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DESCARTES ET LES GRANDS CARTÉSIENS

Vie et œuvres de Descartes. — La méthode. — La métaphysique. — La science : la mathématique universelle, la physique mécanique, la science de l'homme. — Appréciation du cartésianisme.

Vie et œuvres de Descartes. — René Descartes naquit à la Haye, petite ville de Touraine, le 31 mars 1596. Son père était conseiller au parlement de Bretagne, sa mère fille d'un lieutenant général de Poitiers. D'une seigneurie qu'on lui destinait dans le Poitou, il porta d'abord le nom de du Perron. C'est au sortir du collège qu'il prit celui de Descartes. Sa santé donna longtemps des inquiétudes, et jusqu'à l'âge de huit ans, son père le laissa presque à lui-même sans études. Mais l'enfant se montrait déjà curieux et réfléchi, demandant souvent le pourquoi des choses, si bien qu'on l'appelait à la maison « le petit philosophe ».

En 1604 on le mit au collège de la Flèche « l'une des plus célèbres écoles de l'Europe » alors dirigée par les Jésuites. Ce qui frappa surtout en lui, ce fut avec une curiosité extrême, une ardente imagination. Il s'éprit d'abord de poésie. Ce goût lui resta toute sa vie, et un peu avant sa mort, il composait encore une pièce de vers pour une fête à la cour de Suède. Il aimait aussi beaucoup l'histoire, pour laquelle il eut plus tard tant de dédain, et il passait à l'apprendre le plus de temps qu'il pouvait. En philosophie, il fit des progrès qui étonnèrent ses maîtres. Mais c'est surtout aux mathématiques qu'il se plaisait. Il sortit du collège à seize ans. « J'y avais appris, dit-il, tout ce que les autres

y apprenaient, et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avaient pu tomber entre mes mains. »

Après le collège, Descartes passe quelques années à Paris où il fit d'abord l'essai d'une liberté dangereuse. Mais bientôt les pensées sérieuses reprennent le dessus, et il renonce aux divertissements pour l'étude. Pendant que ses amis le croyaient en Bretagne, il se faisait recevoir licencié « in utroque jure » à l'Université de Poitiers. Jusqu'alors il n'avait pas encore choisi de carrière.

En 1617, ne voulant plus chercher de science « qu'en lui-même ou bien dans le grand livre du monde », Descartes s'engage comme volontaire au service du prince Maurice de Nassau en Hollande. 11 passe deux ans àBréda ou aux environs. Dans ses moments de loisir, il compose un traité d'algèbre aujourd'hui perdu, et une théorie mathématique de la musique. En 1619 Descartes quitte la Hollande pour aller en Allemagne prendre part dans l'armée catholique de l'électeur de Bavière, aux premières luttes de la guerre de Trente ans. C'est cette année même qu'à Neubourg dans un quartier d'hiver, il découvrit sa méthode et l'application de l'algèbre à la géométrie. Cette découverte où il vit une sorte d'inspiration divine le remplit d'enthousiasme et il fit vœu d'accomplir en actions de grâces un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. En 1620 il assiste à la bataille de Prague, et à son entrée dans la ville sa première pensée fut de chercher la célèbre collection des instruments de Tycho-Brahé.

Après avoir fait en 1621 la campagne de Hongrie dans les troupes du comte de Bucquoy, il quitte l'armée, voyage en Moravie, en Silésie, sur les côtes de la Baltique, et revient passer quelque temps en Poitou dans sa famille. De là il part pour l'Italie, traverse la Suisse, visite Venise, fait le pèlerinage promis à Notre-Dame de Lorette, assiste en 1624 à un jubilé qui avait attiré à Rome des foules prodigieuses, et rentre en France par la vallée de Suse, partout curieux des mœurs des hommes et des phénomènes de la nature. A son retour, Descartes fut sur le point d'acheter la charge de lieutenant général de Châtellerault. Le projet ne réussit pas, et il vint se fixer à Paris, afin de s'y livrer à ses recherches scientifiques, non seulement

en vue de la spéculation pure mais « pour procurer autant qu'il était en lui le bien de ses semblables. » C'est à la suite d'entretiens avec le cardinal de Bérulle, qu'il finit par prendre cette résolution. Sa réputation lui assura vite de nombreuses relations scientifiques et littéraires. Nous le voyons lié en particulier avec le célèbre Balzac, Clerselier son futur disciple, et Chanut qu'il devait retrouver en Suède. Mais toutes ces relations ne lui laissaient pas assez de tranquillité et de liberté d'esprit pour se rendre maître de ses idées, et leur donner une expression définitive. 11 prit le parti de rechercher le recueillement dans la solitude.

Ce fut en 1629 qu'il alla s'établir en Hollande où il séjourna près de vingt ans. Il y changeait souvent de résidence pour échapper aux importuns. « Il ne tient qu'à moi, écrivait-il à Balzac, de vivre ici inconnu à tout le monde. Je me promène tous les jours à travers un peuple immense presque aussi tranquillement que vous pouvez le faire dans vos allées Le bruit

môme de tous les commerçants ne me distrait pas plus que si

j'entendais le bruit d'un ruisseau Y a-t-il un pays au monde

où l'on soit plus libre ? » Il ne faudrait pourtant pas se représenter Descartes comme un métaphysicien vivant dans le seul monde des idées, comme un méditatif étranger à ce qui l'entoure. Descartes est plutôt un savant que tout intéresse dans la nature. « La principale règle que j'ai toujours observée en mes études, écrivait-il encore, a été que je n'ai jamais employé que fort peu d'heures par jour aux pensées qui occupent l'entendement et l'imagination (c'est-à-dire aux mathématiques et à la L physique), et fort peu d'heures par an à celles qui occupent l'entendement seul (c'est-à-dire à la métaphysique). » Il faut à son avis une fois pour toutes comprendre les principes de la métaphysique, puis étudier librement le monde de la pensée et \ celui de l'étendue.

