Ethique a Nicomaque, x
lié, condition des sociétés durables. « 11 y a trois sortes d'amitiés, l'une fondée sur le plaisir, l'autre sur l'intérêt, la troisième sur la vertu ou l'honnêteté. » La seule amitié véritable est celle des hommes vertueux.
Platon construit à priori sa cité idéale, et c'est parce qu'une base expérimentale solide manque à l'édifice, que le chimérique y côtoie sans cesse le vrai, que le possible et l'impossible s'y confondent à chaque instant. Aristote a sur Platon le mérite de procéder par observation et par expérience et de s'appliquer à bien établir les faits avant d'en dégager des lois politiques. L'homme est essentiellement un animal sociable (£<5ov TtoXiTixdv) « et celui qui reste sauvage par organisation et non par l'effet du hasard, est certainement un être dégradé ou un être supérieur à l'homme. » Pas plus que Platon, Aristote ne sépare la morale de la politique, et il veut que l'Etat ait pour mission de rendre les citoyens vertueux. Mais il condamne sans réserves le communisme de Platon. Non seulement il est inapplicable, mais il méconnaît les inclinations de la nature humaine et l'intérêt de l'État. La propriété et la famille ne sont pas choses artificielles, mais naturelles, et elles procurent à l'Etat les plus grands avantages. Sur l'esclavage, Aristote n'a pas su s'affranchir des idées de son temps. Non seulement il l'accepte comme un fait nécessaire, mais il le juge légitime, et essaye de démontrer qu'il est de droit naturel. « La nature, dit-il, a formé le corps des hommes libres différent du corps des esclaves, car elle a fait les uns pour commander, les autres pour obéir. » L'esclave n'a de raison que ce qu'il faut pour comprendre la raison de son maître ; il est donc juste qu'il lui appartienne.
En ce qui concerne la forme du gouvernement, ce n'est qu'après avoir analysé et étudié cent cinquante-huit constitutions passées ou présentes qu'Aristote se prononce sur celle qu'il juge la plus pratique dans les conditions ordinaires. Toute constitution doit tenir compte des mœurs, du caractère, des besoins du peuple pour qui elle est faite. La plus mauvaise en elle-même peut être en certains cas la meilleure. 11 y a trois formes de gouvernements : la monarchie, l'aristocratie et la république, suivant que le pouvoir est aux mains d'un seul ou de plusieurs, ou du plus grand nombre. Ces formes justes peuvent dégénérer en formes corrompues : la tyrannie, l'oli-
garehie et la démocratie, si le pouvoir recherche son intérêt propre au lieu de l'intérêt général. En principe la meilleure forme de gouvernement est celle qui garantit le mieux l'ordre et la liberté. Pratiquement, c'est une république tempérée tenant le milieu entre l'oligarchie et la démocratie, et où domine la classe moyenne.
Les successeurs immédiats d'Aristote dans la direction du Lycée furent Théophraste, Straton de Lamp saque et Lycon de Laodicée.
Platon et Aristote. — Il est d'usage de mettre en parallèle Platon et Aristote pour les opposer l'un à l'autre. D'ailleurs comme nous l'avons dit, Aristote ne néglige aucune occasion de faire la critique de la théorie des Idées, qui est le centre du Platonisme. Pourtant l'opposition est plus apparente que réelle. Quoi qu'il en ait pensé, Aristote est peut-être celui des disciples de Platon, qui soit resté le plus fidèle aux doctrines de son maître.
Sans doute leur méthode est différente. Platon voile sa pensée sous des formes mythiques ou poétiques, il se plaît aux images et aux allégories, et il est souvent difficile de dégager de leur enveloppe littéraire les procédés qu'il met en œuvre. Aristote est un esprit rigoureux, méthodique, scientifique. Si Platon ne condamne pas absolument l'expérience, il y a recours le moins possible ; c'est aux intuitions de la raison et aux grandes aspirations de l'âme qu'il demande la vérité. Aristote a le goût profond de l'observation. Son premier souci est celui des faits, c'est l'expérience qu'il consulte d'abord avec un soin minutieux, et s'il la dépasse, c'est toujours en prenant son point de départ dans les données qu'elle lui fournit.
S'ils diffèrent par l'esprit de leur méthode, Platon et Aristote se rapprochent singulièrement dans les résultats généraux de leurs recherches, et dans les idées maîtresses qui dominent leurs systèmes. L'un et l'autre ont bien compris à la suite de Socrate que l'objet de la science n'est pas l'individu qui passe, mais l'universel qui reste. Pour Platon l'essence de l'être est dans son idée, pour Aristote elle est dans sa forme ; mais l'idée platonicienne et la forme aristotélicienne sont-elles incompatibles ? et le conceptualisme d'Aristote n'appelle-t-il pas le complément du réalisme modéré qui affirme l'existence des genres
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et des espèces dans l'intelligence divine à l'état de modèles ou de causes exemplaires. L'universel n'a de réalité que dans les individus, mais c'est en Dieu qu'il faut chercher le principe et la raison dernière de l'universel, sa cause efficiente aussi bien que sa cause finale.
