paquay, Frans Titelmans van Hasselt (Franciscus Titelmannus Hassellensis). Opzoekingen over zijn leven, zijne werken en zijne famille. (St- Lambrechtsgilde van Limburg). Cf. le P. Chrysostome, P.François Titelmaiis^ dans Etudes franciscaines, avril et juin 1902.
doué (juvenem mire gloriosum), qui maniait le latin comme un philologue. Titelmans ne fit pas mentir la parole d'Erasme. Ses traités de logique et de physique '), qu'il dédia à la faculté des arts de Louvain, revêtent la doctrine péripatéticienne d'un latin sobre et pur, et ils servirent longtemps de manuels classiques.
La voie frayée par Huens, Valerius, Titelmans était la bonne. Malheureusement les aristotéliciens du xvi® s. n'accentuèrent pas la régénération de la philosophie par la philologie et bientôt on retomba dans la routine. André Fabrice de Hodeige en Ilesba^^e (vers 1520-1581) et Barthélémy Peeters ou Pétri, ce dernier tour à tour professeur à Louvain et à Douai et enthousiaste de Thomas d'Aquin -), sont peut-être les seuls noms qui méritent une mention.
Pendant la seconde moitié du xvi® siècle et le commencement du xvii% la cause des Erasme et des Vives est reprise à Louvain par une nouvelle phalange d'hommes distingués, philologues de profession et de conviction, philosophes de surface. Juste-Lipse d'Overyssche (1547-1606), qui personnifie le mieux la mentalité du temps, présente avec Erasme plus d'un point de ressemblance ^). Le culte de l'antiquité est la passion de sa
') De consideratione dialectica. Prem. édit. 1534. Le P. Clirysostome relève 16 édit. ; Compendium naturalis philosophiœ 1535 et ann. suiv. ; Compendium physicœ 1552, résumé du précédent, suivi d'un tableau synoptique où la philosophie est sutulivisée en cinq parties : métaphysique, mathématique, physique, éthique, logique. — *) Il publia des Prœccptiones loqicœ super iorum\discipHvarum ac prœsertim S. thcologiœ exemplis ilhistratœ (Duaci, 1625), et travailla, avec deux autres professeurs de Douai, Silvius et Colveneri, h une édition de la Somme Ihèologique de S. Thomas. Paquot, op. cit.. 11, 131. — ') Sur Ju8tc-I jpse, v. Charles Nisard, Le triumvirat littéraire. Juste-Lipse,
(II. Kubens, Ph.l.ppe Rubens, Juste l.ipse et Jean Woverius) conservé au palais Pi ni, à Florence.
LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÉLISME 167
vie : ^norïbîis antiquis, tout à la mode des ancie^tis^ fut sa devise et il y demeura fidèle. Gomme Erasme, Juste- Lipse est le plus titré des érudits de son temps. Sa réputation cosmopolite le suit, grandissante, dans les étapes de sa carrière : à léna où il débute comme professeur (1558), à Leyde où il enseigne plus tard, à l'Université de Louvain qui est fière de le conquérir en 1591. Gomme Erasme, il s'entoure d'une couronne d'amitiés illustres, et les plus grands noms figurent parmi ses correspondants. Gomme Erasme enfin, il semble avoir eu des défaillances au point de vue de l'orthodoxie, et son attitude dans les querelles religieuses n'est pas nettement établie. Or, ce brillant humaniste voulut être un restaurateur du stoïcisme. Ses commentaires sur Sénèque, son traité sur la Constance (1585), sa Physiologie des stoïciens, pour ne point citer d'autres ouvrages, sont pleins d'admiration pour la doctrine du Portique. 11 pose pour le sage, que les joies et les douleurs ne peuvent troubler dans son impassibilité; il vante la soumission à l'ordre des choses, le repos de l'àme, la maîtrise des passions, et fait de l'ataraxie antique la condition du bonheur. Sénèque est son familier, et le buste du moraliste romain protège de son ombre le groupe de dilettanti peints par Rubens, et qu'on appela pompeusement du nom de philosophes.