Descartes restait néanmoins en relation avec les savants de France et des autres pays, par l'intermédiaire d'un ancien condisciple, religieux de l'ordre des Minimes, et mathématicien d'élite, le Père Mersenne. C'est ainsi que furent échangées un grand nombre d'objections et de réponses entre Descartes et Arnauld, Gassendi, Hobbes, beaucoup de mathématiciens, de théologiens ou de philosophes.

C'est durant son séjour en Hollande que Descartes publia ses principaux ouvrages. 11 trouva bientôt des disciples dévoués et d'ardents propagateurs. Les idées cartésiennes pénétrèrent vite dans plusieurs Universités de Hollande et de Belgique. Au premier rang des disciples de Descartes était la princesse Elisabeth, petite-fille de Jacques Ier. Réfugiée à la Haye, elle cultivait avec une égale ardeur les lettres et les sciences. Dès que les pre miers ouvrages de Descartes lui tombèrent entre les mains, elleen fut ravie, et devint aussitôt une zélée cartésienne. De retour en Allemagne, elle entretint avec Descartes une correspondance régulière sur des questions de philosophie et surtout de morale. C'est à la princesse Elisabeth que Descartes dédia les Principes, avec ce bel éloge « que jamais il n'avait rencontré personne qui eût si généralement et si bien entendu tout ce qui est contenu dans ses écrits. » Si Descartes eut dans les Pays- Bas des admirateurs, il n'y manqua pas non plus d'adversaires. A la tête de ceux-ci il faut nommer Voëtius professeur de théologie protestante, et recteur de l'Université d'Utrecht.

En 1647, Descartes fit un voyage en France où il obtint de Mazarin une pension de 3.000 livres « en considération de ses grands mérites, et des services que sa philosophie et ses recherches ardues rendaient au genre humain, et aussi pour l'aider à poursuivre des expériences coûteuses. » A son retour de nouvelles attaques furent dirigées contre lui par des théologiens de l'Université de Leyde, mais il en fit aisément justice.

Depuis longtemps, la fille de Gustave- Adolphe, la reine Christine, désirant apprendre de Descartes lui-même la philosophie, le sollicitait de venir à la cour de Suède. Il finit par céder aux instances que ne cessait de lui faire l'ambassadeur de France, Chanut, au nom de la reine. Il espérait sans doute trouver des ressources nouvelles pour ses recherches scientifiques, et peut-être aussi intéresser Christine aux malheurs de la princesse Elisabeth. Il arrivait à Stockholm au mois d'octobre 1649, et victime d'un climat dont il ne put supporter la rigueur, il y mourut le 11 février 1650 « avec de grands sentiments de piété, édifiant la maison de l'ambassadeur par sa fin toute chrétienne. » La reine qui l'appelait « son illustre maître », pleura sa perte, et Chanut lui fit élever un tombeau couvert d'éloges. L'an 1677, son corps fut ramené en France et déposé à l'église

Sainte-Geneviève-du-Mont. Depuis 1819, il repose à Saint- Germain-des-Prés, entre deux savants bénédictins : Montfaucon et Mabillon.

Les principaux ouvrages que Descartes a publiés lui-même sont les suivants : en 1637, le Discours de la Méthode pour bien conduire sa. raison et chercher la vérité dans les siences. Plus la Dioptrique. les Météores et la Géométrie, qui sont des essais de cette méthode; en 1641, les Méditations sur la philosophie première, où sont prouvées l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; en 1644, les Principes de la philosophie et en 1649, le traité des Passions de l'âme. — Parmi les ouvrages postbumes il faut citer : l'Homme, le Monde ou traité de la lumière, les Lettres et les Règles pour la direction de l'esprit.

Descartes compare la science universelle à un arbre dont la métaphysique est la racine, la physique le tronc, et dont les trois branches principales sont : la mécanique, la médecine et la morale. Avant d'aborder la métaphysique et la science telles que les a conçues Descartes, nous allons résumer sa théorie de la méthode.

La méthode. — La méthode de Descartes, n'est pas, comme on l'a quelquefois prétendu, toute sa philosophie, mais elle en contient le germe. Aussi, importe-t-il pour l'intelligence des doctrines cartésiennes de bien connaître la méthode qui a servi à les établir.

C'est dans l'analyse des géomètres et dans l'algèbre qu'il faut chercher l'origine de la méthode cartésienne. Qu'était-ce que l'analyse des géomètres? Comme science, c'était une partie de la géométrie, comme méthode, c'était une sorte de solution à rebours. Elle consistait à démontrer un théorème ou à résoudre un problème en les ramenant à des propositions plus simples, évidentes ou déjà démontrées. Quant à l'algèbre, elle ne différait pas au fond de l'analyse ; c'était l'analyse étendue au traitement des nombres. Pour résoudre une équation on la ramène à une autre plus simple, celle-ci à une autre plus simple encore, jusqu'à ce qu'on arrive à une équation d'une clarté parfaite.

Tout en reconnaissant l'origine mathématique de sa méthode, Descartes en maintient l'originalité. L'analyse des géomètres était restreinte à un ordre particulier de recherches ; l'algèbre bien que plus étendue ne dépassait pas le domaine des nombres.

Dans l'intention de Descartes, sa méthode est applicable à toutes les sciences. « Celui qui suit attentivement ma pensée, dit-il, verra que je n'embrasse rien ici moins que les mathématiques ordinaires, mais que j'expose une autre méthode dont elles sont plutôt l'enveloppe que le fond. En effet, elle doit contenir les premiers rudiments de la raison humaine, et aider à faire sortir de tout sujet les vérités qu'il renferme. » La méthode mathématique n'est qu'une appplication plus frappante de la méthode universelle que Descartes veut proposer.

Mais n'est-il pas chimérique de vouloir établir une méthode applicable à toutes les sciences? Chaque science n'a-t-elle pas un objet déterminé, et par conséquent une méthode spéciale appropriée à cet objet? Aux yeux de Descartes, la science est une parce que l'intelligence est une, et l'unité de la science qui a son fondement dans l'unité de l'esprit, implique l'unité et l'universalité de la méthode. Quelle est donc cette méthode universelle et quels en sont les caractères?

