‹ Histoire de la philosophieChapitre 26 sur 89 · BIST. MIL · texte numérisé non relu

BIST. MIL

matérielle ; ce sont des formes subsistantes, des formes séparées qui excluent toute union avec la matière. Ils n'en sont pas moins contingents parce que leur essence est limitée par leur existence. Pour les corps le principe d'individuation est la matière, non pas la matière dans un état d'indétermination absolue, comme l'ont soutenu à tort quelques interprètes du thomisme, mais la matière en tant qu'elle tombe sous la catégorie de la quantité, la matière caractérisée et définie : materia signata. Pour les purs esprits le principe d'individuation se tire de la simplicité même de leur essence, en sorte que chaque individu compose à lui seul son espèce, et qu'il y a autant d'espèces d'esprits qu'il y a d'individualités spirituelles. Enfin, pour les âmes humaines, le principe des distinctions individuelles, c'est la propension à s'unir à un corps déterminé. Cette question du principe de l'individuation, est une de celles qui furent le plus discutées dans la philosophie de l'École.

De toutes les parties de la métaphysique, la théodicée est celle, on le comprend, que saint Thomas avait le plus à cœur de bien traiter. Il condamne tout à la fois les théologiens qui font de l'existence de Dieu, une vérité de foi inaccessible à la raison, et ceux qui prétendent qu'elle est si fortement gravée dans l'esprit de l'homme, qu'elle n'a pas besoin d'être démontrée. Il combat surtout l'argument de saint Anselme qui déduit l'existence de Dieu de son idée. Contre cet argument il élève deux difficultés. La première, c'est qu'il est douteux que tous les hommes aient l'idée de Dieu. La seconde, c'est qu'on peut avoir l'idée de Dieu, sans penser qu'il existe, puisqu'il n'est pas d'une évidence immédiate, qu'il existe un être plus grand que tous les autres. L'essence et l'existence se confondent en Dieu, mais elles ne nous sont pas connues simultanément; la seconde nous est montrée indépendamment de la première. C'est en partant des créatures que l'esprit humain s'élève au créateur. Comme Aristote dans l'immortel XIIe livre de sa Métaphysique, saint Thomas arrive à Dieu en remontant du fait universel du mouvement à la nécessité d'un premier moteur immobile. A cette preuve dont il varie les aspects et qu'il développe en disciple de génie, il en ajoute d'autres tirées de la contingence et de l'ordre du monde.

Si Dieu est incompréhensible, il n'est pas l'inconnaissable. Après avoir démontré que Dieu existe, saint Thomas déduit ses attributs de son essence même. Dieu est l'être nécessaire, donc infini, immuable, éternel, acte pur... Dieu est souverainement libre, mais sa liberté ne ressemble pas à notre libre arbitre, faible, changeant et capricieux. Ce n'est pas non plus une liberté d'indifférence. Dieu agit librement mais toujours conformément à sa raison. Cause efficiente de l'univers, Dieu en est aussi la cause finale. Tout en respectant la nature propre à chaque être, il est conservateur de ses créatures, coopérateur de leur activité, et surtout leur providence. Saint Thomas est optimiste mais son optimisme est un optimisme relatif.

Caractères du Thomisme. —Pour conclure cette esquisse de la philosophie de saint Thomas, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de citer la conclusion même où un historien récent de la philosophie médiévale, résume les caractères du thomisme. « Ce qui frappe dans le thomisme, dit M. de Wulf, c'est le degré d'intensité que revêtent dans sa synthèse les caractères généraux de la scolastique au xme siècle. Nulle~part "ne s'affirment aussi nettement la solidarité organique de l'ensemble, l'éclectisme dans le détail, la personnalité dans les innovations. Ces innovations que les contemporains de saint Thomas s'accordent à reconnaître, visent toutes à renforcer la cohésion du système scolastique...

« C'est dans ces innovations doctrinales, et en même temps dans l'intelligence plus parfaite des théories communes qu'il faut chercher l'empreinte indélébile apposée par saint Thomas à la scolastique.

« Bien qu'il ait fait des emprunts à la plupart des systèmes antérieurs, le génie du docteur angélique est le plus voisin de celui d'Aristote. Mais loin de suivre les Averroïstes dans leur aveugle abdication de la pensée personnelle, il proclame que l'argument d'autorité est le dernier des arguments. Saint Thomas a élargi le péripatétisme ; il a surtout démontré la possibilité d'un péripatétisme chrétien, en corrigeant dans le sens même de l'esprit péripatéticien, les parties de sa philosophie où Aristote est inférieur à lui-même ou s'éloigne des enseignements certains de la foi catholique. »

Duns Scot 1274-1308). — Duns Scot surnommé le docteur

subtil, naquit probablement en Angleterre, Tannée même de la mort de saint Thomas. Il est après ce dernier le plus célèbre des docteurs scolastiques. Il commença ses études à l'Université d'Oxtord, les termina à l'Université de Paris, puis entra dans l'ordre des Franciscains. Après avoir enseigné à Paris avec le plus grand succès, il fut envoyé à Cologne pour y combattre une secte d'hérétiques, et y mourut à peine âgé de 34 ans.

Citons parmi ses ouvrages des Commentaires sur le traité de l'âme, sur la logique et la métaphysique d'Aristote, puis sur le livre des Sentences, des traités sur la grammaire, sur les Propositions et sur le Principe des choses.

Les jugements les plus divers ont été portés en ces derniers temps sur la philosophie de Duns Scot. Hauréau, après Bayle, tout en voyant en elle la doctrine la plus originale du moyen âge, prétend que c'est du spinozisme avant Spinoza. Au contraire, Secrétan, MM. Fouillée et Liard, regardent Duns Scot comme le précurseur de « la philosophie de la volonté. » — « Descartes, dit M. Liard, franchit d'un bond l'intellectualisme des âges précédents, et renouvelant les profondes spéculations du moine Duns Scot, il fait de Dieu l'absolue liberté; c'est le trait essentiel de sa métaphysique. »

On oppose ordinairement la philosophie de Duns Scot à celle de saint Thomas, le scotisme au thomisme. Les interprètes] contemporains de Duns Scot atténuent beaucoup cette opposition; l'un d'eux est bien près de la nier : « Il n'y a guère, dit Vacant, que des questions de mot qui séparent Duns Scot de saint Thomas, alors même qu'il prétend le combattre. L'obscurité et l'élasticité de ses distinctions habituelles, permettent du reste de l'interpréter dans un sens thomiste, et ce sens est ordinairementcelui qui cadre le mieux avec toutes les formes diverses qu'il a données à sa pensée H. » Duns Scot ne nous en paraît pas moins se séparer de saint Thomas sur trois points essentiels :\

1° Il refuse à la raison humaine, laissée à ses seules lumières,! le pouvoir do démontrer non seulement les vérités révélées! comme la Trinité et l'Incarnation, mais l'immortalité de l'âme, f la toute-puissance divine, la création, les rapports de Dieu avecj le monde. Au*fond Duns Scot est unjidéiste.

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