LE CHOC DE L*ARISTOTÉLISME ET DU CARTESIANISME
autres centres philosophiques de la Belgique, où les luttes, parties de Louvain, s'étendirent et se prolongèrent.
L'inauguration d'un enseignement scolastique à l'abbaye de S.-Trond est un des faits saillants de la fin du xvii^ siècle. L'école monastique, ouverte en 1682 par l'abbé Mannaerts, tente de généreux efforts pour revenir aux saines doctrines trahies parles péripatéticiens formalistes de VÂbïia Mate?\ Mais en vain ; l'œuvre avorte, et l'abbaye de S.-Trond ne voit surgir aucune œuvre remarquable.
Les Récollets prennent le parti d'Aristote ; mais le P. Van Sichen, leur plus brillant représentant pendant cette période, tempère son péripatétisme par des doutes et des restrictions ; sa physique et sa théorie des passions de l'âme s'ouvrent aux influences cartésiennes ^) . Les Jésuites suivent le péripatétisme, avec une modération extrême, dont le dernier ouvrage de Gompton (1664) fait foi; et le P. Bundell, aux Jésuites anglais, représente la même nuance de pensée.
Par contre, le grand séminaire de Liège, s'écartant de la tradition des institutions similaires, professe le pur cartésianisme. Il en est de même des Bogards, qui sous la poussée de Gilles de Gabriel, entré dans leur ordre en 1664, demeurent fidèles à Descartes, depuis 1665 jusqu'à la fin du xviii* siècle. Les Oratoriens de Mons suivent leur exemple, et refusent, en 1691, de signer le formulaire que le conseil de leur ordre avait rédigé contre le jansénisme et le cartésianisme. Le médecin Nicolas du Ghasteau, de Ghênée, met son talent au service de Descartes dans un livre intitulé Le petit miroir de la nature *).
') Integrr cursus philosophiae (IfiliG). I, 'œuvre do Vuii Sicliea fut peu lue en dehors de son ordre. — *) Parvum naturae spéculum.
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En dehors de Louvain, comme à Louvain même, le cartésianisme rallie la majorité de ceux qui philosophent, et ébranle ceux qu'il ne peut rallier. On en voit, comme Chrétien Lupus et Farvacques, qui se rapprochent du cartésianisme après en avoir été les censeurs.
En même temps, l'évolution des idées qui se poursuit dans les pays voisins fait sentir son action en Belgique. Le curé liégeois Ansillon, qui est, à la fin du xvii® siècle, le plus fin railleur du cartésianisme, publie des Entretiens divers sur les Paradoxes des Epicuriens et des Stoïciens renouveliez par les Cartésiens; et ses idées, fort originales, font pressentir le traditionalisme de de Bonald ; de son côté, Gomaire Huyghens (né à Lierre, en 1631), transforme le cartésianisme, et aboutit à l'ontologisme de Malebranche.
§ 4. LE CARTÉSIANISME DANS LES PaYS-BaS SEPTEN- TRIONAUX.— LA MORALE DE LA RESIGNATION DE GeULINGX
Quand Geuhncx arriva à l'université de Leyde, en 1658, il se trouva devant une situation non moins tendue qu'à Louvain. Les nominations professorales appartenaient à un curatorium, composé du bourgmestre de la ville, d'un secrétaire et de quatre notables chargés de représenter le pouvoir souverain des états provinciaux '). C'est assez dire que les considérations politiques n'étaient pas étrangères au gouvernement de l'université. Les aristocrates, qui de 1650 à 1672 détinrent le pouvoir sous le protectorat de De "Witt, n'avaient d'autre souci que
^) Land, Arnold Geulincx, dans Archiv f. Gesch. d. Philos. Bd IV, p. 92.
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d'empêcher une réaction de la part des orangistes. Lorsqu'on 1656 ils prohibèrent l'enseignement du cartésianisme, c'était dans l'espoir d'établir à l'université la paix et l'unité doctrinale.
Mais il arriva, comme à Louvain, que le cartésianisme puisa, dans cette résistance, une recrudescence de vie.
