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CHAPITRE II

Le choc de l'Aristotélisme et du Cartésianisme

(xvir siècle)

§ i. LES PREMIÈRES HOSTILITES A LOUVAIN ET DANS LES PROVINCES MÉRIDIONALES

Avec rapparition du cartésianisme, s'ouvre pour la philosophie dans les Pays-Bas une ère de luttes complexes et décisives. Le choc de l'humanisme, tout de surface, n'avait pas atteint la scolastique dans ses forces vives ; et parfois même, grâce à une transaction doctrinale, la philosophie traditionnelle tenta de vivre en bonne intelligence avec sa rivale.

11 en sera autrement désormais. Le cartésianisme vint opposer à l'aristotélisme un système d'idées cohérent et complet. Le heurt se produisit entre les doctrines fondamentales, et, pour des raisons que nous aurons à démêler, l'aristotélisme en sortit brisé. A aucun moment de cette lutte, deux fois séculaire, on ne se méprit sur l'enjeu.

Deux conceptions du monde étaient en présence ; et

V. F. l»leiiiiMiis(|(MI|-|(;7l) tuljloau appartoaaut à rUiiiversilé de Louvaiii

parce qu'on les savait exclusives l'une de l'autre, on mit de l'âpreté à les défendre. Ceci expliquerait déjà le ton aigu que prirent les controverses, et comment des questions de doctrine vinrent rapidement se compliquer de questions personnelles. D'autres circonstances contribuèrent à élever aussitôt le diapason des discussions : le cartésianisme conclut des alliances offensives avec le Jansénisme sur le terrain théologique ; avec les théories coperniciennes sur celui des sciences ^). Toutes ces forces se coalisèrent contre la scolastique ; elles sont comme l'âme d'un monde nouveau, le monde moderne, qui devait supplanter le monde traditionnel ou du moyen âge.

Le jeu de ces divers facteurs apparaîtra progressivement dans les épisodes qui remplissent l'histoire des idées au XVII® siècle. Mais, pour comprendre ces épisodes, il importe d'établir que le cartésianisme présente, dans ses positions fondamentales, un caractère oppositionnel à la philosophie scolastique.

Pour Descartes, le savoir humain ne repose pas sur un travail d'abstraction, qui puiserait dans les données de la sensation externe et interne la « quiddité » des choses (scolastique) ') ; mais sur la claire vue de la conscience. Démêlons le contenu de la conscience, fixons les intuitions claires et distinctes relatives au moi, au monde, à Dieu, et il suffira de les coordonner pour construire la philosophie. Lorsque, après avoir douté de tout. Descartes soustrait à l'emprise du doute le fait de son existence, parce que « de la mesme que je pensois à douter de la vérité des autres choses, il suivoit très évidemment

1) Voir §5.-2) Cf. p. 99.

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et très certainement que j'estois » ^), il ne fait qu'une première application de ce critère général de la conscience. La célèbre formule : « je pense, donc je suis >, doit être complétée par cette autre : tout acte conscient qui m'apparaîtra aussi clair et aussi distinct que le fait de mon existence me mettra en présence d'une certitude.

De là naît une psychologie nouvelle. Le moi est une chose pensante (res cogitans). Supprimez l'acte conscient (synonyme de pensée dans le langage cartésien), il ne reste rien du moi. L'activité consciente n'est donc pas étrangère à l'essence du moi, elle n'est pas la mise en œuvre de quelque faculté, se surajoutant à l'âme comme un accident qualitatif détermine la substance (scolastique) ; la conscience est l'essence même du moi et le plus intime de notre être.

De même que la pensée consciente est l'essence du moi, l'étendue est l'essence des corps. Le froid, le chaud, la couleur, et tout ce cortège de qualités, dont la scolastique fait des accidents réels et inhérents -), ne sont pas des attributs réels, mais des événements subjectifs : ils changent suivant les dispositions du sujet qui les éprouve, n'ont qu'une valeur d'impression et ne constituent pas la réalité du corps. Pour pénétrer la nature du corps, il faut, comme pour le ynoif récuser la sensation, et ne se fier qu'à l'analyse de la conscience. Or devant la conscience, le corps est une étendue, infiniment divisible et continue ^), immobile par elle-même et qui dès lors, pour se mouvoir, reçoit l'impulsion du dehors. Acte

•) Discnurx di: la méthode, 4'"" piirtio. Ed. Adam cl Taniiery, l, VI (tfl02) p. 32. — *) Cf. p. ÎW ot suivis. — ^) On reconnaît ici l'influence des malhéniatiqueK, que Doscartes avait brillamment cultivées.

et puissance, matière première et forme substantielle sont des chimères, puisque tous les changements de la matière corporelle s'expliquent par des figurations diverses d'une masse d'éléments homogènes, qu'une force extrinsèque heurte, choque, agrège et désagrège (hypothèse des tourbillons). L'étendue devient le constituant corporel ; et si par la pensée on la supprime, il reste non pas un résidu substantiel, composé de matière et de forme, mais le néant.

Tout phénomène est, ou conscient ou étendu. Entre le corps et l'esprit, entre l'étendue et la conscience, il y a incompatibilité absolue. De cette thèse fondamentale du cartésianisme part un réseau de corollaires qui acculent la psychologie de Descartes à d'inextricables difficultés. Le moi conscient, ou l'âme, n'ayant rien de commun avec le corps étendu, leur union dans l'homme n'est pas naturelle, mais violente (contre la scolastique). Aussi le commerce de l'un et de l'autre constitue une énigme ; pour expliquer les répercussions du moral et du physique, et les passions humaines. Descartes recourt à de vains subterfuges.

L'incompatibilité du conscient et de l'étendu entraîne, d'autre part, la nécessité de parquer tout fait humain dans une de ces catégories closes de phénomènes conscients ou de phénomènes étendus. — Et la sensation ? Elle est événement conscient, répond Descartes, donc elle n'a rien d'étendu. — Et les animaux? Ont-ils la conscience, au même titre que l'homme? Le spiritualisme excessif de Descartes s'efl'arouche devant pareille doctrine, et forcé de choisir, le philosophe français préfère ramener tous les actes de l'animal à des mouvements étendus et mécaniques. La bête ne présente que les

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apparences du conscient ; elle n'est qu'un automate, une mécanique merveilleuse.