C'est, malgré les divergences, la même ressemblance profonde entre les deux philosophes, si l'on passe de la théorie de la connaissance à celle de la réalité. Pour Platon le monde sensible a sa raison d'être dans le monde intelligible, le monde des êtres qui changent et qui passent a son principe dans un monde d'existences permanentes et immuables. Et ces existences permanentes et immuables, comment les entendre sinon comme des modalités de l'idée du Bien, de l'être absolument parfait, idéal de toute réalité et de toute perfection? pour Aristote l'acte précède la puissance ; tout mouvement, tout passage de la puissance à l'acte suppose un moteur, et de moteur en moteur il s'élève à un moteur immobile, acte pur, sans mélange de puissance, c'est-à-dire, d'imperfection, terme suprême d'une sorte de désir immanent à toute la nature. Dans la question des rapports de Dieu avec le monde, l'avantage reste à Platon qui a bien vu qu'absorber la divinité dans la contemplation d'elle-même, et lui refuser le souci du monde, c'était l'amoindrir. Aristote en méconnaissant la Providence, a méconnu par le fait même la nature divine, et préparé les voies à des disciples qui susbtitueront la physique à la métaphysique, et identifieront Dieu et la nature. Aristote n'en a pas moins compris comme Platon que le parfait selon la parole de Bossuet, est le premier en soi et dans nos idées, que l'imparfait en toute façon n'en est qu'une dégradation.
En morale et en politique la supériorité d' Aristote est incontestable. Platon ne fait pas sa part à l'activité libre de l'homme. S'il ne nie pas formellement le libre arbitre, il l'a comme Socrate trop oublié, et ses idées morales et politiques subissent les conséquences fâcheuses de cet oubli. C'est un des mérites d' Aristote d'avoir corrigé sur ce point la doctrine de son maître.
Il reste que Platon et Aristote sont les deux grands métaphysiciens, et peut-qtre les deux plus grands génies de l'antiquité grecque. On disait au moyen âge qu' Aristote avait été le précurseur du Christ dans les choses de la nature, comme saint
Jean-Baptiste dans les choses de la grâce ; on voyait en lui le vrai représentant de la raison. Pour avoir été moins remarquée l'influence de Platon sur la pensée humaine n'a pas été de beaucoup moins grande. Toutefois on ne saurait nier que l'Aristotélisme réponde plus que le Platonisme aux préoccupations scientifiques de notre époque. Aristote est sinon le plus grand, du moins le plus moderne des philosophes anciens.
LES PETITS SOCRATIQUES L'école mégarique. — L'école cyrénaïque. — L'école cynique.
Les grands Socratiques, Platon et Aristote, sont restés fidèles à l'esprit de la philosophie de Socrate, qu'ils ont continuée et complétée, en y mettant la marque de leur génie. Parallèlement à l'Académie et au Lycée, d'autres écoles beaucoup moins importantes, et plus ou moins infidèles aux principes posés par Socrate, sortirent de son enseignement. On les groupe dans l'histoire de la philosophie sous le nom de petits socratiques ou de demi-socratiques. Nous dirons quelques mots de trois d'entre elles, de l'école mégarique, de l'école cyrénaïque et de l'école cynique.
L'école mégarique. — L'école mégarique fut fondée par Euclide de Mégare qu'il ne faut pas confondre avec Euclide le géomètre. Ce dernier vivait en Egypte sous les Ptolémées. Euclide de Mégare avait d'abord été disciple de Parménide, et devenu ensuite disciple de Socrate et fondateur d'école, il conserva toujours des Eléates quelques idées et un grand amour de la discussion. Tout ce qui est multiple, changeant, particulier n'est ni réel ni possible. La réalité n'appartient qu'à ce qui est connu par la raison, à l'Unité immuable qu'il identifie avec le Bien. Euclide et ses successeurs excellaient dans la dialectique dont parfois ils abusèrent d'où le nom de dispuleurs qui leur fut donné, et celui d'éristique sous lequel est souvent désignée l'école mégarique. Citons parmi les disciples d'Euclide, Eubulide de Miletet Stilpon de Mégare. Quelques sophismes d'Eubulide sont devenus célèbres : le menteur, le monceau, le cornu. Voici les deux derniers : On a ce qu'on n'a pas perdu, or vous
n'avez pas perdu de cornes, donc vous en avez. — Un grain de
blé fait-il un tas de blé ? non ; et deux ? non ; et trois ? non
donc un million de grains ne font pas un tas de blé.
