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le verra, prodiguera les éloges à l'œuvre du philosophe belge.
C'est de Van Meenen que Sylvain Van de Wejer et Frédéric de Reiffenberg ont pris l'enthousiasme pour la philosophie, et la foi dans son action sociale. L'érection d'une chaire de philosophie, écrit le premier, en 1827, « répond à un besoin essentiel et urgent de l'époque > ^) ; et l'année suivante, de Reiffenberg propose comme remède le plus efficace à l'esprit opportuniste et arriviste de ses contemporains « la création d'un esprit philosophique > ^). Les deux s'accordent à regretter l'abandon où la philosophie a langui dans nos provinces. « Lorsqu'il y a quelques années, on s'avisa de prononcer en Belgique le mot phtlosophiey il éveilla dans les esprits, suivant les personnes, les idées d'une nouveauté maussade et dangereuse, de la sédition ou de l'impiété. Les plus modérés se contentèrent de n'y attacher que l'idée de galimatias ou de futilité > ^).
De Reifiénberg et Van de Weyer sont d'accord sur la philosophie qui convient à la Belgique.
Ce ne sera pas la philosophie des encyclopédistes « qui pendant un demi-siècle a rempli la mission qu'elle s'était donnée, d'abattre et de renverser, sans rien élever sur ces ruines > '') ; ni le sensualisme de Condillac dont leur maître Van Meenen les a dégoûtés; ni le matérialisme, « doctrine de l'oppression » ^), père de « cet industrialisme grossier qui se représente l'univers comme une vaste usine mue uniquement par la machine à vapeur > '^). Les deux professeurs confondent dans une
') Discours otc , p. 50. — «) P. 96. — ') P. 69. — *) Van de Weyer, Discours, etc. p. 4.— ^) DE Reiffenberg, op. cit., p. 103. — «) Ihid., p. 104.
même réprobation la psychologie mécaniste de Broussais, les rêves mystiques et inintelligibles des allemands, le « syllogisme in barocco » ') et la méthode cartésienne des raisonnements compressés et géométriquement agencés. Ils considèrent comme une erreur la théorie des traditionnalistes, qui < ne reconnaissent de certitude que dans les arrêts de ce qu'ils appellent l'autorité générale », et dépouillent l'homme de sa propre raison. Ensemble ils s'indignent de l'ironie décevante d'un Voltaire, qui fait de la vie une perpétuelle mystification. On a assez du scepticisme énervant, qui remet sans cesse en question les bases de la nature humaine, paralyse l'action et la bonne volonté. « Décidément le temps est changé. Les esprits forts aujourd'hui sont ceux qui croient > ^).
La plante philosophique que Van de Weyer et de ReifFenberg veulent propager en Belgique est un semis de Van Meenen, enrichi de pousses nouvelles. Ma philosophie, dit de Reiifenberg, est « celle qu'approfondit M. Van Meenen dans sa docte solitude et que professe son digne disciple M. Van de Weyer ; celle que M. Quetelet, avec son originalité habituelle, applique aux sciences, M. Lebroussart à la littérature, et dont quelques-uns de nos écrits périodiques commencent à s'empreindre » ^).
De Van Meenen, ses deux disciples reprennent le psychologisme, avec pour noyau le critère du sens commun, la méthode de conscience. La philosophie n'est qu'une forme plus pure que revêtent les vérités vulgaires et populaires. « L'humanité parle et la philo-
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Sophie écoute ; les hommes agissent et la philosophie observe ; et elle reconnaît qu'il y a des vérités naturelles et primitives déposées dans la conscience de l'humanité, comme dans la conscience de tout homme. Ces vérités nous les appelons vérités du sens commun » '). Elles n'ont jamais cessé de diriger les hommes dans leurs pensées et leurs actions, elles constituent le fond de la vie intellectuelle, morale, sociale et religieuse ^).
