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Voltaire et le voltairianisme

le Contrat social donne la solution. » Le contrat social ne peut consister comme le prétendait Hobbes, dans l'aliénation au profit d'un seul, de la liberté de tous. La liberté est inaliénable. « Renoncer à sa liberté, dit Rousseau, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme, et c'est ôter toute moralité à ses actions, que d'ôter toute liberté à sa volonté. » Le contrat social, c'est l'aliénation de la liberté de tous au profit de la liberté de tous ; mais chacun n'aliène de sa liberté comme de ses biens, que la partie « dont l'usage importe à la communauté. »

Dans cette association d'individus, où résidera la souveraineté? Dans la volonté générale, dit Rousseau, et par volonté générale il faut entendre la volonté de tous, la volonté non seulement de la totalité présente, mais de la totalité future. D'où le principe que la nation conserve le droit de changer ses lois, ses institutions et ses mandataires.

En morale, Rousseau est un disciple de l'école écossaise. Bien qu'il exalte avec éloquence le témoignage de la conscience, sa morale est une morale du sentiment. Est-il nécessaire d'ajouter qu'il n'appartenait guère à un homme dont la vie offre tant et de si graves défaillances, de formuler une science des mœurs? « Ses Confessions, dit justement M. Elie Blanc, témoignent à la fois de ses faiblesses et de son peu de sens moral. Orgueilleuses dans leur apparente simplicité, elles font contraste avec celles de saint Augustin où l'on voit une âme non moins sensible, mais bien plus délicate et vraiment humble ne recourir à l'aveu de ses fautes que pour mieux s'en repentir et mieux s'attacher au bien. »

Au sortir de la tourmente révolutionnaire, la philosophie proprement dite était presque tout entière en France sous l'influence de l'école de Condillac. Mais cette école avait pris des directions différentes suivant les tendances de ses représentants. Elle fut physiologique et matérialiste avec Cabanis, et idéologique avec Destutt de Tracy.

Cabanis (1757-1808). — Ami et médecin de Mirabeau, Cabanis est un des premiers philosophes français qui ait traité méthodiquement des rapports du physique et du moral dans un livre fameux qui porte ce titre. L'esprit en est absolument

matérialiste. « Pour se faire, dit-il, une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier, destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion... Nous voyons les aliments tomber dans l'estomac, avec les qualités qui leur sont propres; nous les en voyons sortir avec des qualités nouvelles, et nous en concluons qu'il leur a véritablement fait subir cette altération. Nous voyons également les impressions arriver au cerveau par l'extrémité des nerfs : elles sont alors isolées et sans cohésion. Le viscère entre en action, il agit sur elles, et bientôt il les renvoie métamorphosées en idées... Nous en concluons avec la même certitude que le cerveau digère en quelque sorte les impressions, qu'il fait organiquement la sécrétion de la pensée. » Cabanis confond, comme on le voit, les phénomènes psychologiques et les phénomènes physiologiques, et cette confusion de phénomènes irréductibles suffit à condamner le matérialisme. « Qu'on nous montre, disait Maine de Biran, comment l'impression reçue se transforme en perception, souvenir, image, jugement, de même qu'on nous montre physiologiquement la pâte alimentaire successivement transformée en chyle, en sang et en différentes humeurs... »

Le livre des Rapports du physique et du moral n'en contient pas moins un grand nombre de faits intéressants sur l'influence des âges, des sexes, des tempéraments, des climats, du régime et des maladies. D'ailleurs dans une lettre à Fauriel sur les causes premières où l'on a vu une sorte de rétractation, Cabanis expose des idées toutes différentes de son matérialisme et reconnaît l'existence spirituelle de l'âme et du principe des choses.

