LE MUSÉE DES SCIENCES ET DES LETTRES
Sylvain Vande Weyer, de Louvain (1802-1874), professeur au Musée de Bruxelles, le baron de Reiffenberg (1795-1850), professeur de philosophie à Louvain, de 1822 à 1830, historien et critique littéraire plus encore que littérateur, enfin Pierre François Van Meenen, d'Espierres (1772-1858), alors avocat à Louvain, tel est le triumvirat de l'éclectisme en Belgique, pendant la deuxième décade du xix^ siècle. Van Meenen, que V. Cousin appelle « la première réputation du pays en philosophie », est le leader du groupe, et son ascendant fut considérable. Pendant quinze ans, écrit Baron, qui fut un fils de ses idées, nul n'eût songé à s'occuper de philosophie sans le consulter^). Van Meenen, qui participa plus tard aux travaux du Congrès, fut toute sa vie un philosophe doublé d'un politique -). On nous le représente comme un semeur d'idées, et le coryphée d'une philosophie nouvelle « qui devait sauver l'Europe >. De sa € docte solitude », il dirigeait un groupe déjeunes, et leur insufflait l'amour des sentiments nobles et généreux, que l'action délétère du sensualisme et des doctrines révolutionnaires menaçait d'étouffer dans les cœurs. « Quand paraîtront ses doctes écrits, fruit de trente années de méditation, écrit Vande Weyer, le monde éclairé placera le nom de Van Meenen à côté de celui des Royer Collard et des Victor Cousin, comme les restaurateurs en France et ici de toute saine philosophie » ^).
*) Lettre de Van Meenen. Avant-propos, p. vi. — ^) V. notice sur Van Meenen, par Le Roy, dans Bulletin de l'Académie royale de Belgiqtœ, 1877, p. 259 et suiv. Nous ne nous occupons pas ici de l'homme politique. — ^) Discours, etc., p. 59.
270 LE SENSUALISME ET l'ÉGLECTISME
Pour comprendre ces éloges, où l'hyperbole a sa part, il faut tenir compte de l'état de la philosophie en Belgique, vers 1818, au moment où l'action de Van Meenen commence à vse dessiner. Le matérialisme brutal des encyclopédistes et des révolutionnaires avait exercé trop de ravages en Belgique, pour pouvoir survivre à l'abolition de l'ancien régime ; mais le sensualisme continuait à se répandre sous la forme plus raffinée que lui avait donnéer Gondillac (1715-1780). Voici la théorie idéogénique qui confère au système entier de Condillac sa physionomie propre. La sensation externe, passivement reçue, est l'événement primordial dans la formation des états psychiques ; et par une série de transformations^ et sans changer de nature, l'impression organique du sens externe engendre la série complète des états conscients, y comi)ris les opérations supérieures de l'esprit, les volitions et les sentiments.
La comparaison de la statue est célèbre. Imaginez une statue, dit Condillac, douée de simple réceptivité ; attribuez-lui une sensation originelle, par exemple do vue ou de toucher. Cette sensation, grâce à des élaborations progressives, développera l'ensemble des états représentatifs et affectifs que nous trouvons dans une conscience humaine '). Les principes de Condillac eussent dû le conduire au matéi'ialisme. Il s'en garda l)icn : la nature intime des corps, nffirme-t-il, nous est inconnue. Quant
') Traité des senêations, 1754.