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Espinas. — Histoire des doctrines économiques

HIST. phil. d. 0

Il proscrit la propriété sinon la famille, érige en principe l'égalité universelle, impose indistinctement le travail à tous les citoyens et réglemente les plus petits détails de la vie quotidienne. Il organise la société sur le modèle de l'univers. Dans les trois ministres qui assistent le chef suprême de la cité, on retrouve les trois attributs qui président au gouvernement du monde : l'un qui répond à la puissance dirige l'emploi des forces, l'autre qui répond à l'intelligence est préposé aux sciences, le troisième qui répond à l'amour est chargé de maintenir l'union sociale. Bref, Campanella est un ancêtre du saint simonisme. »

Giordano Bruno (1548-1600). — Giordano Bruno naquit à Noie dans le royaume de Naples. Jeune encore il entra comme Campanella dans l'ordre des Dominicains, mais il en sortit bientôt pour mener une vie errante et très agitée. Il parcourut l'Italie, la Suisse, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, prêchant partout ses doctrines, mais avec peu de succès, aussi bien auprès des protestants qu'auprès des catholiques. Revenu en Italie, il fut livré à l'Inquisition qui le condamna comme apostat et hérétique à être brûlé. Il avait écrit un grand nombre d'ouvrages, la plupart en langue italienne, dont les principaux sont: de la Cause, du Principe et de Vun, de YUnivers infini et des mondes, de la Monade, du Nombre et de la figure.

Deux idées dominent toute la philosophie de Bruno, celles de l'infinité et de l'unité des mondes. 11 adopte un des premiers le système de Copernic, pour qui la terre n'est plus le centre immobile du monde, mais se meut comme les autres planètes autour du soleil. Le soleil lui-même pour Bruno n'est qu'un centre partiel, et notre système solaire qu'un monde parmi d'autres innombrables. Avec quel enthousiasme il célèbre ces myriades d'astres et de mondes, ces conciles d'étoiles, comme il s'exprime, ces conclaves de soleils dont la pensée ravit et transporte son imagination. Cet univers illimité est le trône de Dieu, ou plutôt c'est Dieu lui-même, car Dieu est l'âme, la forme et la vie des choses, partout présente, partout agissante, dont les forces qui s'agitent dans le monde ne sont que des manifestations diverses. Une faut voir dans nos âmes et dans nos corps que « des effluves divins, fulguration éphémère de la substance cosmique. » Dieu, la monade des monades, est donc tout à la fois le minimum et

le maximum,!* minimum puisque tout sort de lui, le maximum puisque tout est en lui. La doctrine de Bruno, comme on le voit, est un panthéisme mystique, qui n'est pas sans analoo-ie avec celui des Alexandrins. « Lorsqu'on lit Bruno avec quelque attention, dit Bartholmess, on s'aperçoit bien vite qu'il s'était nourri et pénétre des Ennèades, autant et plus que de certains dialogues platoniciens. A l'entendre, Plotin est le prince du platonisme, il principe { . »

Ramus (1515-1572) . - Les philosophes dont nous venons de parler sont italiens. C'est l'Italie, en effet, qui fournit les principaux philosophes de la Renaissance. Toutefois, il en est un en France qu'il est impossible de passer sous silence à cause de l'influence qu'il exerça sur les esprits de son époque; ce philosophe est Pierre Ramus ou de la Ramée. Né d'une famille pauvre, il fut oblige de prendre la condition de serviteur au collège de Navarre pour y faire ses études. A l'âge de 21 ans pour obtenir le grade de maître es arts, il soutint dans une thèse publique, au sein de l'Université la plus péripatéticienne, que 1 enseignement d'Aristote n'était qu'un mensonge. A partir de ce moment, il n'eut qu'une pensée ; comme c'était en grande partie par la logique que régnait Aristote, c'est sur ce terrain qu il entreprit de le combattre. Il composa dans ce but deux ouvrages intitulés, l'un : Remarques sur Aristôte, l'autre : Institutions dialectiques, qui soulevèrent contre lui des oppositions passionnées. Pour rendre populaires ses idées logiques, il écrivit même quatre-vingts ans avant le Discours de la Méthode une dialectique en langue française, qu'il dédia au cardinal Charles de Lorraine. Il avait obtenu une chaire de philosophie au Collège de France récemment fondé par François Ier ; on Ten déposséda. Il abjura le catholicisme pour se faire calviniste Cette abjuration lui valut des sympathies dans le monde protestant, mais augmenta le nombre de ses adversaires à Paris Obligé de quitter cette ville, il y rentra et s'y trouva pendant les massacres de la Saint-Barthélémy. Il tomba sous les coups d une bande d'assassins excités contre lui, a-t-on dit, par un fanatique partisan d'Aristote, Charpentier, un de ses collègues au Collège de France.

i. Bartholmess. — Bruno, I, 213.