Que vaut le stoïcisme de Juste-Lipse? Pratiqua-t-il cette virtus rigide, dont les stoïciens eux-mêmes disaient déjà, qu'elle était faite non pour des hommes, mais pour
Joseph Scaliger et Isaac Casaubon (Paris 1852) ; Emile Amiel, Un publiciste du XVI^ siècle, Juste-Lipse. Paris 1884.
168 LES AGITATIONS PHILOSOPHIQUES DES XV® ET XVf S.
des fils de dieux? Sut-il démêler le panthéisme matérialiste où cette morale austère prend racine ? Il expose comment, d'après Gléanthe, obéir aux dieux n'est autre chose que se conformer aux lois de la nature, et que la nature est le Grand-Tout. Mais a-t-il vu que le monde pour les stoïciens est un système fermé de phénomènes, fatalement {fatum) enchaînés les uns aux autres, et qui représentent chacun un stade déterminé de l'évolution de la Nature-Dieu ? Et s'il accepte ces doctrines, que fait-il de la liberté humaine, de la Providence et de la morale chrétienne ? Scribani, l'admirateur de Juste- Lipse et qui, deux ans après sa mort, entreprit de le venger, remarque avec beaucoup d'à propos, qu'il ne fut stoïcien que dans la mesure oii le stoïcisme et le christianisme s'accommodent, et qu'au demeurant il identifie le Fatum avec la Providence. En quoi il reste fidèle à Sénèque, qui trahit, sur cette grave question, le puritanisme de l'école ').
A notre avis, le stoïcisme de Sénèque fut bien plus une coquetterie qu'une conviction. Il constitue une façon raffinée et inédite d'opérer un retour au monde païen, et sert de prétexte à des développements d'éloquence et de littérature. Dès lors bien des choses s'expliquent : les faiblesses doctrinales, les illogismes, et la bonne entente qu'on essaie d'établir entre les stoïciens et Aristote.Gar si Juste-Lipse répudie la sophistique des aristotéliciens'), il veut réintroduire Aristote
*) Scribani, Jv&ii Lipsi Defemio postuma. C. B. Amico bene merentù Anvers, 1606, c. XI. — ') « Nos professeurs, qui se confinent sottement dans une sophistique captieuse et ardue, n'ont i\ c(nur que de nouer et de dénouer adroitement dus discussions subtiles r>, Constanct', Préface.
LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÉLISME 169
dans le temple de la philosophie, comme à la suite de Tun ou l'autre stoïcien ^).
La même manière se révèle chez Erycius Puteanus (1574-1646) disciple de Juste-Lipse, et qui lui succéda, en 1606, dans la chaire d'Histoire à Louvain. A l'enthousiasme pour Sénèque, Puteanus associa un moment l'enthousiasme pour Epicure. Il rêva d'attacher son nom à un nouvel épicurisme, comme son maître avait attaché le sien au renouveau du stoïsme, mais il ne donna pas suite à ce projet. A quoi bon d'ailleurs, puisque la morale d'Epicure, partie d'autres principes, aboutit aux mêmes maximes que la morale stoïcienne? Esprit léger et superficiel, Puteanus ne demande à la théorie de la vertu austère que de lui inspirer des tirades grandiloquentes ; la philosophie fait partie du matériel de la rhétorique, elle est prétexte à de belles périodes. On comprend aisément, après cela, que le paganisme moral de Juste-Lipse et de Puteanus — nous allions dire leur paganisme philologique — n'ait pas entravé le libre essor de leurs convictions chrétiennes, qui seules intéressent la vie pratique ^).
Le stoïcisme de Juste-Lipse eut des destinées éphémères et sa trace se perd au xvii* siècle. C'est la meilleure preuve que sa renaissance fut factice ^^).