Non moins que les autres parties de sa philosophie, la théodicée de Descartes diffère de la théodicée des scolastiques.EUe s'alimente de cette idée-mère, issue elle-même de la méthode cartésienne : que la notion de Dieu, telle que la découvre notre conscience claire et distincte, est garante de l'existence et de la nature de Dieu. Mais le conflit dont nous entreprenons l'histoire n'intéresse qu'indirectement la théodicée, et nous n'y insistons pas.

La morale cartésienne se ressent de la place prépondérante que les « idées claires et distinctes > occupent dans la vie psychique ; elle inaugure un déterminisme intellectuel qui s'oppose à la théorie scolastique de la liberté. Agir librement est suivre le parti que la raison me montre le meilleur, et qui pour cela me sollicite plus que tout autre, « car afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l'un ou l'autre des deux contraires ; mais plutost, d'autant plus que je panche vers l'un, soit que je connoisse évidemment que le bien et le vray s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse ') >. Et puisque Dieu est l'auteur de nos idées claires, c'est lui en dernière analyse, qui agit sur les décisions de la volonté.

Or ce déterminisme intellectuel, qu'Arnold Geulincx érige en système avant Malebranche et Leibniz *), présente des affinités incontestables avec la théorie fondamentale du Jansénisme. Dans VAugustinus^ qui fonda sa célébrité, et parut en 1640, deux ans après sa mort, Jansé-

') Qualrièmo mAdilation, éd. Adam et Tannery, t, IX, p. 4G, 1904. — *) V. § 4.

(Jaspariis l»arlueus (1584-1B48) tuhleau upparteiiunt à l'Universilé de Louvuiii.

nius anéantit la liberté humaine en ce sens, que le vouloir ne peut pas ne pas suivre l'inspiration delà grâce, ni vaincre la délectation qu'elle produit ; l'acte reste méritoire, mais cesse d'être libre. Telle est, sans contredit, la principale raison de l'alliance offensive et défensive contractée, en Belgique comme en France, entre le jansénisme et le cartésianisme, et que tous les historiens du cartésianisme ont remarquée ^).

Ajoutez cet autre point de contact, que Jansénius et Descartes détestent également les aristotéliciens, et vous comprendrez mieux encore les sympathies des théologiens jansénistes pour la philosophie nouvelle : à l'université de Louvain, les principaux tenants du cartésianisme, Philippi et Geulincx furent aussi des jansénistes ardents.

On peut dire que la Belgique fut la seconde patrie du cartésianisme, et les épisodes qui marquent sa marche en avant dans l'université de Louvain eurent leur répercussion en dehors du pays.

Le cartésianisme fait son apparition à Louvain, Tannée même ou paraît le fameux Discours de la méthode. Déjà Descartes avait des intelligences dans la cité universitaire, et voici comment. Philosophe et savant. Descartes était non moins homme du monde et diplomate. 11 entretenait des relations avec les cours princières, et les personnages influents des milieux politiques ou intellectuels. Tous ceux qui jouent un rôle dans l'histoire de sa doctrine au xvif siècle, comme partisans ou comme

ï) « Dans la Belgique, comme en France, il y eut une sorte d'alliance entre le Jansénisme et le cartésianisme ». Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, 1868, t, l, pp. 278 et 432.

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adversaires, lui sont directement ou indirectement connus, et cette tactique habile contribue à expliquer l'enthousiasme qu'il provoque chez les uns, et l'importance que lui accordent les autres. Or, vers la fin de mars 1692, se trouvant à Amsterdam, Descartes se fait présenter un homme, appelé à jouer un premier rôle dans les événements ultérieurs, le hollandais Vopiscus Fortunatus Plempius *).

Après de brillantes études dans la pédagogie du Faucon, à Louvain, Plempius était venu à Leyde compléter ses connaissances en sciences médicales. Descartes cause anatomie avec le jeune homme, et par lui il apprend à connaître Libert Froidmont (né à Haccourt près de Visé, en 1587), maître de Plempius — ne se doutant certes pas que ces deux hommes devaient devenir à Louvain et dans les Pays-Bas ses plus redoutables adversaires.

Lorsqu'au mois de juin 1637, Descartes publia son Discours sur la méthode^ il en fit parvenir trois exemplaires à Plempius, qui, dans l'intervalle, avait obtenu, grâce à Isabelle, la chaire royale des institutions de médecine, et occupait de ce chef une des situations les plus en vue. Un des exemplaires lui était dédié ; le second était destiné à Libert Froidmont, déjà connu par sa dissertation sur la comète de 1618 et par sa Météorologie^). Trois ans avant, Libert Froidmont avait remplacé le fameux Jansénius dont il devint plus tard un des principaux adhérents ^). Le troisième correspondant

•) Pour les événements relatés dans ce paragraphe, nous avons consulté l'excellent ouvrage do Mon Monchamp, Histoire du cartésianisme en Belgique (Mém. cour, par TAcad. Rolp., t. 30), 1«H(>. — ») V. 8 5. — =•) H publia VAuyustinus d» Jansénius. Froidmont l'ait (;xc(;plion i\ la régie que los jansénistes étaient cartésiens. Monchamp remarque à ce sujet que son oppo-

était le P. Fournet, dont le rôle s'efface dans cette histoire ').

La philosophie nouvelle sonna étrangement aux oreilles de Froidmont et de Plempius, nourris de l'aristotélisme des pédagogies louvanistes ; et l'un et l'autre envoyèrent à Descartes une lettre d'observations. Celuici répondit ; et cet échange de correspondances remplit une page bien curieuse de l'histoire du cartésianisme naissant.

