LA PHILOSOPHIE POST- SOCRATIQUE
Il semble que Platon et Aristote aient épuisé en Grèce le génie delà spéculation. Leurs successeurs dans les grandes écoles qu'ils avaient fondées ne surent même pas rester fidèles à leurs principes et conserver sans altération leurs doctrines. Les Académiciens et les Péripatéticiens dégénèrent bien vite. A la théorie des idées se substitue chez les premiers celle des idéesnombres, et le Pythagorisme envahit le Platonisme. Les seconds sacrifièrent de plus en plus la métaphysique à la physique, et glissèrent dans le matérialisme. Après la période socratique, on s'attache de préférence à la valeur pratique des doctrines ; la question du souverain bien domine toutes les autres, et la morale est presque toute la philosophie. Les principales écoles de la période post-socratique sont l'école sceptique, l'école épicurienne, l'école stoïcienne, et l'école néoplatonicienne.
i — l'école sceptique
Pyrrlion. — La nouvelle Académie : Arcésilas et Carnéade. — Les nouveaux sceptiques : .^Enésidème, Agrippa, Sextus Erapiricus.
Le scepticisme fut préparé par la sophistique. Le sophiste se distingue sans doute du sceptique, car le doute n'est qu'un moyen pour le premier tandis qu'il est une fin pour le second, et si celui-ci ne se prononce sur rien, celui-là se prononce sur tout, soutenant indifféremment, sur n'importe quel sujet, l'affirmative et la négative suivant les intérêts du moment. Mais, en définitive, l'aboutissement est le même. Si tout est vrai, rien n'est vrai. Tout affirmer et tout nier, cela revient à ne croire à
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rien et à douter de tout. L'histoire de la sophistique fait donc partie de celle du scepticisme.
Pyrrhon. Le fondateur du scepticisme fut Pyrrhon, d'où le nom de Pyrrhoniens donné aux sceptiques. Pyrrhon naquit à Élis l'an 360 avant J.-C. Il suivit Alexandre le Grand dans l'expédition des Indes avec son maître Anaxarque, philosophe de l'école atomistique. De retour dans son pays, il fut chargé par ses compatriotes des fonctions du sacerdoce, et fonda une école de philosophie qu'il dirigea jusqu'à sa mort. Pyrrhon avait vu les gymnosophistes indiens, il avait été vivement frappé de leur indifférence mystique et il crut y voir la source du vrai bonheur. Rien de plus changeant que les opinions des hommes sur la nature des choses. « Comme naissent et tombent les feuilles des arbres, disait Homère, ainsi les opinions des mortels. » Gardons-nous de rien affirmer, comme de rien nier. Ne disons pas : ceci ou cela est ou n'est pas, contentons-nous de dire : il me semble que ceci ou cela est ou n'est pas. N'affirmons rien au delà de l'apparence ; suspendons notre jugement sur la réalité. Cette abstention de tout jugement [k-nox^, à<paeria) éloignera le trouble de notre vie, nous donnera le repos et la paix (àxapaçt'a), et nous rendra heureux.
Le principal disciple de Pyrrhon fut Timon le sillographe. 11 enseigna sans la modifier la doctrine du maître. Poëte autant que philosophe, il est connu surtout comme l'auteur d'une satire en vers hexamètres, les Silles, dirigée contre tous les philosophes à l'exception de Xénophane et de Pyrrhon. Socrate et Platon y sont particulièrement maltraités.
La Nouvelle Académie : Arcésilas et Carnéade. — Le courant sceptique se continue dans la Nouvelle Académie. Cette école prétend garder l'esprit du Platonisme ; en réalité, ce sont les idées du Pyrrhonisme qu'elle défend et propage. Les principaux représentants de la Nouvelle Académie (seconde et troisième Académie), furent au troisième siècle avant J.-C. Arcésilas, au deuxième siècle Carnéade.
