‹ Histoire de la philosophie en BelgiqueChapitre 45 sur 50 · QUÉTELET · texte numérisé non relu

QUÉTELET

facultés ou Essai de physique sociale, paru en 1839 '), est une mise en lumière de cette thèse générale : que les plaénomènes moraux, quand on observe les masses, révèlent des récurrences régulières, au même titre que les phénomènes physiques. « Plus le nombre des individus que l'on observe est grand, plus les particularités indiyiduelles, soit physiques, soit morales, s'effacent, et laissent prédominer la série des faits généraux en vertu desquels la société existe et se conserve » ')• Les données statistiques sur la taille humaine, sur le nombre des naissances, sur la mortalité, sur l'âge où l'on se marie, accusent une constance étonnante. Pour citer une de ces observations, c'est de vingt-cinq à trente ans qu'on compte le plus de mariages dans les villes. De 1841 à 1845, ce nombre avait été, pour les hommes, 2681, 2655, 2516, 2698, 2698, et, pour les femmes, 2119, 2012, 1981, 2120, 2133 % Sur ce même sujet, Quételet écrivait plus tard : « Dans l'état actuel des choses, et j'insiste sur ce j)oint, tout se passe donc comme si, d'un bout du royaume à l'autre, le peuple s'entendait pour contracter annuellement le même nombre de mariages, répartis de la même manière entre les différentes provinces, entre les villes et les campagnes, entre les garçons, les filles, les veufs et les veuves » '*).

Les tables de criminalité — autre objet de ses recherches — accusent l'effrayante régularité d'un budget que la société paie annuellement aux prisons,

') Voir la longue bibliographie de Quételet, dans la Bibliographie de l'Acad. Belgique, édit. 1855, p. \ et suiv. Cf. Mailly, E. Essai sur la vie et les ouvrages de L. A. J. Quételet, Bruxelles, 1875. Waxweiler, Biographie nationale, 1. 18. — *) T. I, p, 12. — 3) Qy^ système social et des lois qv4 le régissent, Paris, 1848, p. 68. - *) P. 67.

aux bagnes et aux échafauds '). Les crimes ne se reproduisent pas seulement en même nombre ; la régularité affecte les éléments mêmes qui contribuent à les constituer, comme l'usage des instruments qui servent à le commettre. « Même constance s'observe dans les suicides, dans les mutilations que se font les individus pour échapper au service militaire, dans les sommes exposées autrefois dans les maisons de jeu de Paris, et jusque dans les négligences signalées par l'administration des postes par rapport aux lettres non fermées, manquant d'adresses, ou portant des adresses illisibles. Tout se passe, en un mot, comme si ces diverses séries étaient soumises à des causes purement physiques » *).

Assurément, les actes de l'homme ne sont pas assimilables aux phénomènes purement matériels ; et Quételet ne prétend pas découvrir, dans leur régularité, le jeu d'une loi absolument invariable. Des personnes timorées, dit-il, crient au fatalisme. Cependant les faits sont là ; il suffit de les bien comprendre. Sous l'influence des mêmes causes, les effets sociaux oscillent, en quelque sorte, autour d'un état moyen. Et comme la religion et la morale sont des causes influentes, où l'homme puise les motifs de ses actions, Quételet conclut qu'il est possible d'améliorer la société, en agissant sur les facteurs religieux et moraux du climat social.

On devine le troublant problème que devait soulever la constatation de ce déterminisme : la régularité des phénomènes sociaux laisse-t-elle encore place au libre arbitre do l'individu ? Le savant observateur fait de cette question l'objet de ses préoccupations continuelles, et il

') Euai de physique sociale, 1. 1, p. 10. — *) Du système social, p. 69.

Page 1