Ce qui heurte le plus vivement Froidmont, c'est la théorie de l'automatisme des bêtes, et celle, plus générale, du mécanisme physique. L'âme des plantes et des bêtes, avait écrit Descartes, n'était autre qu'un feu sans lumières excité en leur cœur, de même nature « que celuy qui échaufe le foin, lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il fust sec, ou qui fait bouillir les vins nouveaux, lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe » -). Froidmont fit observer

sition à Descartes fut aussi modérée qu'elle put l'ôlre, qu'il n'a attaqué Descartes qu'une fois, poussé à bout par les railleries de ses collègues, op. cit., p. 99. — ^) MoNCHAMP, Un correspondant belge de Descartes. Le Père François Fournet, S. J. (Précis historiques, avril 1893, t. XLII de la collection). Parmi les autres belges avec qui Descartes eut des rapports, citons Isaac Beeckman de Middelbourg, qu'il rencontra en Hollande (Monchamp, Isaac Beeckman el Descartes à propos d'une lettre inédite de Descartes à André Colvius, dans Bull. Acad. Belg., t. 29, p. 17) ; Sylvius qu'il vit à Douai ; Caterus ou de Caters d'Anvers, qu'il pria de reviser son manuscrit des méditations — il critiqua ses arguments en faveur de l'existence de Dieu et Descartes lui répondit. Il connut aussi Antoine Aemilius, d'Aix-la-Chapelle, (1589-1()60), professeur à Utrecht; EIzévir, l'imprimeur ; Godefroid de Haestrecht, gentilhomme du pays de Liège, un de ses principaux amis ; le gantois Heinsius, (1582-1655) ; Abraham Heydanus ; Philippe Van Laensbergh, de Gand ; Charles de Maets ; Simon Stévin, de Bruges; Jean Walaeus, fils de gantois, professeur à Leyde. V, Monchamp, passim. La correspondance de Descartes remplit les cinq premiers volumes de l'édition d'Adam et Tannery, et un supplément du t. X. — ^) Discours de la méthode, t. VI, p. 46.

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à Descartes combien cette doctrine faisait injure aux faits, et que les sensations de l'animal, la vision par exemple, ne peuvent se ramener à de simples mouvements de chaleur naturelle. En quoi il avait raison. Descartes répondit d'adroite façon : Froidmont ne l'avait pas compris ^).

Les premières lettres échangées entre Descartes et Plempius ne sont pas moins courtoises que sa correspondance avec Froidmont ; mais elles laissent transpirer Taigreur qui montait dans l'âme de Plempius. Lentement le diapason de la controverse s'élève. La même année où il reçut les répliques de Descartes (15 février et 23 mars 1638), Plempius fit paraître ses Fundamenta seu Institutiones medecinaey où il expose et critique la théorie de Descartes sur les causes de la circulation du sang et des pulsations du cœur -). C'est à Harvey que Descartes avait repris la théorie de la circulation du sang, et Plempius s'y rallia lors de la seconde édition de son livre.

La discussion entre Descartes et Plempius porte principalement sur des phénomènes phjsiologiques,auxquels le philosophe français donne invariablement une explication mécanique. Il y est question notamment de la théorie des ferments qui avait été agitée — non inventée — par le médecin bruxellois, Jean-Baptiste Van lielmont (1577-1644) dont l'ouvrage curieux Sur la guèrison 7nagnétique des blessures suscita en 1630 la censure de la faculté de théologie de Louvain ^^).

') MoNCiiAMP, op. cit., p. 49. — *) Ibid., p. 75. — ^) A cause do certaines innovations lh^!ologiques, et de l'importance qu'il accordait h des doctrines cabalistiques. Van Helmont mena une vie retirée à Vilvorde. Son livre, de magnclica vulnerum curatione, imprimé en 1021, lui attira des déboires

11 nous suffira de retenir que Plempius, tout comme son collègue Froidmont, maintient entière la psychologie traditionnelle, et s'en prend à l'idée mère du système cartésien. Pour Descartes, les opérations de la vie organique sont étrangères à l'âme ; elles sont l'œuvre des esprits animaux^ les parties les plus agitées et les plus pénétrantes du sang, échauffé dans le cœur. Plempius, au contraire, revendique hautement l'intervention de l'âme, comme principe organisant, dans les activités inférieures de l'homme. En cette matière, un péripatéticien ne peut transiger. Renoncer à la doctrine de l'union substantielle de l'âme et du corps eût été ébranler toute la psychologie scolastique ').

Cette attaque du cartésianisme, la première qui eut un caractère public, appela des représailles, et précipita les événements. Regius d'Utrecht écrivit une lettre de protestation au professeur de Louvain, et, dans des thèses qu'il fit soutenir en 1640, l'accusa ouvertement d'ignorance et de duplicité.

De ce jour, Plempius fut définitivement brouillé avec le cartésianisme, et dès lors il usa de sa grande influence pour enrayer la marche de la philosophie novatrice.

Mais déjà l'ennemi était dans la place, et quand parut la deuxième édition du livre de Plempius, en 1644, le cartésianisme avait forcé la porte des chaires universi-

à partir de 1629, et en 1634 la prison.Van Helmontest un adversaire d'Aristote. Il défend cette théorie, qui n'était pas neuve, que chaque corps, vivant ou non, possède son « ferment » dont le rôle est d'exciter « l'archée », ou le principe actif déposé dans la matière inerte. Monchamp, op, cit., 26, 89. Sur Van Helmont, v. une étude de F. Strunz, Die Psychologie des Joh. Bapt. Van Helmont in ihre Grundlagen, dans Zeitschrift fur Philosophie und philosophische Kritik, 1905, p. 2. — i) V. p. 77 et 79.

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taires, avec Gérard van Gutschoven et Guillaume Philippi. Le premier (1615-1688) s'était imbu du cartésianisme dans un commerce intime avec le maître, dont il avait été en Hollande le secrétaire et le préparateur. Il revint à Louvain, sa ville natale, en 1639, comme suppléant de l'octogénaire Sturmius, professeur de mathématiques. Ce n'est qu'en 1648, après la démission de Sturmius, et après avoir été éloigné pendant cinq ans de l'enseignement académique, que Van Gutschoven parvint à s'y fixer.

Depuis 1641, Guillaume PhiUppi, de Hal (vers 1600- 1665) arborait le drapeau cartésien au Collège du Lys ; et après des difficultés de toute nature, il était parvenu à cumuler une chaire de philosophie avec la chaire d'institutions médicales.