Pendant les vingt premières années qui suivent l'interdiction, la plupart des hommes en vue sont acquis aux idées nouvelles. Bornius, professeur d'éthique et ancien élève du cartésien Reneri^), est un timoré ; mais le physicien de Raei et surtout Abraham Hej^danus sont des exaltés et des énergiques. Abraham Heydanus, petit-fils d'un malinois, est le vrai promoteur du cartésianisme à Leyde. Esprit large et ouvert au progrès, il sut, par sa grande influence, tempérer la rigueur des décrets officiels. Ce fut lui qui couvrit Geulincx de sa protection, durant sa carrière à Leyde.
Il avait bien besoin des encouragements et des subsides du riche théologien calviniste, le pauvre démissionné de Louvain. Bontekoe, qui édita V Ethique en 1675, et la dédia au protecteur du philosophe anversois, parle de cette détresse en termes émus : « Du jour où la ruine de ses affaires, très brillantes assurément, le poussa vers notre université, il eut affaire à la pauvreté ; longtemps il eut à compter avec elle, si bien qu'il serait mort de faim ou qu'il eût dû recourir à la mendicité, si votre libéralité et votre munificence ne l'eussent entretenu > ^),
') V. p. 233. — •) « Postquam enim ex naufragio rerum suanitn cerle amplissimarum ad hanc academiam appuisus o.sset, rem cum paupcrtatc habuit, cum eaquo diu luclatus est, eo iisquc ut tandem famé pernundum, aut hoimsto viro mi;iidi(-.ai)(ium fuisset, iiisi tua libcralilas et tnuaiiicuiilia cum susluiilassct ». Édit. Land, t.lll.p.X.
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Pendant plusieurs années, Geulincx dut se contenter de leçons privées ; et il ne réussit pas avant 1665 à être nommé professeur extraordinaire. Encore y mit-on cette condition, qu'à chaque occasion d'avancement le pas serait donné à son concurrent, David Stuart, un médiocre péripatéticien. En novembre 1669, Geulincx fut emporté par une épidémie qui ravagea la ville et l'université. Il ne parut, de son vivant, que le discours de Louvain suivi de quelques opuscules (1652), deux livres sur la logique et le premier traité de X Ethique qu'il publia successivement en latin (1665) et en flamand (1667) ').Les traités suivants n'existent que dans des notes d'élèves, prises à la dictée ^).
U Ethique, dont il esquisse le plan dans une dispute de 1664, est l'œuvre maîtresse de Geulincx, et elle mérite l'attention de l'historien des idées.
On peut dire qu'il fonde sur le cartésianisme une morale de la résignation et de l'humilité. Le premier traité (de virtute) nous livre l'âme de sa pensée : il développe les quatre propriétés cardinales de la vertu, la diligence, l'obéissance, la justice, l'humilité; et roule presqu'en entier sur l'humilité, qui constitue la raison d'être des trois autres propriétés.
L'humilité est « le mépris de soi pour l'amour de Dieu et de la Raison, mépris non positif mais négatif >. Elle comporte deux parties : l'inspection de soi (inspectio sui) et le dédain de soi (despectio sui) ^). Suivons l'auteur dans le réseau de ses déductions.
*) V. le titre, p. 213. — ^) Pour la bibliographie des œuvres de Geulincx, V. Vanderhaeghen, Geulincx. Étude sur sa vie, sa philosophie et ses ouvrages. Gand, 1886, et les introductions aux éditions de Land. — ^) « Humilitas est con-
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L'introspection de soi, traitée suivant la méthode cartésienne des idées claires et distinctes, est une analyse fouillée de l'opposition entre l'âme consciente et le corps étendu ^). Il en jaillit un faisceau de corollaires et d'axiomes, plus certains et plus évidents, dit Geulincx, que les axiomes des mathématiques -). Connais-toi toimême, ipse te nosce. Cette inscription de l'oracle de Delphes n'est-elle pas le salut (Salve) de Dieu à l'humanité? Que révèle cette connaissance? Avant tout, que le mot se résume dans l'esprit conscient, ou l'âme. Le monde des corps lui est étranger. Etrangers, le ciel et la terre, les fleuves et les mers : je vois clairement que rien de tout cela n'est mon oeuvre et ne m'appartient. Toutefois, il est un corps qui m'est plus étroitement uni que d'autres, tout en n'appartenant pas à ma personnalité ^), et pour cette raison je l'appelle mon corps (corpus meum) *.
