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LE ROY

hautement l'existence de Dieu, mais on se demande vainement comment l'introspection interne, réduite à elle-même, légitime ces échappées sur un inaccessible domaine. Ce même défaut entache la conclusion générale de l'auteur : « La connaissance de soi-même et l'analyse psychologique aboutissent ainsi à une conclusion générale, le spiritualisme >. Le spiritualisme « n'est pas seulement un système de psychologie, mais il est un système général du monde et des choses humaines. Trois idées le caractérisent et le distinguent de je ne sais quel idéalisme vague et flottant avec lequel on s'est plu à le confondre : la liberté, Dieu, et V immortalité » *). Doctrines exactes, mais combien incomplètes. Au moment môme où Loomans écrivait ces lignes, un de ses collègues, Delbœuf, montrait par de savantes applications, qu'il y a une autre méthode que la psychologie ne peut ignorer, si elle veut embrasser les faits dans leur intégralité : l'observation des phénomènes physiologiques, qui sont le retentissement dans l'organisme humain de toute activité consciente. De ce côté encore, Loomans est inférieur. Il est, peut-on dire, un des derniers représentants en Belgique de la tendance psychologique exclusive, et se rattache par une filiation déjà lointaine, à l'école française des Royer Gollard ou des Damiron.

Le collègue de Loomans, Alphonse Le Roy, qui fournit, lui aussi, une longue carrière (de 1856 à 1889) est plus brillant, mais moins profond. Gomme lui, il se réclame de \di philosophia perennis, qui proclame Dieu,

la liberté humaine, la conscience. M. Merten, formé à l'enseignement de Le Roj, écrit à propos de son cours de métaphysique : « Connaissant à fond les travaux philosophiques des allemands, il fit d'intelligents emprunts à la Critique de Kant, sans se renfermer toutefois dans le cadre vide et abstrait des limites qui pèsent sur l'intelligence. 11 assigna au contraire pour assises à sa théorie métaphysique l'adhésion primitive et invincible de notre esprit à l'existence réelle et préalable du moi, du non-moi et de l'absolu, qu'il considère comme des données de la foi naturelle » ').

Les idées philosophiques de Loomans sont éparpillées dans un nombre considérable de petits articles, de notices, de discours, publiés chacun en une plaquette ; mais l'auteur ne les coordonna jamais dans une œuvre d'ensemble -). Loomans est un esprit primesautier, qui s*est appliqué le mot du poète : Nihil a me aliemmi puto, rien ne m'est indifférent. En effet, il touche à tout, analyse les livres les plus divers, traite dans la Biographie nationale des personnages les plus étrangers à la philosophie, s'occupe de statistique, d'instruction publique et d'histoire de l'enseignement, d'archéologie et de beaux arts, de littérature, de bibliographie, de voyages. L'histoire a été une de ses matières de prédilection et surtout l'histoire du menu fait, du détail typique, qu'il excelle à décrire. Son étude sur La philosophie au pays de Liège (XVII et xviii" siècles) a attiré l'attention sur plusieurs personnages peu connus de notre passé national ^),

') Cité par Stecheii, Notice sur A. Le lioy, dans Annuaire de l'Académie royale de Belgique, iSîW, p. 75. — *) Citons do lui les Questions psi/chologiques, 1840; La philosophie en ISHi, Notes sur la facullt'î de connaître, sur le Inngafe. — '•*) l'uisquu nous druhsons ici un tableau furcéinent r6i<unié des mani-

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§ 6. LA RESTAURATION SGOLASTIQUE

Le traditionalisme ontologiste de l'école de Louvain fut brillant, mais éphémère. Il fut battu en brèche par la scolastique, à laquelle un groupe d'esprits distingués eut bientôt fait de rendre son antique vigueur. Déjà l'idée scolastique se pressent dans les ouvrages d'un Kersten ou d'un Lupus, mais la préoccupation polémique nuit chez eux au travail constructif.

Le réveil de la scolastique, vers les années 1860, n'est pas un phénomène local, propre à la Belgique; il constitue un mouvement international qui s'étend, en larges ondes, sur l'Espagne et sur l'Italie, sur la France et sur l'Allemagne. Gonzalez en Espagne ; Sanseverino, Liberatore, Zigliara, Gornoldi en Italie ; Kleutgen, Stbckl, von Hertling en Allemagne; Grandclaude, Vallet, Farges, d'Hulst en France, par une puissante communauté d'efforts, ont ramené le spiritualisme des catholiques dans la vraie voie.