C'est à cette école que se forma un des plus brillants champions du cartésianisme dans les Pays-Bas, le jeune anversois Arnold Geulincx. Né en 1624, Geulincx est au Collège du Lys en 1641, passe la licence es arts en 1643, et dès 1646 devient au Lys le collègue de son maître Philippi, avec le titre de professeur secondaire de philosophie. Il avait rapidement franchi les premiers degrés d'une carrière qui promettait d'être brillante ').

En voilà plus qu'il n'en fallait pour alarmer les maîtres de l'ancienne école. Libert Froidmont entretient les

') J. V. N. Land, qui s'est beaucoup occupé de Geulincx, a consacré diverses études à sa biographie. Arnold Gcxilincx und die Gesammtausgabc seincv Werke(\viM\v fur (ieschichle der Philosophie, 181)0, IJd. IV, p. 87); Van de llooft-lh'uyhdi'n. De ccvstc Tucht-Verhandeling door Arnoui Geulincx (1895). lideiding, et les Préfaces de l'édition de ses œuvres, citée plus loin. Arnold Geulincx le Laden (l('>58-U)()'.)),Verslagen eu meded. d. Kon. Akad. der Wetenschappon, S*"" reeks, H. (Amsterdam, 1880).

LilxM-t Kroidiiiont (I587-1(>53) talileaii apparlt'iiaiit à l'L nivcrsiî^ do I.ouvain.

animosités par sa nouvelle édition de la Météorologie^ parue en 1646. Le théologien janséniste y déploie une tactique prudente, dont il ne devait plus se départir, et qui lui vaudra plus tard un blâme discret du jésuite Garleton Gompton. Froidmont traite de haut la philosophie cartésienne, professe un parfait scepticisme à son endroit, afiecte d'ignorer le nom de Descartes, et se permet de douter de ces philosophes qui « prétendent pénétrer les secrètes lois de la nature et les phénomènes de la météorologie >.

Mêmes procédés dans la Psychologie, œuvre de jeunesse, à laquelle Froidmont fait, en 1649, les honneurs de l'impression. Ici, toutefois, les allusions sont plus transparentes ; il y a des pointes de raillerie à l'adresse des médecins qui, d'habitude, sont de piètres philosophes — Philippi et van Gutschoven étaient manifestement visés. D'autre part, Froidmont défend la distinction réelle de la substance de l'âme et de ses facultés, une théorie scolastique que Descartes avait mis une complaisance spéciale à combattre. Froidmont est péripatéticien, mais un péripatéticien modéré, qui sait à l'occasion mettre Platon au-dessus d'Aristote, ou même se séparer à la fois d'Aristote et de Descartes.

Dans l'entretemps, les Jésuites s'étaient jetés dans la mêlée. Descartes, qui se rendait compte de leur influence, usa toujours à leur endroit de beaucoup de ménagements. S'il rencontra chez eux des amis de la première heure, et qui lui restèrent fidèles, comme le P. Mersenne en France, il eut à compter, surtout au début, avec d'influentes oppositions. Déjà en 1638, le P. Giermans, de Louvain, à qui Plempius avait passé un exemplaire du

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Discours de la méthode, avait tenu pour inapplicable la théorie physique de Descartes.

Mais quelques années après, la contradiction se fit plus profonde et plus absolue par l'organe du P. Garleton Gompton, du Collège des Jésuites anglais, à Liège. Gompton, un des hommes les plus distingués de la scolastique au xvii^ siècle, entreprend une réfutation principielle du cartésianisme, sans craindre de nommer son auteur, et il blâme publiquement ceux qui, comme Froidmont, font le silence autour de ces doctrines dangereuses.

Le cours de philosophie de Garleton Gompton, édité une première fois en 1649, puis en 1664 et 1697, a surtout une importance théologique. Après avoir signalé la fausseté de thèses telles que l'inexistence des formes substantielles, le jésuite montre l'incompatibilité de la théorie cartésienne sur l'essence des corps avec l'enseignement catholique de la transsubstantiation et de la permanence des accidents eucharistiques. « En théologie, écrit M. Monchamp, on enseignait alors communément qu'après la consécration, la substance du pain et du vin étant détruite, leurs accidents restent sur l'autel. Descartes, prétendant que les accidents sont réellement identiques aux substances qu'ils affectent, devait dire que la destruction du pain et du vin impliquait celle de leurs accidents. La foi catholique enseigne que le corps de Jésus-Ghrist est présent sous les espèces, de telle sorte qu'il est tout entier sous chaque partie quand elles sont rompues, et de là il suit que le corps de Jésus-Ghrist dans l'état sacramentel n'a pas son étendue actuelle. Descartes soutenait que l'essence d'un corps consiste dans son étendue actuelle et, partant, devait dire que l'essence du corps de Jésus-Ghrist, tel qu'il est au ciel,

Cai'iiiiint'l y holjKiiwily. ( KilNKlIiKi) tableau appartenant à l'Université île Louvain.

ne se trouve pas dans l'Eucharistie ^) ». Du point de vue cartésien, il est bien difficile de répondre à pareilles difficultés. Elles contribuèrent, dans une large mesure, à engendrer les défiances des théologiens louvanistes, et à provoquer plus tard les censures officielles.

L'ouvrage de Gompton fît sensation. Celui-ci d'ailleurs n'avait fait que se conformer aux directions de la Congrégation générale des Jésuites, tenue à Rome en 1645- 1646 : les thèses cartésiennes avaient été interdites aussi longtemps que leur caractère douteux serait de nature à diviser et à désunir les membres de la Compagnie. Les Jésuites tenaient donc plutôt pour Aristote, mais ils ne tarderont pas à user de réserve, et on les verra, Compton en tête, faire accueil à plus d'une thèse cartésienne.

D'autres religieux prirent en mains la cause d* Aristote, tel François Crespin, carme déchaussé, dans des commentaires de la philosophie d' Aristote *), mais on ne trouve pas chez lui la puissance d'argumentation qui distingue Compton.