Or, mon acte conscient de vouloir ne peut exercer aucune influence, ni sur mon corps, ni sur un autre corps de l'univers : Yactïon du conscient sur l'étendu est impossible.Wq^ï-gq pas l'inéluctable conséquence de l'antagonisme établi par Descartes entre l'esprit et la matière ? La thèse énoncée par Geulincx est le produit d'une évolution logique et interne du cartésianisme ; elle n'en est pas moins originale, et les conséquences, dont elle contient le germe, devaient conduire Spinoza et Leibniz à des transformations fondamentales de la philosophie cartésienne.
tcmptio sui prac Amore Dei ac Rationis, contemptio inguani, non positiva, sed negaliva », p, 28. Partes humilitatis sunt duac, inspcctio sui et despeclio sui », p. IJO. ~ ') V. p. IBTi. — *) \\ 3(». — ^) Corpus meum pars luijus niundi est... ego vero minime par» hujus mundi sum, p. 204. — *) P. 32.
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Ma volonté ne peut agir sur mon corps. Certes, ma langue s'agite, quand je veux parler ; mes bras et mes jambes s'ébranlent, quand je veux marcher. Mais je ne suis ni eau se, ni auteur de ce mouvement. « Et quand je suis accablé de fatigue, ou plutôt quand, malgré moi, la paralysie a envahi ma main ou mon pied, je me comporte, vis-à-vis du mouvement, de la même manière que lorsque j'étais bien portant ; j'y apporte, en ce qui rne concerne, la même contribution (le vouloir) ; et cependant le mouvement ne suit pas » ^). A plus forte raison, suis-je impuissant à mouvoir les corps en dehors du mien, à faire une peinture, du pain, une table, un habit-). Car toute action, en tant que mienne, me demeure immanente ^).
« C'est donc un autre qui anime mon action, lorsque celle-ci répand son eflét hors de moi, et qui lui octroie la puissance et le poids grâce auxquels elle vaut, et qu'elle ne peut recevoir de moi. C'est un autre qui fixe les limites au delà desquelles il n'a point permis que mon action se répande. Sur l'ordre de ma volonté (par là l'action est en moi), ma main se meut (par là l'action est hors moi, et déjà reportée sur mon corps, non certes par moi, mais par celui qui peut ce faire) ; et au même moment (simul) se meuvent des pierres, saisies par les crochets de mes doigts, et de la sorte s'établit quelque amoncellement, que j'appelle une maison, ou une tour, et dont je me dis le constructeur > ^). Ce n'est pas l'homme qui bâtit ses maisons, c'est Dieu. Quand le maçon veut élever un mur, c'est Dieu qui meut son bras, et fait coïncider ce mouvement avec le vouloir humain. Dieu est l'arbitre
1) lUd. — 2) P. 33. — 3) p. 213. — ') P. 33.
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unique de ces coïncidences. 11 n'a pas permis qu'à mon ordre obéissent le mouvement des astres et le flux de la mer ^).
€ Qu'au commandement de ma volonté, ma langue tremble dans ma bouche, lorsque je prononce le mot terre, ou qu'à ce même ordre la terre se mette à trembler, les faits sont de même nature, et également merveilleux ; la seule différence est qu'à un moment donné l'un ait plu à Dieu, non l'autre » ^). Ce n'est pas même pour assurer à mon vouloir une illusion d'efficace, — ainsi dira Malebranche, — que Dieu réalise telles ou telles coïncidences d'activités, mais uniquement parce que les unes entrent, à l'exclusion des autres, dans le plan de sa sagesse infinie.
La conclusion s'impose : Je ne suis que le simple spectateur des mouvements qui s'accomplissent dans la machine du monde, et dans la mécanique de mon corps (nudus speculator hujus machinae) ^) ; je suis spectateur et non acteur (spectator suyn in hac scena non actor) ; et tous les mouvements des corps extérieurs aussi bien que de mon propre corps sont l'œuvre de Dieu.
