LES PERES GRECS
chez les Juifs pour les préparer au christianisme.il faut donc étudier la philosophie ancienne. De même qu'au sortir d'Egypte les Israélites emportèrent les vases précieux des Egyptiens pour les employer au culte du vrai Dieu, de même les philosophes chrétiens doivent recueillir les vérités éparses chez les philosophes anciens pour les incorporer à la doctrine chrétienne.
C'est dans l'évidence des sens et dans l'évidence de l'intelligence que saint Clément place le double critérium de la vérité. Toute vérité n'est pas démontrable ; les principes évidents n'ont pas besoin de démonstration. L'àme est spirituelle et immortelle ; elle ne préexiste pas au corps, mais les peines comme les récompenses de l'autre vie seront éternelles. C'est de la considération des créatures que l'homme s'élève à l'affirmation de l'existence de Dieu et de ses infinies perfections. Malgré certaines expressions qui, prises isolément, feraient croire que saint Clément admet une sorte de panthéisme, il combat vigoureusement la doctrine de l'immanence, et ne songe pas un seul instant à mettre en doute la transcendance de Dieu. L'origine du mal est dans le libre arbitre ; mais Dieu est si bon qu'il fait servir le mal au bien et c'est ainsi que triomphe sa sagesse.
Il y a pour saint Clément, dans la vie morale, un degré supérieur à la foi, c'est la gnose. Le simple croyant n'est que le serviteur de Dieu ; le vrai gnostique, le gnostique chrétien est son ami. La gnose est une connaissance du bien telle qu'elle en entraîne l'amour et la pratique. Le vrai gnostique est affranchi non seulement du péché, mais du mouvement des passion c'est un Dieu dans un homme.
Origène. — Fils du martyr Léonide, Origène naquit à Alexandrie en 185 et mourut à Tyr en 255. Il succéda à saint Clément dans la direction de l'école d'Alexandrie. C'est un esprit plus puissant mais moins sûr. 11 composa un grand nombre d'ouvrages d'apologétique et de philosophie dont plusieurs sont perdus. On trouve l'ensemble de ses doctrines dans le livre de Principes et dans la défense du Christianisme contre Celse.
Origène fut beaucoup moins prudent que saint Justin et que saint Clément dans l'usage qu'il fît de la philosophie platonicienne pour la défense du christianisme, et on a pu soutenir non sans quelque raison que ses écrits apologétiques n'ont pas moins compromis la vérité chrétienne qu'ils ne l'ont défendue.
Ses doctrines sur Dieu et les personnes divines ne sont pas sans quelque analogie avec celles des néo-platoniciens. Il admet ■ avec Platon la préexistence des âmes et leur déchéance dans une vie antérieure. Il pense d'ailleurs que les âmes n'existent jamais sans une sorte de corps subtil analogue au périsprit des spirites modernes. Si grand que soit le mal dans le monde le bien finira par en triompher absolument. Dieu ramènera à lui les êtres déchus et dégradés, et un jour viendra où Satan luimême sous l'influence du Verbe divin, rentrera dans le sein de Dieu.
Les autres Pères de l'Eglise grecque sont surtout théologiens. Saint Athanase (296-373) évêque d'Alexandrie, passa sa vie à combattre l'Arianisme qui niait la divinité de Jésus-Christ. Saint Basile le Grand (329-379) évêque de Césarée, très versé dans les lettres profanes aussi bien que dans les lettres sacrées, employa toute son érudition et tout son talent à défendre le dogme chrétien contre l'hérésie. Saint Grégoire de Nazianze (328-389), compatriote et ami de saint Basile, successivement évêque de Nazianze et de Constantinople où l'avait appelé Théodose, fut surnommé le théologien, sans doute à cause de l'étendue et de la sûreté de sa doctrine. Saint Grégoire, évêque de Nysse (330-396), frère de saint Basile, et comme lui ami des belles-lettres qu'il enseigna plusieurs années avant d'entrer dans le sacerdoce, fut un des Pères de l'Église les plus savants. Il reprit, mais avec beaucoup plus de réserve, quelques-unes des idées d'Origène sur la destinée des êtres.
II — LES PERES LATIXS Tertullien. — Lactance. — Saint Augustin.
