L ECOLE NEO-PLATONICIENNE / J
engendre les êtres, s'ajoute un mouvement en sens contraire, mouvement de conversion ou de régression qui les ramène à leur principe. Le monde sorti de Dieu tend à y rentrer. L'Ame tend à revenir à l'Intelligence, l'Intelligence à l'Un. Et cette évolution éternelle qui trouve dans l'Un tout à la fois son point de départ et son terme, est la grande loi de la nature.
L'extase. — La fin de l'homme et par conséquent le souverain bien est dans le retour à Dieu, dans la ressemblance et l'union à Dieu. L'àme humaine, émanation de l'âme divine doit s'efforcer de retrouver son premier principe. Les différentes vertus l'y préparent, et opèrent en elle l'affranchissement des passions qui sont des obstacles au retour à Dieu. Mais comme le beau et le bien sont inséparables, c'est dans la contemplation du beau que l'âme trouvera la préparation immédiate à la vision du bien parfait, de l'unité dans sa pureté absolue. Vient alors le moment où Dieu nous attire à lui, et se présente de lui-même à l'intuition de notre âme. « Nous ne devons pas, dit Plotin, chercher la lumière divine, mais attendre dans le silence qu'elle nous apparaisse, comme l'œil tourné vers l'horizon attend le soleil... La pensée ne peut que nous élever peu à peu à ces hauteurs d'où il est possible de découvrir Dieu. Elle est comme le flot qui nous porte et qui en se gonflant nous soulève, en sorte que de sa cime tout-à-coup, nous voyons. » L'àme ainsi unie à Dieu, en réalité, ne pense plus, ne veut plus, elle n'a plus conscience d'elle-même ; elle est simplifiée, et identifiée avec l'unité absolue, elle est sortie d'elle-même. C'est là l'extase, l'idéal moral par excellence. Plotin croyait y avoir atteint deux ou trois fois dans sa vie.
Origine grecque de la philosophie romaine. — Lucrèce. — Cicéron. — Sénèque. Épictète. — Marc-Aurèle.
Origine grecque de la philosophie romaine. — La philosophie s'introduis't à Rome à l'époque où l'académicien Carnéade, le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaiïs y furent envoyés en ambassade. Nous avons dit quel grand succès avait obtenu le premier. En vain Caton le Censeur fit-il congédier ces hôtes dangereux. La Grèce vaincue par les armes romaines, prit sa revanche sur son vainqueur. Greecia capta ferum victorem cepit ; Les lettres grecques pénétrèrent rapidement à Rome, où elles trouvèrent chez lajeunesseunaccueil enthousiaste. Chaque école de philosophie grecque eut bientôt ses représentants latins, et une sorte de colonie romaine. Mais, en passant à Rome la philosophie grecque prit un caractère plus pratique. Ce ne sont pas les questions spéculatives qui intéressent les Romains, mais celles qui peuvent exercer de l'influence sur la direction de la vie. Les systèmes qui obtinrent auprès d'eux le plus de faveur, furent l'Épicurisme avec Lucrèce, la Nouvelle Académie avec Cicéron, et surtout le stoïcisme avec Sénèque, Épictète, Marc-Aurèle.
Lucrèce (95-52 av. J.-C). — Lucrèce est le poète de génie de l'Epicurisme. Dans son poème, De la nature, il n'expose aucune idée nouvelle, il ne fait que reprendre les doctrines d'Épicure qu'il célèbre en vers enthousiastes :
Deus Me fuit, deus inclute Memmi, Qui princeps vitœ rationem invertit eam quse Nutyc appel latur sapientia. (Liv. V.)
Rendre le repos aux hommes en les délivrant de la peur des dieux et de la mort, c'est le seul but qu'il se propose. Une phy-
sique matérialiste, une logique sensualiste, une morale utilitaire absolument empruntées d'Epicure, voilà tout le contenu du poème de Lucrèce. Les six livres qui le composent n'ont pas la même valeur philosophique. Le cinquième livre l'emporte sur les autres par l'ampleur et la richesse des développements qu'il consacre à l'exposé de l'origine et de la formation du monde. C'est un chapitre de philosophie évolutionniste. Ce qui fait le mérite de Lucrèce, c'est d'avoir tiré un grand poème de la doctrine qui paraît la moins faite pour inspirer la poésie. On a prétendu que Lucrèce s'était donné la mort dans un accès de délire.
