‹ Histoire de la philosophieChapitre 21 sur 89 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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l'abbaye de Marmoutiers près de Tours, Gaunilon, répondit à saint Anselme dans un livre intitulé : Liber pro insipiente, livre en faveur de l'insensé, et réduisit son argument à l'absurde en montrant qu'on pourrait par le même raisonnement prouver l'existence des îles Fortunées. Les îles Fortunées sont les plus parfaites qu'on puisse concevoir; mais si elles n'existaient pas en réalité, on pourrait en concevoir de plus parfaites, ce qui est absurde ; donc elles existent en réalité.

Dans la querelle des Universaux, saint Anselme est partisan du réalisme. Le genre est le type que réalisent, l'idée qu'expriment des individus semblables ; et cette idée est en Dieu, en tant que Dieu est la substance des idées. Saint Anselme ne donne pas au réalisme, quoi qu'on en ait dit. la signification qui l'eut conduit logiquement au panthéisme et à la négation même de sa théodicée. Il faut donc le ranger parmi les réalistes modérés.

Roscelin. — Roscelin né en Bretagne vers le milieu du xie siècle, fut chanoine de Compiègne et y enseigna ainsi qu'à Paris. Condamné au concile de Soissonsen 1093, il mourut en 1121. On ne possède de lui qu'une lettre adressée à Abélard, et ce n'est qu'à l'aide de textes cités par les théologiens et les philosophes contemporains, qu'on peut reconstituer ses doctrines.

Roscelin est généralement considéré comme le chef du nominalisme, parce que sans l'avoir inventé, il l'a poussé jusqu'à ses extrêmes conséquences. Pour lui, il n'y a de réalité que dans les individus. Les genres n'ont pas même d'existence réelle dans notre pensée ; quand on pense une idée générale on n'a rien dans l'esprit. Les Universaux ne sont que des flatus vocis, des mots vides de sens. Appliquant son nominalisme à la Trinité chrétienne, Roscelin soutint qu'il n'y a de réel en Dieu que les trois personnes. L'unité divine, l'essence commune qui unit les trois personnes en un seul et même Dieu, n'est qu'un mot. Les trois personnes divines sont trois êtres indépendants, et si l'usage le permettait, on pourrait dire qu'il y a trois dieux. Pour sauver les apparences du dogme, Roscelin accordait que les trois personnes divines n'ont qu'une même volonté, une même puissance. Cette doctrine qui a reçu le nom de Tri théisme fut d'abord combattue par saint Anselme et Guillaume de Champeaux, puis condamnée comme hérésie par le concile de Soissons.

Guillaume de Champeaux. — Guillaume de Champeaux naquit à Champeaux près de Melun, vers le milieu du xie siècle comme Roscelin. Il fît ses études à Paris sous Anselme de Laon, et y enseigna ensuite à l'école de la Cathédrale, où il eut comme auditeur et contradicteur Abélard. Il mourut évêque de Chàlons en 1121. Il écrivit plusieurs ouvrages de dialectique qui sont tous perdus. Dans la controverse des Universaux, il prit parti pour le réalisme exagéré. Roscelin soutenait qu'il n'y avait pas de vraie réalité hors des individus ; pour Guillaume de Champeaux, il n'y en a point hors des genres. Les individus ne sont que des accidents, des modes passagers de l'être; l'essence des choses est dans les Universaux. L'humanité, par exemple, est l'essence de chaque individu humain, et chaque individu humain, Socrate, Platon... n'est qu'un accident de l'humanité. Aussi faut-il dire que les Universaux sont avant etnonaprèsles choses, nniversa.Ua. anle rem, non post rem. Remarquons toutefois, que les objections de ses adversaires amenèrent Roscelin à atténuer certaines parties de sa doctrine.

Abélard 1079-1142). — Né à Pallet près de Nantes, d'une noble famille, Pierre Abélard vint à Paris où il eut pour maître Roscelin d'abord, puis Guillaume de Champeaux. Il fonda à son tour une école, enseigna à Melun, à Corbeil, puis revint à Paris où il ne tarda pas à réunir autour de sa chaire des milliers d'auditeurs. « Quand il mêla, dit V. Cousin, la théologie à la philosophie, il attira une si grande multitude de toutes les parties de la France et même de l'Europe, que, comme il le dit lui-même, les hôtelleries ne suffisaient plus à les contenir... Partout où il allait, il semblait porter avec lui le bruit et la foule; le désert où il se retirait, devenait peu à peu un auditoire immense. Il ne brilla pas seulement dans l'Ecole, il émut l'Eglise et l'Etat; il occupa deux grands Conciles, il eut pour adversaire saint Bernard, et un de ses disciples et de ses amis fut Arnaud de Brescia. Héros de roman' dans l'Eglise, bel esprit dans un temps barbare, chef d'école et presque martyr d'une opinion ; tout concourut à faire d'Abélard un person-

1. Allusion à ses égarements et à ses aventures romanesques avec Héloïse, nièce du chanoine Fulbert. Il faut faire une grande part à l'exagération dans ce récit enthousiaste de Cousin.

nage extraordinaire. » Après sa seconde condamnation, Abélard se réfugia à l'abbaye de Cluny. et il termina sa vie dans les pratiques de la pénitence.