') « Quant à moi, je réintègre Aristote dans l'enseignement de la philosopliie ; mais je ne le réintègre pas seul : je mets en tête tantôt Platon, tantôt Epictète, quand ce n'est pas Plutarque ou Sénèque t>, Physiologie des stoïciens, II, 58. — *) M. SiMAR, auteur d'une intéressante étude sur Puteanus, montre fort bien ce dualisme du penseur chrétien et de l'humaniste païen. Etude sur Erycius Puteanus considérée spécialement dans l'histoire de la philologie belge et dans son enseignement à l'Université de Louvain (1909). — ^) M. Simar, op. cit., p. 38, semble croire le contraire : le stoïcisme de Lipse devait, à son avis, «imposer la domination de la raison sur les âmes timorées et trera-
170 LES AGITATIONS PHILOSOPHIQUES DES XV® ET X\f S.
A Douai, le choc de l'humanisme et de l'aristotélisme fut moins profond qu'à Louvain, tout en présentant les mêmes caractères. Il n'exerça sur l'amendement de la philosophie traditionnelle aucune influence, et ne mit au jour aucune philosophie nouvelle. La faculté des arts, qui monopolise le mouvement philosophique, impose la dictature officielle d'Aristote ; les statuts sont pleins de son nom ; et la plupart des maîtres s'enlisent dans l'éternel commentaire de son Organum, Quant à l'humanisme, qui s'implante à Douai dès le premier jour, il se développe avant tout sur le terrain philologique ').
Sa forme philosophique se résume dans une poussée en avant du « Ramisme ». Un disciple de Pierre de la Ramée (Ramus), Nicolas de Nancel, enseigne pendant deux ans la dialectique simplifiée du maître. Cette panacée n'est qu'une réclame de rhéteur. Le couronnement de la logique est la diction (dictio), l'art de raisonner étant uni à l'art de bien dire « comme le cœur est uni à la langue ». Mince bagage philosophique, malgré les belles déclamations qui le véhiculent ! Ces principes aident à comprendre l'importante place de la rhétorique dans les études de Douai, notamment au Collège des
blantes de son époque. I.es perturbations et les ravages dont notre pays fut le théâtre dans la seconde moitié du xvi" siècle effrayaient et décourageaient ces indifférents qui n'avaient plus en vue qu'une félicité terrestre », op. cit., 38. Tel n'est pas notre avis. On ne peut comparer les Pays-Has du xvr siècle à la Grèce, après que la bataille de Chéronée (338) ait mis lin à son indépendance. Le stoïcisme ancien répondait à un besoin réel, il vécut des siècles ; le stoïcisme de Juste-Lipso était factice, il dura quelques années. — ') Hunnetier, les frère» Louis et Jean Cospeau, Berlingius, Andréas Moyens, Miraeus sont de» linguiste» distingués; le frison Potreius Tiara de Worcum (1514-1586) traduit en latin le Sophiste de Platon ; la faculté des arts met entre les mains (ii'8 élèves la grammaire latine de Despaulère et la granunairu grecque de Clénnrd.
Kiyciiis l'ult'iiiius (lôT-i-KiiC») tableau appartenant à l'Université de Louvain.
LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÉLISME 171
Jésuites où elle demeura la principale branche du programme. N. de Nancel trouva des imitateurs : le Gantois Joannes Olivarius (Jean Olie Schlager), qui enseigna à Douai en 1574, après avoir fréquenté à Paris les leçons d'Adrien Turnèbe et de Ramus lui-même ') ; Jacques Gheyneius, qui entreprend de concilier Platon et Aristote ^).