Mais, tandis que Van Meenen s'arrêtait ici dans son psychologisme,les deux disciples transposaient la théorie du sens commun dans la conception éclectique^ laquelle leur venait de Victor Cousin. Toute école exclusive est condamnée à l'erreur, quoiqu'elle contienne nécessairement une âme de vérité. Pour constituer la philosophie, il faut dès lors glaner dans toutes les doctrines, sans en excepter aucune, et choisir avec discernement les pierres dignes d'entrer dans l'édifice de vie. « De même qu'on n'admet ni une géométrie germanique, ni une algèbre gauloise, la vérité en elle-même n'est ni allemande, ni française > ^). « C'est en mettant tous les systèmes les uns au bout des autres, qu'on formera après contrôle et réduction le système le plus complet > ^). De là l'importance de l'histoire de la philosophie, ou de l'étude des matériaux apportés par les penseurs de toute nationalité. L'un et l'autre veulent élargir sa place dans l'enseignement universitaire ^). Van de Weyer, plus
») Van de Weyer, op. cit., p. 23 et 24. — «) P. 39. — ^) De Heiffenberg, p. 75. — *) P. 86. — ^) Sous celte influence, se publient une foule de dissertations consacrées à l'histûirc de la philosophie. M. de HcilTonborg cite les dis.scrlatiorjs d»î P. Nicuwland, J. IJake, (J. Mahne, K. Van Flyndcn, Van Huyscn, l'eerlkamp, G. Martini, 1). Van de Wynpersse, G. (iroen van IVinstercr, J. Terpslra, N. Posthumus, W. Hausch, W. Van Swinderen, A. Verburg, F. Baguct, P. Van der Ton, J. Uoulez, Ë. 't Serclaes.
encore que son collègue de Louvain, montre dans son discours sur l'histoire de la philosophie, de combien il était redevable, sur ces questions, aux doctrines élégamment exposées, mais trop superficielles de Cousin.
Mais encore, pour faire le départ entre tant de doctrines accumulées, faut-il un instrument judicatoire, ou un critère de discernement. Quel sera le guide sûr, le fanal lumineux ? Les vérités du sens commun, répond Van de Weyer, « seront la pierre de touche de tous ces systèmes. Les méconnaissent-ils ? ils sont faux. N'en admettent-ils qu'un petit nombre ? ils sont incomplets. Les offusquent-ils d'erreurs et de subtilités ? il les en faut dégager » ^).
Le critère de l'éclectisme est donc une théorie que l'on tient pour vraie, pour des motifs étrangers à cet éclectisme. Le maître approuve « le principe de critique, que M. Van de Weyer emprunte à la philosophie pour l'appliquer à son histoire > '^). C'est un des côtés faibles, ou mieux un des illogismes de la doctrine de Cousin,
L'analyse élogieuse qu'il consacre à l'œuvre de ses deux néophytes belges met le doigt sur un autre danger, que lui-même appelle la « séduction de l'éclectisme ». La séduction ici est dans l'étendue et la richesse des matériaux, car l'humanité n'est pas née d'hier. « C'est quand une analyse scientifique, patiente et profonde, nous a mis en possession des éléments réels, et de tous les éléments réels de l'humanité, que nous adressant aux systèmes des philosophes et les étudiant avec le même soin que nous avions mis à l'étude des questions philosophiques,
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nous pouvons reconnaître ce que ces systèmes possèdent et ce qui leur manque, discerner en eux le vrai et le faux, négliger l'un, nous approprier l'autre, et agrandir et étendre nos propres pensées par d'habiles et judicieux emprunts » ^). Butiner à travers les systèmes et réunir en faisceau des vérités éparses est une utopie, car toutes les pièces d'un s^^stème se commandent. Autant vaudrait élever une temple, en mettant bout à bout des tronçons empruntés à tous les genres de temples que l'humanité a construits, depuis les pagodes et les mosquées jusqu'aux églises romanes et aux cathédrales gothiques.