Ce n'est pas à l'autorité des anciens qu'il faut demander la vérité en matière de science et de philosophie. Encore moins devons-nous la chercher dans les suggestions de l'imagination et des passions qui empêchent la volonté et sont la source d'un grand nombre de préjugés. Il n'y a de vrai que ce qui est évident (première règle). La science doit être un système de connaissances claires et distinctes. Comment former un tel système ?

Descartes distingue deux ordres de connaissances : les connaissances absolues et les connaissances relatives. L'absolu, c'est, pour emprunter les termes de l'Ecole, la nature simple, qui résiste à toute décomposition, c'est « ce dont la connaissance est si claire et si distincte que l'esprit ne le puisse diviser en un plus grand nombre d'autres choses dont la connaissance soit encore plus distincte. » Telles sont les notions d'existence, d'unité, de pensée, d'étendue ; tels sont aussi les jugements irréductibles à d'autres plus simples, par exemple : deux choses égales à une troisième sont égales entre elles. Le relatif, c'est ce qui dérive de l'absolu, et s'en éloigne d'autant plus qu'il contient un plus grand nombre de rapports subordonnés entre eux. Ainsi le multiple est relatif à l'un, l'inégal à l'égal, l'effet à la cause. Non seulement le relatif dérive de l'absolu, mais il n'est

connu que par lui, et toute la science humaine consiste à voir distinctement comment les natures simples concourent entre elles à la formation des choses.

Les natures simples sont connues d'une vue directe et immédiate; elles sont objet d'intuition, et nous avons d'elles une connaissance adéquate. « Nous nous trompons, dit Descartes, si nous croyons ne pas connaître tout entière quelqu'une de ces natures simples, car si notre intelligence se met le moins du monde en rapport avec elle, ce qui est nécessaire puisque nous sommes supposés en porter un jugement quelconque, il faut conclure de là que nous la connaissons tout entière. Autrement on ne pourrait dire qu'elle est simple, mais bien composée, d'abord de ce que nous connaissons d'elle, ensuite de ce que nous croyons en ignorer. »

Le procédé préparatoire de la méthode cartésienne consiste donc dans une décomposition, dans une résolution des objets complexes de la recherche scientifique pour en découvrir les natures simples. Avant d'aller du simple au composé, il faut partir du composé et le résoudre en ses derniers éléments. Et c'est seulement lorsqu'une analyse suffisante aura mis l'esprit à même de saisir dans une intuition ces éléments primitifs, que la synthèse pourra s'en emparer et recomposer les choses. La règle importante de la méthode cartésienne est la troisième du Discours, mais le procédé qu'elle enseigne n'a toute sa valeur que si la deuxième règle a été bien observée.

L'esprit humain a par conséquent deux voies pour atteindre la vérité : l'intuition et le raisonnement. Et le raisonnement n'est qu'une série d'intuitions, car c'est l'intuition qui manifeste le lien des différentes propositions dont la réunion le constitue. Raisonner, c'est ramener les propositions complexes à des propositions simples, puis revenir en suivant un ordre inverse des propositions simples intuitivement connues aux propositions complexes. L'intuition est tout ensemble le terme et le point de départ du raisonnement. Mais le raisonnement scientifique ne doit omettre aucun des intermédiaires nécessaires pour redescendre d'une proposition donnée à l'intuition qui en est le fondement, et pour s'élever de l'intuition à la vérité qu'il s'agit d'établir. C'est le sens de la quatrième règle du Discours. La méthode de Descartes est essentiellement synthétique, mais

l'analyse y doit précéder la synthèse et la continuité est la condition commune de l'analyse et de la synthèse.

Ainsi en résumé « qu'il s'agisse, dit M. Liard, de la constitution de la science ou de la solution d'une question particulière, la méthode de Descartes a pour base la certitude immédiate des natures ou notions simples, et pour procédé la réduction des choses complexes aux éléments simples et certains qu'elles recèlent, et la composition graduelle de ces éléments en systèmes de plus en plus complexes suivant l'ordre même de la complexité des choses. »

La métaphysique. ■ — La métaphysique cartésienne est résumée dans la quatrième partie du Discours: c'est dans les Méditations qu'il faut en chercher le développement.

Descartes examine d'abord le problème de la certitude, et il pense que, les croyances nécessaires à la vie mises à part, le doute méthodique est la voie la plus sûre pour découvrir les conditions de la vérité.

La volonté qui produit le jugement peut aussi le suspendre. C'est par un acte de volonté que Descartes prend pour point de départ de sa métaphysique le doute universel. Mais ce doute n'est pas l'état d'âme définitivement accepté où le sceptique prétend trouver le repos de l'esprit; c'est un moyen, c'est une méthode librement choisie par la volonté. Aussi Descartes accumule-t-il les raisons de révoquer en doute toutes ses connaissances. Les sens nous ont parfois trompés, pourquoi ne nous tromperaient-ils pas toujours? Les meilleurs esprits font des paralogismes ; qui nous garantit la justesse de nos raisonnements ? Les représentations du sommeil sont illusoires ; où est la preuve que celles de la veille ne le sont pas? Enfin rien n'interdit l'hypothèse, tout hyperbolique qu'elle est, d'un Dieu malin qui se plairait à nous induire en erreur, même dans les choses qui nous paraissent les plus évidentes,

Mais quand je douterais de tout, au moins est-il certain que je doute, et mon doute est un mode de ma pensée qui suppose ma propre existence. Je doute, donc je pense, donc je suis. La vérité de mon existence est impliquée dans le doute de toutes les autres. Qu'un Dieu malin me trompe tant qu'il voudra. « 11 n'y a pas de doute que je suis, s'il me trompe. »

Du cogito, ergô sum découlent deux conséquences : la spiri-

tualiié de l'âme et le critérium de Veviden.ee. J'ai conscience d'être une chose qui pense, et rien de plus et ce qui me rend certain de cette vérité, c'est la claire liaison de la pensée et de l'existence dans ma conscience. « Ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci : je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que pour penser il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons clairement et distinctement sont toutes vraies. »

Percevant mon existence dans ma pensée, puis-je affirmer d'autres existences? Je trouve en moi un grand nombre d'idées qui me paraissent représenter des réalités différentes de moimême; dois-je croire à l'existence de ces réalités? Ma pensée peut-elle se dépasser elle-même? Oui, elle le peut par l'idée de perfection ou l'idée de Dieu.