Les Pères latins, avons-nous dit, ont moins de goût pour les hautes spéculations que les Pères grecs. C'est aux questions pratiques, aux vérités morales, qu'ils s'attachent de préférence. Les plus célèbres furent Tertullien, Lactance, saint Augustin.
Tertullien j 160-245). — Né à Carthage, Tertullien y reçut une éducation brillante. Après avoir suivi quelque temps avec succès la carrière du barreau, frappé du courage des martyrs,
il se convertit au christianisme et en devint bientôt un apologiste éloquent et passionné, mais d'une orthodoxie douteuse. Vers la fin de sa vie, il tomba dans l'hérésie de Montanus.
L'œuvre principale de Tertullien est son Apologétique. C'est là qu'on lit ces fières paroles tant de fois citées. « Nous ne sommes que d'hier et déjà nous remplissons les villes et les villages, l'armée et le palais, le sénat et le forum; nous ne vous
avons laissés que vos temples » Parmi ses autres ouvrages,
ceux qui intéressent plus particulièrement la philosophie sont un traité de l'Ame, et deux livres aux Nations.
Ennemi des lettres profanes, Tertullien prend à partie la philosophie elle-même. Elle est selon lui l'œuvre du démon, et les philosophes ne peuvent qu'égarer les esprits. « Qu'ont de commun Athènes et Jérusalem, l'Académie et l'Eglise ? » On lui prête le mot fameux « credo quia ahsurdum » qui dénature la foi en supprimant les motifs de crédibilité. Plusieurs de ses doctrines sont dangereuses ou erronées. C'est ainsi qu'il attribue à l'àme une certaine nature corporelle, et soutient le traducianisme d'après lequel l'âme doit comme le corps son origine à la génération. En morale, il est rigoriste, et ce n'est pas sans raison qu'on a fait de lui l'ancêtre du jansénisme. On a souvent aussi rapproché Lamennais de Tertullien. Voici le jugement que porte Malebranche sur le philosophe de Carthage dans la Recherche de la vérité. « Tertullien était à la vérité un homme d'une profonde érudition, mais il avait plus de mémoire que de jugement, plus de pénétration et plus d'étendue d'imagination, que de pénétration et d'étendue d'esprit.... Le respect qu'il eut pour les visions de Montanus et pour ses prophéties est une preuve incontestable de la faiblesse de son jugement. Ce feu, ces emportements, ces enthousiasmes sur de petits sujets, marquent sensiblement le dérèglement de son imagination. Combien de mouvements irréguliers dans ses hyperboles et dans ses figures ! Combien de raisons pompeuses et magnifiques, qui ne prouvent que par leur éclat sensible, et qui ne persuadent qu'en étourdissant et en éblouissant l'esprit ! »
Lactance f250-325) — Lactance naquit en Afrique comme Tertullien. Rhéteur très estimé avant sa conversion, il devint disciple d'Arnobe, auteur d'un traité contre les gentils, et comme lui prit place parmi les apologistes du christianisme. Son ou-
vrage principal dirigé contre le polythéisme a pour titre les Institutions divines. On a aussi de lui un livre sur la mort des Persécuteurs, où il montre la justice de Dieu atteignant dès ce monde les ennemis de l'Eglise, et un autre sur V Œuvre de Dieu, où il établit contre les Epicuriens l'existence de la Providence. Ses qualités littéraires l'ont fait surnommer le Cicéron chrétien.
Lactance se montre en général, avec moins de violence pourtant que Tertullien, trop sévère pour la philosophie ancienne dont il s'applique à mettre en lumière l'impuissance Qt. les contradictions. Ses ouvrages n'en sont pas moins très riches de beiità et nobles pensées dont la philosophie peut faire son profit ; et n'a-t-il pas trouvé une expression heureuse des vrais rapports de la raison et de la foi dans cette brève formule : « pas de religion sans sagesse, pas de sagesse sans religion. »
Saint Augustin (354-430). — Saint Augustin est non seulement le plus célèbre des Pères de l'Eglise latine, mais le plus grand philosophe de cette période de l'histoire de la philosophie. Né à Tagaste en Numidie, il reçut de sainte Monique sa mère une éducation profondément chrétienne. Il ne s'en laissa pas moins séduire par les erreurs manichéennes et égarer par l'entraînement des passions. Il a raconté lui-même sa jeunesse orageuse dans le livre des Confessions qui n'ont de commun avec celles de Rousseau que le titre. Il professa la rhétorique à Carthage, puis vint à Rome et à Milan. Les doctrines de Platon avaient commencé à exercer sur lui une heureuse influence. Mais ce fut la parole de saint Ambroise jointe aux larmes de sa mère qui le ramenèrent à la foi chrétienne. Sa conversion fut admirable. De retour en Afrique il devint évêque d'Hippone, aujourd'hui Bône, donna le plus bel exemple des vertus sacerdotales, et se consacra tout entier à la propagation du catholicisme, et à la réfutation des hérésies contemporaines, notamment du pélagianisme et du manichéisme.
