L*ABBÉ MANN
voir ses idées pénétrer dans les écoles. En 1789, le temps n'était plus aux discussions sérieuses ; et le titre choisi montre assez que l'auteur a conscience de prêcher dans le désert. Mais qu'importe ! « La philosophie s'adresse à un petit nombre de juges, délibérément elle évite la foule > *).
C'est à semblable abandon que furent condamnés les Principes métaphysiques des êtres et des connaissances de l'abbé Mann. Avant de s'installer en Belgique, cet homme remarquable avait frayé à Paris avec les « philosophes >, et bien qu'il fût de bon goût, dans ces milieux, de faire profession d'incrédulité, il se convertit au catholicisme (1756), et fut jusqu'à sa mort un ardent adversaire du sensualisme. Il séjourna à la chartreuse de Nieuport, et s'y plongea dans l'étude : la longue liste de ses ouvrages témoignent du caractère encyclopédique de son savoir -). A partir de 1777, l'abbé Mann se transporta à Bruxelles, où le gouvernement de Joseph II sut l'intéresser à ses projets religieux, et lui confia diverses missions. Personne ne fut, plus que lui, fier de son titre d'académicien. Quand les français envahirent la Belgique en 1794, l'abbé Mann s'enfuit à Prague, où il résida de 1797 jusqu'à sa mort, en 1809.
Bien qu'il ait conçu, de 1767 à 1774, son ouvrage sur les principes des êtres ^), celui-ci ne parut qu'en 1807, à Vienne. Plus érudit que de Nélis, l'abbé Mann est au courant de la philosophie moderne. Il connaît Bacon,
') Philosophiapaucis contenta judicibus, multitudinem consulte fugiens. P. iv. — -) Publiée par DE Reiffenbergh, à la fin d'une notice Éloge de l'abbé Mann, dans Nouveaux mémoires de l'Académie royale des sciences et belles lettres de Bruxelles, t. VI, Bruxelles, 1830. — 3) P. v, édit. 1807.
Descartes, Malebranche, Locke, Glarke, Leibniz, Wolf, Gondillac, Bonnet ; il cite en note « l'opinion du célèbre Kant > ^), qu'il n'a d'ailleurs pas comprise. Le spiritualisme de l'abbé Mann est apparenté au cartésianisme, et sa théorie se déroule suivant une série de déductions, auxquelles il prétend accorder une valeur géométrique ^). La vérité première est l'intuition de ma propre existence comme être pensant. En découle l'intuition de l'existence d'un Dieu, être nécessaire, auteur de mon existence.
En découle aussi la certitude de l'existence réelle des êtres extérieurs : comme il est impossible « que l'esprit produise en lui-même toutes ses perceptions », ou que nous voyions toutes choses en Dieu (Malebranche) ^), il reste que nos sensations sont des effets causés par les choses. L'idée chère à l'auteur, et qui fait l'âme du livre , est la gradation harmonieuse de l'universalité des êtres, chacun d'eux traduisant par des activités spécifiques la perfection qui lui est propre. L'univers est un « vaste système de rapports parfaits et d'harmonie universelle > '') ; et l'abbé Mann, en exaltant la sagesse de Dieu, démontre par le détail le bien fondé de son optimisme universel.
Lui-môme adressa à la bibliothèque publique de Bruxelles un exemplaire apostille de sa main. Mais quand le volume arriva en Belgique, la révolution avait changé la face des choses.
') P. 307. - «) p. V. - 3) p. 78 et suiv. - *) P. i95.
Reste, pour compléter ce tableau, à esquisser ce qui fut la manifestation la plus bruyante, bien que superficielle, de la vie philosophique en Belgique au xviii* siècle : nous voulons parler de la propagande entreprise, pendant la seconde moitié du xviii^ siècle, par un groupe d'encyclopédistes, en faveur des idées de Voltaire, de J.-J. Rousseau et d'autres qui s'intitulaient < philosophes >. Cette invasion du < philosophisme », dont la principauté de Liège fut le théâtre principal, fut conduite avec une énergie fébrile par deux français, Pierre Rousseau et Lebrun. De nombreux collaborateurs belges facilitèrent leur œuvre. « Cédant à l'attrait de séduisantes théories, irrités du spectacle d'abus dont nul gouvernement n'est exempt, enivrés des déclamations dont l'écho retentissait dans tous les domaines de la littérature, ils ne prévoyaient pas qu'en portant sur le vieil édifice une main téméraire, ils en hâtaient la ruine complète, et travaillaient à faire de leur patrie une humble annexe de la République française » *).
Le toulousain Pierre Rousseau est un vulgarisateur des idées de Voltaire, dont il épousa les idées, les inimitiés et les sympathies. Il s'établit à Liège, et y fonda en 1756, le Journal encyclopédique , dont le titre seul montre les attaches de son auteur avec l'entreprise
') H. Francotte, Essai historique sur la propagande des encyclopédistes français dans la Principauté de Liège. (Mém. cour, par l'Acad. royale de Belgique, t. 30, 1880), p. 4. Dans le même volume de mémoires : M. J. Kûntziger, Essai historique sur la propagande des encyclopédistes français en Belgique dans la seconde moitié du X F///" siècle.