Arcésilas n'a rien écrit. C'est surtout par Cicéron qui dans les questions spéculatives s'est fait son disciple que nous le connaissons. Il prit à la lettre le mot célèbre de Socrate : « tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien », et s'attaqua de préférence au dogmatisme des Stoïciens. Zenon de Cittium prétendait que
le critérium de la certitude est dans certaines représentations qui portent avec elles la preuve de leur vérité. Mais, objecte Arcésilas, comment distinguer une représentation véridique de celle qui ne l'est pas ? par une troisième. Comment discerner la vérité de celle-ci sinon par une quatrième ? et ainsi de suite. La conclusion c'est qu'il faut suspendre son jugement, et se contenter du vraisemblable. Pour agir raisonnablement l'homme n'a pas besoin d'une science certaine, la probabilité lui suffit.
Carnéade comme Arcésilas n'a rien écrit. Mais la tradition nous montre en lui un dialecticien très habile et doué d'un grand talent de parole. 11 combattit le dogmatisme de Chrysippe avec toute l'ardeur qu'Arcésilas avait mise à combattre celui de Zenon, et il aimait à dire que « si Chrysippe n'avait pas existé, il n'y aurait pas eu de Carnéade ». Envoyé à Rome par les Athéniens pour une affaire d'impôts, il frappa d'admiration les Romains par son habileté à soutenir sur toutes sortes de sujets le pour et le contre avec la même éloquence entraînante. Cicéron rapporte qu'un jour il défendit admirablement la cause delà justice, et que le lendemain il se faisait applaudir des mêmes auditeurs en soutenant que la justice n'est qu'un vain mot. Caton le fit chasser de Rome. A la certitude, il substitue comme Arcésilas la probabilité dont il distingue avec plus de rigueur les degrés. Il y a des représentations vraisemblables en ellesmêmes, c'est le premier degré de la probabilité ; il y a des représentations qui vraisemblables en elles-mêmes ne sont pas contredites par d'autres, c'est le second degré ; il y a enfin des représentations qui vraisemblables en elles-mêmes non seulement ne sont pas contredites, mais sont confirmées par d'autres, c'est le troisième degré.
Les nouveaux sceptiques : iEnésideme, Agrippa, Sextus Empiricus. — Le scepticisme fut renouvelé au commencement de l'ère chrétienne par iEnésidème, Agrippa et Sextus Empiricus.
iEnésidème né à Gnosse en Crète vivait au premier siècle de notre ère, et enseigna à Alexandrie. Tous ses écrits sont perdus. Le principal était intitulé : Discours Pyrrhoniens. Il y montrait d'abord l'inconséquence des nouveaux Académiciens qui accordaient au vraisemblable une autorité qui suppose la croyance au vrai. 11 y développait ensuite les dix tropes ou lieux
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communs auxquels Pyrrhon avait ramené les motifs de douter. Précurseur tout à la fois de Hume et de Kant, il attaque le principe de causalité dont il nie la valeur objective.
Agrippa vivait probablement au 11e siècle après J.-C. 11 ramena à cinq les motifs du doute, insista sur le caractère subjectif et relatif de nos idées, sur le désaccord des philosopbes, sur le diallèle que dissimulent leurs raisonnements, sur la régression à l'infini.... Comment, par exemple, un syllogisme pourrait-il donner la certitude ? Sa majeure est la conclusion d'un syllogisme précédent dont la majeure est la conclusion d'un autre syllogisme.... et ainsi de suite à l'infini.
Sextus Empiricus, le dernier des sceptiques grecs, médecin d'une grande érudition, vivait à Alexandrie au in° siècle après J.-C. Tous ses ouvrages de médecine empirique ont été perdus, mais il reste deux de ses ouvrages de philosophie très précieux pour l'histoire du scepticisme : les Ilypotyposes pyrrhoniennes et un traité contre les Mathématiciens. Dans le dernier de ces ouvrages il fait le procès de toutes les sciences, et refuse la certitude aux mathématiques comme aux autres sciences. Dans le premier il a recueilli les arguments des sceptiques pyrrhoniens ou académiciens, et les ramène à l'argument tiré de la relativité de la connaissance. La conclusion, c'est que rien n'est ceci plutôt que cela. Théoriquement il faut suspendre rson jugement, pratiquement il faut agir suivant l'expérience et la coutume.
