‹ Histoire de la philosophie en BelgiqueChapitre 37 sur 50 · LE CHEVALIER DE NIEUPORT · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER DE NIEUPORT

à l'âme, au nom de l'unité à laquelle la conscience ramène nos multiples sensations, il faut conclure à sa non-matérialité. Les réserves de Gondillac sont le prix d'un illogisme : si toute activité de l'âme est la transformation d'une activité des sens, comment la nature de l'âme pourrait-elle être d'ordre non-matériel, ou supérieur à la nature du sensible ?

Grâce à leur clarté, les manuels de Gondillac furent adoptés par les établissements d'instruction en France, sous la Révolution et sous l'Empire ; et ils détrônèrent le cartésianisme. Gondillac eut des amis en Belgique. Le chevalier de Nieuport, né à Paris en 1746, mort à Bruxelles en 1827, membre de l'Académie de Belgique depuis 1777 '), publie en 1805 un « Essai sur la théorie du raisonnement, précédé de la logique de Gondillac avec des observations » -). L'auteur nous avertit luimême qu'il se rapproche le plus souvent de Gondillac « dans ce qui concerne la formation de nos idées >, mais s'en éloigne « dans ce qui constitue proprement l'art de raisonner » ^) ; ce qui paraît difficile à concilier, la théorie logique de Gondillac étant commandée par son idéologie. Le chevalier de Nieuport est un autodidacte en matière de philosophie ; s'occupant principalement de sciences et de mathématiques, il dut au hasard d'avoir lu Descartes, et ne se doutait pas qu'il possédât dans sa bibliothèque les œuvres de Leibniz *),

•) Mailly, op. cit., 1. 1, p. 158. Cf. la notice de Quételet, dans l'Annuaire de l'Académie de Belgique, 18:î5. — *) Bruxelles, chez M. Lemaire, libraire. — 3) Préface. — '') Ibid. 11 n'y a qu'une ou deux pages de philosophie dans un autre ouvrage du Chevalier de Nieuport, qu'il dédia à Guillaume I, en 1818 : Un peu de tout, ou amusements d'un sexagénaire depuis 1807 jiisqti'en 18i6. Bruxelles, 1818.

272 LE SENSUALISME ET l'ÉCLEGTISME

Nous rencontrons un disciple plus enthousiaste et mieux averti des idées de Gondillac, en Joseph Haumont de Hougaerde (1783-1848). Esprit pénétrant et méditatif, Haumont vivait dans sa retraite rurale, après avoir déposé de modestes fonctions, et loin des académies et des universités se livrait à l'étude de la philosophie ^). Etranges, les petits opuscules qui constituent l'héritage de Haumont : deux discours qui devaient, dans sa pensée, préluder à un essai sur la langue des sciences et des lois ^). Leur thème commun est une pensée de Gondillac : « il faudrait que chaque peuple parlât les arts et les sciences, comme il les aurait parlés s'il les avait inventés lui-même » ^). Les sciences peuvent se constituer une langue parfaite de clarté et d'exactitude, moyennant l'attribution d'un signe vocal à chacun des éléments que découvre l'analyse dans la formation des idées. Le livre de Gondillac sur La langue des calculs séduit le philosophe solitaire.

Pas de langage factice ! La nature doit fournir d'ellemême le revêtement des idées. Pas de mélange de langues ; pas de langues qui ne soient familières. « Les grammairiens sont dans les langues ce que les tyrans sont dans les gouvernements » "•). Et de ce point de vue condillacien, Haumont critique le jargon des scolastiques qui, au lieu de traduire leurs idées en français, les expri-

') F. Delhasse, Notice sur J. Haumont, dans Revue Irimestrielle, 1854.— *) Discours sur les arts et les sciences en général et sur leur langue en particulier. Rruxelles, 1818. — Discours sur les systèmes, 1818. L'auteur y unnonce des discours de deux en deux mois. Il n'en a plus paru. A ajouter un opuscule sur la Trinité antique, consacn^- ^îgalemeiit à la théorie de la langue. Hruxelles, 18:27. — ') Ueproduil en tète du premier discours. — •*) Discours sur Ut systèmes, p. 15.

VAN MEENEN 273

ment en latin ; < dans une langue qui n'était pas la leur ni celle de personne ; en sorte qu'ils firent deux langues au lieu d'une, ou plutôt qu'ils n'en firent aucune, puisqu'ils les corrompirent toutes deux » ').