Que penser de la réforme de Ramus ? « Il faut bien reconnaître aujourd'hui, dit avec raison F. Bouillier, que ses attaques contre la logique, la physique et la métaphysique d'Aristote, sont plus passionnées que profondes, qu'il n'a rien laissé qui pût prendre la place de ce qu'il attaquait, et que sa réforme est plutôt littéraire et morale que philosophique '.»

Néanmoins Ramus eut de nombreux partisans non seulement en France, mais dans les pays voisins, surtout parmi ceux qu'on a appelés les humanistes. On opposa assez longtemps la logique de Ramus à celle d'Aristote, et il se constitua deux partis bien tranchés parmi les dialecticiens de l'époque : les ramistes et les aristotéliciens2.

Léonard de Vinci. — Sciences astronomiques : Copernic, Galilée, Kepler. — Sciences naturelles : Paracelse, Van Helmont, Michel Servet, Vésale. — Sciences mathématiques : Tartaglia, Cardan, Viète. — Conclusion.

Nous avons dit qu'un grand mouvement scientifique se produisit à cette époque. A côté des philosophes qui manquent d'originalité, il y eut de vrais savants qui intéressent d'autant plus l'histoire de la philosophie, que beaucoup d'entre eux furent non seulement des praticiens, mais des théoriciens de la science. Les sciences de la nature sollicitèrent plus particulièrement la curiosité des esprits, mais dans toutes les branches du savoir humain la Renaissance se signala par des vues fécondes et d'importantes initiatives.

Léonard de Vinci (1452-1519). — Dans ce mouvement scientifique de la Renaissance, il faut faire une place à part à Léonard de Vinci. L'immortel peintre de la Cène et de la Jo-| conde ne fut pas seulement un grand artiste, il fut un savant de

2. Il était naturel que dans ce conflit des idées le scepticisme fit son appari-L tion. Montaigne (1532-1592) reprend dans ses Essais, sous une forme sédui-L' santé, mais en dilettante plutôt qu'en esprit bien convaincu, les arguments de; anciens sceptiques. Au « que sais-je? » de Montaigne, Charron répond dans soiW livre de la sagesse : « Je ne sais », et sans regret il abandonne la raison a; profit de la foi.

premier ordre. Ses travaux scientifiques furent nombreux, et il a fait ou soupçonné un grand nombre de découvertes. On a même conclu de certains passages de ses manuscrits qu'il connaissait avant Copernic le mouvement de la terre. Ses observations sur la circulation du sang, sur la capillarité , ses

études de physiologie et de géologie le mettent au rang des naturalistes les plus distingués. 11 découvrit la chambre obscure et l'hygromètre. Il avait des connaissances très étendues en mathématiques, et se préoccupait surtout de les appliquer à l'industrie. La mécanique était pour lui « le paradis des sciences mathématiques ». On a trouvé dans ses dessins toutes sortes de machines ingénieuses pour laminer, dévider, raboter, creuser... Le plan de son fameux canon (architonnerre) prouve qu'il avait l'idée d'employer la vapeur comme agent de propulsion ; les oiseaux mécaniques qu'il avait construits semblent indiquer qu'il était tourmenté du rêve de la navigation aérienne. Enfin et surtout ses manuscrits établissent qu'il s'était fait une conception très nette de la méthode des différentes sciences et particulièrement des procédés de la méthode expérimentale.

H. Taine résume bien dans les lignes suivantes les caractères principaux de ce génie compréhensif. « Léonard de Vinci, dit-il, est le premier maître accompli de la Renaissance, l'homme en qui se trouve exprimé pour la première fois d'une manière complète ce système d'idées, cet ensemble de dispositions que l'on peut désigner sous le nom de naturalisme. C'est un génie complet qui a le goût et l'amour de la nature dans ses diversités innombrables ; et de plus c'est un génie extraordinairement

délicat, chercheur du raffiné et de l'exquis Cette délicatesse

l'a conduit aux observations morales ; il a découvert la psychologie des têtes. Il a été le premier peintre qui ait observé l'effet des passions humaines sur le visage et sur le corps. Auparavan on connaissait très bien un corps et un caractère, mais on ne savait pas rendre la transformation fugitive des traits du visage que produit une émotion. Léonard a profondément étudié cette partie de son art ; ses études à cet égard sont innombrables.... De tous les peintres anciens Léonard est le plus moderne ; du premier coup d'œil il a été jusqu'au bout du naturalisme ; nul n'a compris plus profondément la complexité et la délicatesse

de la nature ; nul ne l'a rendue avec une technique plus savante et des procédés plus complets. De même que dans ses œuvres scientifiques il a devancé son temps, possédé des méthodes, pressenti des vérités, entrevu un système que nous démêlons à peine aujourd'hui; de même dans la structure de ses corps et de ses têtes, dans la finesse et la mobilité de ses physionomies, dans l'étrange et maladive beauté de ses expressions, il a découvert d'avance ces sentiments complets et sublimes, raffinés et délicieux, que les poètes exquis de notre siècle sont parvenus à

exprimer Ce sont ces intuitions qui remplissent les figures

de Léonard de Vinci; ni Michel-Ange, ni Corrège, ni Raphaël n'iront au delà. »

