Annales de philosophie chrétienne, février
2° Il semble exagérer le réalisme à ce point, qu'il n'a d'autre défense contre le panthéisme que ses croyances chrétiennes. Cette exagération ne tardera pas à provoquer la réaction nominaliste de Guillaume d'Occam.
3° Enfin et surtout il est partisan de la liberté d'indifférence et dans l'homme et en Dieu. La liberté est chez l'homme le pouvoir de choisir, sans qu'aucun motif le détermine. En Dieu comme en l'homme, bien loin que la volonté soit subordonnée à l'intelligence, c'est l'intelligence qui relève de la volonté. Dieu est liberté absolue, et la raison est ce qu'il veut qu'elle soit. Soumettre la volonté divine à une vérité qu'elle n'aurait pas créée, ce serait substituer la nécessité à la liberté. Duns Scot ne recule pas devant les conséquences de cette affirmation de la prééminence en Dieu delà volonté sur l'intelligence. Non-seulement Dieu pouvait ne pas créer le monde comme le créer, mais il pouvait faire du bien le mal, et du mal le bien. Le vrai et le faux comme le bien et le mal sont tels parce Dieu l'a voulu. Ce cpii est nécessaire pour l'homme, c'est ce que Dieu a voulu librement rendre nécessaire.
Saint Bonaventure (1221-1274). — Né en Toscane, Jean Fidanza. appelé plus tard Bonaventure, à la suite d'une guérison miraculeuse dont il fut l'objet, entra dès l'âge de dix-sept ans dans l'ordre des Franciscains. Il vint à Paris suivre les leçons d'Alexandre de Halès, et y fut bientôt l'ami et ensuite le collègue de saint Thomas dans l'enseignement de la théologie. Il défendit avec lui les ordres mendiants contre l'Université de Paris. Il devint général de son ordre et ensuite cardinal et évêque d'Ostie. Il prit part au concile de Lyon et mourut avant la fin des travaux, la même année que saint Thomas. La postérité lui a donné le surnom de docteur séraphique.
En dehors de ses ouvrages purement ascétiques, il faut citer de lui de fort remarquables Commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard, une Somme abrégée, sous le titre de Breviloquium, la Réduction des arts à la théologie et surtout Yltinéraire de rame à Dieu.
Saint Bonaventure est le principal représentant du mysticisme au xm" siècle ; mais c'est un mystique doublé d'un spéculatif, et il a autant de science que de piété. Il s'applique tout d'abord à déterminer les conditions delà recherche de la vérité,
et il regarde comme essentielle, celle qu'il indique dans le passage suivant : «Il faut, dit-il, dans toute recherche de la vérité, veiller avec le plus grand soin et prendre garde que quelqu'un ne se complaise tellement dans son sentiment et n'y adhère avec tant de ténacité, qu'il en vienne à mépriser les paroles des autres. Ce regard défavorable jeté sur l'opinion des autres, aidé de l'orgueil et de l'envie, peut fermer à une âme la porte de la vérité. »
L'union de l'âmejiyec Dieu doit être le terme de tout savoir. Comment se réalise-t-eïïe ? Par une série d'étapes dont saint Bonaventure nous donne la description. Il décrit d'abord les trois aspects principaux de notre âme considérée dans ses rapports avec les choses corporelles, ou en elle-même, ou dans ses rapports supérieurs. Entrant ensuite dans le détail, il distingue six facultés qui représentent autant de degrés dans l'échelle mystique qu'il faut monter pour aller à Dieu. Au plus bas degré la sensibilité, puis l'imagination, le raisonnement, l'entendement, la raison pure, enfin au-dessus de ces degrés qui sont plus intellectuels que moraux, la conscience ou syndérèse, étincelle divine qui brille au point culminant de l'esprit. Cet itinéraire à six étapes qui figurent les six jours de la création, aboutit au repos dans la contemplation. Reprenant la distinction augustinienne delà mémoire, de l'entendement et de la volonté, saint Bonaventure y cherche aussi comme saint Augustin, une image de la Trinité, que ces trois facultés de l'âme nous aident à concevoir sous la forme de l'Eternel, du Vrai et du Bien. Ailleurs le saint docteur distingue les quatre degrés suivants dans les lumières de l'âme : 1° la lumière extérieure que lui fournissent les arts mécaniques ; 2° la lumière inférieure qui résulte de la connaissance sensible ; 3° la lumière intérieure qui est celle de la raison ; 4" la lumière supérieure qui a sa source dans la révélation. C'est avec un luxe de détails le commentaire des deux grands principes de l'ascétisme : aller des choses ex térieures aux choses intérieures, et de celles-ci aux supérieures, ab exteriorihus ad interiora, ah interiorihus ad superiora.