Dans les centres scientifiques des provinces du nord, le contact de l'humanisme et de la philosophie fut plus général et plus intime, et la plupart des professeurs aristotéliciens sont doublés de philologues. Un belge, Gérard de Vos ou Vossius, explique en 1599 à Leyde la physique d'Aristote, et écrit en même temps des ouvrages sur la rhétorique qui lui valent les éloges de Scaliger"). Antoine Walaeus de Gand (1573-1639), enseigne le grec et la morale à Middelbourg, et son Coynpendium ethicœ Aristotelis fut mis en vers iambiques par Théodore Schrevilius ^). Malheureusement, la révolution religieuse du xvi® siècle amena de profondes perturbations dans les universités des Pays-Bas septentrionaux, et les passionnantes querelles de la Réforme enrayèrent l'essor des études.
Michel Goignet d'Anvers (1549-1623) déplore en termes amers la pénurie d'hommes de science que causèrent ces guerres intestines : « Bella intestina mise-
*) Avant de se rendre à Douai, il expliqua dans sa ville natale, Callimaque et Pindare. Olivarius revisa les œuvres de Prosper d'Aquitaine. Foppens, Bibliotheca Belgica, t. Il, p. 706. — -) Auteur d'une Succinta in Physiologam aristotelicam analysis. — ^) Gaillard, De l'influence exercée par la Belgique sur les Provinces-Unies (Mém. cour, et mém. savants étrangers publiés par Acad. Belge, t. VI, 2« part.) p. 81. — ^) Paquot, op. cit., 1, 159.
rabilis nostrse inferioris Germaniae adeo bonarum artium studia extinxerunt, ita quod vix apud nos aliquem invenias qui his artibus et studiis favere videatur > ^).
Plusieurs hommes remarquables, impliqués dans une lutte de deux partis calvinistes à Lejde, les suivants de Gomare et ceux d'Arminius, voient leur carrière troublée ou brisée. C'est Bertius, de Beveren-Waes (né en 1565), élève de Juste-Lipse à Lejàe, professeur de philosophie et de langues à Lejde, auteur de divers traités péripatéticiens'), qu'une excommunication du synode de Dordrecht obligea de chercher refuge à Paris. C'est Gaspard van Baerle (Barlaeus) d'Anvers (1584-1648), professeur de logique à Leyde et, comme son collègue Bertius, victime des haines gomaristes^). Walaeus de Gand (1573-1639), professeur à Middelbourg, qui appartenait au parti des plus forts et joua un rôle au synode de Dordrecht, est bien plus un polémiste qu'un philosophe.
Ces luttes religieuses engendrèrent une réaction qui contribua d'une façon indirecte au développement, dans une direction nouvelle, des études philosophiques : le théisme et le droit naturel.Le hollandais Coornhert s'élève contre le protestantisme naissant et l'intolérance des sectes religieuses. Il veut dégager les éléments communs de spiritualisme que toutes admettent, justifier l'expérience interne du fait religieux que toutes pratiquent, et sur ces bases rationnelles construire une religion de nature.
') CM par M. Monciiamp, Galilée d la lirlgiqnn, Saiiil-Trond, 1S!>2, p. 14.— ') lA>gicœ pcvipateticœ libri ,trcs ; Ik definitione et causis. Paquot, op. cit. III, 109. — ') SiRGENiiREK, Gcsckiedcnis der Leidsche Hoogeschool (Leiden, 1839), t, I, pp. 1 10 et suivantes. — Cf. Gaillard, op. cit., p. 114.
LE CHOC DE l'humanisme ET DE l'aRISTOTÉLISME 173
Pour suivre la loi du Christ, il n*est point nécessaire de connaître son nom. Juste-Lipse, qui dans ses Politiques considère l'unité religieuse comme le bien fondamental du pays et impose au Prince de la maintenir, reprit Goornhert sur ces idées indifférentistes et libérales, et les deux hommes engagèrent une virulente polémique dont l'exposé nous entraînerait trop loin '). N'empêche que le naturalisme religieux de Goornhert se répandit avec une étonnante rapidité en Angleterre et dans les Pays-Bas. Koolhaes, Duifhuis, Oldenbarneveldt se font les champions de ses idées ; Ghillingworth, Taylor, Thomas Morus lui-même lui sont redevables ').