L'idée de Dieu implique l'existence nécessaire de Dieu. L'existence est comprise dans l'idée de Dieu, comme dans l'idée de triangle l'égalité de ses angles à deux droits. « Dans l'idée et le concept de chaque chose, l'existence est contenue parce que nous ne pouvons rien concevoir que sous la forme d'une chose qui existe, mais avec cette différence que dans le concept d'une chose limitée, l'existence possible et contingente est seulement contenue, et dans le concept d'un être souverainement parfait, la parfaite et nécessaire y est comprise. Ainsi l'existence de Dieu est pour l'esprit une conséquence de sa définition. Tandis que les autres idées contiennent seulement l'existence possible, l'analyse découvre dans l'idée de Dieu l'existence nécessaire.

Mais si l'analyse de l'idée de perfection suffit à prouver l'existence de Dieu, il y a d'autres voies pour l'établir. D'abord toute idée demande une cause qui ait autant de réalité qu'elle en représente ; or l'idée de perfection ou de l'infini que j'ai en moi n'est pas mon œuvre, puisqu'elle représente plus de réalité que je n'en ai. et je ne puis la former ni par l'extension ni par la négation du fini. 11 faut donc qu'elle me vienne d'une cause infinie et parfaite. Cette cause, c'est Dieu luimême. — De plus, comment pourrais-je exister, sans l'existence de Dieu? En effet, moi qui ai l'idée de perfection et qui suis imparfait, je n'existe pas par moi-même, car si je m'étais

donné l'existence, je me serais donné la perfection dont j'ai l'idée. Si Dieu n'existait pas, de deux choses l'une : ou je n'aurais pas l'idée de la perfection qui me manque, ou je posséderais réellement cette perfection.

Dieu est l'être infini et parfait. Pour déterminer le mieux possible les attributs qui constituent son infinie perfection, il suffit, suivant Descartes, d'examiner de toutes les manières d'être que nous concevons, si c'est une perfection ou non de les avoir. Ainsi s'excluent de la nature de Dieu toute étendue, toute composition, toute matière. Comme l'enseigne la théologie chrétienne, Dieu est un pur esprit. « L'unité, la simplicité ou l'inséparabilité de toutes les choses qui sont en Dieu, est une des principales perfections que je conçois être en lui. » Les attributs divins qui ont le plus d'importance dans les doctrines cartésiennes sont la liberté, Y immutabilité et la véracité.

Pour Descartes comme pour Duns Scot, Dieu est l'absolue liberté. Rien, pas même sa raison, ne peut dominer ni limiter sa volonté. Le vrai et le faux, le bien et le mal sont tels parce qu'il l'a voulu. Par rapport à Dieu, il n'y a pas de vérités nécessaires, toutes les vérités sont contingentes. « Les vérités métaphysiques, lesquelles nous nommons éternelles ont été établies de Dieu... C'est en effet parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, et l'assujettir au Styx et aux destinées que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. » Ce qui est nécessaire pour nous, c'est ce que Dieu a voulu librement rendre nécessaire. Auteur libre des essences, à plus forte raison l'est-il des existences. Le monde est contingent, il n'a pas en lui-même sa cause, et il ne vient pas de Dieu par la force de la nécessité. L'origine du monde est donc une création libre et sa conservation n'est qu'une création continuée. « Une substance pour être conservée dans tous les moments qu'elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui seraient nécessaires pour la produire et la créer tout de nouveau. » La conservation et la création ne diffèrent qu'au regard de notre pensée. La division du temps en instants successifs et indépendants les uns des autres, exige que le don de l'existence soit à chaque moment renouvelé aux créatures.

Dieu est immuable, car il est contraire à la perfection que la volonté divine puisse changer ses décrets. La vérité établie

librement par Dieu reste ce qu'elle est. Cette immutabilité divine se manifeste même dans les lois qui régissent le monde matériel. La quantité de mouvement y reste constante. « Dieu immuable doit conserver en l'univers par son concours ordinaire autant de mouvement et de repos qu'il y a mis en le créant, » et chaque chose en particulier « demeure en l'état qu'elle est, pendant que rien ne le change. » L'immutabilité divine est le premier principe de la physique cartésienne.

La véracité de Dieu n'est pas moins certaine que son immutabilité ; c'est aussi une conséquence nécessaire de la perfection divine. La vérité et la réalité auraient pu être différentes si Dieu l'eût voulu, mais elles sont bien telles que nous les font connaître nos idées claires et distinctes. C'est la véracité divine qui garantit l'évidence. Il est impossible que Dieu nous trompe car tromper « répugne à sa nature souverainement parfaite et bonne; je dois donc croire sur la foi des tendances de ma volonté, consécutives des clartés de mon entendement, que les choses existent avec toutes les propriétés que nous connaissons manifestement leur appartenir. » C'est donc par la véracité divine qu'entre autres certitudes, l'esprit acquiert la certitude de l'existence du monde extérieur. « L'existence possible est contenue dans l'idée de toutes les choses que nous concevons clairement et distinctement. » Pour passer de leur existence possible à leur existence réelle, il faut l'idée et l'existence de Dieu.

