Plutarque. — Adv. Colot. c
nels. La justice nous garantit de l'injustice d'autrui. L'amitié enfin est dans le cours de la vie le soutien le plus sûr et la plus douce consolation. Pour montrer la subordination des vertus au plaisir dans la doctrine d'Epicure, Cicéron emploie l'image suivante empruntée du stoïcien Cléanthe. Sur un trône de toute beauté, la volupté est assise en reine magnifiquement parée; au pied du trône et autour d'elle sont rangées des suivantes personnifiant les différentes vertus, prêtes à exécuter au moindre signal les ordres de leur royale maîtresse.
Épicure remarque enfin que par le souvenir du passé et l'imagination de l'avenir, l'esprit augmente singulièrement nos jouis sances. Grâce à lui, nous pouvons jouir dans le présent de l'ensemble de notre vie, par le souvenir des plaisirs que nous avons éprouvés, et par l'espoir de leur renouvellement. Le jour même de sa mort, Épicure écrivit, dit-on, à Idoménée un de ses disciples : « Je vous envoie cette lettre en une heureuse journée qui est aussi la dernière de ma vie. Mes souffrances sont arrivées au plus haut degré ; mais l'allégresse que je dois au souvenir de nos entretiens philosophiques les compense et les adoucit... »
Comme on le voit, la morale d'Epicure, est bien différente de la morale grossière d'Aristippe. C'est une inconséquence chez Épicure, mais elle est tout à son honneur. Malheureusement ses disciples ne tardèrent pas à trouver insuffisant le bonheur négatif qui en était le but, et le sentiment religieux n'étant plus là pour les retenir, ils se portèrent à tous les excès. Epicurien est devenu synonyme d'homme de plaisir sans frein et sans règle. Épicure et sa doctrine valaient mieux que ses disciples et leurs mœurs.
in — l'école stoïcienne
Zenon de Cittium et les principaux Stoïciens grecs, rhodiens et latins. — Physique stoïcienne. — Logique stoïcienne. — florale stoïcienne.
Zenon de Cittium et les principaux stoïciens grecs, rhodiens et latins. — L'école stoïcienne peut être considérée dans l'ensemble de son histoire comme une réaction contre l'école épicurienne. Son chef Zenon naquit à Cittium dans l'île
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de Chypre vers l'an 340 avant J.-C. Quelques ouvrages philosophiques rapportés d'Athènes par son père lui révélèrent sa vocation. Pour ne pas abandonner la profession paternelle il s'occupa quelque temps de commerce, mais à la suite d'un naufrage où il perdit une grande partie de sa fortune il renonça à cette profession pour suivre ses goûts. Il se fit d'abord disciple de Cratès, mais révolté par les exagérations et la grossièreté de l'école cynique il la quitta bientôt pour suivre les leçons des Mégariques Stilpon et Diodore, et celles de Xénocrate et de Polémon philosophes de l'Académie. Vers l'an 300 il ouvrit luimême une école au Pécile, un des portiques d'Athènes, autrefois lieu de réunion des poètes, mais abandonné depuis quelque temps, d'où le nom de Stoïciens (crroà, portique) ou de philosophes du Portique donné à ses disciples. Il dirigea cette école pendant une trentaine d'années, et sentant venir la vieillesse et les infirmités, il se donna la mort l'an 263, pour rester conséquent avec ses principes. Il n'est resté que des fragments de ses nombreux écrits. Sa doctrine n'est connue que par ses disciples, mais sur plusieurs points, paraît-il, il s'écartait de ce que fut après lui le stoïcisme.
On distingue généralement dans l'histoire du stoïcisme, les stoïciens grecs, les stoïciens rhodiens et les stoïciens latins.
Les principaux stoïciens grecs sont après Zenon le fondateur, Cléanthe, Chrysippe et Diogène le Babylonien.
Cléanthe 300-220 avant J.-C.) était originaire d'Assos en Troade. Successivement athlète et portefaix, il travaillait la nuit pour gagner sa vie, et le jour se livrait à l'étude de la philosophie « Quel homme, dit Plutarque, qui la nuit tourne la meule, et de jour écrit de sublimes traités sur les astres et sur les dieux ! » De tous ses ouvrages, il ne reste qu'un fragment conservé par Stobée, d'un hymne célèbre en l'honneur de Jupiter.