Sciences astronomiques. — Trois grands noms se succèdent dans les sciences astronomiques : Copernic, Galilée et Kepler.

Copernic (1473-1543). — Entête du mouvement scientifique dans l'astronomie se place le chanoine Copernic. Né à Thorn, sur la Vistule, il fit ses études en Italie, et vint ensuite près de Kœnigsberg à Frauenbourg, où il étudia de très près tous les anciens systèmes d'astronomie. C'est l'année même de sa mort qu'il publia en le dédiant au pape son ouvrage : de orbium eœlestium revolutionibus. Il y exposa le vrai système du monde, celui qui a reçu son nom. Mais, soit qu'il lui fût resté des doutes sur V héliocentrisme, soit prudence pour ne pas heurter les préjugés de son temps, il le présente modestement comme une hypothèse.

Galilée (1564-1642). — Galilée naquit à Pise, découvrit les lois de la pesanteur et se fit, jeune encore, le défenseur du système de Copernic. Mais le préjugé aristotélicien de l'immobilité de la terre et de l'incorruptibilité des cieux était tenace, et ne cédait point devant les idées nouvelles. Dénoncé à Rome, il y fut condamné. Cette condamnation ne changea point ses idées, et il écrivit pour les défendre son fameux Dialogue sur les systèmes du monde. Condamné de nouveau, il fut contraint de se rétracter. Ces condamnations furent sans doute pour lui une source d'ennuis, mais on a singulièrement exagéré ses malheurs. Avec les progrès de la science, les malentendus et les préjugés se dissipèrent, on comprit que ces questions astronomiques étaient étrangères à la foi, et après les découvertes de

Kepler et de Newton, lavictoire de l'héliocentrisme fut complète et définitive.

Kepler (1570-1630). — Kepler eut à souffrir plus que Galilée des tracasseries de ses coreligionnaires et d'autres épreuves ; et il mérite une place particulière dans l'histoire de la philosophie à cause de l'esprit philosophique de tous ses travaux scientifiques. Né dans le duché de Wurtemberg d'une famille protestante, noble mais pauvre, il fit ses études à l'Université de Tubingue. On le destinait d'abord à la théologie, mais il eut la bonne fortune de rencontrer un maître, tout à la fois mathématicien et astronome, qui découvrit ses aptitudes scientifiques, et le dirigea dans l'étude des sciences. Devenu professeur de géométrie, Kepler publia son Prodrome ou Mystère cosmographique, qui sans la protection du duc de Wurtemberg lui aurait attiré les foudres des théologiens protestants de Tubingue. Appelé à Prague par l'empereur Rodolphe II, pour travailler aux Tables rodolphincs, il y eut toutes sortes de déboires. Retiré au collège de Linz, il fut persécuté pour n'avoir pas voulu entrer dans une association contre les calvinistes. Peu de temps après il mourut, après avoir mené toute sa vie une existence besogneuse.

Outre le Prodome, Kepler composa un grand nombre d'ouvrages dont les deux principaux sont : YAstronomie nouvelle où il expose les trois lois du mouvement des planètes et YHarmonie du monde. Ame profondément religieuse, il fait de la science une hymme à la Providence, et veut que toute connaissance se tourne en prière. Voici celle qui conclut Y Harmonie du monde; nous ne résistons pas au plaisir de la transcrire.

« Avant de quitter cette table, où j'ai fait toutes mes recherches, ce qui me reste à faire, c'est d'élever les yeux et les mains vers le ciel et d'adresser avec humilité ma prière à l'auteur de toute vérité. O toi qui, répandant la lumière sur toute la nature, élèves nos désirs jusqu'à la divine lumière de la grâce, afin de nous transporter un jour dans la lumière éternelle de la gloire, je te rends grâces, Seigneur et Créateur, de toutes les extases que j'ai éprouvées dans la contemplation de tes œuvres. J'ai terminé ce livre qui contient le fruit de mes travaux, et dans la composition, j'ai mis toute l'intelligence que tu m'as donnée. J'ai proclamé devant les hommes la grandeur de tes ouvrages. Je leur en ai expliqué les témoignages

