‹ Histoire de la philosophieChapitre 45 sur 89 · Cuvier. — Anatonùe comparée · texte numérisé non relu

Cuvier. — Anatonùe comparée

sion? L'analogie sur laquelle il s'appuie est-elle fondée? Ne prête-t-il pas à son principe une efficacité contestable ?

Toute la théorie repose sur l'analogie entre la sélection naturelle et la sélection artificielle. Or cette analogie est ce qu'il y a de plus hypothétique. La sélection artificielle est une œuvre intelligente, réfléchie et calculée. Pour faire une race douée de telle qualité déterminée, il ne suffit pas de lui donner pour père un individu qui offre la première ébauche de cette qualité, il faut l'unir à une mère en qui se rencontre la même qualité, autrement cette qualité s'affaiblit dès la seconde génération et disparaît à la troisième ou à la quatrième. Ce double choix est nécessaire non seulement au début, mais à chaque génération, et c'est à cette condition que se précisera le caractère que l'on veut perpétuer dans une race. Pour que la sélection naturelle obtînt le même résultat, il faudrait que la nature, elle aussi, fût capable de choix, mais la nature est aveugle. C'est sous l'influence d'un instinct irréfléchi que se font les unions entre les êtres vivants. Comment admettre qu'un animal dont la constitution offre quelque particularité utile, ira chercher et découvrir dans son espèce un autre individu doué du même avantage? Et en supposant qu'une telle recherche et une telle rencontre aient lieu, comment admettre qu'elles se renouvellent à la seconde génération, à la troisième et ainsi de suite, ce qui est nécessaire pour produire et fixer une variété. Pour qui regarde de quelles manières opposées les naissances animales sont préparées par l'homme intelligent et la nature aveugle, il est clair que si l'homme travaille à la formation des races, la nature travaille à la fixité des espèces.

D'ailleurs l'homme n'a jamais pu transformer une espèce en une autre espèce. La sélection artificielle a produit des variétés dont les différences sont très frappantes, jamais elle n'a produit une espèce nouvelle. Avec un père et une mère de l'espèce chien, l'industrie humaine a créé de nombreuses variétés, jamais elle n'a obtenu un autre animal qu'un chien, soit un chat ou un loup. Les produits hybrides sortis de l'union de deux espèces voisines sont le plus souvent stériles dès la première génération et n'ont jamais dépassé la quatrième. Unis avec une des espèces d'où ils proviennent, ils perdent rapidement leurs caractères propres et finissent par se confondre avec elle.

De plus, si haut qu'on remonte vers l'origine de notre période géologique, les espèces actuelles n'ont pas changé dans un seul de leurs caractères essentiels. Des espèces ont disparu, aucune de celles qui sont restées n'a subi de transformations. Les descriptions des premiers naturalistes nous les montrent toutes identiques dans leur organisation à ce qu'elles sont aujourd'hui. Or si les types spécifiques d'animaux actuellement vivants se sont conservés si longtemps sans altération, si la sélection naturelle sous l'action de la concurrence vitale, n'a produit, de mémoire humaine, aucune modification essentielle, de quel droit les transformistes de l'école de Darwin lui accordent-ils une si grande puissance?

Il est vrai que les faits de la période géologique actuelle ont à leurs yeux peu de valeur. Les soixante ou soixante-dix siècles dont nous pouvons parler ne sont rien, comparés à l'éternité de la nature. Mais si pendant ce temps la sélection naturelle n'a rien fait, on suppose gratuitement qu'avec un temps indéfiniment prolongé elle peut faire quelque chose. D'ailleurs la paléontologie n'offre aucune trace de transformations d'espèces dans les. périodes géologiques qui ont précédé la nôtre. Les révolutions que notre globe a subies n'ont pas altéré essentiellement les types primitifs. Les espèces ont conservé leur stabilité jusqu'à ce que des conditions nouvelles aient rendu leur existence impossible; alors elles ont disparu, mais elles ne se sont pas modifiées.

Il faut bien reconnaître que l'ensemble des faits fournis par l'histoire de la vie telle qu'on a pu jusqu'ici la faire, n'offre aucun argument sérieux et définitif en faveur du transformisme. Mais admettons que les espèces se transforment; supposons qu'on ait retrouvé les innombrables intermédiaires nécessaires pour donner gain de cause à la doctrine de Darwin, il resterait à expliquer la plasticité des êtres vivants. Comment sont-ils capables de s'adapter aux conditions de leur existence? Comment peuvent-ils se développer régulièrement sous les diverses influences qu'ils subissent? Celte plasticité offre au plus haut degré le caractère de la finalité. Il faut y reconnaître une intelligence qui, n'étant point dans l'animal, doit être hors et au-dessus de lui, dans une Providence qui dirige les êtres vivants vers une fin 'qu'ils ignorent.