Chrysippe 280-207 avant J.-C.) fut disciple de Cléanthe qui l'avait été de Zenon. On l'appela le second fondateur et la colonne du Portique, sans doute parce qu'il contribua pour une large part à fixer la doctrine stoïcienne, et la défendit avec une grande force de dialectique contre les Académiciens et en particulier Carnéade.
Diogène le Babylonien fut disciple de Chrysippe. Envoyé à Rome avec Carnéade, il y enseigna quelque temps. Il passe pour avoir un peu tempéré la sévérité du premier stoïcisme.
Les stoïciens rhodiens sont Panœtius et Posidonius.
Panaetius vivait au second siècle avant J.-C. Il fut disciple de Diogène le Babylonien et d'Antipater de Tarse auxquels il succéda dans la direction du Portique. Sous l'influence des Académiciens et surtout d'Aristote, il modifia sur plusieurs points et dans un sens plus humain la doctrine stoïcienne. Il composa entre autres ouvrages un traité du devoir (uepî tou jcaOTixovroç) qui inspira le de officiis de Cicéron.
Posidonius le disciple le plus célèbre de Panœtius naquit à Apaméeen Syrie, et mourut à Rhodes vers l'an 50 avant J.-C. Tout en subissant comme son maître l'influence des autres écoles, il reste attaché à l'esprit du stoïcisme. Visité par Pompée qui désirait voir et entendre un philosophe si fameux, alors qu'il souffrait cruellement de la goutte, il s'écria devant lui : « O douleur, tu ne peux rien sur mon âme, si vive que tu sois, je ne confesserai jamais que tu es un mal. »
Les stoïciens latins sont Cicéron, du moins en morale, Sénèquc, Épictète, Marc Aurèle. Nous leur ferons une place particulière dans un appendice sur la philosophie romaine.
Le but de la philosophie stoïcienne, comme de la philosophie épicurienne est de rendre l'homme heureux. La physique et la logique y sont donc subordonnés à la morale, et ne servent qu'à la préparer et à la défendre. « La philosophie, disaient les stoïciens, est un jardin dont la logique est l'enclos, la physique la terre et les arbres, et la morale le fruit. »
Physique stoïcienne. — La physique stoïcienne est une physique panthéiste et matérialiste, analogue à celle des premiers Ioniens et surtout à celle d'Heraclite. Rien n'existe qui ne soit corporel; l'incorporel ne peut être qu'une abstraction. Tout corps et par conséquent tout être est composé de deux éléments ou principes, l'un passif, la matière, l'autre actif, la force ; mais la force n'est qu'une matière plus subtile. Du principe actif répandu et tendu dans les choses résultent le mouvement l'unité, l'ordre et l'harmonie de l'univers. Cette force qui meut et ordonne la matière, c'est l'âme du monde, c'est Dieu lui-même. Les Stoïciens comparaient volontiers l'univers à un
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grand organisme dont les différents êtres sont les membres. Tout y est lié, concordant, conspirant, (uujxTivota Trxvxa). C'est un ensemble de forces synergiques et harmoniques. L'àme du monde en pénètre les parties, comme un souffle, comme un feu intelligent et artiste qui vivifie tout, et porte en lui les raisons séminales de tout ce qui existe. C'est à la fois la raison, la fin, la loi et la providence du monde. Notre âme n'est qu'une étincelle du feu divin, une parcelle de la grande âme du monde. Avec un ou plusieurs degrés de perfection de plus, elle est de même nature que le principe de la sensation et de l'appétit dans l'animal, de la vie dans la plante, et de la cohésion dans les corps proprements dits.