Dans la Philosophie de la. liberté, (lre partie, Vidée), Secrétan résume ainsi le plan général de la métaphysique cartésienne. « Descartes se propose : 1° de commencer la science par son vrai commencement, c'est-à-dire par la première vérité certaine (l'existence de l'àme) ; 2° de tirer de la première vérité connue un critérium général de certitude (l'évidence) ; 3° de s'élever à l'aide de ce critérium de la première vérité connue à la première vérité en soi, au principe universel (existence de Dieu) : 4° de la notion du principe universel il déduit un critérium de vérité supérieur, qui confirme le premier (la véracité divine) ; 5° enfin du principe universel et par le moyen des deux critères, il s'efforce de tirer les principes immédiats des choses, et de reconstruire le monde réel. »

La science. — Descartes, avons-nous dit, a voulu donner les règles d'une méthode universelle applicable à toutes les sciences. Mais pour être conséquent avec lui-même, dans l'usage de cette méthode, il a commencé par l'appliquer aux sciences dont l'objet est le plus simple, aux sciences mathématiques.

1° La mathématique universelle. — De bonne heure Descartes se révèle mathématicien. Dès le collège il se plaît aux mathématiques « à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons, » et il s'étonne du peu de progrès qu'elles ont fait avec des fondements si solides. Dans ses différents voyages, dans ses retraites de Hollande et de Suède, il est sans cesse occupé de la solution de problèmes difficiles. Les mathématiques ont toujours été pour lui des sciences de prédilection, celles qui paraissent d'ailleurs le plus conformes à ses aptitudes et à son génie. Aussi fit-il de nombreuses découvertes dans ces sciences. La plus importante est la géométrie analytique ou l'application de l'algèbre à la géométrie.

Avant Descartes les sciences mathématiques comprenaient deux grandes divisions : la géométrie qui s'occupait de la mesure et de l'harmonie des figures, l'arithmétique qui étudiait les propriétés des nombres, et dont l'algèbre était une partie plus générale. Entre ces deux branches des sciences mathématiques il n'y avait à peu près aucune communication. Sans doute les mathématiciens, Viète en particulier, avaient déjà trouvé les solutions algébriques de quelques problèmes de géométrie ; mais aucun n'avait vu pour quelle raison on pouvait aux figures géométriques substituer des symboles algébriques. C'est cette raison que découvrit Descartes. Les figures de géométrie ont pour éléments des grandeurs et des formes. Les grandeurs peuvent s'exprimer en nombres ; mais comment ramener aux nombres les formes qui sont non des quantités mais des qualités? Voici de quelle façon Descartes résolut la difficulté. La forme d'une figure est la résultante de la position des points qui la constituent, et cette position peut être déterminée par des grandeurs. La forme se trouve ainsi ramenée à la grandeur par la position.

Toutefois, dans la pensée de Descartes, la géométrie analytique ne paraît être qu'une partie d'une science plus générale,

science des proportions considérées en elles-mêmes indépendamment de leur application à une matière déterminée. « J'ai découvert, dit-il, que toutes les sciences qui ont pour but la recherche de l'ordre et de la mesure, se rapportent aux mathématiques, qu'il importe peu que ce soit dans les nombres, les figures, les astres, les sons ou tout autre objet qu'on cherche cette mesure : qu'ainsi il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu'on peut trouver sur l'ordre et la mesure, prise indépendamment de toute application à une matière spéciale. » Le but de Descartes était donc de constituer non une géométrie nouvelle, mais une mathématique supérieure à l'arithmétique, à la géométrie, à l'astronomie et à l'acoustique, qui dégageant les rapports des nombres, des figures, des astres et des sons, pour les traiter en eux-mêmes, fût comme un genre au-dessus des espèces.

Ce but, Descartes l'atteint. Il simplifie les notations algébriques et surtout il applique, non comme on le dit ordinairement, l'algèbre à la géométrie, mais la géométrie à l'algèbre. Cette application consiste dans la substitution aux anciennes interprétations géométriques des solutions algébriques, d'un mode nouveau de représentation où les lignes seules sont employées, et qui permet de comparer entre elles non seulement quelques grandeurs, mais toutes les grandeurs.

« Au fond, dit M. Liard, l'œuvre mathématique de Descartes est une théorie générale de la résolution graphique des équations. S'il allie l'algèbre et la géométrie, ce n'est pas pour renouveler la géométrie, mais pour éclairer l'algèbre par l'intuition géométrique. Fidèle à sa méthode, Descartes a inauguré la réforme des sciences par la science des choses les plus simples de toutes; c'est-à-dire des rapports et des proportions en général, par la mathématique universelle comme il l'appelait lui-même.

2° La physique mécanique. — Descartes fonde sa physique sur l'idée des perfections divines. C'est la véracité divine qui préserve d'illusions notre croyance à l'existence du monde. C'est aussi la véracité divine qui permet de placer avec certitude dans l'étendue l'essence de la matière ; car cet attribut de Dieu garantit la vérité des idées claires et distinctes, et seule des idées relatives à la matière l'étendue nous offre ces carac-

tères. C'est encore d'une perfection divine que se déduisent les grandes lois de la nature. Dieu immuable a dû mettre dans le monde quelque chose de son immutabilité. Descartes en conclut que la quantité de mouvement est constante, qu'elle ne peut être augmentée ni diminuée. Toutes les lois de la nature ne sont que les lois de la transformation et de la communication du mouvement.

La physique de Descartes est donc mécanique. « Qu'on me { donne l'étendue et le mouvement, et je vais faire le monde. » Un corps ne peut gagner ou perdre en étendue sans gagner ou perdre en substance, et toutes les autres qualités des corps ne sont que des modes du mouvement dans l'étendue. La pesanteur résulte du mouvement. La lumière n'a pas pour cause, comme le soutiendra Newton, l'émission de particules lumineuses à travers l'espace, mais la transmission ondulatoire du mouvement. De même la chaleur est due à un mouvement « de particules corporelles », c'est-à-dire de portions de l'étendue. « Qu'un autre s'imagine dans le corps qui brûle, la forme du feu, la qualité de la chaleur et enfin l'action qui le brûle comme des choses diverses ; pour moi qui crains de me tromper si j'y suppose quelque chose de plus que ce que j'y vois nécessairement y devoir être, je me contente d'y concevoir le mouvement de ses parties, et cela seul pourra produire en lui tous les changements qu'on expérimente quand il brûle. » C'était une rupture avec l'ancienne physique qui prétendait rendre compte des phénomènes par des qualités occultes ou formes substantielles.

