Darwin. — De l'origine des espèces
aux plus graves difficultés. Beaucoup de ses disciples furent moins timides et donnèrent le transformisme comme une théorie scientifique parfaitement établie. Parmi eux, il faut citer surtout Huxley, Romanes et Wallace en Angleterre, et Hœckel en Allemagne.
Herbert Spencer. — Né à Derby en 1820, Herbert Spencer fut d'abord ingénieur ; mais il ne tarda pas à se livrer entièrement à l'étude des siences et de la philosophie. Son premier ouvrage, la Statique sociale parut en 1850. Depuis il n'a cessé d'écrire, et ses différents ouvrages constituent aujourd'hui une véritable encyclopédie. Les principaux sont : les Premiers principes, les Principes de biologie, les Principes de psychologie, les Principes de sociologie, V Education intellectuelle, morale et physique, Y Introduction à la science sociale, les Bases de la morale évolutionniste, l'Individu contre l'Etat, et plusieurs volumes d'Essais. La plupart de ces ouvrages ont été traduits par MM. Ribot, Espinas, Burdeau, Cazelles et de Varigny. Dans tous, le but de Spencer est d'apporter des preuves à la philosophie de l'évolution.
Antécédents de l'évolutionisme. — L'idée d'évolution entendue dans une acception large n'est pas nouvelle, on peut même la faire remonter jusqu'aux premiers sages. Les physiciens d'ionie expliquaient l'univers par les transformations successives d'un ou de plusieurs éléments primitifs. Les grandes philosophies grecques ont presque toutes fait une part à l'évolution dans leurs cosmogonies. Les Péripatéticiens, les Stoïciens, les Alexandrins sont plus ou moins évolutionistes. Un grand nombre de philosophes et de savants modernes ont repris cette conception. Bacon et Pascal y ont souvent recours. « Toute la suite des hommes, dit l'auteur des Pensées, doit être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Leibnitz lui fait jouer un rôle important dans l'ensemble de son système. A la fin du xvme siècle, une idée voisine de l'idée d'évolution est accueillie par la plupart des esprits, et trouve son expression dans beauconp d'œuvres de l'époque : c'est l'idée de progrès. Turgot et Concordet en furent surtout les ardents défenseurs. Avec Laplace et son hypothèse sur l'origine du monde planétaire, les transformistes Lamarck et Darwin, et Augmste Comte, dont la philosophie positive est
toute pénétrée de l'idée d'évolution, nous touchons à l'évolutionisme. Leurs doctrines préparent directement celle de Spencer.
I/évolutionisme de Spencer — L'œuvre de Spencer est une vaste synthèse où sont venues se fondre beaucoup d'idées courantes dans la philosophie et la science. Spencer a pris conscience des tendances plus ou moins avouées d'un grand nombre de penseurs contemporains, et il s'est appliqué à dégager de ces tendances une philosophie scientifique. Pour Laplace, l'évolution est la loi de la formation originelle de notre monde planétaire. Pour Lamarck et Darwin, elle est la loi de la nature vivante. Pour Spencer, elle est la loi de toutes choses. Matière, vie, pensée, tout évolue.
L'évolution, c'est le passage de l'homogène à l'hétérogène, du simple au complexe, de l'indéfini au défini, par des différenciations et des intégrations successives. La théorie de Laplace, est une première application de la loi d'évolution. A l'origine l'univers était une masse confuse et homogène; elle s'est lentement divisée et différenciée, jusqu'à ce qu'elle ait donné naissance à notre système solaire, composé d'astres bien distincts, mais solidaires les uns des autres. « Le monde s'est formé à l'origine, dit Spencer, en passant de l'homogénéité confuse à l'hétérogénéité coordonnée. » L'étude du globe terrestre en est une preuve. « L'histoire de la terre, telle que la révèle la structure de sa croûte solide, nous ramène à cet état de fusion qu'implique l'hypothèse nébulaire. » D'abord en ignition la terre s'est refroidie progressivement, et de ces refroidissements progressifs sont sorties les différentes couches de terrain, la grande variété des minéraux qui les constituent, les continents, les mers et tous les phénomènes physiques.
Un jour, une action chimique plus complexe que les autres a produit la vie sous sa forme la plus rudimentaire, {générations spontanées). Le protoplasma primitif ne contient aucun élément qui ne soit dans la nature brute ; toute la différence est dans un degré de plus de composition. A mesure que le protoplasma se développe, il se divise de plus en plus, et plus grande est la diversité de ses éléments, plus frappante est l'unité qui les coordonne, et plus s'accroît leur dépendance réciproque. Il y a toujours différenciation et intégration. Ainsi s'est développée la vie végétale et la vie animale. L'apparition du système ner-
veux parmi les organes de la vie animale marque une époque importante. Le système nerveux domine les autres organes, centralise leurs actions, et c'est par son perfectionnement surtout que se fait le progrès de l'animalité.
