CHAPITRE III
Le mouvement philosophique au XVIIP siècle
La philosophie du xviii® siècle a une trop grande idée d'elle-même.
En Allemagne, elle s'intitule pompeusement la philosophie de la lumière (Aufklarung)^ et cependant le monde ne lui doit pas de nouveaux flambeaux. Le système de Wolf, qui forma les générations allemandes, est tributaire de Leibniz, c'est-à-dire du xvii® siècle ; et si l'on excepte quelques influences anglaises, qui aboutirent à d'intéressants essais de psychologie empirique, on en peut dire autant des autres doctrines dont vécut l'Allemagne du xviii® siècle. L'esthétique de l'école de Baumgarten,la philosophie du sentiment entée sur une division nouvelle des facultés de l'âme, la conception historique de la philosophie développée par Herder et Lessing, les théories éclectiques qui, sous la plume de Thomasius, deviennent le point de départ d'une philosophie populaire teintée de préoccupations artistiques : autant de ramifications de ce massif d'idées qu'est le leibnizianisme.
Les philosophes français de la fin du xviif siècle se dénomment les « idéologues », ou les « philosophes > tout court, mais ils sont redevables au sensualisme anglais de
ce qu'ils ont de meilleur. Rapidement altéré par des transformations profondes, le cartésianisme n'apparaît plus dans son entièreté primitive ; la principale doctrine oii il survit est le mécanisme universel, et cet apport vient renforcer le sensualisme régnant, qui fait du mécanisme un de ses dogmes. Car la France du xviii^ siècle est avant tout inféodée au sensualisme. Voltaire le vulgarise ; de Lamettrie, d'Alembert, Diderot, d'Holbach, apologistes attitrés du matérialisme, chantent le règne de « l'homme-machine > et glorifient la matière. Gondillac lui-même, le philosophe classique à la fin du siècle, est impuissant à corriger, par les concessions qu'il fait au spiritualisme, la logique immanente du sensualisme, dont sa pensée est nourrie ^). Ces idées se démocratisent, et pénètrent la masse ; semences d'athéïsme, légitimitation de l'égoïsme moral, signes précurseurs d'un droit social nouveau, elles préparent l'explosion révolutionnaire de 1789.
Au point de vue de l'originalité, c'est l'Angleterre qui au xviii® siècle, détient la première place dans le monde des idées philosophiques. Elle voit se développer le subjectivisme de Berkeley et de Hume, les systèmes réactionnaires de l'école écossaise et les nombreuses formes de la philosophie de l'association. Mais beaucoup de ces idées ne sont que le prolongement logique des doctrines, posées au xvii" siècle, par Hobbes et Locke.
Tout compte fait, la philosophie du xviii" siècle est inférieure à celle du siècle précédent, et aux mouvements significatifs qui rempliront le xix^ siècle.
CARTÉSIENS ET ARISTOTELICIENS 251
En Belgique, la philosophie continua de suivre les sillages profonds creusés par le xvii^ siècle : on retrouve en présence Taristotélisme, le cartésianisme, les doctrines coperniciennes et anticoperniciennes, mais on peut dire, en général, que l'intérêt des luttes s'est amoindri. Les ornières étant battues, on s'y engage sans prendre la peine d'en frayer de nouvelles.
Les cartésiens sont éclectiques, ou n'apprennent rien de neuf; et pour l'histoire générale que nous poursuivons, il n'y a pas d'intérêt à dresser la liste des « hommes médiocres qui sont l'écho de la pensée commune » '). On en peut dire autant de leurs partenaires, les aristotéliciens. Seuls, méritent une mention le bénédictin Olivier Légipont, et le jésuite Barthélémy des Bosses de Hervé (1688-1738), tous deux professeurs à Cologne. Ils tentent de revenir à un aristotélisme assaini, mais leur voix ne trouve pas d'écho. Encore, Barthélémy des Bosses n'est pas un ennemi intransigeant des innovations ; il connaît les modernes, correspond avec Wolf et Glarke, et traduit la Thêodicée de Leibniz.
Après Van Velden, presque tous les professeurs de Louvain sont des coperniciens déclarés. Leurs collègues du Séminaire de Liège suivent la même voie : l'enseignement scientifique de Mathias Tombeur, professeur de philosophie en 1689, celui de Hubert Gauty (1697), de Guillaume Du Vivier (1729), de Baudouin Le Blanc (1742) et de Noël Gauray montrent que, depuis la fin du
^) V, MoNCHAMP, Histoire du cartésianisme en Belgique, p. 554.
252 LE MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE AU XVIlf S.
XVII® siècle jusqu'au jour de la révolution liégeoise, renseignement du séminaire fut à la hauteur des progrès. Les jésuites eurent plus de peine à se rallier au système de Copernic. Au Collège anglais, le P. Kingsley (1728) confond Descartes et Copernic dans une critique commune. A la fin du xviii® siècle, le P. de Feller essaie une dernière fois de défendre contre Copernic l'immobilité de la terre ; mais sa voix se perd dans l'indifférence générale ^).
Bien qu'il ait eu d'intimes attaches avec l'université de Louvain ^), Corneille François de Nélis, de Malines (1736-1798), évêque d'Anvers en 1785, que l'invasion des Français mit en fuite en 1794 — souscrivit à une philosophie étrange, qui le place hors des cadres tracés jusqu'ici. On peut associer son nom à celui de l'abbé Mann, un émigré d'Angleterre, qui fut, comme lui, môIé de près à l'action du gouvernement autrichien,
') En Hollande, personne ne songe plus au vieil aristotélisme, et tous les regards se tournent vers les philosophies nouvelles. Deurhoff( 1(550-171 7) étudie Descartes ; Franz Hemsterhuys, de Franeker (1721-1790), s'attache à Locke, à Leihnitz et àVVolf; Abraham Cuffelaer défend les principes du spinozisme. A Douai, le collège bénédictin de St-Vaast, qui est avec les collèges du Roy et d'Anchin un des principaux établissements philosophiques, a conservé à son enseignement les allures scolastiques, mais accueille his théories dn Doscartes et de Malebranche. — D. UaphaIx I*roost, L'enseignement philosophique des bénfMctin» de S. Vaut à Douai, à la fin du XVIII" siècle. (Revue bénédictine 1900, p. 51-W)). — *) Sur les rapports de de Nélis et de l'université — nous n'avons pas à les étudier ici — voir Veiihakgen, Les cinquante dernières années de l'université de Louvain, (Liège 1K84), p. 113 et suiv. Cf. la notice du baron de Stassart dana l'Annuaire de l'Académie de Belgique, 1853.