Descartes croit sans aucun doute aux causes finales, mais comme Bacon il en condamne la recherche dans les sciences de la nature, au profit de l'explication mécaniste. « Tout ce genre de causes qu'on a coutume de tirer de la fin n'est d'aucun usage dans les choses physiques et naturelles, car il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu. »

Si l'étendue est la substance des choses, l'espace n'est pas distinct de la matière, et tout est plein dans le monde, car nulle part l'étendue n'est absente. — Le monde est infini en étendue. « 11 répugne à ma pensée, ou ce qui est le même il implique contradiction que le monde soit fini ou terminé, parce

que je puis concevoir un espace au delà des bornes du monde, quelque part où je les assigne, or un tel espace selon moi est un vrai corps. » — La matière est divisible à l'infini, car si petites qu'on suppose les particules qui la composent, elles sont étendues, et l'étendue est de sa nature divisible. — Le mouvement ne peut pas être le transport d'un lieu dans un autre, puisque le lieu n'est pas distinct de la matière, c'est « le transport d'un corps du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement et que nous considérons comme en repos, dans le voisinage de quelques autres. » — Enfin, puisqu'il n'y a pas de vide dans le monde, tout mouvement se communique instantanément et sous la forme de tourbillons.

La physique de Descartes est, comme on le voit, une construction à priori. L'expérience n'intervient que pour poser les problèmes, pour aller, suivant l'expression de Descartes, « au devant des causes par les effets », et pour déterminer parmi les nombreux effets possibles d'une même cause ceux qui se trouvent réalisés.

Cette conception mécanique, Descartes l'étend aux phénomènes de la vie. La physiologie n'est qu'une physique plus complexe. « Le corps vivant est une machine où toutes les fonctions résultent de la seule disposition des organes. » Ainsi le mécanisme est le dernier mot de la science de la nature vivante aussi bien que delà nature inorganique.

3° La science de l'homme. — Par son corps, l'homme comme l'animal est un automate. L'organisme humain n'est qu'un mécanisme phis compliqué. Mais dans l'homme, il y a une âme, substance pensante. Si l'étendue est l'essence du corps, la pensée est l'essence de l'àme, et ces deux essences sont irréductibles. La pensée ne peut pas plus impliquer l'étendue que l'étendue n'implique la pensée. Si l'àme cessait de penser, elle cesserait d'être. Par pensée, Descartes entend tout état de conscience. Les modes de la pensée sont de deux sortes ; les uns passifs relèvent de l'entendement, les autres actifs relèvent de la volonté.

Les modes passifs de la pensée se subdivisent en idées et passions, suivant qu'ils représentent avec clarté et distinction la nature des choses, ou qu'ils expriment confusément les mouvements de l'organisme.

Les idées sont adventices, factices ou innées. Les idées adventices viennent du dehors par les sens, comme les idées des couleurs, des sons, des odeurs. Les idées factices sont l'œuvre de l'entendement qui les produit en combinant d'autres idées, comme les idées du centaure et de la chimère. Les idées innées ne viennent ni des causes extérieures, ni d'une opération de l'entendement; elles sont, pour ainsi dire, constitutives de l'âme humaine et sortent de son propre fonds. Dès sa naissance l'homme les possède non en acte, mais en puissance, et elles passent de la puissance à l'acte par le développement naturel des facultés. La plus importante de ces idées est l'idée de la perfection.

Descartes définit les passions « des perceptions ou des sentiments, des émotions de l'âme, causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits animaux. » Il les ramène à six passions simples et primitives : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. L'admiration est la surprise que provoque en nous la rencontre d'un objet nouveau. Elle est la première des passions, parce qu'elle précède la connaissance du bien ou du mal qu'on trouve ou qu'on imagine dans l'objet.

La volonté est active, et l'acte de la volonté c'est l'affirmation. « Par l'entendement seul, je n'assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois seulement les idées des choses que je puis assurer ou nier. » L'entendement ne fait que proposer les idées, c'est la volonté qui les accepte et qui juge. La volonté est libre, et cette liberté qui consiste essentiellement dans « la puissance d'élire » ne comporte pas de limites, car nous pouvons toujours affirmer ou nier, vouloir ou ne pas vouloir. « La liberté du franc arbitre est si grande en moi que je ne conçois pas l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue. » C'est de la disproportion entre l'entendement limité et la volonté infinie que vient l'erreur. Nous jugeons au delà de ce que nous voyons, voilà pourquoi nous nous trompons. Si nous limitions nos affirmations aux idées claires et distinctes nous ne tomberions jamais dans l'erreur. La précipitation du jugement qui a son origine dans un mauvais usage de la volonté est cause de l'erreur ; la suspension volontaire du jugement en est le remède. De ce que la volonté est libre, il ne faut pas conclure

qu'elle est indifférente ; « l'indifférence est le plus bas degré de la liberté » .

L'homme est double : il est corps et âme, étendue et pensée. Comment ces deux éléments irréductibles concourent-ils à former l'unité de notre être? C'est un des points de la philosophie de Descartes les plus difficiles à éclaircir. L'âme n'est point dans le corps comme un pilote dans son navire. Il y a entre l'âme et le corps des rapports très étroits, et le sentiment que nous en avons, est une donnée primitive de la conscience. Descartes va jusqu'à dire « que le corps est uni substantiellement à l'âme. » Mais comment s'opère cette union? L'âme sans doute est jointe à tout le corps, mais elle n'est pas diffuse à travers tous les organes. Elle a son siège principal, et elle exerce particulièrement ses fonctions dans la glande pinéale où montent sans cesse les esprits animaux élaborés au cœur. Impuissants à augmenter ou à diminuer la quantité de mouvement des esprits, puisque cette quantité est invariable, elle peut du moins en modifier la direction, et rendre par là l'homme responsable de ses actes.