Le parallélisme de l'acte conscient et de l'action mécanique, grâce à l'intervention divine, est nettement affirmé dans les passages que nous venons de résumer ; l'effi-
') Ibià. — *) « Ita ut ejusdem prorsus momenti sit, idem in re ipsa miraculum, ex imperio voluntatis meae linguam in ore meo tremere, cum dico terram, et ex eodem imp«îrio terram ipsam tremere ; interesttantum, illud ad tempus aliquod fieri iJeo placuisse, non hoc » p. 3(3. « Mes pieds no se mettent pas en branle, parce que je veux marcher, mais parce qu'un autre le veut, au moment de mon voidoir. Ainsi en est-il du petit gardon (pusio) au berceau : s'il (hSsire que son berceau se balance, très souvent celui-ci est balancé, non parce que lui le veut, mais parce qu'il est ébranli^ par sa mère ou sa nourrice assise à ses côtés. « Annolata, t. III, p.211.-») P. 33.
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dence que notre volonté croit exercer sur nos membres, et sur les objets qui nous environnent, est une illusion d'optique, qui se dissipe à la réflexion. Les notes prises au cours de Geulincx, et dont Land fait suivre l'édition de l'Ethique, accentuent l'idée paralléliste ; et dans l'intimité des leçons, l'auteur trouve des formules plus énergiques, qu'il n'a pas osé insérer, dirait-on, dans le texte du traité. Le passage qui suit, vaut d'être cité en entier, car il contient une comparaison célèbre dont Leibniz fera la fortune, et qui appartient au philosophe belge.
« Quand deux horloges sont bien d'accord entre elles et réglées sur la course diurne du soleil, au moment où Tune des deux sonne et nous dit les heures, l'autre sonne de môme et nous indique les heures, et cela sans que Tune exerce aucune causalité sur l'autre, mais uniquement parce que toutes deux dépendent du même horloger, qui les a construites de même façon. Ainsi en est-il, par exemple, du mouvement de la langue qui accompagne notre volonté de parler, et du vouloir qui accompagne le mouvement de la langue : l'un ne dépend pas de l'autre, mais tous deux dépendent de ce même Artisan suprême qui a établi entre ces deux phénomènes un lien et une corrélation inetiables > ').
Si les actes conscients ne peuvent agir sur les corps, ceux-ci peuvent-ils agir sur l'esprit ? Pas davantage. Je
') « Sicut duobus horologiis rite inter se et ad solis diurnum cursum quadratis, altero quidem sonante, et horas nobis loquente, alterum itidem sonat, et totidem nobis indicat horas ; idque absque uUa causalitate quia alterum hoc in altero causât, sed propter meram depeiidentiam qua utrumque ab eadem artc et simili industria constitutum est ; sic v. g. motus iingnae comitatur voluntatem nostram loquendi, et haec voluntas illum motum ; nec haec ab illo, nec ille ab hac dependet, sed iiterque ab eodem illo summo artifice, qui haec inter se tam iaefl'ahiliter copulavit atque devinxit » t. 111, p. 212.
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vois clairement et distinctement (planissime intelligo) que le spectacle du monde existe en moi, sans qu'il soit Toeuvre de ce monde ; ni mes yeux, ni les objets extérieurs n'ont la force {vis) d'engendrer des représentations dans l'esprit. Celles-ci sont produites en moi par la Providence, numen. Et bien que Geulincx déclare ignorer la façon dont la Providence arrive à ses fins, il doit bien admettre que nos idées du monde sont déposées toutes faites dans l'esprit, au moment où ce même Dieu produit certains mouvements mécaniques dans les objets extérieurs — ou bien que nous voyons les choses directement en Dieu.
Geulincx n'a pas épuisé la logique de cette singulière idéologie, qui conduisit Malebranche à l'intuition mystique et à Tontologisme. Il est frappé du mystère de l'efficience : « parmi les miracles stupéfiants dont il est donné à l'homme d'être le spectateur, c'est l'homme lui-même qui est le plus grand prodige > ^).
Tout est énigme qui nous environne : le spectacle interne des idées qui se déroulent en nous, celui des heurts et des chocs que nous voyons hors nous, la coïncidence des uns et des autres. Bien plus, nous ignorons pourquoi Dieu nous a conviés à cette étrange chose qu'est la vie ; nous sommes nés, sans qu'on nous consultât, ^w«rum me Deum hue exegit^ nedurn voluntariutn *) ; et par un mystère encore plus insondable, nous tremblons de devoir quitter ce monde, nous craignons la mort.