La providence est fatalité et destin. Tout ici-bas est soumis à une nécessité inexorable, notre volonté comme les autres puissances de la nature : volentem fata ducunt, nolentem trahunt. Ce que nous appelons hasard ou liberté est dû à notre ignorance des causes. La causalité est universelle et les causes s'enchaînent aux effets, selon les lois d'un inflexible déterminisme. Aucun fait qui n'ait sa raison d'être dans un fait précédent, et qui n'en résulte nécessairement, comme la conséquence résulte du principe. C'est ainsi que le feu primitif s'est transformé en la diversité infinie des choses, devenant successivement air, eau, terre... et les combinaisons les plus variées de ces différents éléments, pour redevenir un jour feu, d'où sortiront de nouveau, suivant les mêmes lois, les mêmes éléments et les mêmes combinaisons, et ainsi de suite indéfiniment. On peut se représenter la nature comme une succession indéfinie d'évolutions circulaires, identiquement les mêmes. A une certaine époque de l'histoire grecque, Socrate fondait sur sa vraie base la philosophie, se faisait aimer d'un grand nombre de disciples et redouter des sophistes. Un jour les mêmes faits se reproduiront, entraînant à leur suite les mêmes événements qu'ils ont autrefois précédés. Les Stoïciens appelaient la grande année une de ces évolutions circulaires.
Logique stoïcienne. — Les Stoïciens furent les premiers, dit-on, à se servir du nom de logique, et sous ce nom ils groupaient beaucoup de considérations, dont quelques-unes nous paraîtraient aujourd'hui assez éloignées de l'objet propre de la logique. Ce qu'il nous importe de connaître de la logique stoï-
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cienne, c'est la théorie de la connaissance. Les stoïciens sont des empiristes, mais ils font à la volonté une très grande part dans la connaissance. L'esprit est à l'origine une table rase. Les impressions produites par les objets extérieurs s'y gravent d'abord, comme la marque d'un sceau sur la cire ; c'est une simple représentation, premier degré de la connaissance. La simple représentation provoque dans l'esprit un acte de volonté qui y donne son assentiment; c'est le deuxième degré de la connaissance. Un peu plus de force dans l'objet qui frappe les sens et dans l'acte de la volonté qui suit donne la compréhension, troisième degré delà connaissance. La réunion systématique de plusieurs représentations compréhensives. formera Vidée générale et par suite la science proprement dite, quatrième et dernier degré de la connaissance.
Zenon comparait la simple représentation à la main ouverte, l'assentiment à la main demi-fermée, la compréhension à la main fermée, et la science à la main fermée et serrée fortement par l'autre main. On le voit, les stoïciens mesurent les degrés de la connaissance à ceux de l'énergie. L'idée de tension domine leur logique, comme elle domine leur physique et leur morale. La certitude aussi bien que la vertu vient d'une tension de l'âme.
La raison pour les stoïciens n'est pas seulement un principe de connaissance, c'est un principe d'action. En tant qu'active, la raison revêt les trois formes de l'instinct, de la volonté et de la passion. L'instinct est l'éveil de la raison, la volonté en est le plein épanouissement dans la possession d'elle-même, la passion en est le relâchement.
Morale stoïcienne. — Il est difficile de donner une idée d'ensemble de la morale stoïcienne, à cause des aspects divers sous lesquels on peut la considérer, et aussi parce qu'elle a subi de nombreuses modifications à travers les différentes périodes de son histoire, depuis les premiers stoïciens grecs jusqu'aux stoïciens romains de l'époque impériale. Toutefois l'idée dominante de la morale stoïcienne, celle sur laquelle tous les stoïciens paraissent d'accord, c'est que la vertu est le souverain bien, et V unique bien. De ce principe découlent plusieurs conséquences qu'on a souvent appelées les paradoxes stoïciens.
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1° Si la vertu est l'unique bien, le reste est indifférent. Le plaisir et la douleur, la richesse et la pauvreté, la réputation et le déshonneur, la santé et la maladie, même la vie et la mort ne sont ni des biens ni des maux. Rien n'est bon que la vertu, rien n'est mauvais que le vice.