En vérité, le flambeau de la scolastique ne s'était jamais éteint, même au xviii^ siècle ; mais des facteurs étrangers à la doctrine, et dont nous avons déterminé les influences '), l'empêchaient de briller. De toutes

festations de l'idée spiritualiste en des milieux divers, manifestations indépendantes des groupements d'écoles, ne passons pas sous silence l'initiative d'un académicien, récemment décédé, P. DePaepe (1824-1907), qui a fondé un prix perpétuel, destiné à encourager les travaux de philosophie spiritualiste. Jurisconsulte et magistrat, De Paepe avait ses heures de méditation philosophique, et il publia en 1904, en s'abritant sous un pseudonyme, un opuscule sur L'idée de Dieu, sa transformation, ses conséquences morales et sociales. Le geste généreux de De Paepe mérite d'être cité en exemple. — 0 V. deuxième partie, Ch. II, §§ 2 et 5.

parts, on eut rimpression, au milieu àa xix® siècle, que le vieil édifice, rajeuni, pouvait abriter la vérité, beaucoup mieux que l'éclectisme et le spiritualisme néocartésien, le traditionalisme et l'ontologisme, ou les métaphysiques nuageuses d'inspiration kantienne.

Les initiateurs du mouvement scolastique à Louvain se rencontrent en même temps à l'université, où un maître réputé le mena vaillamment '), et dans les collèges des Dominicains et des Jésuites. Le P. Lepidi, dominicain italien, qui séjourna pendant plusieurs années en Belgique et qui dans la suite professa la philosophie à la Minerve (Rome), n'entreprit pas seulement une solide réfutation de l'ontologisme -), mais imprima un vigoureux élan à la philosophie thomiste ^). Chez les Jésuites, l'homme le plus significatif est, sans conteste, le P. De San (1832-1904), qu'on peut signaler, à bon droit, comme un des esprits les plus solides du siècle écoulé. Sa compréhension du système scolastique et sa puissance de critique sont remarquables. Ceux qui l'ont entendu, dans des discussions publiques, se rappelleront toujours la crainte qu'inspirait ce terrible logicien. Sa science ne s'étend pas seulement aux grands scolastiques du xiii® siècle, dont il a lu le texte original, mais aussi aux philosophes modernes ; et il a montré que la théorie scolastique est de taille à se mesurer avec ses rivales. Quel dommage que le P. De San ait si peu écrit, et que la langue latine rende l'accès de ses livres difficile, et môme impossible à beaucoup! On ne possède de lui qu'une

') M. A. Dui'ONT, qui vil aujourd'hui dans la relraile, h Hureniondo, — •) V. piuH haut, p. 'Mi, n. fi. — ^) Klementa philosophiaf chrislianae, Louvain, (1875-1879) ; Opuscules philosophico-théologiques, Paris 1899.

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cosmologie ou philosophie de la nature '), et un traité sur Dieu ^), dans lequel une note célèbre, et qui remplirait à elle seule un petit volume, contient une étude fouillée du panthéisme et de son insuffisance.

En dehors de Louvain, signalons un enthousiaste de la philosophie scolastique en Mgr Van Weddingen (1841- 1890), aumônier de la Cour ^). Il consacra à son idéologie un ouvrage de longue haleine, où il montre la supériorité des solutions aristotéliciennes et thomistes dans la question de l'objectivité du savoir humain ^). Van Weddingen salue avec joie le renouveau de la scolastique, dont il attend le salut ^). Il pressent que, pour établir son crédit, elle devra se mettre en contact avec les sciences contemporaines ; et lui-même est au courant de la psychologie expérimentale. Il étudie son histoire à travers le moyen âge, et entreprend des études critiques sur Anselme de Gantorbéry et sur Albert le Grand ^).