des philosophes français. Le succès fut énorme. Mais les complaisances du périodique pour les idées des encyclopédistes éveillèrent bientôt la défiance du clergé ; on fit appel à la faculté de théologie de l'université de Louvain, et, le 27 août 1759, le journal fut supprimé. Rousseau avait, pendant plusieurs années, grâce à une extrême prudence et une modération trompeuse, préconisé le déisme, et distillé dans le public lettré les principes du sensualisme matérialiste. Un ferment nouveau était déposé dans les esprits, et il fit son œuvre. Après avoir échoué dans sa tentative de s'installer à Bruxelles, Rousseau s'établit à Bouillon, où l'invitait un duc plein d'admiration pour la philosophie française. La petite ville ardennaise devint un des centres les plus actifs de la propagande de ses idées, un vaste atelier d'où livres et pamphlets se répandaient dans toutes les directions. Le Journal encyclopédique y prit une nouvelle extension ; Rousseau y fonda une importante Société typographique ^ lança d'autres journaux, telles la Gazette des Gazettes, réimprima des ouvrages de Voltaire, de Bardou, de Bayle '), fournit des suppléments à V Encyclopédie. En même temps, il groupa autour de lui une phalange d'écrivains, parmi lesquels on peut citer Robinet, Jean et Louis Gastilhon, ce dernier auteur d'une foule d'ouvrages, imprégnés du philosophisme régnant. Plus tard, la brouille se mit dans le clan, et Rousseau mourut en 1785.
Cependant le voltairianisme faisait à Liège des progrès rapides ; l'insouciance et le laisser-fairc du prince-évôque Velbruck furent pour beaucoup dans
') KûNTZiGER, op. cit., p. 50, n.
son succès. Des journaux locaux, comme V Esprit des journaux^ La feuille sans titre, des livres édités par des imprimeurs qui ne reculaient devant aucune audace, des sociétés littéraires et artistiques, continuaient de répandre les œuvres de Voltaire et l'Encyclopédie ^), décriant le fanatisme des moines et du clergé, et vantant les formes nouvelles que le philosophisme revêtait dans les écrits de Diderot et d'Holbach. Le terrain était admirablement préparé, quand Pierre Lebrun, un autre français, vint initier les Liégeois aux théories du contrat social. Lebrun est l'homme lige de Jean -Jacques Rousseau, comme Pierre Rousseau avait été celui de Voltaire. 11 fonda, en 1785, le Journal général de l'Europe, publié à Hervé, où il ne cessa de flageller l'état social existant. C'est lui qui fournit aux révolutionnaires liégeois les doctrines qui amenèrent l'eftbndrement de l'ancien régime dans la cité des Princes-Evôques.
L'œuvre de destruction de tout ce qui avait constitué jusque-là Tordre religieux et social, ne s'accomplit pas sans résistances, mais elles furent tardives et insuffisantes. Deux hommes de courage, polémistes enthousiastes et convaincus, le P.deFeller et Brosius, essayèrent d'étouffer les germes de troubles que semaient à pleines mains les propagandistes du philosophisme. Aux moniteurs de Voltaire et de Rousseau, de Feller opposa, en 1773, le Journal historique et littéraire; Brosius, le Journal historique et politique ; et une pléiade de polémistes les secondèrent. De Feller, qui est le plus signifi-
*) Encyclopédie méthodique (1782-1792), que Plomteux publie nvec Pankoucke, collaborateur de Rousseau. Francotte, op. cit., p. 97.
catif, frappe d'estoc et de taille, avec une impétuosité de langage, dont on lui a fait grief, mais qui trouve son excuse dans les circonstances difficiles du moment. Les déboires ne lui furent pas ménagés, et il n'eut pas la joie de voir le succès de son œuvre.
La valeur théorique du pliilosophisme français, répandu dans la principauté de Liège et de là dans tout le reste de la Belgique, est en raison inverse de sa puissance destructive. Tout, dans ce mouvement, est un pur décalque de ce qui se pensait en France, et l'on sait combien il en faut rabattre de la valeur spéculative de ces solennels déclamateurs, qui prétendaient inaugurer de nouvelles choses dans le domaine de la philosophie. La lutte engagée par de Feller et ses partisans, contre Lebrun et le Joutmal de l'Europe, est autre chose qu'un duel de philosophes ; c'est le heurt de deux régimes, où la religion et la politique, la condition des personnes et des biens étaient intéressées plus directement que la philosophie.
La Révolution balaya les œuvres de résistance à Liège et dans le reste du pays, et sa tourmente emporta l'université de Louvain. Celle-ci d'ailleurs avait dégénéré, et cette décadence rapide et lamentable fut pour une grande part dans la stérilité philosophique du xviii° siècle '). Les mesures tracassières de Marie-Thérèse et
') Cf. Verhaegen, op. cit., p. 70 et suiv. — Quant à l'Université de Douai, rlle est inférieure encore h celle de Louvain. « Je n'entrerai point dans la différence qu'il y a entre les éludes de Louvain et de Douai, dit le comte de Nény, un des plus sévères juges de ri4/njrt Mater. Tous ceux qui connaissent l'un»! et l'autre université donneront toujours la préférence à la première. » Ibid., p. 1(;8.
de Joseph II émoussaient toutes les bonnes volontés, et la faculté des arts subit, non moins que les autres, leur action déprimante. L'intervention autoritaire du gouvernement avait désorganisé VAhna Mater, et « beaucoup de jeunes gens allaient achever leurs études à l'étranger, malgré les défenses expresses du gouvernement » ').
Sous prétexte d'unifier le mode d'instruction dans toute l'étendue de la République, un arrêté de l'administration centrale du département de la Dyle, daté du 25 octobre 1797, mit fin à l'enseignement de l'antique Université brabançonne.
') F. Van Meenen, Histoire de la philosophie, p. 136 (Patria Belgica, t. III>, Bruxelles, 1875.