Avec Thomas Morus, le naturalisme politique et social prit de l'ampleur, et V Utopie dresse le plan d'une société où régnerait un idéal de tolérance, de justice et de douceur. Morus a de nombreuses attaches avec nos Pays-Bas. En qualité de diplomate ou d'humaniste, il fit plusieurs séjours à Bruges et à Louvain, en 1508, puis en 1515. Il discute dialectique avec Dorpius ^); il rencontre Erasme, et grâce à sa puissante amitié, entre en relations avec les savants belges. G'est à Louvain que parut en 1517 la première édition de Wtopie^ qui devait porter le nom de son auteur aux quatre coins de l'Europe, et c'est un professeur de l'Université de
*) La réponse de Lipse porte Adrersits dialogistam. De una religione. Cî. Brants, La faculté de droit de l'Université de Louvain à travers cinq siècles (Louvain, 1906). Cf. Amiel, op. cit., pp. 241 et suiv. — *) Sur Goornhert et le mouvement qu'il provoqua, voir un article de Wilhelm Dilthey, Das natiirliche System der Geisteswissenschaften im XVW Jahrhundert (Archiv fur Geschichte der Philos., Bd. V (1892). pp. 480 et suivantes. — 3) Epitre de Morus à Dorpius en 1515 (Epistol. t. II, p. 1896), v. p. h., page 144, n.
Douai, Thomas Stapleton, qui se chargea d'écrire sa vie ').
Les problèmes sociaux et politiques agités par la Renaissance s'infiltrèrent aussi dans les discussions des juristes. On a montré récemment') qu'à partir du XVI® siècle la faculté de Droit de Louvain agite un ensemble d'idées générales sur le caractère de la loi et de l'obligation, sur les devoirs du prince, sur les règles du gouvernement. Les dissertations que les juristes présentent sous forme d'introduction à l'étude du droit romain constituent une ébauche de droit naturel ou de philosophie du droit. Au xvi® siècle, le de juris arte de Hopperus, véritable traité de droit général, exerce une influence caractéristique, et notamment fait une impression profonde sur Martin Antoine del Rio. Les juristes marchent ainsi sur les brisées des théologiens, ou plutôt ils abordent une série de problèmes simultanément soulevés dans les traités théologiques de jure etjustitia, de virtutihuSy fort en honneur depuis Suarez. Au xvii® siècle, la Faculté de Droit demeura fidèle à ces traditions : Gudelin, Malderus, Zypaeus, Ferez, Tulden, font une place notable au Droit naturel et social. Leurs écrits mériteraient d'être étudiés au point de vue de leur filiation doctrinale, et il serait intéressant d'y poursuivre l'empreinte du naturalisme, de la Réforme et des systèmes pliilosophiques nouveaux que le xvii® siècle engendra.
') Imprimé à Douai, en 1588; li-ailuite <Iu ialiii en français par A. Martin, (Paris, 1849). — *) Noire savant collègue, M. IJranls, dans l'ouvrage cité plus haut.
LES BELGES A l'ÉTRANGER 175
§ 4. LES BELGES A l'ÉTRANGER (XV® ET XVI® SIECLES)
Bien que la création de l'Université de Louvain ait arrêté Texode en masse des Belges, il y en eut toujours qui continuèrent de s'expatrier, et qu'on rencontre dans les universités étrangères. Ce qui les incite à quitter les Pays-Bas, c'est parfois l'amour d'apprendre et de voir ce qui se fait ailleurs, parfois aussi le malheur des temps et la pression des circonstances, surtout à partir du XVI® siècle, quand les guerres religieuses eurent éclaté ^). Les personnalités, qui s'en allèrent sous d'autres cieux chercher la fortune philosophique, apparaissent d'ailleurs comme des unités isolées, dans des centres très distants, et sans que rien n'unifie leur action.
