LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE AU XIX° SIÈCLE
Les philosophes français de la fin du xvm° siècle : L'Encyclopédie. — Montesquieu. — Voltaire. — Rousseau. — Cabanis. — Destutt de Tracy. — Maine de Biran. — V. Cousin. — Influence de V. Cousin. — Philosophie de V. Cousin : Classification des systèmes philosophiques, Yéclectisme. — L'école traditionaliste ou théologique : J. de Maistre, de Bonald, Lamennais. — Auguste Comte. — Le positivisme. — Renouvier et le néo-criticisme. — Les spiritualistes. — Ravaisson. — Le P. Gratry. — Ollé-Laprune. — Conclusion. — Etat actuel de la philosophie en France. — Une synthèse désirable. — Vetera novis augere et perficere.
Les philosophes français de la fin du XVIIIe siècle. L'Encyclopédie. — Nous avons vu qu'en France, la philosophie s'était mise au xvme siècle à l'école de Loke, avec Condillac qui est en réalité le seul philosophe de cette époque, qu'il importe de connaître. Ceux qu'on a appelés à la fin du xvme siècle les philosophes, étaient des libres penseurs, qui ont émis leurs opinions sur diverses questions de philosophie surtout morale ou politique, sans être de vrais philosophes. Ils groupèrent leurs efforts dans une vaste Encyclopédie dont l'esprit est résolument hostile au christianisme, et dont les idées préparèrent la Révolution française. Ce fut d'Alembert qui prit la direction de l'entreprise. Il fit l'introduction de Y Encyclopédie sous la forme d'un Discours préliminaire dont Voltaire disait avec sa légèreté habituelle qu'il était « supérieur à la Méthode de Descartes, et égal à tout ce que l'illustre chancelier Bacon a écrit de mieux. » Diderot fut l'âme de l'Encyclopédie. La philosophie qui se dégage de ses articles et de l'ensemble de ses ouvrages, est une sorte de panthéisme naturaliste ; c'est la confusion de Dieu et de la nature. Au même moment, marchant sur les traces de La Mettrie, auteur de V Homme-machine, le baron d'Holbach
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dans le Système de la nature, et Helvétius dans son livre de l'Esprit, encourageaient les pires erreurs, et professaient hautement le matérialisme et la morale du plaisir. Ces idées trouvèrent de l'écho parmi les contemporains, dont un trop grand nombre, suivant un mot célèbre, « pensaient tout bas, ce que Helvétius disait tout haut. » Mais les trois hommes qui exercèrent à cette époque la plus grande influence sur les esprits furent Montesquieu, Voltaire et Rousseau. Ils appartiennent beaucoup plus cependant à l'histoire des lettres ou de la science politique, qu'à celle de la philosophie. Aussi nous ne dirons de leurs œuvres que ce qu'il est nécessaire d'en rappeler.
Montesquieu (1689-1755). — L'auteur des Lettres persanes et des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, s'occupa dans YEsprit des lois, de la philosophie du droit, et s'y montra disciple de Locke, mais un disciple supérieur au maître, et qui donna à l'œuvre de celuici les plus riches développements. « Les lois, dans la signification la plus étendue du mot, ditMontesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, et dans ce sens tous les êtres ont leurs lois. La divinité a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, l'homme a ses lois... La vraie loi de l'humanité est la raison humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre... Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste, que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé des cercles, tous les rayons n'étaient pas égaux... La liberté ne peut consister qu'à pouvoir faire ce que l'on doit vouloir, et à n'être point contraint de faire ce que l'on ne doit pas vouloir. »
Les lois civiles et politiques ne doivent être que des applications à des cas particuliers, de la loi nécessaire et universelle de la raison. Ces applications varient suivant les peuples. « Les lois doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre. » Toutefois Montesquieu attribue aux milieux une influence exagérée sur les institutions politiques.