Par contre, le cistercien espagnol Jean Caramuel y Lobkowitz, qui passa dix années en Belgique, enseigna à l'abbaye des Dunes, et conquit brillamment le doctorat en théologie à Louvain, ne cache pas ses sympathies pour la philosophie nouvelle. Esprit large et indépendant, avide de réformes, le maître espagnol décoche ses sarcasmes à la théologie aristotélicienne « conçue, dit-il, dans le péché originel », et quand il connaît mieux la physique cartésienne, il l'accueille sans réserve ^). Mais

*) Op. cit.yip. 178.— 2) Commentarii in universam Aristotelis philosophiam, Bruxelles. — ^) Rationalis et realis philosophia, Louvain, 1642. Grammatica audaœ, Francfort, 1651.

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à ce moment de sa carrière, Garamuel avait quitté la Belgique et son influence rayonnait ailleurs que chez nous ').

§ 2. Arnold Geulingx et l'enseignement de la philosophie ARISTOTÉLICIENNE A LOUVAIN

L'année 1652 est marquée par des événements importants dans la lutte des aristotéliciens et des cartésiens à l'université brabançonne. Arnold Geulincx, nommé professeur primaire, préside aux « saturnales > et prononce un discours d'ouverture (16 décembre) qui n'est pas seulement une profession de philosophie cartésienne, mais un violent réquisitoire contre ses collègues péripatéticiens.

Geulincx est une de nos gloires philosophiques. 11 appartient à la Belgique par ses origines anversoises, par son mariage, par son éducation scientifique. Même

*) Henri de Gancl, oublié depuis le xv siècle, eut un regain de vie au XVII* siècle, grâce aux servîtes qui se firent un honneur et un devoir de commenter et de défendre celui qu'ils croyaient être le plus illustre fils de leur ordre. (Cf. p. 81). Cette restauration s'accomplit en Italie, et n'eut pas de retentissement en Belgique. Le premier qui entreprit le commentaire de Henri de (Jand est BuRGUs, Henrici Gandavensis doctoris solemnis ord. Scrvorum Paradoxa Theologica et PhUosophica, Bononiae, 1627, et il comprend très bien l'économie et l'originalité des Quodlibet. Burgus trouva des imitateurs : Lodigerius, B. A. Maria Canali, et surtout Michel Ange fiosius (Snmmae philosophicae ad mentem Henrici Gandavensis. Pars prima Logicalis. Pars secunda, Physicalis, Bomae, 1641), F. G. Sogia (divers commentaires sur les Sentences, Sareri, 1089, WM, Um, 1097) et VENTunA (Mag. fr. Uenrici de Gandavo philosophia triparlita), 1701, 3 vol.). Le trinitaire Ant. de Zcmbrana et le camaldule Zuccolius suivirent la môme voie ; ce dernier édita les Quodlibet en 1018. Voir notre Histoire de la philosophie scolastique dans les Pays- Bas, etc., pp. 269-272.

ARNOLD GEULINGX A LOUVAIN 197

les œuvres qu'il publia au cours de son second professorat à Leyde, furent conçues à l'université de Louvain ; et il ne négligea aucune occasion, quand il se trouva en Hollande, d'affirmer ses sympathies pour la Belgique et pour les Belges. Pourquoi ceux-ci n'ont-ils pas pris les devants sur leurs voisins de Hollande, quand il s'est agi de publier une édition critique et complète des œuvres de Geulincx ') ?

Geulincx est plus qu'un simple vulgarisateur du cartésianisme ; il imprima à la doctrine nouvelle un pli caractéristique ; il fut lui-même ; et nous montrerons dans un paragraphe suivant en quoi consiste son originalité. Pour le moment, on n'étudiera en lui que le démolisseur, l'iconoclaste. Personne n'a dépensé plus de verve et d'ingéniosité, plus d'amers sarcasmes, en vue de dépopulariser, dans les milieux pédagogiques de Louvain, la philosophie traditionnelle, et il n'est pas étonnant que les aristotéliciens aient bondi sous l'outrage. Il sera intéressant d'apprendre, de sa bouche, ce que les cartésiens reprochaient aux philosophes de l'ancienne école, et de vérifier dans quelle mesure ces reproches sont fondés.

M Elle a été conduite à bonne fin par Land, Arnoldi Geulincx Antwei'piensis. Opéra philosophica, 3 vol. La Haye, 1891-1893. On y trouve, outre des introductions biographiques et bibliographiques, le discours d'ouverture des saturnales, les questions quodlibétiques, un second discours prononcé à Leyde, la logique avec des notes inédites (tome I), methodus inveniendi argvr menta, un troisième discours prononcé à Leyde, Metaphysica, Physica (telles qu'il les entend, suivies de la métaphysique et de la physique telles que les entendent les péripatéticiens), des disptitationes (tome II), VEthica ; Disputationes ethicae; Annotata latiora in principia philosophiae Renati Descartes (tome 111). Land a édité en outre la traduction flamande de l'éthique publiée en 1667, v. page 192.

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Les fêtes Saturnales, ou les disputes quodlibétiques instituées en 1427, étaient des tournois dialectiques qui s'inspiraient des disputes quodlibétiques du xiii'' siècle ^), mais dont les mœurs universitaires avaient accentué tous les caractères typiques. Gomme à Paris, on y osait tout dire ; et c'était le « disputant » qui en réalité s'arrangeait pour faire traiter les sujets à sa convenance. Aussi Geulincx n'est pas seulement l'auteur de Voratio d'ouverture, mais le texte des questions quodlibétiques, qui parut pour la première fois à Anvers en 1653, est tout entier de sa main.

L'humanisme avait imposé sa livrée d'or à ces disputes d'apparat ; et on exigeait de celui qui les présidait une latinité impeccable, pleine d'images et d'allusions à la vie classique. La langue de Geulincx est un modèle du genre; il est le digne continuateur des humanistes du xvi'' siècle. Enfin, les statuts admettaient aux Saturnales le mélange du plaisant et du sévère, « pourvu qu'il n'y eût rien d'indécent, d'obscène et de diffamatoire » -), Et pareille latitude était de nature à corser singulièrement l'intérêt de ces séances solennelles, auxquelles assistaient,

') Cf. p. 88. — *) Codex veterum statutorum Academiœ Lovaniensis, publié par DK Ham, nnixollos, 1801. — Caput XVIll. De quodiibcticis disputât ionihm seu iiuœstionifnts. N" (>. Peu ih\ ces qundtHwt nous sont parvcinus. On ne les écrivait pas toujours. Les plus iuu'iens sont deux Qmntioncs de Joannes Varena<-ker, des Quœstùmas de Wilhelinus lloul, d'autres de Petrus de Rivo sur les futurs conlinKents. Voir ItEUSENS, Si/ntagma doctrinœ theologicœ Adriani VI, Lovanii, 18()2.