C'est Dominique de Flandre à Bologne ; Pierre et Georges de Bruxelles, J. DuUaert et Glichtove à Paris ; Corneille Martini et Hyperius en Allemagne. Nous les signalons, afin d'être complets, mais nous pourrons, d'autre part, leur consacrer peu de place dans cette histoire.
L'Université de Bologne, qui ne le cède pas en ancienneté à celle de Paris, devait avant tout son lustre à ses écoles de droit. Les Flamands se rencontrèrent nombreux dans la cité italienne, ils formèrent une nation propre de 1432 à 1475 ^), et une dizaine d'entr'eux furent recteurs de l'Université.
') Un édit général du 4 mars 1569 interdit d'aller étudier à l'étranger. Mais on fut très large dans son application, v. WiLS, op. cit., 1. 1, 3, n. — *) Après 1475, ils furent incorporés dans la nation allemande. Franck, Les rectetirs flamands des universités de Bologne et le collège Jacobs (Revue de Belgique, 1888, p. 182 et suiv.).
176 LES AGITATIONS PHILOSOPHIQUES DES XV^ ET X\f S.
Vers 1470, Dominique de Flandre, de l'Ordre des Frères-Prêcheurs, y enseigne la philosophie. L'habit qu'il porte en fait un partisan du thomisme, mais c'est un thomiste de valeur, qu'on peut citer à côté de Gapreolus et de Sylvestre de Ferrare. Paquet rapporte de lui qu'il brilla dans une discussion publique avec le philosophe grec Jean Argyropile '). Ses commentaires sur la Métaphysique d'Aristote sont cités parmi les productions remarquables de la philosophie du xv® s. -). Une monographie pourra seule déterminer leur valeur et la place de leur auteur dans la galerie des philosophes de Flandre et de Bologne.
Mieux outillé au point de vue philosophique et plus rapproché que Bologne, Paris continue de recevoir un contingent de Flamands et de Picards. A l'engoûment pour le nominalisme de G. d'Occam que provoqua à la fin du XV® siècle un maître écossais, Jean Major (1478- 1540), régent du Collège de Montaigu, se rattache l'œuvre philosophique de Pierre et Georges de Bruxelles. Nés dans la seconde moitié du xv® siècle, ils se rencontrèrent à Paris et y défendirent la philosophie à la mode, en une série de commentaires d'Aristote, pleins de subtilités et de chicanes^). Georges se fit
') Op. cit., t. III, p. 15(). — -) Quaestiones supra XII l. metapliysicae Aristotelis (Venise, 1490, et Cologne, 1621). — Comment, sur le de anima et sur les analytiques postérieurs d'Aristote, v. Le Roy, Biographie nationale, VI, 117, (courte notice). — ^) Pierre a laissfi des commfMitaires de la Loijiqu(\, de la Physique, du traité de l'âme. Plus lard il commenta le de ente et essentia de S. Thomas et les Summulœ de Pctrus Hispanus. Georges de liruxelles a commenta les Summulœ et son commentaire reçut plusieurs éditions. V. Biographie nationale. Duhem voit en lui l'auteur probable de Questions sur le livre des m^itéores, attribuées h Huridan, Le mouvement absolu et le mouvement relatif, 1009, p. 128. Extr. do la Ilevue de philosophie.
LES BELGES A l'ÉTRANOER 177
remarquer dans ces controverses formalistes qui devaient conduire la scolastique aux abîmes ; et on a pu lui décerner de ce chef le titre de non incelehris^). Quant à son compatriote, Pierre Grockaert, après avoir suivi Jean Major, il se rangea du côté des thomistes, entra chez les dominicains et fut le maître de Vittoria'), dont le nom est bien connu dans l'histoire de la renaissance scolastique en Espagne.