Parmi ses écrits philosophiques, il faut citer, outre les Confessions, les trois livres contre les Académiciens, de la vie heureuse, de l'ordre, de l'immortalité de Vàme, du libre arbitre, et le fameux traité de la Cité de Dieu.
Saint Augustin a su dans la plupart de ses ouvrages, tant philosophiques que théologiques, unir à l'esprit pratique des Pères latins, l'esprit spéculatif des Pères grecs. Sa philosophie
se rattache surtout à celle de Platon qu'il corrige au besoin, pour le l'aire servir à l'exposé du dogme catholique. Aussi l'at-on surnommé le Platon chrétien.
S'il est platonicien, il se garde bien de suivre l'interprétation que donnaient de la doctrine du maître les nouveaux Académiciens. C'est même contre eux qu'il écrivit tout d'abord, pour établir la légitimité de la certitudes/fis prétendaient que l'homme peut connaître non le vrai, mais seulement le vraisemblable. Il leur répond qu'il est impossible à l'homme, s'il ne connaît pas le vrai lui-même, de connaître ce qui est semblable au vrai. Ils soutenaient que l'homme est tellement sujet à se tromper, qu'il ne peut jamais savoir s'il ne se trompe pas. et donc que la certitude est impossible. Mais si je me trompe, je suis, dit saint Augustin, Si fallor. sum. Pour se tromper il faut être. C'est le cogito, ergo sum.
De la certitude de son existence spirituelle, il s'élève à celle de Dieu. La connaissance de l'âme et celle de Dieu sont de toutes les connaissances les premières en importance. Noverim me, noverim te. Saint Augustin démontre l'existence de Dieu par la contingence et par l'ordre du monde, par le témoignage de la conscience, et par les vérités nécessaires et éternelles. Quant aux attributs de Dieu, nul philosophe n'en a mieux parlé que saint Augustin. Dieu est tout ce qu'il a. Il est la vérité même, le bien absolu, la beauté parfaite. Le monde des idées ou archétypes des choses n'est pas un intermédiaire entre Dieu et le monde sensible. Les idées sont dans l'intelligence divine sous la forme d'une vérité unique et absolue, qui éclaire les intelligences créées. « Si vous et moi, dit-il, voyons la même vérité, comment cela se fait-il, si ce n'est que nous la voyons l'un et l'autre dans la même vérité supérieure et immuable. » La raison humaine est au fond une participation à la raison divine. Saint Augustin professe clairement la doctrine de la création ex nihilo et exclut ainsi toute forme de panthéisme. L'immensité de Dieu n'est pas l'espace, l'éternité de Dieu n'est pas le temps, mais l'espace et le temps ont été créés avec le monde. Les perfections des créatures ne sont pas plus les perfections divines, que les créatures ne sont le créateur, elles n'en sont que des images. Contre l'erreur manichéenne qui faisait du mal l'œuvre d'un principe luttant contre le principe du bien, et la doctrine philo-
sophique qui en faisait une propriété positive et essentielle de la matière, saint Augustin affirme qu'il n'est qu'une privation d'être et de perfection, un manque d'ordre, en définitive une négation.
Les polémiques qu'il engagea contre les pélagiens et les semi-pélagiens, amenèrent saint Augustin à étudier le problème de la liberté en philosophie, et celui de la grâce en théologie. Il s'applique à montrer le parfait accord, sous une apparente contradiction, de la liberté et de la grâce. La volonté se comporte dans l'ordre surnaturel comme dans l'ordre de la nature. De même qu'elle ne peut agir dans l'ordre surnaturel que sous la motion de la grâce, elle ne peut agir dans l'ordre naturel, qu'à l'aide d'un concours divin, que sous l'influx naturel de Dieu. D'où cette parole de l'apôtre saint Paul : c'est Dieu qui nous donne le vouloir et le faire, operatur in nobis et velle et perficere. Mais dans l'un et l'autre ordre, si c'est la même infaillibilité et la même efficacité du côté de Dieu, c'est la même contingence du côté de l'homme. Dieu agit sur la volonté sans la contraindre, elle reste libre.