L'Épicurisme eut d'abord peu de succès à Rome, mais avec le déclin des mœurs il fit de rapides progrès. Les grands débauchés de l'époque impériale couvraient volontiers leurs désordres sous le nom d'Epicurisme.
Cicéron (106-43). — Né à Arpinum, Marcus Tullius Cicéron fut avant tout un orateur et un homme politique. Mais il sut trouver des loisirs pour se livrer à l'étude de la philosophie, et se fit le disciple des philosophes les plus en renom à Athènes et à Rhodes. Après sa disgrâce et dans les épreuves c'est aux lettres et à la philosophie qu'il demande un remède à ses peines, jusqu'au jour où il tomba sous les coups des soldats d'Antoine.
Les ouvrages philosophiques de Cicéron, ne nous ont pas été conservés dans toute leur intégrité. Les principaux sont les suivants : YHortensius ou exhortation à la philosophie dont il ne reste que des fragments, les Académiques qui ont pour objet le problème de la certitude, de la Nature des dieux, de la Divination et du Destin, les Tusculanes, des Fins des biens et des maux ou traité du souverain bien, des Devoirs, les traités de la République et des Lois imités de Platon, enfin de Y Amitié et de la Vieillesse.
Cicéron voulait que Rome n'eut rien à envier à la Grèce en philosophie comme dans les lettres et les arts. Sa philosophie à lui est une sorte d'éclectisme où dominent tour à tour les théories probabilistes de la Nouvelle Académie, et celles du Portique tempérées par des éléments péripatéticiens. Cicéron emprunte de toute part ce qui est utile à sa cause. La doctrine d'Epicure est la seule qui ne trouve pas grâce devant lui, et il ne manque
aucune occasion de la combattre. Lorsqu'il aborde les questions théoriques, son école de prédilection est la Nouvelle Académie. En morale il s'inspire surtout des Stoïciens, mais des Stoïciens modérés tels que Panœtius et Posidonius, et il s'applique à adapter leurs doctrines au génie pratique des Romains. Sur les grandes questions de métaphysique : l'existence de Dieu, la liberté, l'immortalité de l'âme, bien que sa pensée soit hésitante, il donne la préférence aux doctrines qui sont les meilleures garanties de l'ordre moral et de l'ordre social.
L'œuvre philosophique de Cicéron nous paraît très bien jugée dans les lignes qui suivent : « Bien qu'il n'ait été qu'un disciple, dit M. Elie Blanc, Cicéron mérite une belle place dans l'histoire de la philosophie. Si l'homme public fut vaniteux, il n'en est pas de même du philosophe. On lui doit de la reconnaissance pour avoir formé la langue latine, langue du droit et du commandement, à l'expression des idées philosophiques, comme aussi pour avoir répandu parmi les Latins de son temps et parmi les lettrés des âges suivants le goût des nobles entretiens f et des études philosophiques. Nul n'a mieux montré, et par son propre exemple, tout ce que les lettres peuvent devoir à celles-ci. Parmi les anciens qui ont cultivé avec passion la philosophie, on n'en trouvera pas qui, sans prétendre au titre de maître, l'aient mieux servie et plus honorée'. »
Sénèque. — Né à Corduba (Cordoue) en Espagne l'an 2 de l'ère chrétienne, Sénèque mena une existence assez tourmentée jusqu'au jour ou Agrippine le fit nommer précepteur de Néron. Il fut d'abord comblé de faveur par son élève, qu'il ne sut pas arrêter sur la pente du mal, et dont il flatta parfois les plus vils penchants. Mais d'indignes favoris le supplantèrent auprès de l'empereur; on l'impliqua dans la conspiration de Pison, et il reçut de Néron l'ordre de s'ouvrir les veines (65 après J.-C.)