Au demeurant. Cousin encourage ses jeunes disciples. 11 les loue d'enseigner en français, tandis que les autres universités belges continuent de se servir du latin comme langue véhiculaire, ce qui enferme la philosophie « dans le cercle de quelques écoliers », lui enlève toute influence sur les esprits et la frappe de stérilité » ^). La clarté du français, n'est-elle pas la moralité du style ^) ? Victor Cousin a plus d'éloges pour le discours de Van de Weyer que pour celui de de Reiffenberg, et comme il est amené à signaler de ce dernier un ouvrage plus important. L'éclectisme*), où l'auteur développe les idées déposées dans son discours, il relève chez lui des confusions de méthode et des erreurs de détail.
Notons en finissant que, pour Van de Weyer et de Reiffenberg, l'éclectisme est la seule philosophie qui
i) P. 142. — «) p. 142. — 3) p. 90. — *) L'ouvrage parut en 1827. En 1822, il avait pul)li<S Oratio inauffuralis qua philosophiac fiitn in Acad. Lovan. opposuit, Louvain. Ku 1824, L'âme et le corps. Quant à Van de Weyer, outre le DJHcours que nous ('ttudions ici, il publia pendant cotte pt^riode un livre contre Jacotot (v. p. 277, n.6), une édition de Hemsterhuis (1825), une Disserta-
convienne aux générations de 1830. « Notre centre littéraire et scientifique n'est pas en deçà de nos frontières, mais à Paris » ^). Les Belges ne sont pas mûrs pour s'assimiler la philosophie allemande, et percer les « vapeurs de l'idéalisme >. Bien plus, « ce n'est qu'en passant sur le territoire français que l'Allemagne scientifique s'ouvrira actuellement — remarquez cette restriction — l'entrée de notre pays > '-). Et Victor Cousin, flatté de l'hommage, « ne peut s'empêcher de partager l'opinion de l'auteur > ^).
Les événements du moment donnaient raison à de Reiffenberg. Denzinger et Kinker, qui firent connaître le kantisme à l'Université de Liège*), eurent peu de succès ; Seber n'eut pas d'influence au collège philosophique. Quand Hegel vint à Bruxelles à la fin de 1822, et y fut l'hôte d'un de ses admirateurs, le hollandais P. van Ehert, son séjour passa inaperçu^). Heuschling, qui succéda à Van de Weyer, au Musée de Bruxelles, échoua piteusement, rapporte Baron, pour avoir méconnu le conseil de de Reiffenberg. « Ce jeune homme crut à son auditoire la maturité nécessaire pour embrasser dans toute leur profondeur les théories germaniques ; il s'épuisa en efforts inutiles > °).
tion sur la réalité, la connaissance et la pratique du devoir comme naturelles. Louvain 1823, en français et en latin.— •) P. 93. — 2) P. 94.-3) p \{^ — *) F. Van Meenen, Histoire de la philosophie, Patria Belgica, III ; p. 138. Principaux ouvrages de Denziger : Oratio de animo, quo ad philosophiae studium accedendum est, Liège 1819 ; De facultate repraesentandi et cognoscendi brevis commentatio anthropologico-psychologica, 1819 ; Compendium logices, 1823 ; Die Logik als Wissenschaft der Denkkunst, Bamberg 1836. — 5) KuNO FiSHER, Hegels Leben, Werke und Lehre, 1901, 1. 1, p. 163-165. Hegel visita le champ de bataille de Waterloo avec son ami. — «) Avant-propos de Baron, p. Y.
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De Reiffenberg avait l'impression que les choses allaient changer, et que la Belgique s'ouvrirait à la philosophie allemande ^). En quoi il fut bon prophète. Mais il ne se doutait certes pas que cette invasion d'idées se ferait au détriment de celles qui lui étaient chères, et que son apologie était le chant du cygne de la philosophie éclectique.