L'idée de Dieu domine toute la morale augustinienne. Dieu, vérité totale et bien parfait, est le terme des aspirations humaines. Ne pas s'attacher à lui, et chercher le bonheur dans les créatures, c'est se condamner à une vie sans paix ni repos. « Vous nous avez fait pour vous, ô mon Dieu, et notre cœur reste inquiet jusqu'à ce qu'il se repose en vous. » Se connaître soi-même, et connaître Dieu, déduire de cette double connaissance les rapports qui unissent l'homme à Dieu, agir en conformité de cette union à Dieu, et réaliser progressivement en soi l'image du divin idéal, voilà le souverain bien, telle est ici-bas notre destinée.
La destinée des individus s'éclaire de celle de l'humanité. A la lumière des Saintes Ecritures, et de l'histoire des quatre premiers siècles de l'Eglise, saint Augustin essaye de découvrir quelque chose du plan divin dans la vie des sociétés et des peuples. Le fait qui domine les événements humains, c'est la lutte de la cité de Dieu et de la cité du mal. Rien de plus varié que les péripéties de cette lutte ; mais en définitive, c'est au développement de la cité de Dieu qu'elle aboutit toujours : telle est la loi la plus générale de la philosophie de l'histoire. Cette
grande pensée, Bossuet s'en emparera plus tard, et le Discours sur l'histoire universelle sera un éloquent commentaire de la Cité de Dieu.
« Telle est, dit F. Bouillier, cette grande et magnifique philosophie où l'esprit de Platon et celui de l'Evangile se confondent1, et qui après avoir inspiré saint Anselme, saint Thomas et les autres docteurs du moyen âge, sera plus tard, l'aliment de Pascal, de Bossuet, de Malebranche, de Fénelon, en un mot, des plus nobles penseurs des temps modernes. »
Ouvrages à consulter
Allaud. — Histoire des persécutions.
Aube. — De l'apologétique chrétienne au //mc siècle.
Bersot. — Doctrine de saint Augustin sur la liberté.
Blanc. — Histoire de la philosophie.
Bouilliek. — Notions d'histoire de la philosophie.
Denis. — De la philosophie d'Origène.
Ferraz. — Psgchologie de saint Augustin.
Fonsegrive. — Essai sur le libre arbitre.
Freppel. — Les apologistes chrétiens.
Gonzalez. — Histoire de la philosophie.
Janet et Seaili.es. — Histoire de la philosophie.
Martin (Jules). — Saint Augustin.
Nourrisson. — Philosophie de saint Augustin. — Les Pères de l'Eglise latine.
Weber. — Histoire de la philosophie européenne.
1. Il faut dire que l'esprit de Platon et celui de l'Evangile, s'unissent dans la philosophie de saint Augustin, sans s'y confondre.
Epoque de transition. — Boëce. — Cassiodore. — Isidore de Séville. — Caractères généraux de la scolastique. — Place de la question des Universaux dans la scolastique. — Division de la scolastique.
Époque de transition. — Deux ou trois siècles séparent les derniers Pères de l'Eglise du commencement de la philosophie scolastique. Les invasions des Barbares qui bouleversèrent tout l'empire d'Occident, y rendirent impossible presque toute culture intellectuelle. Seule l'Eglise garda les traditions religieuses et conserva dans ses monastères le dépôt des lettres anciennes. Quelques noms cependant à cette époque de transition appartiennent à l'histoire de la philosophie. Nous citerons Boëce, Cassiodore et Isidore de Séville.