Au moment où parurent les opuscules de Haumont, Van Meenen entretenait avec lui des relations de correspondance et d'amitié ; et il poussa un cri d'alarme dans une Lettre à M, Haumont sur la Philosophie^ que la rédaction du journal \ Observateur rendit publique *). Lui aussi, dit-il, il a, comme tant d'autres, et pendant une vingtaine d'années vécu de la philosophie de Gondillac ^) ; mais il découvre tous les jours, de plus en plus, son vide et son néant ; il s'épouvante des germes d'immoralité déposés dans le sensualisme ; « car il ne faut pas s'y tromper, Helvétius et l'auteur du Système de la nature même n'ont été que plus francs ou plus logiciens que Gondillac » *) . Il fait remonter à Gondillac l'égoïsme, la bassesse, « tous les vices de la noblesse européenne, en France et dans ce pays surtout » ^). Enfin, il s'épouvante des ravages que cette doctrine exercerait dans les jeunes générations belges ; il tremble à l'idée qu'elle peut compromettre leur formation à la vie publique, et fausser les caractères de l'âme nationale. De là ses accents émus et son éloquence grave, quand il dénonce le danger de réduire « toute morale à l'intérêt et toute politique au résultat le plus prochain » ®). Je combattrai Gondillac, conclut-il, « si j'en suis capable, et si Dieu m'en fait la grâce » *).

Voyons comment Van Meenen mène l'attaque. Il

*) Discours sur les arts, p. 25. — *) 11 ne publie pas la lettre de Haumont à laquelle celle de Van Meenen est une réponse. C'est bien fâcheux. — ^) P. ii. *) P. 12. — 5) p. 61. — 6) P. 62. —7) P. 12.

274 LE SENSUALISME ET l'ÉCLEGTISME

s'en prend à l'âme du système, à la doctrine idéologique, soutenue par son ami Haumont, que tous nos états conscients sont des transformations de la sensation externe, et qu' « il n'y a de réel que ce qu'on peut palper » *). Illusion et erreur, objecte Van Meenen, que cette soidisant « sécrétion des sensations » '). Les sens saisissent le concret ; ils sont des « instruments d'individualisation > ; au contraire, l'intelligence perçoit le général ; elle est « instrument d'universalisation » ^). Le sens peut me procurer un certain aide pour décomposer, mais quand il s'agit de généraliser « je ne sais plus qu'en faire » *). Les notions générales ne naissent-elles pas sans le secours du sens, chez le sourd-aveugle-né ? Croyez- vous qu'il soit incapable de faire des mathématiques, et de comprendre « qu'il faut plus d'effort pour emporter la table que la nappe qui est dessus » ^) ? Ou encore, quand la maladie ou la vieillesse émoussent la sensation, les facultés intellectuelle et morale sombrentelles toujours ? « Un seul enfant dont le physique se développe, un seul vieillard dont le physique dépérit, sans que le moral et l'intellectuel suivent la même marche ou la même progression, renversent ces téméraires assertions > ''). Puis, si notre âme est une machine à transformer des sensations, qu'on explique donc comment la sensation fugitive peut engendrer la notion du mo2 permanent, ou de la personnalité '^). « Je pourrais vous demander encore par quel de vos sens vous sentez que vous pensez, si c'est par le nez, par les oreilles, etc. > '*). Les plaisirs des sens sont confus et désor-

cf.p. ir.. -') p.ai.ss.-") p. 21.

VAN MEENEN 275

donnés ; en un instant ils sont saturés, et la fatigue suit, — tandis que l'acquisition du vrai et la pratique du bien, au lieu de fatiguer l'âme, excitent son ardeur à s'éclairer et à mieux agir. « Quel est donc l'habile magicien qui transforme ainsi à plaisir les sensations et les sens? ') > Ce n'est pas seulement la notion générale qui est inexplicable dans l'idéologie de Gondillac, mais aussi la théorie du jugement. La sensation ne peut expliquer le donc de nos conclusions ^) ; ni un rapport d'égalité. Que 2 + 2 égalent 4, « ne se palpe pas » ^). Non plus que les jugements pratiques qui sont à la base de la vie morale : il faut pratiquer le bien et ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. « Qu'est-ce que cet élan des cœurs vers le bien, et de l'esprit vers le vrai ? Qu'est-ce que les délices qu'on goûte à avoir fait une bonne action, à avoir découvert une vérité, ou même dissipé une erreur, quelques sacrifices qu'il ait fallu faire, quelques peines qu'il ait fallu se donner ? Dites-moi comment les sensualistes entendent et sentent tout cela dans des sensations transformées ? Dites-moi si l'univers n'est pas pour eux le livre scellé de sept sceaux » ^) ?