La morale occupe dans la philosophie de Descartes une place assez restreinte. L'esquisse tracée dans la troisième partie du Discours doit être expliquée à l'aide des Lettres, surtout des lettres à la princesse Elisabeth. Leibnitz n'y a vu qu'un commentaire sans originalité de Sénèque et d'Epictète. Ce jugement est sévère. La morale de Descartes, toute incomplète qu'elle est, offre autre chose qu'un mélange de prudence épicurienne et de sagesse stoïcienne. On y trouve quelques éléments socratiques et bon nombre d'éléments chrétiens.

C'est dans les raisons morales qu'il faut chercher les vraies preuves de l'immortalité de l'âme. Descartes n'en traite expressément dans aucune de ses œuvres. Il estime qu'établir rigoureusement la spiritualité de l'âme, c'est prouver du même coup son immortalité. De l'aveu de l'auteur, et d'après le titre même, les Méditations ont un double objet : l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, et Descartes se contente d'y démontrer avec l'existence de Dieu l'immatérialité de l'âme.

Appréciation du cartésianisme. — Peu d'hommes ont eu dans l'évolution des idées autant d'influence que Descartes.

Les vicissitudes des doctrines cartésiennes constituent une grande partie de l'histoire de la pensée moderne.

Du vivant même de leur auteur, ces doctrines, nous l'avons dit, ont trouvé de nombreux partisans dans les Pays-Bas. En France, le cartésianisme fut la philosophie des grands penseurs du xviie siècle. Sur bien des points Bossuet se montre cartésien dans ses œuvres philosophiques * et essaye de concilier les doctrines de Descartes avec celles de saint Augustin et de saint Thomas. L'esprit cartésien domine dans le traité de V Existence de Dieu de Fénelon, dans la Logique de Port-Royal, œuvre commune d'Arnauld et de Nicole. Pascal paye un large tribut au cartésianisme surtout dans la première partie de sa vie. C'est la lecture du traité de l'Homme qui révèle sa vocation philosophique à Malebranche, le plus grand et le plus original des cartésiens français. En Allemagne, Leibnitz accueille d'abord le mécanisme cartésien et reste disciple de Descartes dans la théorie de la connaissance. En Hollande Spinosa se réclame surtout de Descartes. En Angleterre, Hobbes subit son influence tout en la combattant et Locke, un autre adversaire, reconnaît que les ouvrages de Descartes ont fait « briller à ses yeux une lumière nouvelle. » On peut dire que les principaux philosophes du xvne siècle reçurent de Descartes leur première impulsion.

Au xviiïe siècle les destinées du cartésianisme furent moins brillantes. Dans la première partie de ce siècle, le malebranchisme se substitue la plupart du temps, surtout par l'enseignement des oratoriens au pur cartésianisme. Dans la seconde partie, on oppose à Descartes Bacon en philosophie et Newton en physique. Le condillacisme issu de l'empirisme de Locke devint bientôt la philosophie dominante. Cependant Descartes conserve des partisans, parmi lesquels il faut citer surtout le P. André, de l'Oratoire.

Au xixe siècle, Descartes reprit faveur. V. Cousin trouva dans le cartésianisme une arme contre les doctrines philosophiques du siècle précédent. Toutefois le spiritualisme contemporain s'est séparé sur bien des points des doctrines de Des-

1. Les principales sont le traité De la connaissance de Dieu et de soi-même et une Logique. *

cartes, pour se rattacher tantôt à celles de Maine de Biran, de Leibnitz, de saint Thomas et d'Aristote, tantôt à celles de Kant et du criticisme. Mais si Descartes ne groupe plus autour de lui la majorité des philosophes, c'est encore son esprit qui règne dans la science. 11 y avait deux hommes dans Descartes : le philosophe et le savant. Si le philosophe a perdu de nos jours beaucoup de son crédit, le savant, après l'éclipsé du xvme siècle, n'a cessé de grandir. Descartes est bien, comme on l'a souvent répété, V inspirateur de la science moderne.

L'œuvre de Descartes explique un tel succès. Descartes a enrichi la science de nombreuses découvertes dont quelquesunes suffiraient à la gloire d'une vie. Les sciences mathématiques lui sont redevables de la géométrie analytique qui a mis sur la voie du calcul infinitésimal. 11 a deviné les grandes lois de la physique, et en affirmant par des considérations rationnelles l'identité fondamentale de tous les phénomènes matériels, il a préparé la théorie de l'unité des forces physiques, qui reste sans doute encore une hypothèse, mais une hypothèse féconde, que rendent de plus en plus vraisemblable les récents travaux sur la lumière et l'électricité. Le système philosophique de Descartes embrasse les questions essentielles de la métaphysique, et sur beaucoup de points ne s'écarte pas des solutions traditionnelles dans la philosophie chrétienne. Mais il a renouvelé la démonstration du spiritualisme. Nul philosophe n'a marqué avec plus de force la distinction du mouvement et de la pensée, du corps et de l'âme. Et le dogmatisme de Descartes n'est pas un dogmatisme injustifié; il est fondé sur une critique de la connaissance, et de ce chef, Descartes est un devancier de Kant. De plus, si Descartes philosophe est surtout métaphysicien et logicien, il n'en a pas moins émis beaucoup d'idées profondes sur la connaissance de l'àme humaine. Pour lui la philosophie n'est pas plus indépendante de la physiologie que de la métaphysique. La physiologie ne tient pas moins de place que la psychologie dans le Traité des Passions, l'un des premiers modèles de psychologie physiologique.