Dans un temps qui précède l'histoire, après des essais innombrables, l'humanité est issue de l'animalité. L'automatisme des xéflexes est devenu peu à peu Y instinct qui n'est qu'un réflexe composé et consolidé ; l'instinct se perfectionnant a donné la mémoire; la mémoire amena la réflexion, la comparaison et insensiblement les plus hautes facultés intellectuelles. En même temps l'esprit humain se complétait par l'avènement des sentiments et de la volonté. Alors seulement a été constituée la personnalité telle que nous l'avons aujourd'hui. Il en est de l'esprit de l'homme comme des formes organiques ; il s'est compliqué et diversifié de plus en plus dans son évolution. La nature et la pensée humaine nous apparaissent maintenant comme deux mécanismes qui s'accordent parfaitement, mais l'adaptation du cerveau humain et par conséquent de la pensée humaine à la nature a été l'œuvre des siècles. Le procédé essentiel de cette évolution, comme de l'évolution organique, c'est avec YHérèdité qui fixe les résultats acquis la sélection naturelle qui se produit sous l'action de la concurrence vitale. Il y a lutte pour la vie, disait Darwin, entre les êtres de la nature, et ceux-là seuls persévèrent dans l'existence et se développent, qui sont le mieux adaptés à leur milieu. Il y a aussi lutte pour la vie, dit Spencer entre les idées, et celles-là seules survivent au conflit, qui sont conformes aux rapports naturels des choses; tôt ou tard la vérité l'emportera sur l'erreur.
Sous quelque aspect qu'on considère l'histoire de l'humanité, on y trouve cette loi de l'évolution. Les sociétés, les sciences, les arts, la morale, sont régis par elle. A l'origine les sociétés forment des ensembles homogènes d'individus qui ont mêmes facultés et mêmes fonctions ; chacun d'eux est guerrier, pêcheur, chasseur et constructeur. Bientôt les gouvernants se distinguent •des gouvernés. Dans la suite s'établit la séparation des pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire. Le travail se divise de plus en plus sans nuire à la solidarité et à l'unité sociales qui croissent au contraire avec l'hétérogénéité des fonctions. Les sciences et les arts nous offrent le même spectacle. Les premiers
savants rêvaient une science universelle, et l'art primitif enveloppait tous les arts. C'est progressivement que se sont constitués des sciences particulières et des arts distincts. Veut-on un exemple ? L'Iliade ne remonte pas bien haut dans l'histoire de l'humanité, et pourtant on y trouve une théologie, une cosmogonie, de l'histoire, une législation, une morale, des éléments de poésie lyrique, dramatique et épique, qui donneront plus tard naissance à autant de genres différents les uns des autres. C'est encore à l'aide de l'évolution que Spencer cherche à expliquer les idées morales. 11 est nécessaire qu'étant donnée la vie de l'homme en société, de l'égoïsme naisse le désintéressement et que par l'hérédité les sentiments vraiment moraux deviennent de plus en plus prédominants. L'idéal moral se réalise par la seule action des lois nécessaires de la nature, c'est le dernier terme de l'évolution.
Tout ce qui est du domaine de la science, tout ce qui est connaissable est soumis à la loi de l'évolution. Mais au-dessus de ce domaine, il y en a un autre réservé aux religions, c'est celui de l'absolu ou de V inconnaissable, dont nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il est. « La croyance à l'omniprésence de quelque chose qui passe l'intelligence, dit Spencer, est la plus abstraite de toutes les croyances que toutes les religions possèdent en commun. Elle n'a rien à redouter de la logique la plus inexorable. Voilà donc une vérité dernière de la plus grande certitude possible, une vérité sur laquelle toutes les religions s'accordent entre elles, et s'accordent également avec la science, c'est que la puissance dont l'univers est la manifestation, est impénétrable. » Et ailleurs : « Bien qu'on ne puisse connaître l'absolu en aucune façon et à aucun degré, si l'on prend le mot connaître au sens strict, nous voyons pourtant que l'existence de l'absolu est une donnée nécessaire de la conscience ; que tant que la conscience dure, nous ne pouvons un seul instant nous débarrasser de cette donnée, et qu'alors la croyance qui y a son fondement, a une certitude supérieure à toutes les autres.1 »
Appréciation du transformisme et deTévolutionisme. — La faveur que les doctrines transformistes et évolutionistes