On retrouve les mêmes subtilités des occamistes chez le sorbonniste Jean DuUaert, de Gand (né vers 1471, mort en 1513), un autre disciple de Jean Major. Ses nombreuses études sur Aristote^) sont marquées des signes de la décadence. C'est au collège de Beauvais, où il enseigna, que Dullaert eut pour disciple Vives, et il exerça sur lui une influence des plus désastreuses. Vives se prit à souhaiter plus tard d'oublier tout ce qu'il avait appris aux leçons de son ancien maître "). Il est vrai que tous les contemporains de Jean Dullaert ne furent pas aussi sévères dans leurs jugements. Une lettre de Badius ^), insérée en tête de la Somme de Henri de Gand (1520), appelle Dullaert le plus châtié des philo-
*) FoppENS, Bibliotheca Belgica, t. I, 332. — *) Werner, Die Nachscotischc Philosophie, t. IV*, p. 6. Au couvent S. Jacques à Paris, Pierre Ci'ockaert eut pour auditeur Vincent Theodorici, de Harlem, qui enseigna à Harlem (1514), plus tard à Louvain (1517), où il mourut (152G) en laissant quelques écrits insignifiants (Budinszky, op. cit., p. 177). — ^) On connaît de lui notamment ; 1° In Aristotelis libros péri Hermenias commentaria. Paris, 1509; t" Quœstiones in libros physicorum, 1506. — *) In Pseudodialecticos, t. lil (1785), pp. 39 et 59. Cf. p. 162. — ^) Sur l'imprimeur belge Judocus Badius Ascensius de Gand (et non d'Assche), v. Renouard, Bibliographie des impirssions et des œuvres de Josse Badius Ascensius, imprimeur et humaniste (1642-1535). Paris, 1908, 3 vol., et Roersch, /. Badius Ascensius Gandensis (Revue des Biblioth., Juillet-Sept.. 1909).
sophes que le « Muséum Parisiense > ait produits '). Mais Badius et d'autres ont la louange facile pour des hommes dont ils partagent les idées et la méthode.
Les subtilités de Dullaert, de Georges et de Pierre de Bruxelles rencontrèrent un adversaire résolu en la personne de Josse Glichtove, de Nieuport (1472-1543), le philosophe le plus remarquable de la colonie belge àParis, en cette fin de siècle, et en même temps une des intelligences les plus remarquables de son temps. Ouvrier de la renaissance des lettres doublé d'un chaleureux partisan de l'aristotélisme, il tente de mettre la littérature au service de la philosophie. Dès sa plus tendre jeunesse, Glichtove fréquente le collège du Lys à Louvain, mais presqu'aussitôt quitte la Belgique, pour ne plus y revenir que par intervalles. On le trouve à Paris, âgé de quinze ans à peine, aux leçons de Frenand de Bruges, qui professait alors au collège de Boncourt, oii flamands et picards se trouvaient nombreux.
Mais la vocation de Glichtove ne se dessine que du jour où il rencontre Jacques LeFevre d'Etaples (Faber Stapulensis), dont il devient le disciple fervent, le collaborateur infatigable et modeste, et le défenseur zélé. Môme après qu'il fut devenu docteur en théologie (1506) et membre de la Sorbonne, Glichtove s'absorbe dans l'ingrat labeur d'éditer les traités que son maître mettait à la base de son nouvel enseignement philosophique. Il ne désavoue Faber qu'après 1520 : celui-ci s'était compromis dans le Luthérianisme que Glichtove ne cessa
') « Ut cuira in philosophia nihil l'ixrisiense Muséum extulit emunctius, ita de Theologia ojus, qua initiatus obiit, omnem spuin conccpcramus mnximam. » Cf. p. 95.
LES BELGES A l'ÉTRANGER 179
plus de combattre, et il fut obligé de quitter Paris. De 1526 jusqu'à sa mort (1543) le maître flamand vit à Chartres, où il continue son enseignement, en qualité de théologal de l'école de Notre-Dame.