L'école cyrénaïque. — L'école cyrénaïque fut fondée par Aristippe de Cyrène. Il avait d'abord été disciple du sophiste Protagoras. Attiré par la grande réputation de Socrate, il suivit ses leçons ; mais l'enseignement de Socrate ne convertit pas plus Aristippe qu'il n'avait converti Euclide. Aristippe ne retint de son second maître que la nécessité de donner à la philosophie un caractère pratique. Il confondit le bien avec le plaisir, non le plaisir calme et paisible, mais le plaisir en mouvement : 7)oov?j év xtv^cei. Dans la recherche des plaisirs, l'homme n'a pas à s'inquiéter de leur nature ni de leur suite. Il doit poursuivre la satisfaction actuelle, immédiate, violente, de ses inclinations et de ses passions par tous les moyens possibles et sans souci de l'avenir, tout en restant maître de soi-même, de manière à pouvoir dire : I/w ôux 'lyouai, je possède, mais je ne suis pas possédé, pensée que traduisait Horace dans ce vers bien connu :
Et mihi res, non me rébus, subjungere conor.
Les principaux disciples d'Aristippe furent sa fille Arété et son petit-fils Aristippe le jeune, Eudoxe de Cnide, Théodore l'athée, et Hégésias. Avec ce dernier, l'hédonisme et cela n'a rien que de naturel, tourne au pessimisme. La douleur s' imposant à nous sous mille formes, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, le mieux est de mourir. On l'avait surnommé de son temps : Yorateur de la mort.
L'école cyrénaïque donnera naissance à l'épicurisme.
L'école cynique. — L'école cynique eut pour fondateur Antisthènes qui, avant d'entendre Socrate, avait été disciple de Gorgias. Elle est ainsi appelée du Cynosarge, gymnase d'Athènes consacré à Hercule et où Antisthènes réunissait ses disciples. Il enseignait que les idées générales n'ont aucune valeur, et que d'ailleurs la science est inutile. La vertu est le souverain bien, tout le reste est indifférent. Sanlé, honneurs, richesses, ce sont là de faux biens. L'homme doit les mépriser et travailler à Se rendre libre par l'affranchissement du désir. Le sage est celui qui a le moins de besoins et qui prend le plus de peine. Son modèle, c'est Hercule.
Partant de ce principe qu'il n'y a de vrai bien que la vertu, les disciples d'Antisthènes affectaient le plus grand dédain de l'opinion et des convenances sociales, voire même de la pudeur, et justifièrent ainsi leur nom de cyniques (xuvixoi de xûojv chien). Les plus célèbres furent Cratès de Thèbes et Diogène de Sinope. Diogène, ce Socrate en délire, comme l'appelait Platon r se donnait à lui-même le nom de chien, et menait au milieu d'Athènes la vie la plus étrange. Le tonneau où il s'abritait, le manteau troué dont il s'enveloppait, Técuelle qui lui servait à boire, et qu'il jeta ensuite comme superflue, sont devenues légendaires. On le voit en plein jour allumer une lanterne, c'était pour chercher un homme. Une autre fois il repousse la main d'Alexandre le Grand, en lui demandant de s'ôter de devant son soleil. Sous prétexte de vivre conformément à la nature, il affichait les mœurs les plus excentriques et les plus grossières.
C'est de l'école cynique que sortira le stoïcisme.
Ouvrages à consulter
Barthélémy Saint-ITilaire. — Logique d'Aristote.
Blanc (F.lie). — Histoire de la philosophie
Bout roux. — Etudes dltistoire de la philosophie.
Chaignet. — Vie de Socrate. — Histoire de la psychologie chez les Grecs.
Denis. — Histoire des idées morales dans l'antiquité.
Fonsegrive. — Essai sur le libre arbitre.
Fouillée. — La philosophie de Socrate. — La philosophie de Platon.
Gonzalez. — Histoire de la philosophie.
Huit. — Eludes sur les dialogues de Platon.
Jaxet. — Etudes sur la dialectique dans Platon et dans Hegel.
— Histoire des théories politiques dans leurs rapports avec la morale. Janet et Séaili.es. — Histoire de la philosophie.
Kai fmann. — Philosophie naturelle d'Aristote. — Etude de la cause finale. Ollé-Laprune. — La morale d'Aristote.
Piat. — Socrate. — L'intellect actif.
Ravaisson. — Essai sur la métaphysique d'Aristote. Renouvier. — Manuel d'histoire de la philosophie anicenne. Simon (Jules). — Eludes sur la théodicée de Platon et d'Aristote. Waddingtox. — La psychologie d'Aristote.
Zeller. — Histoire de la philosophie des Grecs.