II — L ECOLE EPICURIENNE
Vie d'Epicure. — Physique épicurienne. — Logique épicurienne. — ' Morale épicurienne.
Vie d'Epicure. — Épicure (341-270) avant J.-C.) naquit dans un bourg de l'Attique. Son père était maître d'école et sa mère devineresse. Peu de temps après sa naissance, ses parents s'établirent à Samos. Epicure y aida sa mère dans ses pratiques de sorcellerie, ce qui contribua sans doute à faire plus tard de lui l'ennemi de tout ce qu'il jugeait superstition. 11 s'adonna de bonne heure à la philosophie, et bien qu'il déclare n'avoir pas eu de maîtres, il connut les œuvres d'Anaxagore, d'Arche-
laûs et surtout de Démocrite. Vers l'âge de trente-six ans, il vint se fixer à Athènes et y ouvrit dans des Jardins qu'il s'était procurés, une école de philosophie qu'il dirigea jusqu'à sa mort. Ses disciples vivaient en commun comme ceux de Pythagore, et leur' amitié est restée célèbre non moins que le grand ascendant exercé sur eux par leur maître. La tradition nous représente d'ailleurs Épicure comme un modèle d'aménité et de patience. 11 supporta courageusement, mais non sans orgueil, la longue et cruelle maladie dont il mourut. Nous connaissons Épicure surtout par Lucrèce, Cicéron et Diogène Laerce. Il avait écrit un grand nombre d'ouvrages, mais il n'en est resté que des fragments, trois lettres, et ses fameuses maximes ou sentences — xupiàt oôçai — qu'il dictait à ses disciples. Les principaux furent Métrodore, Hermarchus, Apollodore, et plus tard au premier siècle avant J.-C. Zenon l'épicurien, et surtout Lucrèce.
Rendre les hommes heureux, tel est le but de la philosophie d'Épicure ; aussi la morale en est-elle la partie essentielle ; les deux autres parties : physique, logique ou canonique n'en sont que les préliminaires.
Physique épicurienne. — Un des grands obstacles au bonheur des hommes, c'est la crainte des dieux et de la mort. La science de la nature doit dissiper cette crainte. La physique d'Épicure est en grande partie une reproduction de celle de Démocrite. Tout est matière. Le monde et tout ce qui le constitue résulte de la combinaison fortuite des atomes qui, infinis en nombre, se meuvent de toute éternité dans le vide. Comment les atomes ont-ils pu se rencontrer? Epicure juge l'explication de Démocrite insuffisante et attribue aux atomes une sorte de spontanéité, un pouvoir de décliner, de dévier, de changer la direction de leur mouvement en des points de l'espace et à des moments absolument indéterminés '. Abandonnés à la seule pesanteur les atomes tomberaient éternellement dans le vide sans pouvoir se rencontrer. Le clinamen, c'est ainsi que Lucrèce appelle le pouvoir de déclinaison des atomes, leur permet de se heurter, de s'accrocher, de se rencontrer n'importe où et n'importe quand, et de former ainsi des combinaisons innombrables.