Il nous reste de Sénèque de nombreuses lettres dont les plus importantes sont les Lettres à Lucilius, et beaucoup de petits traités dont les principaux sont: les Consolations, des Bienfaits, de la Brièveté de la vie, de la Clémence, de la Constance du sage, de la Colère, de la Providence, du Repos du sage, de la
i. Elie Blanc. — Histoire de la philosophie, i, 238.
LA PHILOSOPHIE ROMAINE "il
Tranquillité de VAme, de la Vie heureuse ; enfin sept livres de Questions naturelles.
Sénèque divise la philosophie comme la plupart des Stoïciens en trois parties : la logique, la physique et la morale. Il s'occupe peu de logique. Sa philosophie de la nature, c'est le panthéisme matérialiste, mais il parle souvent de la Providence et des espérances immortelles en vrai théiste. Il est surtout moraliste et souvent casuiste. Il s'intéresse à toutes les questions de la vie pratique, et il en traite dans tous ses ouvrages jusque dans les plus petits détails. Ses lettres sont celles d'un directeur, de conscience qui s'applique, souvent avec une grande délicatesse, au traitement des âmes. Tout inspirée qu'elle soit des principes stoïciens, sa morale, comme on l'a souvent remarqué, n'est pas sans quelque mélange d'Epicurisme. La grande vertu du sage, c'est la prudence.
Épictète. — Epictète naquit à Hiérapolis en Phrygie. Sa vie est peu connue. On ignore même son vrai nom, car Epictète est un surnom qui veut dire serviteur ou esclave. Nous savons seulement qu'il fut d'abord esclave d'un affranchi de Néron, Epaphrodite, et qu'il supporta avec une grande force d'âme les mauvais traitements que lui infligeait son maître. Un jour que celui-ci lui frappait la jambe avec un bâton. — Vous me la casserez, lui dit l'esclave. — Et quand elle fut cassée en effet : — Je vous l'avais bien dit — fut sa seule plainte. 11 devint libre à la mort d'Epaphrodite et fut chassé de Rome avec tous les autres philosophes, sous Domitien. Il se retira à Nicopolis en Épire où il enseigna le Stoïcisme plus encore par son exemple que par ses leçons. 11 vivait très pauvrement. Un jour il fit la dépense d'une lampe de fer. A peine l'avait-il achetée qu'un voleur l'en débarrassa. « Le voleur sera bien attrapé demain, s'il revient, dit-il, car il n'en trouvera qu'une de terre. » Cette lampe de terre qui éclaira les veilles d'Epictète devint aussi célèbre que l'écuelle de Diogène. A la mort du philosophe, elle fut vendue 3000 drachmes.
Epictète n'a rien écrit. Nous le connaissons par son disciple Arrien qui a résumé ses doctrines dans les quatre livres des Entretiens et dans le Manuel ou Enchiridion.