C'est à ce point précis de sa philosophie que Geulincx
') P.34-36. «Solum Deum mihi exhibere illud spectaculum.Idquc modo ineflabili et incomprchensibili ; qunpropter inter stupenda Dci inirncula, quorum mo in hoc iimiido spoclaculo digualur, ego ipsu spcclatur maximum ejus sum et juge miraculum » p. 36, — *) P. 35.
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rattache la morale. Elle découle de ce sentiment d'impuissance radicale, que l'étude introspective du moi a engendrée dans le plus intime de l'âme humaine : la seconde étape de l'humilité est le mépris de soi (despectîo sut). En effet, il ne reste à l'homme qu'à s'abandonner sans réserve au bon plaisir de ce Dieu, dont il est le jouet ici-bas. « Le mépris du moi consiste dans l'abandon de moi-même, en vertu duquel je me laisse en entier, je me transmets, je me donne à Dieu, de qui je suis tout entier ... que je travaille dès lors non pas à mon bonheur, mais à m'acquitter de mon obligation » ^).
La vie n'est pas une partie de plaisir, mais une école de devoir. Ad felictiatem nostram nihil, ad ohligationem omnia re ferre *). Telle est l'idée directrice d'une morale austère de la résignation, dont Geulincx poursuit, sans défaillance et sans amertume, les rigoureuses prescriptions.
On comprend maintenant pourquoi, dans sa conception, l'éthique est le dôme ou le couronnement du temple philosophique"'), pourquoi l'humilité est le caractère principal de la moralité, pourquoi les trois autres vertus cardinales en sont fonction.
La diligence en effet nous rend attentifs à ne rien faire qui nous détourne de la règle de conduite dictée par la raison, et soit incompatible avec l'anéantissement de l'homme devant Dieu ''). 1^' obéissance est la docilité à exécuter les ordres positifs de la raison ; elle nous rend libres, car il « n'est le serviteur de personne celui qui sert la Raison > ^). La. justice, ou la juste mesure, nous fait éviter l'excès, ou le défaut, des actions que l'obéissance
>) p. 37. — 2) p. 58. — 3) T. III, p. 4. — ") p. 17-28. — s) P. 23.
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impose. L'humilité parfait le cycle, circulum absolvit '), elle nous apprend pourquoi la Raison enseigne effacement du moi devant Dieu.
Peut-être l'influence du calvinisme, auquel il adhéra, à l'instigation de son ami Hejdanus, n'est-elle pas étrangère à la rédaction de ce code rigoureux du devoir, dont Geulincx rédige les moindres articles. Le bon accueil qu'il faut réserver à la mort (c'est la première des obligations), le devoir de conserver et d'entretenir le corps, d'embrasser une profession, de distraire l'esprit, de supporter les misères de l'existence, de chérir la vie {natwîtas), d'aimer ses parents et celui qui « m'a envoyé dans mon corps, qui lyie in corpus meuyn misit » ^) — quelle savoureuse expression cartésienne — : toutes ces obligations ne sont que des formes de la résignation au bon vouloir de Dieu, dictées par la Raison. Ce déshérité de la fortune, qui mourut sans laisser de quoi payer ses funérailles, écrit des pages sereines sur l'obligation de faire bonne figure aux revers, de changer sa condition contre une autre ^ si tel est l'ordre de la raison ^), et quand on songe qu'il abandonna, à Louvain, une situation aisée, pour trouver à Leyde la misère, on s'incline avec respect devant tant de loyauté et de grandeur d'âme.
La philosophie morale de Geulincx représente un stade curieux de l'évolution logique de la psychologie cartésienne. Deux théories en constituent l'originalité : le parallélisme des actes conscients et des phénomènes étendus ; le devoir de s'abîmer devant Dieu, imposé à l'homme par l'inconnaissable qui l'enveloppe. La première théorie, d'ordre spéculatif, est une forme intéres-
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santé de roccasionnalisme, que Louis de la Forge ^) et Gordemoy ^) accentuèrent, de façon indépendante, en 1666, un an après Geulincx, et que Malebranche fit bénéficier de sa grande réputation. La seconde doctrine, d'ordre pratique, est une déduction non moins légitime de l'idéologie cartésienne, et personne que nous sachions ne suivit Geulincx dans cette orientation d'idées. Le philosophe anversois marque un chaînon dans la longue histoire du cartésianisme ; et son nom mérite d'être placé dans le voisinage des noms de Malebranche, de Spinoza, de Leibniz.