1. Nec regione loti certa, nec lenipore certo. Lucrèce, n, 221.
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L'àme, comme le reste est un composé d'atomes qui ne se distingue des autres que par plus de subtilité et de mobilité. Leur pouvoir de décliner, c'est la liberté, liberté toute d'indifférence, mais qui suffît pour les arracher à la fatalité « fatis avulsa voluntas. »
Sans doute, puisque nous avons l'idée des dieux, ils existent; mais ce sont des dieux oisifs. Ils vivent heureux et tranquilles dans les espaces vides qui séparent les mondes, sans le moindre souci ni des hommes ni des choses. La vie divine, c'est la parfaite ataraxie. idéal de la vie t humaine. Nous n'avons rien à redouter des dieux, puisqu'ils ne s'occup'ent pas de nous. Quant à la mort quelle raison aurions-nous de la craindre? Quand nous sommes, elle n'est pas, quand elle est, nous ne sommes plus. L'àme matérielle comme le corps se dissout avec lui. il n'y a pas pour elle d'immortalité possible. C'est ainsi que la physique débarrasse l'esprit de l'homme de la crainte des châtiments de l'autre vie. En affirmant que tout est l'œuvre du hasard et de la déclinaison capricieuse des atomes elle ne le débarrasse pas moins de la croyance à la fatalité qu'Epicure juge plus funeste encore que la croyance à des dieux vengeurs. « Il vaut mieux encore, dit-il, ajouter foi aux fables sur les dieux que d'être asservi à la fatalité des physiciens ; on peut espérer fléchir les dieux, la nécessité est inexorable. »
Logique épicurienne. — La logique d'Epicure est absolument sensualiste. Toutes les modifications de notre âme ont leur origine dans la sensation qui n'est en définitive qu'une impression organique. Epicure emprunte à Démocrite sa théorie des idées-images. La sensation est tout à la fois affective et représentative. En tant qu'affective, elle nous fait connaître le plaisir ou la douleur que nous causent les objets, et c'est ainsi qu'elle sert de fondement à la philosophie pratique. En tant que représentative, elle nous fait connaître les objets eux-mêmes et c'est sur ces représentations données dans la sensation que repose la philosophie spéculative, la physique proprement dite.
La logique pour Epicure doit consister en un certain nombre de règles pratiques ou canons, d'où le nom de canonique. Voici par exemple les règles de la sensation : Les sens ne trompent jamais, mais l'opinion peut être erronée. L'opinion est vraie
quand les sens la confirment ou ne la démentent pas ; elle est erronée quand les sens la démentent et ne la confirment pas. C'est en se fondant sur ces règles que les Epicuriens soutenaient que la grandeur réelle du soleil ne diffère pas de sa grandeur apparente, que le coucher du soleil de la lune et des étoiles, c'est leur disparition derrière la terre ou leur extinction, le lever leur réapparition ou leur renaissance.
Épicure admet outre la sensation une sorte de généralisation de l'expérience sensible qu'il appelle anticipation (irpoX7i<|/tç). L'idée générale n'est que le souvenir de plusieurs sensations semblables. Ce souvenir imprimé dans l'intelligence nous permet d'anticiper, de prévoir d'après les sensations passées, les sensations futures. Le langage est nécessaire à l'anticipation, car les mots fixent les idées générales, et en réalité la science porte sur des mots qui d'ailleurs sont les signes naturels des choses. Voici les règles de l'anticipation : Toute anticipation vient des sens. L'anticipation est la vraie connaissance et la définition même des choses. L'anticipation est le principe de tout raisonnement. Ce qui n'est pas évident par soi-même doit être démontré par l'anticipation d'une chose évidente. Comme on le voit, c'est l'empirisme le plus radical.
Morale épicurienne. — La morale d'Epicure, n'est pas le simple hédonisme que semble appeler sa physique matérialiste et sa logique sensualiste ; c'est un eudémonisme utilitaire. L'homme libre doit-être l'artisan de son bonheur ; comment y atteindra-t-il ? En d'autres termes où trouvera-t-il l'art de vivre heureux ? 11 faut que l'homme se rende bien compte d'abord de la nature du souverain bien, ensuite des moyens de le réaliser dans sa vie.
Épicure pose en principe que le plaisir est la fin de la vie humaine. « Que le plaisir soit le souverain bien, cela se sent et ne se prouve pas, comme on sent que le feu est chaud, la neige blanche, le miel doux* ». Mais il faut distinguer deux sortes de plaisirs : le plaisir en mouvement, vif et ardent, et le plaisir calme, modéré, stable. Le premier est le plaisir des sens, plaisir fugitif, très vite épuisé et qui entraîne la douleur. En faire le but de sa vie, dit Épicure, c'est se condamner au supplice de