2° Si la vertu est l'unique bien, si elle ne tient pas sa bonté d'une fin supérieure à elle-même, différente d'elle-même, il n'y a pas à se préoccuper des actes ; tout dépend de l'esprit dans lequel ils sont faits. Leur valeur morale est indépendante de leur nature ou de leurs résultats ; elle est tout entière dans la forme de l'acte, dans l'intention de l'agent, dans sa volonté. « Notre bien et notre mal, dit Epictète, ne sont que dans notre volonté. »
3° Une autre conséquence de la définition stoïcienne de la vertu, c'est qu'elle est nécessairement une et indivisible. 11 n'y a pas de milieu entre la vertu et le vice. Une ligne est droite ou elle ne l'est pas ; de même on est vertueux ou vicieux. Qui n'est pas sage est insensé, et la vertu et le vice ne comportent pas de degrés. Toutes les fautes sont égales ; le sage a toute la sagesse et toute la vertu ; il est l'égal des dieux, il leur est même supérieur, car il ne doit sa perfection qu'à lui-même.
4° Non seulement le sage a toute la sagesse, mais il a tout le bonheur dont l'homme est capable. Lui seul est riche, lui seul est libre, lui seul est heureux. Il n'a que faire des promesses de l'immortalité, car la vertu est à elle-même sa récompense : gratuila est virtus, virtutis prcemium ipsa virtus.
Mais si la vertu est le souverain bien et l'unique bien, en quoi consiste-t-elle ? D'après une définition attribuée à Cléanthe, la vertu consiste à vivre conformément à la nature : Ztjv ô^oXoyouftévtoç t-7| csuffsi, sequere naturam. Les Épicuriens employaient aussi cette formule, mais la nature pour eux, c'était l'inclination au plaisir. Pour les stoïciens, la nature, c'est essentiellement la raison. Vivre conformément à la nature, c'est vivre conformément à la raison Z^v ôp-GÀoyo-j^îvcô; x& Xôya>.
Vivre conformément à la raison c'est s'efforcer de réaliser en soi l'ordre et l'unité dont la nature nous offre le modèle. C'est mettre de l'accord dans ses pensées, ses paroles et ses actions; c'est être conséquent avec soi-même Z-7,v &jj.oXoYoufji.evajç, summum bonum vita sibi conçois. Le souverain bien, c'est la constance,
c'est la force de la volonté tendue à travers toute la vie pour en coordonner les différents éléments et en faire un ensemble harmonieux, un tout sympathique. « Vouloir par raison, pour l'ordre et la beauté qui y régnent, ce que la nature poursuit par instinct, et par conséquent en ne prenant pour but que l'ordre et la beauté ' », telle est la grande préoccupation du sage.
Vivre conformément à la raison, ce n'est pas seulement s'efforcer de réaliser en soi l'ordre et l'unité; c'est s'appliquer à vivre en harmonie avec ses semblables. Le sage ne s'accorde pas seulement avec lui-même, il s'accorde avec les autres hommes. Une seule et même raison, en effet, anime toute l'humanité ; les hommes sont donc égaux, ils sont frères : homo res sacra homini. L'humanité est une grande famille dont les membres doivent s'aimer entre eux ; aussi l'esclavage est-il la pire des injustices et des tyrannies. « La servitude, disent les jurisconsultes stoïciens, est un état contre nature. »
Vivre conformément à la raison, c'est enfin, vivre en harmonie avec la nature tout entière. La raison de l'homme se reconnaît non seulement dans l'humanité, mais dans tout l'univers. Pour rester d'accord avec elle-même, elle doit se soumettre aux lois immuables qui font l'harmonie de la nature. Le sage est citoyen non d'Athènes, non de Rome, mais de la grande république du monde. Patria mea totus mundus, disait Sénèque.Il doit vivre en communion avec elle, acquiescer et se résigner au destin qui la gouverne. « 0 monde, disait Marc-Aurèle, j'aime tout ce que tu aimes, donne-moi ce que tu veux, reprends-moi ce que tu récuses. Tout ce qui t'accommode m'accommode, tout vient de toi, tout est en toi. Un personnage de théâtre dit: bienaimée cité de Cécrops ; moi ne dirais-je point : bien-aimée cité de Jupiter. »
C'est parce qu'il faut confier la direction de la vie à la raison seule, que la passion est mauvaise. La passion est le relâchement de l'âme ; elle trouble le calme que la raison introduit dans l'âme. « C'est un mouvement de l'âme contraire à la raison et à la nature. » C'est une maladie de l'âme. Le sage doit donc s'affranchir de toute passion. Il n'est libre, il n'est heureux que parce qu'il est impassible. Quiconque n'a pas