Ce n'est pas à dire que Geulincx exerça une influence égale à celle de ces grands penseurs. Hejdanus fit son panégyrique : « Si la pauvreté, dit-il, ne fût venue lui imposer des entraves, on eût pu ranger Geulincx parmi les meilleurs philosophes et orateurs de ce siècle > ^) ; et, rapprochant sa carrière de celle du péripatéticien David Stuart, décédé à Paris : avec celui-ci, ajoute-t-il, disparaîtra « l'appareil encombrant {supellex) de la logique, l'apparat des distinctions sans nombre ».
Or, la prédiction de Heydanus ne devait pas se réaliser. Le parti de De Witt, renversé en 1672, abandonna le pouvoir aux orangistes, et, sous la tutelle du gouvernement nouveau, s'ouvrit pour l'aristotélisme une période de faveurs. La réaction étouôa la semence des idées de Geulincx, les théologiens mirent son livre au ban des écoles, et il n'eut pas même, comme Spinoza, l'honneur de revivre après sa mort.
*) Traité de l'esprit humain, 1666. — *) Le discernement du corps et de l'âme, 1666. — 3) Land, dans Archiv f. Gesch. der Philos. B-^ IV, p. 98.
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En vain de jeunes néophytes, comme Jean Swartenhengst et Bontekoe, formés à l'école de Geulincx, essaient de perpétuer l'enseignement du maître. Swartenhengst, un an après avoir été admis à présider des discussions philosophiques, est forcé de quitter l'enseignement académique. Bontekoe a le même sort, et finit par trouver un poste de médecin à Francfort-sur-l'Oder. Théodore Kranen, le dernier professeur cartésien qui enseigne à Lejde la logique et la métaphysique, passe à la Faculté de médecine, tandis que toutes les nouvelles chaires sont données à des partisans de la philosophie traditionnelle ^).
En 1675, on interdit toute manifestation des idées cartésiennes. La réaction est si violente que Heydanus, déjà octogénaire, est privé de ses fonctions universitaires, pour avoir blâmé des dispositions du curatorium. Il meurt le 15 octobre 1678 ^).
Seul, le cartésien De Volder garde sa chaire de physique : en cette matière on ne doutait plus de l'insuffisance des doctrines aristotéliciennes.
Reste à jeter un coup d'œil sur l'autre grand contre scientifique des Pays-Bas du Nord, l'Université d'Utrecht, où nous rencontrons aussi des noms intéressant la Belgique.Le cartésianisme y entra deplain-piedavecReneri, ou Henri Renier, né à Huy en 1593. Descartes le rencontra en 1629 à Amsterdam, où le jeune belge s'était expatrié, pour embrasser librement la Réforme ; et il
') Land, op. cit., p, 103. — «) D"" J.-A. Crmueh a publié sur Heydanus une monoffraphio trAs romplAte, Abraham Heidanus en zyn Cartésianisme (Ulrcchl, \m)).
l'université d'utreght 233
entretint de nombreux rapports avec ce prosélyte de la première heure. C'est à Reneri qu'il dut l'idée de ses Météores ; en 1633, il le suivit à Deventer pour encourager ses débuts de professeur. A partir de 1636, Reneri enseigne le cartésianisme à la nouvelle Université d'Utrecht, et il fut le premier professeur cartésien dans une Université hollandaise.
€ Descartes est ma lumière, mon soleil, il sera mon Dieu à jamais ^) >, telle fut l'enthousiaste devise à laquelle Reneri ne devait pas faillir. Sa parole persuasive convertit surtout deux hommes qui devaient bientôt le remplacer à Utrecht : le premier, un médecin dont l'ardeur parfois intempestive causa plus d'une méprise au parti cartésien, est Henry Le Roy, plus connu sous le nom de Régius et qui professe à Utrecht dès 1638 ; l'autre était Antoine ^Emilius (1589-1660), né à Aix-la-Chapelle, qui, avant d'entrer aux Facultés d'Utrecht, avait été professeur à Dordrecht.
A la mort de Reneri, Antoine ^milius fut chargé de prononcer son oraison funèbre. 11 sut habilement la transformer en un panégyrique du cartésianisme. Cette harangue fit grand bruit en Hollande et chez nous. A Utrecht même, elle fut le point de départ de véhémentes hostilités.