Roger Bacon (1214-1294j. — Anglais de naissance, Roger Bacon fit ses études à Oxford puis à Paris où il prit le titre de docteur. De retour à Oxford il y acquit une grande réputation, mais ses idées personnelles et surtout son dédain pour celles
d'autrui lui suscitèrent mille difficultés. Il s'était fait franciscain : l'indiscipline de son esprit obligea ses supérieurs à le bannir d'Angleterre. Il vécut enfermé dans un couvent de Paris, jusqu'à ce que l'intervention du pape Clément IV qui avait été son disciple, le rendît à la liberté. Après la mort de son protecteur, il fut de nouveau condamné à la réclusion à cause de ses violentes diatribes contre les maîtres incontestés de l'Ecole. Il mourut oublié de tous.
Son principal ouvrage est YOpus majus dédié à Clément IV. C'est tout à la fois une critique de la philosophie de son temps et un essai de reconstitution de la philosophie sur des bases scientifiques. Il compléta son œuvre par YOpus minus et YOpus tertium.
Il faut distinguer dans Roger Bacon le philosophe et le savant. Le philosophe subit sans qu'il en ait conscience l'influencé de l'école franciscaine. II identifie l'intellect actif avec Dieu, et il en conclut qu'il existe en dehors de nous, et le même pour tous les hommes suivant l'opinion d'Averroës. Il parait admettre le paradoxe socratique de l'identité de la science du bien et de la vertu. Il supprime le problème du principe del'individuation en soutenant que l'individualité est la conséquence même de l'existence ; pai1 là même qu'ils existent, les êtres existent en "tant qu'individus. Le savant est plus remarquable que le philosophe, et Bacon tient une des premières places dans le mouvement scientifique dont nous parlerons à l'occasion de la Renaissance. Il tente un vigoureux effort en faveur de la méthode expérimentale au détriment de la méthode rationnelle. « 11 y a, dit-il, deux modes de connaître : l'argumentation et l'expérience, seul le second mode nous donne l'absolue certitude. » Mais, c'est à tort, remarquons-le, que les positivistes modernes se sont autorisés de cette déclaration pour faire de Bacon le précurseur de leurs idées ; car il y a pour Bacon deux sortes d'expériences également certaines : l'expérience externe et l'expérience interne. Comme son homonyme François Bacon, Roger Bacon croit au progrès et déclare que l'antiquité est la jeunesse
du monde. «L'avenir saura ce que nous ignorons Rien n'est
achevé dans les inventions humaines Plus les hommes sont
nouvellement venus dans le monde, plus étendues sont leurs lumières, parce que derniers héritiers des âges écoulés, ils
prennent possession de tous ces biens que le travail des siècles avait accumulés pour eux. » Bacon estime qu'une connaissance plus grande des forces de la nature, aidera l'homme à en triompher. Il pressentit lui-même plusieurs découvertes scientifiques, par exemple, celles du télescope, de la poudre, de l'aérostation. Ajoutons toutefois que la science de Roger Bacon est souvent bien chimérique, que sa chimie est la plupart du temps de l'alchimie, et son astronomie de l'astrologie.
Raymond Lulle (1235-1315). — Raymond Lulle naquit à Palma dans l'île Majorque. Il fut élevé à la cour de Jacques Ier d'Aragon, et mena une vie très mondaine jusque vers llâge de trente ans. Converti, il entra dans l'ordre de saint François, s'instruisit avec une ardeur étonnante dans les langues et les connaissances de son temps, et désormais n'eut qu'une pensée : convertir par la science et la prédication le mahométisme au catholicisme. C'est dans ce dessein qu'il parcourut l'Europe et l'Orient, et qu'il adressa au concile général de Vienne une requête où il demandait : 1° la fondation dans toute la chrétienté d'écoles pour l'étude de l'arabe et d'autres langues ; 2° la réunion de tous les ordres militaires en un seul pour délivrer la Terre sainte et grouper tous les forces chrétiennes contre les infidèles ; 3° la prohibition des œuvres d'Averroës,et la condamnation de tous les averroïstes chrétiens. — On croit qu'il mourut martyr dans un voyage en Afrique. Il avait reçu de ses contemporains le surnom de docteur illuminé.
Le principal ouvrage de Raymond Lulle est YArs magna. Il en composa un très grand nombre d'autres, plus de trois cents, dit-on, la plupart pour expliquer et défendre son Grand art. C'était une sorte de machine à penser analogue aux machines à compter, où les nombres sont remplacés par des idées, et où l'on opère avec les idées comme avec les chiffres, de manière à fournir des solutions à toutes les questions possibles. Qu'on se représente trois cercles concentriques. Le premier porte sur son contour les catégories des sujets au nombre de neuf, le second les catégories des attributs sous forme substantive au nombre de neuf encore, le troisième les attributs sous forme adjective et concrète. En faisant mouvoir un de ces cercles sur les autres de diverses façons, on arrive facilement à toutes sortes de combinaisons. C'est le mécanisme introduit en logique, et