Quant à l'hypothèse évolutioniste, elle est encore moins susceptible de preuves que le transformisme. Quelque longue qu'on suppose la vie future de l'humanité, les documents manqueront toujours pour vérifier la loi de l'évolution dans le domaine sans limite que lui assigne Spencer. A force de travail patient et de hasards heureux, les évolutionistes ont découvert des apparences de transition possible entre certaines formes inorganiques ou organiques. Mais comment retrouver les innombrables intermédiaires qui seraient nécessaires pour faire une histoire du monde conforme à leur hypothèse?

D'autre part, est-il possible d'admettre, avec Spencer, l'évolution des choses sans causes finales? Qui dit évolution, développement, marche en avant, progrès, dit tendance, direction, ordre. C'est ainsi que l'entendaient Aristote et Leibnitz qui neséparaient pas l'évolution de la finalité. Le mouvement laissé à lui-même sans rien qui le dirige et l'ordonne, est indifférent à produire telle combinaison plutôt que telle autre. Il faut d'ailleurs une cause, un premier moteur au mouvement de la masse nébulaire et chaotique d'où sont sorties toutes choses. Il faut aussi une cause à cette masse si informe qu'on la suppose. Spencer a beau multiplier les intermédiaires, amoindrir jusqu'à l'infini les différences des choses, ces différences existent. Qu'elles soient petites ou qu'elles soient grandes, il faut en rendre compte. L'être ne peut venir du néant, la vie de la matière et du mouvement, la pensée de la vie, l'intelligence de la pure sensation. Si elle n'admet un principe supérieur qui produit et guide l'évolution, l'hypothèse évolutioniste est une explication du supérieur par l'inférieur, du plus par le moins, de l'ordre par le désordre, de l'être par le néant; c'est une explication antiscientifique.

En ce qui concerne la morale, elle n'est plus dans l'hypothèse de Spencer qu'une physique des mœurs. La première condition manque à la morale évolutioniste pour qu'elle soit une' morale : le libre arbitre. Le bon sens se refuse à comprendre qu'il y ait une morale possible pour l'être qui n'est pas libre, qu'il y ait « un devoir sans pouvoir. » En outre la métamorphose de l'égoïsme en désintéressement par de lentes transformations est chimérique. L'impératif catégorique du devoir ne peut jamais sortir des suggestions du plaisir et de

l'intérêt. Quant à l'hérédité, sans nier qu'elle puisse être un facteur dans la moralité, elle n'y joue pas le rôle important que lui attribue Spencer. L'influence de l'hérédité est loin d'être déterminée, elle est irrégulière, pleine d'exceptions et de caprices. Il est particulièrement difficile d'établir quelques lois relatives à l'hérédité intellectuelle et morale; car comment dégager ce qu'on doit lui rapporter de ce qui revient à l'initiative personnelle et à l'éducation?

L'évolutionisme reste donc une hypothèse, séduisante peutêtre, mais invérifiable et absolument inadmissible sans la croyance en un Dieu créateur et Providence. « Avec Dieu à l'origine de l'être, dit très justement Mgr d'Hulst, Dieu au terme du progrès, Dieu sur les flancs de la colonne pour en diriger et en soutenir le mouvement, l'évolution est possible, et ce n'est plus qu'une question de fait. Sans Dieu (entendons : sans un Dieu transcendant et distinct du monde), tout est absurde, tout est inexplicable, et l'évolution plus que le reste. »

Ouvrages à consulter

Adam. — Philosophie de François Bacon.

Blanc. — Histoire de la philosophie.

Boutroux. — Etudes d'histoire de la philosophie.

Caro. — Philosophie et philosophes.

Garrau. — Etude sur l'évolution. — La philosophie religieuse en Angleterre.

Cochin. — L'évolution et la vie.

Collins. — La philosophie de Herbert Spencer.

Compayré. — Hume.

Dewaule. — Condillac et la psychologie anglaise contemporaine.

Fonsegrive. — François Bacon.

Fouillée. — Histoire de la philosophie. — Critique des systèmes de morale contemporains.

Godron. — De l'espèce et des races.

Guyau. — La morale anglaise contemporaine.

De Hertling. — Locke et l'école de Cambridge.

Huxley. — Hume.

Janet. — Les causes finales.

Janet et Séailles. — Histoire de la philosophie.

Kuno Fischer. — Histoire de la philosophie moderne.

Lechartier. — David Hume moraliste et sociologue.

Lyon. — La philosophie de Hobbes. — L'idéalisme en Angleterre au AT///0 siècle.

De Margehie. — Théodicée.

Mariox. — Locke, sa vie, son œuvre.

De Nadaillac. — L? homme et le singe.

Pexjox. — Précis de l'histoire de la philosophie. — L'idéalisme en Angleterre.

Ravaissox. — La philosophie en France au XIX" siècle. Ribot. — La psychologie anglaise contemporaine. Roure. — Doctrines et problèmes.

F. Thomas. — La philosophie de Gassendi. Weber. — Histoire de la philosophie européenne.

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