Car l'ancienne philosophie avait à Utrecht de fidèles défenseurs : Charles de Maets, le théologien protestant Voétius, et Arnold Senguerdius.
Né à Leyde de parents émigrés, de Maets est encore un des belges qui alimentèrent en Hollande le foyer
') « Descaries est mea lux, meus sol, erit ille inihi seraper Deus. » Lettre de Reneri au P. Mersenne.
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scientifique des universités naissantes. Mais il apparaît rarement au premier plan, et son rôle s'efface devant celui de son collègue Voétius, dont il seconde toutes les entreprises. Celui-ci est un batailleur. Nous le voyons en lutte avec Jansénius, à qui il adresse son opuscule Desperata causa papatus ; avec Froidmont de Louvain, qui lui consacre sa brochure Crisis causœ desperatœ (1636) ; plus tard avec Descartes, à qui il reproche de n'avoir rien compris aux termes de la philosophie péripatéticienne ; mais surtout avec son collègue Régius ^).
Descartes lui-même fut forcé de désavouer Régius, qui ne se bornait pas à railler les péripatéticiens et les formes substantielles, mais s'aventura jusqu'à dire « que l'homme composé de l'âme et du corps est un être par accident et non de soi-même ^) ».
Voétius profita de ces imprudences. En 1641, il obtint un décret défendant aux étudiants de théologie de suivre les leçons de Régius ; l'année suivante, d'accord avec de Maets, il porta ses plaintes au magistrat d'Utrecht, et obtint un jugement contre Descartes et Régius •^).
Ainsi l'Université d'Utrecht existait à peine depuis six ans, quand l'autorité essaya d'arrêter par la force le développement des doctrines cartésiennes.
< Mais tous ces décrets, dit Bouillier, sont impuissants à arrêter les progrès du cartésianisme^) » et celui-ci continue à creuser sa voie. A Leyde et à Utrecht, sa dé-
*) Voir comment Descarlcs apprécie Voétius dans une lettre inédite au P. Mersenne publiée par Tannery (Archiv f. Gt'sch. der PhiL, Ud. V, p. 473).
— Cf. KuNO FiSHER, Descartes und seine Schule (Heidelherg, 1889), 1. 1, pp. 226 et suivantes. — *) Houilmeh, Histoire dn cartésianisme. Paris, 1854, 1. 1, p. 244.
— ^) Dans la suite, Iléjfius s'écarte de plus en plus de la théorie de Descartes. Celui-ci le désavoue dans la préface de la traduction française des Principes.
— Cf. Bouillier, op. cit., p. 247. — ■•) Bouillier, op. cit., 1. 1, p. 269.
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faveur est de courte durée, et dans les autres universités il rencontre des accueils enthousiastes. Balthasar Bekker, à Franeker,Schockius et Tobie André,à Groningue, Pollot et Schuler, à Bréda, sont cartésiens. Les professeurs de Nimègue et de Hardewijck suivent leur exemple ^). Plusieurs universités réformées d'au delà du Rhin subissent plus ou moins l'influence du cartésianisme hollandais 2).Enfin,Heineccius nous apprend qu'en 1727, on n'enseigne plus guère, dans toutes les académies de la Hollande ^), d'autres principes que ceux de Descartes.
§ 5. COPERNIGIENS ET ARISTOTELICIENS
Le XVII® siècle ne suscita pas seulement contre le vieil aristotélisme les assauts des cartésiens, mais aussi, et parallèlement, les attaques des hommes de science.
En efï'et, outre la philosophie proprement dite, les aristotéliciens avaient hérité du moyen âge, une science physique et astronomique qui faisait bloc avec la première, parce que des attaches séculaires l'avaient rivée à des principes de métaphysique. Le trait saillant, et qui donne à l'ensemble de cette science son aspect factice, dérive de ce postulat vicieux : que le corps astronomique est supérieur en perfection au corps terrestre, et qu'à raison de cette supériorité il exerce une influence sur l'apparition et la disparition des êtres d'ici-bas.
La supériorité de la substance astrale se révèle par sa constitution et par son mouvement local. L'astre est immuable — le ciel n'étant pas le théâtre de la généra-
1) T. 1, pp. 253 et 256. — «) T. II, p. 404. — ») T. I, p. 271.