Pour Epictète le but de la philosophie est essentiellement pratique, c'est de guérir l'homme de ses vices et de lui ap-
prendre le chemin de la vertu et par là même du bonheur. « Qu'importe la science sans les œuvres, disait-il, on ne demande pas si vous avez lu Chrysippe, mais si vous êtes juste. Vous faites grand bruit de vos commentaires sur Chrysippe, des profondes découvertes que vous avez faites dans ses écrits ; cela prouve que Chrysippe est un écrivain obscur, et ne prouve pas que vous soyez un philosophe. » Pour être heureux, il suffit de distinguer ce qui dépend et ce qui ne dépend pas de nous. « Il y a des choses qui dépendent de nous (rà l<p'7][AÏv), il y en a qui ne dépendent pas de nous (xà oux eVïjfjùv , dit Epictète aux premières lignes du Manuel. Ce qui dépend de nous, ce sont nos pensées, nos résolutions, les mouvements par lesquels notre volonté se porte vers un objet ou s'en détourne : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Ce qui ne dépend pas de nous, c'est notre corps, c'est la richesse, c'est l'opinion d'autrui, c'est le pouvoir : en un mot tout ce qui n'est pas notre œuvre. » Cette distinction qui pourrait se ramener à celle des biens intérieurs et des biens extérieurs, Epictète la tourne et la retourne en tous sens. La méconnaître c'est s'exposer à devenir impie, ridicule, esclave des hommes et des choses, esclave surtout de l'opinion, source de toutes sortes de troubles et de peines. Il faut tenir pour indifférent ce qui ne dépend pas de nous, ou du moins nous y résigner, et rechercher uniquement ce qui dépend de nous. De là de beaux préceptes sur le mépris des choses sensibles, sur l'indépendance de la vie. Malheureusement Epictète range parmi les biens qui ne dépendent pas de nous les jouisssances de la famille. D'où ces paroles que nous avons citées plus haut : « Ne dis pas sur quoi que ce soit : j'ai perdu cela, mais je l'ai rendu. Ton fils est mort? Dis : je l'ai rendu... » La famille est un bien étranger dont il faut user comme le voyageur use d'une hôtellerie. « Si tu désires que tes enfants, que ta femme, que tes amis vivent éternellement, tu es un insensé, car c'est vouloir que les choses qui ne dépendent pas de toi, soient sous ta dépendance, et que ce qui est étranger,
t'appartienne Veux-tu que tes désirs aient toujours leur
effet ? Ne désire que ce qui dépend de toi. »
Il faut noter particulièrement le caractère religieux de la philosophie d'Épictète. Le sage doit être le serviteur de Dieu, et comme son messager et son représentant auprès des hommes.
C'est avec une sorte d'attendrissement, chose rare dans la philosophie ancienne, qu'Epictèle parle des devoirs envers Dieu. « Si nous étions sage, dit-il, que devrions-nous faire autre chose en public et en particulier, que de célébrer la bonté divine, et de lui rendre de solennelles actions de grâces ? Ne devrions-nous pas en bêchant, en labourant, en mangeant,
chanter cet hymme au Seigneur : Dieu seul est grand ! Mais
puisque vous êtes tous dans l'aveuglement, ne faut-il pas que quelqu'un s'acquitte pour vous de ce devoir sacré ? Que puis-je faire autre chose, moi vieillard boiteux et infirme, si ce n'est de chanter Dieu ! Si j'étais rossignol, je ferais le métier de rossignol, si j'étais cygne, celui de cygne. Je suis un être raisonnable, il me faut chanter Dieu. Voilà mon métier et je le fais. C'est un rôle auquel je ne faillirai pas autant qu'il sera en moi, et je vous engage tous à chanter avec moi. »
Marc-Aurèle (121-180 après J.-C). — Avec Marc-Aurèle la philosophie stoïcienne monte sur le trône des Césars. On a beaucoup vanté la vie de cet empereur philosophe, sa douceur, ses actes de clémence et de justice. Toutes ces qualités ne feront pas qu'il n'ait pas été le plus cruel ou le plus aveugle des persécuteurs. « Les dix-neuf années du règne de Marc-Aurèle, dit M. Allard, sont les plus troublées et les plus cruelles que l'Eglise ait encore traversées. Les violentes mais rapides tempêtes qui l'assaillirent sous Néron et Domitien, les fréquents assauts qu'elle subit sous Trajan, Adrien et Antonin firent couler le sang chrétien avec moins d'abondance que le gouvernement du doux et méditatif auteur des Pensées Vainement
les apologistes redoublent leurs appels éloquents et sincères à l'équité du souverain.... Marc-Aurèle ne paraît pas les avoir entendus : une seule fois dans son carnet de notes il écrit un mot qui montre sa pensée dédaigneuse et superficielle sur les chrétiens : c'est pour taxer d'entêtement et d'ostentation tragique la constance des martyrs1. »
Marc-Aurèle avait écrit lui-même sa vie, mais ce livre ne nous a pas été conservé, et il ne reste de l'empereur philosophe que ses Pensées, recueil de maximes très élevées de morale pratique, mais dépourvues comme la morale stoïcienne en