DÉCADENCE DE LA SCOL ASTIQUE
malgré tout ce qu'il offre d'ingénieux, on comprend qu'il ait été finalement tourné en ridicule. Raymond Lulle n'en eut pas moins de nombreux admirateurs. Leibnitz, dans sa dissertation De arte combinatoria, parle encore avec éloge du Grand art.
III — DECADENCE DE LA SCOLASTIQUE Causes de la de'cadence. — Guillaume d'Occam. — Jean Buridan. — Gerson.
Causes de la décadence. — Le siècle de saint Louis marqua l'apogée de la scolastique ; le xiv° siècle fut pour elle un siècle de décadence. Cette décadence s'annonce déjà avec le formalisme de Raymond Lulle. Elle eut des causes nombreuses et diverses, parmi lesquelles il faut signaler : le manque d'originalité des philosophes de cette époque qui réduisent trop souvent leur travail au commentaire de philosophes antérieurs ; l'abus de la dialectique; le xme siècle voyait surtout dans la dialectique une discipline de l'esprit, et n'en faisait que la propédeutique de la philosophie ; au xive siècle, on s'y complaît souvent au point de ne pas en sortir ; les excès du réalisme qu'il était difficile d'accorder avec les données de l'expérience ; le déclin de V Université de Paris, qui après avoir été le centre des fortes études théologiques et philosophiques, laissa son enseignement s'amoindrir aux mains de maîtres insuffisants. A ces causes il faut ajouter les troubles de l'époque, la guerre de cent ans, le schisme d'Occident ; autant de raisons hostiles au calme que demande la réflexion philosophique. 11 y a peu de vrais philosophes au xive siècle. Nous nous bornerons à quelques noms les moins dignes de l'oubli.
Guillaume d'Occam (1280-1347) — Né en Angleterre dans le village d'Occam, Guillaume entra dans l'ordre des Franciscains dont il fut plus tard élu provincial. Après avoir été quelque temps disciple de Duns Scot, il se sépara de lui et combattit ses doctrines. Il enseigna la philosophie à Paris et probablement aussi dans son pays d'origine. Mais il ne tarda pas à se mêler aux grandes querelles politiques et religieuses de l'époque, prit parti pour Philippe le Rel contre Boniface VIII, et refusa de reconnaître le pouvoir temporel des papes. Excommunié par
Jean XXII et chassé de son ordre, il se réfugia auprès de Louis de Bavière. On lui prête ce mot célèbre à son protecteur : Tu me defendas gladio, ego te defendam calamo. défends-moi parle glaive, je te défendrai par la plume. Il mourut à Munich. Le plus important de ses ouvrages est un Commentaire sur le livre des Sentences.
L'accord de la raison et de la foi, de la philosophie et de la théologie, voilà, avous-nous dit, ce que cherche avant tout la scolastique. Chez Guillaume d'Occam nous trouvons une tendance manifeste à séparer les deux termes. Selon lui la raison est impuissante à démontrer l'unité et la personnalité divines, ainsi que l'immortalité de l'âme ; seule la révélation peut nous en donner la certitude. Ruiner ainsi les bases rationnelles de la foi, n'est-ce pas supprimer radicalement l'accord de celle-ci avec la raison, et renoncer au principe essentiel de l'Ecole? Guillaume d'Occam combat le réalisme et soutient que les Universaux n'ont aucune réalité objective. Réaliser les Universaux, cest multiplier les êtres sans nécessité: Entia non sunt multiplieanda prœter necessilatem. Frustra fit per plura, quod fieri potest per pauciora. Tous les êtres sont individuels ; l'universel n'existe que dans l'esprit et dans les mots qui l'expriment. Faut-il en conclure que Guillaume d'Occam est nettement nominaliste ? C'est l'opinion de la plupart des historiens de la philosophie ; telle n'est pas celle de M. de Wulf. « C'est, dit-il, dénaturer la pensée d'Occam que de le ranger parmi les nominalistes. Luimême s'insurge par avance contre cette absurde théorie qui, au mépris de l'observation psychologique, refuse à l'entendement le pouvoir d'abstraire, ou qui identifie la sensation à la pensée. Si le concept abstrait n'a pas de valeur réelle, tout au moins ne peut-on lui méconnaître une valeur idéale. Dans notre entendement il est des objets communs et généraux. Les déclarations de Guillaume d'Occam ne laissent pas de doute à cet égard. L'universel, dit-il, n'est pas un mot sans contenu pensé, un souffle creux, une étiquette verbale, mais un objet conçu, substitut d'un nombre plus ou moins grand de réalités individuelles, suivant le degré même de son universalité. » Guillaume d'Occam serait donc un conceptualisle. Il n'en est pas moins vrai que pour plusieurs disciples d'Occam, de ceux qu'on a appelés les terministes, la logique n'est plus à la lettre qu'une dis-