dans la mesure de mon intelligence. J'ai fait tous mes efforts pour m'élever par la philosophie jusqu'à la vérité, et si à moi, méprisable vermisseau conçu et nourri dans le péché, il m'était arrivé de rien dire d'indigne de toi, fais-le moi connaître, afin que je puisse l'effacer. N'ai-je pas cédé aux séductions de l'orgueil devant la merveille de tes œuvres? Ne me suis-je pas proposé ma propre renommée parmi les hommes, en élevant ce monument qui devait être consacré tout entier à ta gloire? Oh! s'il en était ainsi, reçois-moi dans ta clémence et dans ta miséricorde, et accorde-moi cette grâce que mon ouvrage ne produise jamais le mal, mais que pour ta gloire, il serve au salut des âmes. Louez le Seigneur, harmonies célestes, et vous qui comprenez les harmonies célestes. Que mon âme loue mon Créateur durant toute ma vie. C'est par lui et en lui que tout existe, le monde matériel comme le monde spirituel, tout ce que nous savons et tout ce que nous ne savons pas encore, car il nous reste beaucoup à faire, que nous avons laissé sans achèvement. »

Sciences naturelles. — Dans les sciences naturelles et médicales, il faut citer les noms de Paracelse, van Helmont, Michel Servet et Vésale.

Paracelse (1493-1541). — Né à Einsiedeln près de Zurich, Paracelse parcourut un grand nombre de contrées pour se mettre à l'école des médecins les plus célèbres. Il composa plusieurs ouvrages sur la médecine et l'alchimie, où il prétend substituer à l'autorité de Galien et des médecins de l'antiquité et du moyen âge, l'union féconde de l'expérience et du raisonnement. Il attribue une grande influence aux astres sur le cerveau humain, et en conséquence sur la personnalité morale, tout en maintenant le libre arbitre. 11 n'en fait pas moins profession de christianisme, mais d'un christianisme étrange et mêlé de superstitions. Cet ensemble d'idées constitue ce qu'on a appelé la philosophie hermétique qui a rencontré des adeptes à toutes les époques de l'humanité.

Paracelse est donc un illuminé autant qu'un savant. Qu'on en juge par sa théorie du rêve « Dans le rêve, dit-il, l'homme vit comme les plantes, seulement de la vie soit du corps élémentaire, soit du corps sidérique, sans l'action de son esprit particulier comme homme. Si le corps sidérique domine, alors insensible à la vie élémentaire qui sommeille, il a commerce

avec les étoiles ; dans ce cas les rêves se composent de manifestations venues des astres, remplies de science mystérieuse et d'inspirations. Si au contraire, le corps élémentaire domine, alors repose le corps sidérique, et les songes ont lieu selon les convoitises de la chair '. »

Ajoutons que Paracelse fut un des précurseurs de l'homéopathie. Selon lui, les semblables sont guéris par les semblables.

Van Helmont (1577-1644). — Van Helmont naquit à Bruxelles. Il reprit les idées de Paracelse, et s'efforça de concilier dans sa méthode l'illuminisme et l'expérience. La science, selon lui, commence par l'expérience; elle s'achève par la révélation ou l'extase. Bien que distincte de Dieu, la nature tout entière est animée, et toutes les réalités qui la composent résultent des combinaisons variées de cinq principes qui sont : les éléments, les archées, les ferments, les Lias (souffles) et lésâmes. Nous ne nous arrêterons pas à décrire ces combinaisons fantaisistes. Dans la physique proprement dite et dans la chimie, van Helmont fait davantage œuvre de savant. On lui doit plusieurs inventions ou découvertes, par exemple, celle du thermomètre à eau, de l'acide carbonique, de l'acide sulfurique, de l'acide nitrique...

Michel Servet (1509-1543). — Né à Aragon, après avoir fait des études de droit à Toulouse et de médecine à Paris, Michel Servet parcourut une grande partie de l'Eupope, l'esprit inquiet et avide de connaissances. Mais il eut le tort de discuter maladroitement les mystères de la religion, et de soutenir une sorte de panthéisme émanatiste à la façon des Alexandrins, ce qui indisposa contre lui catholiques et protestants. S'étant réfugié à Genève, il y fut brûlé par les ordres de Calvin. Il eut l'idée de la circulation du sang, et soupçonna les véritables fonctions des poumons et des ventricules du cœur. C'était ruiner par la base toute la médecine antique.

Vésale (1514-1533). — Originaire de Bruxelles, Vésale étudia la médecine à Louvain puis à Paris. Il se rendit ensuite en Italie où il enseigna l'anatomie à Pavie, à Bologne et à Pise avec un succès toujours croissant. Sa renommée lui valut la place de premier médecin à la cour de Charles-Quint et de Phi-

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