Schéma des genres et des espèces.

Manuscril 11" !2iyU7 de la Bibliothèque royale de Helgique.

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outre le recteur, le doyen et le receveur de la faculté des arts, des nobles, des prélats, des docteurs, des licenciés et autres personnages de distinction ^). De fait, les sujets traités par Geulincx présentent les aspects les plus variés, et nous y relevons les interrogations suivantes qui assurément faisaient tendre l'oreille aux auditeurs : doit-on admettre les femmes aux écoles philosophiques ? Convient-il que les hommes de science soient riches ou bien, comme maintenant, qu'ils demeurent pauvres ; vaut-il mieux dîner le soir qu'à midi ? *)

La question 24 mérite une mention spéciale : la langue flamande est-elle supérieure à la langue latine, utra praestantior, flandrica an latina lingua '^ Le flamand est appelé langue des flandro-belges ou de la Flandro- Belgique (flandro-helgae ; flandro-helffiuyn). Plus tard, quand il publiera l'œuvre à Leyde, en seconde édition (1653), Geulincx dira la langue belgique, helgica lingua.

D'autres interrogations devaient sembler grosses de menaces pour les philosophes vieux-style, que ce jeune professeur de vingt-huit ans faisait passer sous ses fourches caudines. Celle-ci par exemple : « Convient-il que les plaisanteries entre amis soient mordantes ou édentées »^).

Mais l'intérêt principal des saturnales de 1652 réside dans le discours d'ouverture. Sous une forme allégorique, conforme aux goûts de l'époque, le jeune maître cite

') « Proponit autem prrvses Rectori universitatis, prœlatis, doctoribus superioruin Facultatum, decano et receptori nostrae Facultatis, nobilibus, licentiatis, aliisque honoratis viris bas disputationes frequentantibus... » De Ram, op. d<., cap. XV [II, n" 3. — *) An mulieres ad pbilosophicas scholas admittendae. Q. X. — An expédiât viros doctos divites, an, ut fit, pauperes esse. Q. XV. — An meridianis praestent vespertina convivia. Q. XVII. — ^) An mordaces an vero edentulas expédiât inter amicos esse facetias. Q. VI.

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devant le tribunal de la Philosophie, les Génies séducteurs qui ont répandu les erreurs et les duperies. Plus dangereux que les Sens, ils ne s'arrêtent pas à fleur de peau (in cute suhsistere), mais traversent la moelle et pénètrent jusqu'à l'Esprit.

Le premier accusé est 'Pantomime^ génie des métaphores et des ressemblances. Avancez, s'écrie l'orateur, vous Pantomime qui amoncelez fraude sur fraude dans nos écoles (in scholis montes tuarum fraudum). « Les horreurs du vide, les inconvénients du vide, les appétits et les aversions naturelles, les sympathies et les antipathies, les formes substantielles, les intelligences, les facultés et les puissances : voilà vos œuvres > '). C'est une de vos inventions que l'eau désire le froid, qu' « elle a horreur de se dissiper en fumée et en vapeur > ou encore : « La matière première se comporte à l'instar d'une épouse ; la forme est le mari ; les deux s'aiment et se désirent. Les péripatéticiens disent-ils autre chose ? De là une suite de questions mesquines débattues en long et en large : Est-ce que la matière désire encore la forme, quand elle l'a perdue ? Autant demander si la matière pleure son mari, après sa mort. Est-ce que la forme dont elle jouit, comble les appétits de la matière, si bien que ses nouvelles noces lui font perdre la mémoire du précédent mariage ? Est-ce qu'elle désire en même temps plusieurs formes, se donne-t-elle à toutes ? Ou bien prèfère-t-clle les formes nobles aux autres ?*) ». Le persiflage se poursuit dix pages durant, et il reprend de plus belle quand s'avance le second séducteur, MangOy génie des ornements inutiles.

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Mango, dans la république des êtres (entium respublica) est chargé des fonctions protocolaires. Il range les accidents sous les substances, et parmi celles-ci donne le premier rang aux spirituelles, le second aux corporelles, sans perdre de vue que les unes sont complètes, les autres incomplètes. Chaque être reçoit sa place, depuis les corps aristocratiques que sont les cieux et leurs étoiles, jusqu'à la « plèbe » des êtres inférieurs, silex, argiles, cailloux. Mango dote les étoiles d' « influences occultes >, les quatre éléments de qualités, les corps humains d'humeurs : aucun facteur de la physique ancienne n'est oublié. Et lorsque, dans un mouvement d'indignation, l'Amour de la sagesse (Amor-Sapientiae), juge dans ce débat, a fait expulser des écoles les deux séducteurs, Geulincx s'écrie : « Je vois, juges, qu'après avoir jeté dehors Pantomime, exterminé Mango, purgé nos livres de leurs dictons, commentaires et préceptes, presque toute la scolastique s'en est allée > ^).

Il n'en reste plus que ce que les péripatéticiens appellent leurs « axiomes ». C'est le génie Dogrnatista qui les a inventés. Suit le procès des brocards scolastiques. Quidquid recipiturj ad raodum recipientis recipitur ; nihil est in intellectu nisi prius fuerit in sensu ^ etc. ^). — N'allez pas demander le sens ou la raison de ces phrases retentissantes. On vous répondra : « Silence, enfant. Tu asinus ad lyram es. C'est un axiome d'Aristote (quand bien même Aristote ne Teût jamais ensei-

') « Video, judices, ejecto Pantomimo, exterminato Maiigone, evulsis simul eorum de libris iiostris dictatis, commentis et placitis, Scholasticain pêne totam cum illis abiisse Philosophiam », p. 34. — «) et d'autres : conjugatorum sunt conjugata consequentia ; propter quod unumquodque est taie, ipsum est magis taie ; nullum violentuni est perpetuura, p. 35.

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gné > ^). Et Yoilà comment, ô douleur! on prend la paille des mots pour la graine des choses !