La longue hste des œuvres ^) de Clichtove, qu'il s'agisse de ses travaux personnels ou des traités de Faber édités par ses soins, trahit sa dominante préoccupation d'introduire une réforme dans l'enseignement des arts libéraux et notamment de la philosophie.
Clichtove en a assez des vaines arguties {ventilandis argutiis) des scolastiques et de leur bavardage tapageur {futileyn loquacitatem ; ohstreperam garrulitateni). 11 veut revenir à la langue pure des anciens, au latin élégant que Frenand et Faber lui ont appris à connaître et à aimer. Aussi bien, Clichtove écrit comme le plus fin des humanistes. Erasme l'appelle « une source abondante des meilleures choses » *) et Despautere compare sa langue à celle d'Érasme. Ce qui caractérise l'humanisme de Faber et de Clichtove, c'est que ces deux hommes, mieux inspirés que Ramus, n'ont pas la sotte prétention de mettre Cicéron au lieu et place d'Aristote, ou de remplacer un philosophe par un rhéteur. Ils veulent simplement purger l'aristotélisme des scories qui l'altèrent, substituer aux textes en circulation des versions
^) Soigneusement relevées dans l'excellente monographie de M. Clerval, De JvÂoci Clichtovei neoportuensis doctoris theologi parisiensis et carnotensis canonici vita et operibus. Varis 1894, à laquelle nous empruntons cette notice sur Clichtove. Signalons de lui : Totius pkilosophiae Paraphrases, In teiininoruîn cognitionem introdnctio, et nombreux commentaires des œuvres de Faber. — *) Uberrimum rerum optimarum fontem, cité par Clerval, op. cit. 53. — 3) Ibid., 54.
plus élégantes et conformes à l'original, faire la critique de texte, mitiger l'aristotélisme de la scolastique par des éléments platoniciens. N'étaient-ce point là des réformes de sagesse, et qui eussent dû bénéficier à la philosophie traditionnelle, si on les avait comprises et loyalement accueillies? Les introductiones et les scholia deFaber et de Glichtove rendirent les plus grands services à l'enseignement philosophique. On les adopta comme manuels dans un grand nombre d'universités de France, d'Allemagne, des Pays-Bas septentrionaux. A Paris, ils provoquèrent un vif élan de renouveau. Mais après l'expulsion de Faber et le départ de Glichtove, la réaction triompha, et la scolastique,en reprenant ses abus de méthode, continua l'œuvre de sa propre destruction. Glichtove, conclut son récent historien, eût été un des humanistes les plus significatifs, si, dans la seconde partie de sa carrière, et par crainte du luthérianisme, il eût moins sacrifié aux procédés surannés des théologiens scolastiques.
Reste à nommer deux belges moins importants, qui embrassèrent le protestantisme et enseignèrent en Allemagne : Corneille Martini, d'Anvers (1567-1621), luthérien, professa la philosophie scolastique à Helmstadt, pendant trente ans, et fut un des adversaires redoutés du ramisme ') dont les doctrines se répandaient avec une extraordinaire aisance dans les milieux allemands. — Ghceracrds d'Ypres, ou Hyperius (1511-1564) après
') Cornelii Martini adceraus Ramistas disputatio de subjecio et fine logicm (1507) ; Commentariovum Logicorum adverstis Ramistas libri qiiinque (1623). Martini a également écrit sur la métaphysique et l'éthique. Paquot, op. cit., t. II, p. 4ii.
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une brillante formation littéraire à Paris et de longs voyages, se fixa à Marbourg dans la Hesse où il fut un des chefs du calvinisme, occupa une chaire de théologie et commenta Aristote ^).
') Travaux sur la rhétorique et la dialectique, commentaires sur la Physique et la Morale d'Aristote. V. Altmeyer, op. cit., 1. 1, p, 328 ; — Biographie des hommes de la Flandre occidentale, 1. 1, p. 225; — Reusens, Biographie nationale, au mot.