Il ne faut cependant pas méconnaître les dangers et les erreurs du cartésianisme. La première faute de Descartes est de ne tenir aucun compte de la philosophie antérieure. Il ne veut même pas savoir « s'il y a eu des hommes avant lui. » Ce

mépris du passé est imprudent et peu raisonnable. A condamner ainsi en bloc tout ce qu'ont pensé les générations précédentes, on se prive de beaucoup de vérités, et par une étrange inconséquence, on suspecte la raison humaine pour l'exalter dans la suite. Plus sage, Leibnitz s'applique à retrouver l'or caché sous les syllogismes de la scolastique.

Si différent qu'il soit du doute sceptique, le doute, tel que l'emploie Descartes est, un procédé dangereux. L'esprit ne joue pas sans péril avec le doute, fût-il provisoire. C'est une imprudence d'abandonner sans raison suffisante des vérités qu'il sera difficile de rétablir. Si les sens, si le raisonnement, si le sommeil nous trompent, on peut prévenir ou reconnaître ces erreurs ; il n'est donc pas rationnel de douter de tout. Quant à l'hypothèse d'un dieu malin, si elle avait quelque valeur, on ne pourrait en sortir. Le : je pense, donc je suis n'échappe pas plus au doute que tout le reste, puisque l'évidence est mensongère. « Descartes, dit justement A. Garnier, ne ressemble pas comme il le croit, à l'architecte qui creuse un fossé pour bâtir, et qui rejette seulement le sable et la terre mobile, mais à celui qui voudrait rejeter la terre ferme et le roc même, et fouiller jusqu'au vide afin d'y replacer ensuite le fondement de son édifice. »

Les règles de la méthode cartésienne bien interprétées, méritent la plus grande attention des savants et des philosophes ; mais Descartes s'est trompé en estimant qu'on pouvait appliquer à toutes les sciences les procédés des sciences mathématiques. Bien qu'il ait deviné les grands principes de la physique, sa méthode est erronée dans les sciences de la nature. Avant d'être déductive, la physique doit être expérimentale. Cette erreur de méthode eut comme conséquence le paradoxe cartésien de Y animal-machine. Les arguments de Descartes sont excellents pour ruiner la thèse de Montaigne qui accorde aux animaux la même intelligence qu'à l'homme, mais aucun ne prouve que l'animal n'ait pas les fonctions inférieures de l'intelligence, et que l'instinct se réduise à un pur mécanisme. Si la méthode mathématique est insuffisante dans les sciences de la nature inorganique et vivante, à plus forte raison l'est- elle dans les sciences morales, dont l'objet plus complexe et d'essence différente, ne se4 prête point au traitement qui convient au

nombre et à l'étendue. « On serait tenté, dit M. Rabier, de croire avec V. Cousin, que Descartes a été égaré par le démon de la géométrie, si d'ailleurs ce démon n'eût fait de lui le créateur d'une science, et le révélateur dans tous les domaines de la science d'immortelles vérités. »

Signalons enfin les erreurs principales de la philosophie cartésienne. Il semble bien difficile d'expliquer les phénomènes de la résistance et de l'impénétrabilité, et le mouvement, sans une certaine activité de la matière. Réduire les corps à la seule étendue, comme le fait Descartes, n'est-ce pas se mettre sur la voie de l'idéalisme ? Ce sera un grand mérite de Leibnitz, de rétablir dans la conception du monde, cette idée d'activité bannie par Descartes. — ■ Lorsque celui-ci réduit l'âme à la pensée, il entend désigner par là aussi bien le sentiment et la volonté que la pensée proprement dite; mais il n'en est pas moins vrai que l'ensemble de la philosophie cartésienne est trop intellectualiste; et bien qu'elle place dans la volonté le principe du jugement, ce qui est une erreur, elle ne fait pas à l'activité de l'âme une part assez grande, spécialement dans son union avec le corps. 11 y a là encore une tendance idéaliste et en même temps un germe de panthéisme. Malebranche viendra, qui prenant son point de départ dans les idées de Descartes, sera bien près par sa théorie de la vision en Dieu de nier la réalité du monde extérieur, et niera formellement par sa théorie des

causes occasionnelles , l'activité des créatures. Et de Malebranche ^

à Spinoza, il n'y a qu'un pas. Si nous voyons tout en Dieu, si Dieu fait tout en nous, notre être ne disparait-il pas dans celui de Dieu ? Si Dieu est l'unique cause, comment ne serait-il pas l'unique substance? Leibnitz avait quelque raison d'appeler le spinozisme un cartésianisme immodéré. Descartes se préserve du panthéisme par l'idée de la liberté divine et par la doctrine de la création; mais sur ces deux points encore, il n'est pas à l'abri de toute critique. En faisant dépendre les vérités premières de la liberté divine, il méconnaît leur absolue nécessité. Les vérités premières sont nécessaires comme la raison divine qui en est le fondement. En outre, il semble difficile de concilier avec la théorie de la création continuée notre identité et notre libre arbitre; et si la conservation des créatures n'est qu'un acte répété du créateur, comment éviter le panthéisme?

D'illustres contemporains de Descartes, non seulement parmi ses adversaires, mais encore parmi ses partisans comprirent ces dangers du cartésianisme. « Je vois, dit Bossuet, un grand combat se préparer contre l'Église, sous le nom de philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes mal entendus plus d'une hérésie, et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos pères ont tenus, la vont rendre odieuse, et feront perdre à l'Eglise tout le fruit qu'elle en pouvait espérer pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'âme. Sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement, ce qui, réduit à certaines bornes, est très véritable, chacun se donne la liberté de dire : j'entends ceci et je n'entends pas cela; et sur ce seul fondement on approuve et on rejette ce qu'on veut. »

11 n'en reste pas moins que Descartes fut un esprit puissant. La preuve, c'est son œuvre, c'est son influence. Le cartésianisme a ouvert de vastes perspectives dans toutes les directions de la pensée, et il domine tout le développement de la philosophie et de la science modernes. Le mouvement d'idées qu'il a suscité et l'impulsion qu'en ont reçue les esprits attestent la grandeur de la cause qui a exercé une telle action. Descartes, ce spiritualiste chrétien, est bien une de nos gloires nationales.

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