Montesquieu analyse aussi dansl' Esprit des lois les différentes formes de gouvernement, et recherche le principe de chacune
d'elles. Le principe delà monarchie, où le souverain commande selon des lois, ce qui fait sa force, c'est l'honneur. Le principe du despotisme où le souverain n'a d'autre loi que sa volonté, c'est la crainte. Le principe de la république où le peuple est tout à la fois souverain et sujet, c'est la vertu politique. L'idéal pour Montesquieu, est un gouvernement mixte dont il emprunte le modèle à l'Angleterre. Il insiste à ce sujet sur le principe de la séparation et de l'équilibre des trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire.
Ajoutons que Montesquieu, mieux inspiré dans Y Esprit des lois que dans les œuvres de isa jeunesse, sait rendre justice à l'influence sociale du christianisme. « Chose admirable, dit-il, la religion chrétienne qui ne semble avoir d'autre objet que l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci. »
Voltaire (1694-1778). — Celui qu'on surnomma le prince des philosophes, fut en réalité un philosophe très médiocre. Les éloges excessifs qu'il décerne à Locke, le mépris qu'il professe pour tous les philosophes de Platon à Locke, ses épigrammes contre la métaphysique et les métaphysiciens, la légèreté avec laquelle il discute sur les sujets les plus graves, autant de preuves qui établissent qu'en dépit de tout son esprit et de son talent, Voltaire n'avait du philosophe que le nom. « Il est certain, dit J. de Maistre dans les Soirées, qu'en parcourant les livres rassemblés par un homme, on connaît en peu de temps ce qu'il sait et ce qu'il aime. C'est sous ce point de vue que la bibliothèque de Voltaire est particulièrement curieuse. On ne revient pas de son étonnement, en considérant l'extrême médiocrité des ouvrages qui suffirent jadis au patriarche de Ferney... La collection entière est une démonstration que Voltaire fut étranger à toute espèce de connaissances approfondies. » Ce jugement n'est pas un parti pris contre Voltaire. « Les hautes spéculations le rebutent, écrit à son tour M. Faguet... Il n'a aucune profondeur, ni élévation philosophique, et la synthèse lui est interdite. »
Voltaire n'en a pas moins écrit plusieurs ouvrages philosophiques dont les principaux sont : YEssai sur les mœurs, la Philosophie de l'histoire, le Dictionnaire philosophique et les Lettres philosophiques. Bien que les idées en soient peu cohérentes, Voltaire paraît y soutenir une sorte de spiritualisme
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déiste. C'est lui qui a dit : « Si .Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer; mais toute la nature nous crie qu'il existe. » Cependant Nourrisson a essayé de démontrer que le fond de la pensée de Voltaire n'est pas le spiritualisme et le déisme, mais plutôt un « nihilisme qui fait de l'âme une métaphore, de la liberté une illusion, de la vertu une chimère, de Dieu une abstraction1. »
Rousseau '1712-1788). — C'est surtout par l'esprit et l'ironie que Voltaire exerça une grande influence sur ses contemporains; les moyens d'action de J.-J. Rousseau furent la passion et l'enthousiasme. Ce fut un mémoire paradoxal qui le signala à l'attention du public. L'Académie de Dijon avais mis au concours la question de savoir si les sciences et les arts ont contribué à épurer les mœurs. Rousseau, probablement sur les conseils de Diderot, soutint dans son mémoire que les sciences et les arts ont contribué non à épurer, mais à corrompre les mœurs, et y proposa comme idéal Vétat de pure nature. L'homme naît bon, c'est la société qui le déprave. Rousseau défendait son paradoxe avec éloquence. « Quand on lit votre ouvrage, lui disait spirituellement Voltaire, il prend envie de marcher à quatre pattes , cependant comme il y a soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et que moi. »
C'est dans le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, le Contrat social et l'Emile ou de l'Éducation, que Rousseau exposa ses idées de réformes sociales, qui devinrent comme l'Evangile de la révolution.
Puisque l'homme naît bon, l'éducation doit consister à ne pas contrarier la nature ; c'est le grand principe de la pédagogie de Rousseau. Puisque c'est de la société que vient le mal, c'est l'organisation sociale qu'il faut réformer. Le problème à résoudre est pour Rousseau celui-ci : « trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle, chacun s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème fondamental dont