La philosophie a un rôle social. Elle « seule peut encore sauver l'Europe ; mais ce n'est pas l'épicurisme » ^). Quelle est donc la doctrine dont le philosophe belge attend le salut? Les idées directrices, qui sont déposées pêle-mêle dans l'épître à Haumont, ressemblent

276 LE SENSUALISME ET l'ÉCLEGTISME

singulièrement aux principes spiritualistes de provenance écossaise, que Ro3^er Gollard, vers le même temps, opposait aux envahissements du sensualisme. Van Meenen ne cite pas Royer Gollard, mais il connaît Reid, auquel il donne un éloge discret ^). Est fausse, ou mal exposée, toute idée qu'il faut défendre par des arguments ; « si elle ne frappe pas par sa propre évidence, les arguments n'y aideront pas > ^). Le sens intime ou le sens commun est 1' « arbre de vie > ^) ; la conscience est la base irréfragable de nos certitudes.

« Tout ce qui ne part pas immédiatement de cette perception prompte, vive, entraînante et presque inspiratrice du sens intime, ou qui ne peut pas s'y ramener, sans lacune de clarté et de vivacité, reste douteux et conjectural > ^). « Quant aux sens et à leurs organes, l'intelligence en est aussi desservie que ■ servie ; elle peut être sans eux » ^).

Les vérités du sens intime, ou de notre « judiciaire >, qui servent à tous les hommes de «matrice » ou d' «archétype » à la connaissance de l'univers, sont des « jugements positifs dont les éléments sont les mêmes pour tous > ; ils sont formés de termes indéfinissables, antérieurs et nécessaires. On les peut ranger en quatre groupes. « Mon sens intime perçoit quatre sortes de rapports : nommons-le, quand nous le concevrons comme percevant les rapports des actions, comme moyens au bien ou à l'ordre universel, comme fin dans l'ordre moral, sens moral ; sens du calcul, comme percevant

') « Il «!sl incroyable combicui celle fausse nolioii sur l'a de de jugcmenl dans l'âme a égarA les Mieilleures l«Hes, lleid excepté, qu'on ne lil pas », p. 04. — «) P. 9. - 8) P. 79. - *) P. 69, cf. p. 40. — 6) p. 19.

VAN MEENEN 277

les rapports des parties au tout ; sens commun, comme percevant les rapports des effets aux causes ; enfin sens logique, comme percevant les rapports d'identité, de diversité et de contradiction entre ses idées — ces noms ou d'autres, il ne m'importe » ^).

Amené à se prononcer sur la nature des êtres, Van Meenen tient que les corps sont passifs, que l'âme est passive-active, tandis que Dieu est pure activité. Le sentiment intérieur de notre moi, < un peu plus évident encore, à ce que je crois, que les sensations, quelque palpables qu'en soient les objets > ^) suffit à nous garantir à la fois et notre propre existence, et la perception du non-moi, et la conclusion qu'il existe un autrui^). Connaître le monde extérieur « à l'occasion des sensations» *) se réduit à avoir conscience du moi agi et agissant. « Je laisse l'âme table rase jusqu'à la première sensation qui viendra y tracer quelque chose. Mais du moins alors, conscience de soi, de sa passion, de son action, tout naît à la fois » ^).

La Lettre à Haumont eut du retentissement en Belgique et à l'étranger. Destutt de Tracy en écrivit à Van Meenen, pour défendre Gondillac ; le factum fut cité en Angleterre, il servit d'amorce à une correspondance entre l'auteur et Lamoriguière ^), et Victor Cousin, on

1) P. 71. — 2) p. 43. — 3) P 42. — *) p. 58. — ^) P. 40. — «) D'après des correspondances inédites. Nous empruntons ces détails à la notice de M. Le Roy, p. 301. Van Meenen publia en 1818 un autre opuscule. De la construction française (publié avec la Lettre sur la philosophie), où il attaque la théorie de Jacotot (professeur à Louvain) sur le langage, et la réforme que celui-ci voulait introduire dans la pédagogie. Jacotot défendait ce paradoxe, que la construction des phrases est arbitraire. Vande Weyer publia une critique de Jacotot, Essai sur le livre Ide M. Jacotot, intitulé : Enseignement universel, Louvain, 1823.

Page 1