Boëce (480 -525). — Ministre, puis victime du roi des Goths, Théodoric, Boëce avait longtemps fréquenté les écoles d'Athènes, et acquis une profonde connaissance de la philosophie grecque. Il fut par ses ouvrages un des principaux initiateurs de la philosophie scolastique. Outre sa traduction et son commentaire del'Isagoge de Porphyre, il faut citer de lui entr'autres ouvrages, une traduction complète de YOrganon d'Aristote, avec un commentaire des deux premiers livres, et le traité de la Consolation qu'il composa en prison. Ce dernier ouvrage est en réalité une Théodicée où il étudia plus particulièrement la bonté et la providence divines. Si Boëce fut pour le moyen âge une des sources principales de l'aristotélisme, il ne faudrait pour tant pas croire qu'il s'asservit à la doctrine d'Aristote. On trouve dans ses ouvrages les éléments les plus divers, et U mit en circulation dans les écoles, avec les théories logiques d'Aristote, une foule d'idées platoniciennes et stoïciennes.
Cassiodore (480-575). — Cassiodore fut comme Boëce, ministre du roi des Goths. Mais il quitta le monde et les honneurs pour fonder le monastère de Viviers en Calabre. Il avait profité de son influence sur Théodoric, pour faire de lui un protecteur de la civilisation. Il fit de son monastère un asile de la science et des lettres, et c'est par là surtout qu'il a bien mérité de la philosophie. Il composa lui-même un traité de l'Ame, et un autre des Sept Arts libéraux. Ce dernier ouvrage était une sorte de manuel encyclopédique des connaissances de l'époque. Il fut très répandu dans les écoles au commencement du moyen âge. On sait que les sept arts libéraux, classification des sciences, ou plutôt programme d'études, qu'avait vulgarisé dans la seconde moitié du ve siècle Martianus Capella, étaient répartis en deux groupes : le trivium qui comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et le quadrivium qui se composait de l'arithmétique, de la géométrie, de l'astronomie et de la musique.
Isidore de Séville (570-636). — Isidore, archevêque de Séville, mérite d'être compté avec Boëce et Cassi'odore, comme le dit Ozanam, parmi les instituteurs de l'Occident. Ce n'est pas que ses œuvres dont la principale a pour titre les Origines ou les Etymologies, offrent un caractère bien personnel; mais elles constituent dans leur ensemble une sorte de revue universelle des connaissances du temps, le meilleur résumé de ce qu'on enseignait dans les écoles. Isidore a été lui-même en Espagne, le promoteur d'un enseignement fécond. Un grand nombre d'écoles furent fondées sur le modèle de celle qu'il avait établie à Séville. Ce fut là l'origine d'un remarquable mouvement intellectuel que l'invasion arabe ne fit qu'entraver, bien loin qu'elle l'ait produit comme l'ont affirmé plusieurs historiens. C'est aussi à tort qu'on attribue aux seuls Arabes, le mérite d'avoir fait connaître aux philosophes de l'Occident l'ensemble des œuvres du Stagirite.
« Rien de moins fondé et de plus inexact, écrit Gonzalez, que l'opinion de ceux qui affirment que l'Europe chrétienne a dû aux Arabes, et principalement à Averroës, la connaissance des écrits d'Aristote. Ceux qui sont dans ces sentiments, n'ont pas lu à coup sûr les œuvres d'Isidore. Quand on s'est livré à cette étude, il est impossible de soutenir une pareille opinion,
laquelle après tout n'est qu'une réminiscence des colères et des exagérations de certains écrivains de la Renaissance contre les scolastiques, et en même temps des tendances averroïstiques de quelques philosophes. Sans sortir du traité des Étymologies on voit clairement par son contenu que l'auteur connaissait la majeure partie des œuvres d'Aristote, et que bien des siècles avant que naquit à Cordoue le fameux commentateur, on disputait déjà à Séville. sur la substance, la qualité et les autres prédicaments, sur l'Isagoge de Porphyre et sur les universaux. On commentait les livres du Stagirite qui traitent de l'âme, de la morale, de la génération, de la corruption, de la rhétorique et de la politique, et presque tous les autres, si l'on en excepte peut-être les livres de la métaphysique, et l'histoire des animaux. Il n'en pouvait être autrement puisque, parmi les auteurs qu'Isidore cite et suit pas à pas dans ses œuvres, et surtout dans les questions philosophiques, on trouve au premier rang Boëce, qui, comme il le dit lui-même, traduisit et commenta la plus grande partie des œuvres d'Aristote1. »
Caractères généraux de la scolastique. — La philosophie scolastique a pour premier caractère d'être une philosophie religieuse. Les philosophes de l'Ecole, font de la philosophie avec leur raison et leur foi, persuadés qu'étant l'une et l'autre un rayon de la lumière divine, elles ne peuvent se contredire ; concilier la théologie catholique avec la philosophie, montrer leur harmonie, comment en particulier celle-ci prépare et défend celle-là, telle est leur but commun ; et c'est par ce caractère que la scolastique se distingue tout d'abord de la philosophie ancienne et de la philosophie moderne.