Outre l' Histoire de ses malheurs qui est une sorte d'autobiographie, on a d' Abélard une Introduction k la théologie, une Théologie chrétienne ou Commentaire sur les six jours de la création, et le Sic et Non où sont réunis un grand nombre de problèmes, avec le oui et le non, le pour et le contre, et les autorités sur lesquelles s'appuient ces solutions contradictoires.

Abélard veut combattre à la fois le nominalisme et le réalisme, et il est de tradition de le ranger parmi les conceptualistes. Pour lui les genres seraient non de simples noms ni des réalités, mais des conceptions de l'esprit. Ils auraient une valeur non objective mais subjective. Autrement dit, il faudrait y voir une condition non de l'existence, mais de la connaissance des choses. Ainsi comprise, la théorie d'Abélard sur les Universaux serait du kantisme avant la lettre.

Quanta lesprit général des doctrines d'Abélard, voici comment le caractérise M. de Wulf. « Etablissant les rapports de la théologie et de la philosophie, l'orgueilleux Abélard, s'inspire d'un principe antiscolastique, le rationalisme. Il préfère suivre les tendances d'esprit de Scot Erigène que celles de saint Anselme : c'est une tache pour sa mémoire. Au nom de l'omnipotence de la raison, Abélard prétend démontrer toutes les vérités du dogme chrétien, y compris les mystères. Seul parmi les scolastiques il ose déférer l'incompréhensible au tribunal de la raison: et invoqua la lumière dont l' Esprit-Saint illumine les intelligences, il déclare que la doctrine catholique n'est que le prolongement naturel de la philosophie. Mais aïorsTes païens ont connu nos mystères ? Abélard ne recule pas devant cette conséquence, et c'est la théorie la plus caractéristique de son système. » C'était déjà le jugement que portait sur lui saint Bernard dans une lettre au pape Innocent II. « Quand il parle de la Trinité on croirait entendre Arius ; il pense sur la grâce comme Pelage, sur la personne du Christ comme Nestorius, et tout en s'évertuant à faire de Platon un chrétien, il prouve que lui-même est païen. »

Saint Bernard (1091-1153). — Saint Bernard est la plus grande figure du xne siècle, et bien qu'il soit surtout théologien,

il appartient à l'histoire de la philosophie pour deux raisons. D'abord, il a rendu de grands services à la philosophie en la maintenant dans ses justes limites et en se faisant contre le rationalisme d'Abélard, l'infatigable défenseur des droits de la religion révélée. Ensuite on peut le considérer, comme le fondateur du vrai mysticisme, non de celui qui condamne absolument la raison humaine pour y substituer le sentiment, mais de celui qui sans méconnaître la nécessité de la raison, demande un complément de lumière aux aspirations du cœur et aux inspirations de la grâce, et cherche le couronnement de la science dans l'amour. « Malheur, dit Bossuet, à la connaissance stérile qui se trahit elle-même, et ne se tourne pas à aimer. » Ainsi l'entendait saint Bernard.

L'école de Saint-Victor. — C'est au courant de mysticisme qui commence à saint Bernard, qu'il faut rattacher l'école de Saint- Victor dont Hugues et Richard sont les principaux représentants.

Originaire de Saxe, Hugues de Saint-Victor (1096-1141) fit d'abord ses études au monastère de Hamerlève. Les troubles de la guerre l'obligèrent à quitter son pays d'origine. Il vint alors en France, entra à l'abbaye de Saint- Victor, y devint bientôt un maître célèbre, jusqu'à ce qu'il prît lui-même la direction de l'école du couvent. Ecossais d'origine, Richard fut disciple de Hugues et ami de saint Bernard, il dirigea l'abbaye de Saint-Victor de 1162 à 1173.

Ni Hugues, ni Richard ne témoignent à l'égard de la philosophie et de la science, le mépris hautain qu'affectèrent certains mystiques. L'un et l'autre prennent de l'intérêt aux problèmes philosophiques. Mais pour eux le savoir n'a pas son but en luimême ; il ne sert que de vestibule à la vie mystique qui est une ascension graduelle de l'âme vers l'amour pur de Dieu. Distinguer les différents degrés de cette ascension avec leurs caractères respectifs, montrer comment ils sont franchis par l'esprit et le cœur aidés de la grâce divine, tel est l'objet général de leurs recherches. C'est par la connaissance de l'âme qu'elles supposent, que ces recherches intéressent surtout la philosophie.

Richard de Saint-Victor, sous le nom de Scala Cspli, distingue dans le développement des connaissances de l'âme les six degrés

suivants : 1° L'âme n'exerçant que son imagination se contente d'admirer les œuvres du Créateur. 2° L'imagination éclairée par la raison recherche la fin de ces œuvres. 3° La raison devenue maîtresse, se sert de l'imagination pour s'élever à des idées générales. 4° La raison seule et par elle-même découvre l'existence d'êtres supra-sensibles. 5° Secourue par la révélation, elle acquiert des idées plus pures sur la divinité. 6° Enfin la révélation agissant seule, nous met en état de croire ce qui est audessus de la raison, et paraît la contredire.

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