Le discours de Geulincx se termine par un plan d'études nouvelles qu'il réalisa plus tard et qu'il suffira d'indiquer ici : il faut placer à la base de l'enseignement les sciences exactes, telles la géométrie et l'arithmétique, poursuivre par la logique et la métaphysique dûment épurées, s'orienter ensuite vers les sciences naturelles.

Il est intéressant de rapprocher le discours sensationnel, prononcé à Louvain, d'une harangue similaire, par laquelle le philosophe ouvrit, en 1662, ses leçons de Logique à Leyde. Les deux documents se complètent, et traitent d'un même sujet, l'insuffisance de la didactique péripatéticienne. Le titre du second discours en dit long : € des ornements inutiles et de l'élégance qui convient aux disciplines scientifiques > '). C'est l'œuvre du génie Mango qu'on nous décrira, avec plus de détails. Sans doute, dit Geulincx, l'élégance du discours est, pour les Belges, un besoin ; ils l'ont dans la sève et dans le sang ^). — Que d'amabilités ! Mais il est des apprêts superflus, accessoires impurs de la science. Avec le maître anversois, appelons-les Prologus, PrognosiSy Wiapsodia et Anomalia,

Du Prologue fait partie cette série prolixe de questions préliminaires {quaestiones prooemialcs)^ appuyées de cent arguments, suivis chacun de sa réfutation, amplifiées de cent plis et replis (plicis ac replicis) qui nous

') V. 3fi. — *) De; rnmovondis parergis et nitoro ronciliando disciplinis. — ') Nitor, quorum iti-lgis laiita iiticj'ssitudo, quorum aiiimos tulus iiicessil, quihuH jam, quod dici solel, in succum el in sanguinem abivit, p. 152.

Le Pont aux ànt^s.

Miinuscril n» 21907 tW la bibliothèque royale de Helgique.

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immobilisent devant la porte de la science, au lieu de nous y faire entrer^); on examine si la logique est partie de la philosophie ; si elle est un art ou une science ; en combien de parties il la faut diviser. Inepties tout cela ! € Tu demandes ce qu'est la chose dont tu vas parler. Parle donc et on le verra bien > ^).

Ne disons rien du second fléau des leçons, qui consiste à développer des théories que la science à étudier présuppose (Prognosis). Le troisième « cloaque » de la philosophie est Rhapsodia^ ou la manie de farcir (infarciant) des notions simples et banales, afin de leur donner une importance qu'elles n'ont pas. S'agit-il, en logique, de la théorie de l'individu {de individuo), les péripatéticiens citent, en exemple, Alexandre et Bucéphale,avec de pompeux commentaires sur le conquérant macédonien et sa fameuse monture, « comme si Pierre et Paul, assis à leurs pieds, ne pouvaient aussi bien remplir cet office > ■^). Ou encore, ils font défiler sur la scène (in theatnim) les philosophes anciens, Zenon, Leucippe, Melissus, Democrite, Epicure, Aristote enfin « lumière parmi les ombres » **). Et si vous demandez où ces sages ont écrit tout ce qu'on leur attribue, on répond que leurs commentaires sont perdus, « victimes des injures du temps ».

Reste V Anomalie dont les excès sont comparables aux écuries d'Augias : elle introduit dans une science des considérations relevant d'autres sciences ; elle ouvre la logique aux invasions de la grammaire, de la méta-

') T. I, p. 153. — ^) « Quaeris quid sit quod ipse traditurus es ? Eja trades, et videbimus » p. 153. — ^) P. 155. — ^) « Solus habet mentem, reliquis errantibus umbris. »

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physique, de l'histoire sainte et de la théologie. Soit à expliquer la théorie du raisonnement {de argumentis) : on développera l'étymologie du mot, auquel au besoin on forgera une généalogie ') ; après de longues digressions sur les rites de la dispute, dans l'antiquité et de nos jours, on épuisera les ressources oratoires de la synonymie et de l'homonymie. Suivra une abondante exploitation de filons métaphysiques : Quelles sont les causes du raisonnement ? « Sa cause efficiente première, disent-ils , est Dieu ; et bien que Dieu produise le raisonnement, cependant lui-même ne raisonne pas. Ici on intercale un lieu commun théologique sur la question de savoir pourquoi Dieu ne raisonne pas, et on ajoute où et dans quelles circonstances le Christ se prit parfois à raisonner. La cause seconde du raisonnement, continue-t-on, est l'homme qui conçoit le raisonnement dans son esprit, le fait naître sur la bouche et le produit au jour. Et là-dessus nouvelles controverses si les anges raisonnent, et aussi l'âme séparée du corps, etc. > ^)

A la fin, l'indignation l'étouffé, et Geulincx ne trouve plus d'expressions assez fortes pour flétrir cette race de philosophes, épais et paresseux (illud philosophorum genus, vere crassum ac pingue) '^), incapables de rien comprendre aux doctrines élevées du cartésianisme.

') (etiamsi forte nerao alius hoc dixerit) Alii Etymon islius iiomiiiis deducunt ab Ergo. — *) P. 158. — ^) Il les appelle ainsi dans un troisième discours, prononcé en 1665 et moins important au point de vue qui nous occupe.

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La parodie de Geulincx pèche par excès, comme toute caricature ; mais elle ne porte pas à faux. Rendons-lui d'abord cette justice qu'il possède à fond la doctrine et les procédés des péripatéticiens. Elevé dans le sérail, il en connaît les détours. Ses discours en sont la preuve, mais surtout ses deux traités sur la physique et la métaphysique faussées, c'est-à-dire « selon l'esprit des péripatéticiens (ad mentem péripateticorum) >').