Un second caractère de la philosophie scolastique, c'est le respect de V autorité des Anciens. Ce caractère est une conséquence du premier. La vérité religieuse n'est plus à trouver, puisqu'elle est contenue dans les Livres saints ; il suffit de l'en dégager. Quant à la vérité philosophique, pourquoi ne serait-elle pas contenue dans les écrits des anciens philosophes ? Est-ce le génie qui aurait manqué à Platon et à Aristote pour la découvrir? Toutefois on a beaucoup exagéré le respect des philo-
1. Gonzalez. — Histoire de la philosophie, Traduction du P. de Pascal, n 114-115.
sophes du moyen âge pour l'autorité en matière de science et de philosophie, et il serait injuste d'accuser les grands scolastiques de s'en être faits les esclaves. Saint Thomas en particulier regarde la preuve d'autorité comme très faible. « Consuevimus dicere, dit-il, quod locus ah auctoritate est valde debilis et infirmus. »
Un troisième caractère de la philosophie scolastique, c'est l'usage presque exclusif de la déduction et du syllogisme. Ce caractère est aussi un corollaire du précédent. Si les vérités essentielles sont trouvées, il ne reste plus qu'à en tirer les conséquences. Ici encore la scolastique a souvent été l'objet d'injustes critiques. Sans doute les logiciens de cette époque ne se sont pas toujours tenus en garde contre l'abus du syllogisme. Beaucoup se perdaient dans des raisonnements subtils qui semblaient porter plus sur les mots que sur les idées, et réduisaient la science à un stérile formalisme. Mais l'abus que l'Ecole a fait du syllogisme n'a pas été tel que l'ont prétendu certains historiens de la philosophie. Si l'accusation est méritée par des scolastiques d'ordre inférieur, elle n'atteint pas les grands scolastiques, saint Anselme, saint Thomas, saint Bonaventure..., dont la pensée puissante n'a jamais été emprisonnée dans les formes syllogistiques.
Place de la question des Universaux dans la scolastique. — Nombre d'historiens réduisent la scolastique à une dispute sur les Universaux. Hauréau appelle cette dispute « le problème scolastique1 » par excellence, et il semble bien qu'à ses yeux, ce soit l'unique problème que le moyen âge agite, car il ne demande autre chose à la longue suite de docteurs qui défilent dans ses ouvrages, que leur avis sur la question des universaux. Le simple exposé de la philosophie scolastique suffit pour faire justice de cette opinion. A aucune de ses périodes, même dans celle de sa formation, la scolastique ne peut être circonscrite dans la question des universaux. 11 n'en est pas
1. C'est dans V Introduction de Porphyre aux Catégories que les scolastiques trouvèrent l'énoncé du problème des Universaux. « Je ne chercherai point, dit Porphyre, si les genres et les espèces existent par eux-mêmes ou sont de pures conceptions abstraites, ni dans le cas où ils seraient des réalités s'ils sont corporels ou non ; ni s'ils existent séparés des choses sensibles ou confondus avec elles; cette recherche est trop dillicile et exigerait une longue discussion qui n'est pas de mon sujet. »
moins vrai que cette question occupe une grande place dans la philosophie scolastique, et que sur elle s'est porté l'effort de plusieurs grands docteurs du moyen âge. Faut-il s'en étonner, si la question même de la valeur de la science y est enjeu? Ne constituait-elle pas déjà dans l'antiquité, le fond de la controverse relative à la théorie des Idées ? Ne reparaît-elle pas dans la philosophie moderne, sous d'autres formes, toujours aussi essentielle ?