Avant 1860, l'ontologisme ralliait presque tous les professeurs de philosophie dans les séminaires belges — exception faite pour M. Peemans, de Malines, qui eut le courage de résister. Mais, après la condamnation d'Ubaghs, les choses changent de face, et on revient

') Imtitutiones mstaphysicae specialis, t. I, Cosmologia, Louvain, i881. — *) Tractatus de Deo uno, Louvain, 1897. Le P. de San doit avoir laissé de nombreux manuscrits. Nous-mâme possédons un cours de Morale et de Droit naturel, pris avec grand soin par un de ses élèves, et qui est remarquable. — ^)V. Notice de Mgr Lamy, dans Annuaire Acad. Belgique, 1891, p. 395. — ■*) Les bases de l'objectivité de la connaissance dans le domaine de la spontanéité et de la raison (1889) ; L'Esprit de la psychologie d'Aristote (1890). — 5) L'encyclique de S. S. Léon XIII et la philosophie chrétienne. Essai critique, 4« édit. 1880. — ®) Essai critique sur la philosophie de S. Anselme de Gantorbéry (Mémoires Cour, par l'Acad. Belg. in-8°, 1874, t. XXV) ; Étude critique sur la philosophie d'Albert le Grand, maître de Thomas d'Aquin, Bruxelles, 1881, S" édit.

partout aux manuels scolastiques. C'est de S.-Trond même que part le mouvement. M. Saal, successeur do Lonay, édite en 1862, le manuel bien connu de Tongiorgi, professeur au collège romain ; et le traité devient classique à S.-Trond et ailleurs. On adopte aussi des manuels d'autres scolastiques romains, Sanseverino, Libcratore, Schiffini, qui, depuis quelques années, sont remplacés presque partout par des manuels d'auteurs belges.

A côté d'un De San ou d'un Van Weddingen, il en faudrait citer bien d'autres qui ont contribué à ce retour vers l'aristotélisme scolastique ; mais leur action se poursuit sous nos yeux, et nous voulons laisser les vivants en dehors de cette histoire.

La philosophie scolastique, renouvelée depuis la deuxième moitié du xix^ siècle, est un système intégral de doctrines, à base de spiritualisme, et ceux qui l'ont accueilli, forment un véritable groupement d'école. Ces doctrines datent du xiii* siècle '), et on voit se représenter le phénomène qui se produisit alors : tous s'accordent sur une conception générale du monde; chacun interprète de façon personnelle les problèmes que cette conception comporte "). En Belgique comme à l'étranger, le thomisme est la forme principale — non exclusive — sous laquelle la fin du xix® siècle fait retour à la scolastique. Et il faut s'en réjouir, car amis et adversaires reconnaissent le génie transcendant qui rayonne dans la scolastique de Thomas d'Aquin.

La philosophie du xiii° siècle peut-elle encore vivifier la pensée du xix° siècle ? On l'a nié, en disant qu'on ne

') V. p. 98 et suiv. — «) V. p. G2 et suiv.

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remonte pas le cours des âges. Sans vouloir ici approfondir cette question, bornons-nous à recueillir quelques éléments de solution, fournis par l'étude historique, qui a été l'objet même de ce livre. D'abord, il est établi que les compromissions, dont se sont rendus coupables les aristotéliciens ou les scolastiques des xvii^ et xviii^ siècles, ne sont pas imputables à la faiblesse structurale de la doctrine. Or, il va sans dire que les philosophes scolastiques du xix^ siècle ont désavoué les bizarreries, que Geulincx reproche aux aristotéliciens de son temps, et qu'ils n'ont pas songé un instant à maintenir des théories scientifiques surannées. Voilà pourquoi le renouveau de la scolastique contemporaine se rattache plus directement au XIII® qu'au XVIII® siècle. Ce qu'on reprend, c'est la moelle des idées médiévales, c'est-à-dire un fonds de doctrines spiritualistes et individualistes que le moyen âge lui-même a recueilli du monde grec, et qui représente, pour ainsi dire, un rayon de la vérité, de la philosophia perennîs.

Mais ce fonds d'idées est adapté à la mentalité contemporaine ; la scolastique se fait de notre temps.

D'abord, parce qu'elle aborde des problèmes nouveaux, inconnus du moyen âge, et qui passionnent nos contemporains, — tel le problème critériologique, dans les termes où Kant l'a posé. Ensuite, parce qu'elle cultive l'histoire des idées, et qu'elle mesure ses solutions avec celles des systèmes philosophiques qui se développent autour d'elles, dans les deux parties du monde. Enfin, parce qu'elle veut asseoir les doctrines philosophiques sur des bases scientifiques ; les mettre à l'épreuve des faits et des expériences ; faire de la philo-

Sophie le couronnement des sciences particulières et une façon synthétique de connaître toutes choses ').

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