Les griefs de Geulincx se rapportent au fond de la doctrine, et plus encore à la forme et aux méthodes didactiques. Que nombre de théories scolastiques aient été dénaturées et frustrées de leur sens véritable par les péripatéticiens du xvi° et du xvii® siècle, le fait n'est pas contestable. Plempius ne donne-t-il pas pour titre au chapitre cinquième de ses Fondements de la médecine cette pompeuse déclaration : le mouvement du cœur provient de la faculté pidsifique et non de la chaleur du sang? ') On songe malgré soi à la vertu dormitive, persiflée par Molière. Ce n'est pas seulement la théorie des puissances qui se prête aux pires abus, pour peu qu'on lui donne une pure valeur verbale, mais aussi les notions de forme et de matière dont les épousailles font sourire, ou la théorie des espèces intentionnelles que Malebranche et Arnould ont poursuivie de leurs sarcasmes. Ce fut bien pire encore, quand les découvertes de Galilée et d'autres

1) Editées pour la première fois par Land, t. II. — ') Motus cordis fit a facultate pulsifica, non a fervore sanguinis, contra Aristotelem et Cartesium.

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vinrent bouleverser les sciences naturelles, et ruiner une conception du monde que les aristotéliciens ne purent jamais se résoudre à sacrifier aux progrès du savoir humain. Il en sera parlé plus loin.

Les abus de méthode, signalés par Geulincx, sont réels. On retrouve dans les cours manuscrits de l'époque, et dont un lot important est conservé par les bibliothèques de Louvain et de Bruxelles, les procédés didactiques qu'il reproche, en termes cinglants, aux génies séducteurs des écoles. Après lui, l'aristotélisme se perpétue avec son apparatus formaliste ; on continue de jurer par Aristote, de reproduire des textes stéréotypés des anciens, de répéter des brocards qu'un psittacisme scrupuleux réduisait à de vaines formules, de se livrer à des digressions inutiles et vides.

Les cours étaient dictés, ce qui devait les rendre ennuyeux et morts. Le professeur Philippe Goudt, écrit un élève de la pédagogie du Faucon, commença à dicter ses réflexions sur la physique d'Aristotc, le deuxième vendredi, au matin de l'an 1602, et il ajoute un peu plus loin : « ce livre fut achevé sous la dictée du maître l'an du Seigneur 1602, le 11 octobre, vendredi, après dix heures et demie, et ce jour vers cinq heures du soir Albert, notre archiduc, fit son entrée à Louvain et traversa notre collège. > ')

Est-ce pour rendre leurs leçons plus attrayantes, que dans les derniers docenniums du xvii* siècle, les pro-

■) Cod. 2022 liibl. royale Belgique, fol. 7 : incepit dictare. Fol. 26v. Finis impositus est huic libro dictante magistro anno Doinini MDCIl, 11 octobris die vnnftHs post médium imd^cimae que die vesperi lioram cis qiiinlam Lovanium intravit Alhcrlus Arrhidux noster et coili^Kium noslrum Irunsivil. » Sur ce codex, V. Calai, man. Uibl. royale, t. IV, p. 345.

Symbole de la Dialectique dans les cours de l'ancieiuie Université de Louvain.

LA DIDACTIQUE ARISTOTELICIENNE 207

fesseurs de la faculté des arts introduisirent — ou permirent — un usage dont il serait important de connaître les origines, et qui est symptomatique de l'état des esprits : les cahiers de cours de Louvain se remplissent d'emblèmes et de gravures, que les étudiants intercalent au bon endroit pour servir de commentaire au texte. Un libraire du nom de Denique, et surtout un autre appelé Haye, près des Dominicains irlandais, (prope praedicatores hyhernos) vendaient ces gravures par série, à la façon de nos cartes postales illustrées. Nous avons pu en reconstituer la collection complète et espérons la publier quelque jour. Sans compter des sujets de circonstance ^), étrangers à la philosophie, il y a une série physique, logique, métaphysique.

La logique occupe la meilleure place. Martianus Gapella (v* siècle) présente la dialectique sous la forme d'une femme aux traits émaciés ; chez Alain de Lille (fin du XII® siècle), au moment où la scolastique arrivait à son apogée, elle est symbolisée par une pâle jeune fille, épuisée en de longues veilles. Ici elle apparaît sous les traits d'une femme corpulente et mollement assise, comme il convient à dame Logique, reine de l'aristotélisme décadent.

Divers enseignements historiques se dégagent de l'examen de ces illustrations. Elles témoignent d'abord qu'un formalisme étroit présidait à l'enseignement de la dialectique. Telle cette représentation du «Pont des ânes>, où éclatent l'importance exagérée prise par la théorie des

') p. ex., dans le codex 2978 de la Bibl. de Bruxelles on trouve le portrait de Louis XIV et de Marie-Thérèse à propos de la théorie de acceptatione vocum ; des portraits d'Alexandre VII, de Ste Thérèse ; le mariage mystique de Sainte Catherine, etc.

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figures et des modes du syllogisme, et la terreur que cette matière inspirait aux récipiendaires des pédagogies'). Or, les hexamètres du Darapti et diVi Barocco n'ont aucun sens si l'on n'a pénétré l'esprit même du raisonnement syllogistique.

Elles apprennent aussi que plus d'une doctrine aristotélicienne était faussée et dénaturée ; à preuve les schémas symboliques des genres et des espèces ^). Quatre têtes disposées dans un cadre et représentant deux hommes fort chevelus, un cheval et un bouc, ont en commun le noyau central (genre commun) qui n'est ni poil de bouc, ni chevelure d'homme, ni crinière de cheval, mais peut être tout cela d'après le caput auquel on l'adapte (différence spécifique). Pareille image engendre et a dû engendrer, chez les étudiants, cette fausse notion que le genre et la différence spécifique correspondent respectivement à des parties réellement distinctes du même être (comme la chevelure et la tête), alors qu'ils constituent des représentations tnentales d*un même être rèel^ pris dans son entièreté : confusion d'idées qui suffit à rendre inintelligibles les trois quarts des théories logiques et métaphysiques d'Aristote. En matière de philosophie, l'imagination ne peut engendrer que des illusions trompeuses.

Enfin, les illustrations des cours contiennent une confirmation curieuse de l'invasion des 'parer ga^ ou ornements superfétatoires, dont Geulincx endosse la responsabilité au génie Mango. On retrouve jusqu'aux exemples tournés en ridicule par le philosophe anversois, et notamment les « ornements théologiques >

'> \ oir ia Hgure hors texte. — ') Voir la figure hors texte.

Médailles du baron de Bartenstein, primus en philosophie à roccasioii de son entrée solennelle, à Bruxelles, en 1775.

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