Division de la philosophie scolastique. — On divise ordinairement la philosophie scolastique en trois périodes, qui seront pour nous des périodes secondaires, puisque nous avons fait de la philosophie scolastique elle-même une période dans l'époque du moyen âge. La première s'étend du ixe siècle à la fin du xue ; c'est une période d'élaboration ou de formation. La philosophie y est complètement subordonnée à la théologie, philosophia ancilla theologiœ, l'influence platonicienne est prédominante. Dans la querelle des Universaux, tous les partis sont en présence, sans qu'aucun paraisse l'emporter sur les autres. La deuxième comprend tout le xnr siècle, le grand siècle du moyen âge; c'est Y apogée delà scolastique. Les grands travaux de synthèse philosophique sont de cette période. C'est aussi le temps du plus complet accord entre la philosophie et la théologie. L'influence d'Aristote y est prépondérante, et dans la querelle des Universaux c'est le réalisme modéré qui triomphe. La troisième période comprend le xive siècle, c'est la période de décadence. La philosophie se sépare de la théologie. La scolastique dégénère souvent en subtilités. La langue elle-même s'embarrasse d'une terminologie obscure. Le nominalisme renaît et avec lui l'empirisme.
I — FORMATION DE LA iCOLASTIQUE
Les écoles de Charlemagne, — Alcuin. — Scot Eiigène. — Saint-Anselme. - Roscelin. < — Guillaume de Ghampeaux. — Abélard. — Saint Bernard. L'école de Saint-Victor.
Dans la première période de la philosophie scolastique, ce sont surtout le xie et le xne siècles qui intéressent l'histoire de
la philosophie avec saint Anselme, Roscelin, Guillaume de Champeaux, Abélard. saint Bernard, et lecole mystique de Saint- Victor. Aucun grand nom de philosophe n'apparaît dans les deux siècles précédents. Il faut dire pourtant quelques mots des écoles fondées par Charlemagne, et d'un philosophe qui sans être précisément un scolastique, n'en est pas moins très remarquable : Scot Erigène.
Les écoles de Charlemagne. Alcuin. — Un des principaux titres de gloire de l'empereur Charlemagne fut la création d'écoles sous la direction d'Alcuin. La première en date porte dans l'histoire le nom d'école palatinej parce qu'elle était établie à la cour même de l'empereur pour les princes de la maison impériale. La fondation do cette école fut bientôt suivie d'un grand nombre d'autres, non seulement en France, mais dans les pays voisins. Il y en eut de deux sortes : les écoles monacales qui comprenaient dans quelques abbayes deux sections, l'une réservée aux moines, l'autre ouverte aux séculiers, et les écoles épiscopales ou capitulaires généralement plus importantes au point de vue philosophique.
Parmi les écoles les plus en renom il faut citer : en France, les écoles capitulaires de Reims, de Tours, de Laon, l'école monacale d'Auxerre, l'école de Chartres qui jeta un si grand éclat sous l'évêque Fulbert, le plus grand écolàtre de son temps, les écoles de Paris ; — en Angleterre, les écoles monacales du Bec, de Saint-Gall, d'York ; — dans les Pays-Bas, les écoles capitulaires d'Utrecht, de Liège, de Tournai; — en Germanie, l'école de Fulde.
Alcuin « le véritable auteur, dit M. Picavet, de la renaissance philosophique en France et en Allemagne » était un moine anglo-saxon. Né à York en 735, disciple d'Egbert, évêque de cette ville, il devint bientôt célèbre par l'étendue de ses connaissances. C'est dans un voyage en Italie en 781 qu'il rencontra Charlemagne. L'empereur l'associa à ses desseins. Alcuin enseigna pendant huit ans à la cour, puis se retira à l'abbaye de Saint-Martin à Tours, où il fonda une école, et mourut en 80 i.
Les jugements les plus divers et souvent les plus contraires ont été portés dans ces derniers temps sur Alcuin. Il semble qu'il soit moins un philosophe original, qu'un compilateur juditcieux. Il a laissé des ouvrages théologiques et philosophiques,
IIIST. PHIL. D. 7
sur les sepls Arts libéraux, les Vertus et les Vices, la Dialectique, Y Ame, et de nombreuses lettres « dont on pourrait extraire, dit encore M. Picavet, une morale pratique, pour l'usage des chrétiens de toute condition au ixe siècle, qui serait tout à l'honneur du précepteur de Charlemag'ne. »
Seot Erigène. — Jean Scot Erigène était originaire d'Irlande (Scolia). Sa grande érudition lui valut d'être mis à la tête de l'école palatine par Charles le Chauve qui l'admit même dans son intimité, et le défendit contre les dangers que lui faisaient courir les hardiesses de sa pensée. Il aurait, d'après quelques historiens, voyagé en Orient, ce qui expliquerait les analogies frappantes de ses doctrines avec certaines idées de l'Inde. Il traduisit en latin les œuvres attribuées à Denis l'Aréupagite. Son œuvre principale a pour titre : La division de la nature. Elle est composée sous forme de dialogue entre le maître et l'élève, « La nature, dit Scot Erigène, me semble présenter par quatre caractères distincts, quatre ordres de choses : en premier lieu, ce qui crée et n'est pas créé (Dieu cause efficiente) ; en second lieu, ce qui est créé et qui crée (les idées divines) ; en troisième lieu, ce qui est créé et ne crée pas (les êtres dans le temps et l'espace) ; en quatrième lieu, ce qui n'est point créé, ni ne crée (Dieu cause finale). En somme, la doctrine de Scot Erigène est un panthéisme mystique où l'on retrouve les principales idées et surtout la théorie de l'émanation de l'Ecole d'Alexandrie. Tous les êtres sortent de Dieu par une sorte de résolution, d'analyse, de division, et doivent retourner à Dieu. La prédestination est universelle, tous les hommes sans exception sont prédestinés au salut. Le bien aura raison du mal, les méchants finiront par devenir bons, car tout a son terme comme son origine en Dieu. Scot Erigène admet sans doute la révélation, mais il la confond en définitive, comme plus tard Spinoza, avec la raison. M. Huit le caractérise en deux mots : « un autre Proclus à peine chrétien ».
Saint Anselme (1033-1109). — Saint Anselme naquit à Aoste en Italie d'une famille patricienne. Il entra à l'abbaye du Bec en Normandie où il succéda comme prieur à Lanfranc devenu archevêque de Cantorbéry. Appelé en Angleterre par Guillaume le Roux, il succéda de nouveau à Lanfranc sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry où il mourut après une vie
d'étude et de sainteté. S'il fut un saint il fut aussi un philosophe. A son lit de mort, entouré de ses disciples qui priaient pour lui, il pensait encore aux problèmes philosophiques. « J'aurais voulu, avant de mourir, disait-il au témoin de ses derniers instants, écrire mes idées sur l'origine du mal, car j'avais trouvé des éclaircissements qui seront perdus. »
Saint Anselme est bien le type du philosophe scolastique. Il a nettement marqué les vrais rapports de la foi et de la raison. La foi cherche l'intelligence crede ut intelligas), et l'intelligence cherche la foi intellige ut credas). C'est de ce double mouvement que résulte l'alliance de la foi et de la raison, alliance qui constitue le caractère essentiel de la scolastique.
Les principaux ouvrages de saint Anselme sont : le de fide Trinitatis où il combattit par des raisons non moins philosophiques que théologiques l'hérésie de Roscelin; le Monologium sîve exemplum meditandi de ratione fidei (Monologue ou exemple de la manière de méditer sur les raisons de sa foi) ; le Proslogium,seu fides quxrens inteJlectum (Allocution, ou la foi cherchant l'intelligence .
Le Monologium est un essai de théologie rationnelle où sont développées les preuves platoniciennes de l'existence de Dieu. C'est dans le Proslogium qu'on trouve la preuve ontologique, dite de saint Anselme. Prenant pour texte ces mots de la sainte Écriture : l'insensé a dit dans son cœur : il n'y a pas de Dieu, Saint Anselme prétend donner une preuve de l'existence de Dieu que l'insensé lui-même doit admettre. « Dieu, dit-il, est par essence, l'être tel qu'on ne peut en concevoir un plus grand. Or cet être ne peut pas exister seulement dans l'entendement m intellectu , car s'il existait seulement dans l'entendement, on pourrait en concevoir un plus grand, à savoir, celui qui existerait non seulement dans l'entendement, mais encore dans la réalité in re;, et ce serait celui-là qui serait le plus grand. Donc, celui qui est par définition le plus grand que l'on puisse concevoir, est conçu comme existant par cela même qu'il est pensé. »
Descartes et Leibnitz reprendront en le modifiant un peu cet argument qui consiste à déduire l'existence de Dieu de son idée. Kant en fera une critique fameuse. Mais sept siècles avant lui, aussitôt après l'apparition du Proslogium, un moine de