Destutt de Tracy (1754-1836). — Le plus célèbre des idéologues fut Destutt de Tracy. Pour les idéologues la philosophie est tout entière dans la science des idées, et les idées pour Destutt de Tracy ne sont que des manières de sentir. Se souvenir, juger, vouloir, ou plus généralement penser, c'est sentir. C'est la reproduction de la doctrine de Condillac. Mais où Destutt de Tracy modifie ou complète Condillac, c'est dans l'explication de la notion d'extériorité. Seul, le mouvement volontaire peut nous apprendre l'existence

des objets extérieurs, et il intitule ainsi un des chapitres de ses Éléments d'idéologie : « Que c'est à la faculté de nous mouvoir que nous devons la connaissance des corps. » Mouvement voulu et senti d'une part, résistance sentie d'autre part, voilà données dans un même acte l'existence du moi et du non-moi. C'est en suivant cette voie ouverte par Destutt de Tracy, que Maine de Biran va renouveler la psychologie et fonder sur les bases même de l'expérience un nouveau spiritualisme.

Maine de Biran (1766-1824). — Né à Bergerac, député au conseil des Cinq-Cents, sous-préfet de l'Empire, puis membre du corps législatif, Maine de Biran fut toute sa vie d'une constitution très faible, et de bonne heure s'habitua à la réflexion et à l'observation des rapports du physique et du moral. « Dès l'enfance, dit-il, je me souviens que je m'étonnais de me sentir exister; j'étais déjà porté comme par instinct à me regarder au dedans, pour savoir comment je pouvais vivre et être moi. » Dans les différentes fonctions qu'il exerça, Maine de Biran continua le cours de ses méditations. « J'erre, disaitil, comme un somnambule dans le monde des affaires. » Ses principaux ouvrages sont : un Mémoire sur l'habitude, les Rapports du physique et du moral, VEssai sur les fondements de la psychologie et les Nouveaux essais d'anthropologie. Les deux derniers ne furent publiés qu'en 1859 par Ernest Naville.

On distingue généralement trois périodes dans le développement de la pensée de Maine de Biran.

La première est celle de la composition du Mémoire sur l'habitude, pour répondre à une question posée par les idéologues de l'Institut. On pourrait l'appeler condillacienne, bien que Maine de Biran s'y sépare déjà nettement du sensualisme. Il prétend s'en tenir à la seule observation des faits. « Je n'ai, dit-il, d'autre vue que de rechercher et d'analyser les faits tels qu'il nous est donné de les connaître en réfléchissant d'un côté sur ce que nous éprouvons dans l'exercice de nos sens et de nos facultés diverses, et en étudiant de l'autre les conditions et le jeu des organes d'où paraît dépendre cet exercice. » Mais marchant sur les traces de Destutt de Tracy et de Laromiguière, il distingue de la sensation, pure affection de l'âme produite par les objets extérieurs, la perception qui suppose l'activité volontaire et qui est toujours en raison de la mobilité

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de l'organe. La perception n'est donc pas, comme le soutient Condillac, une sensation transformée. Une autre distinction que fait à ce sujet Maine de Biran, distinction qui est devenue classique, est celle des habitudes en habitudes actives et en habitudes passives. Il établit cette loi fondamentale que l'habitude affaiblit la sensation et fortifie la perception.

La seconde période est celle des Rapports du physique et du moral et de l'Essai sur les fondements de la psychologie. Maine de Biran s'y dégage complètement du sensualisme. La grande erreur de Condillac et des empiriques, selon Maine de Biran, c'est d'identifier le point de vue intérieur au point de vue extérieur, c'est de se représenter les faits de conscience et leurs causes sur le modèle des faits et des causes extérieures. Le fait primitif de la conscience, le fond même de notre être, c'est l'effort volontaire. Descartes avait dit : « Je pense, donc je suis. » Il vaudrait mieux dire : « Je veux, donc je suis. » « Dans chacune de mes résolutions je me connais comme cause antérieure à son effet, et qui lui survivra; je me vois en deçà, en dehors du mouvement que je produis, et indépendant du temps; et c'est pourquoi, à proprement parler, je ne deviens pas, mais réellement et absolument je suis. » C'est l'honneur de Maine de Biran d'avoir découvert la véritable origine de l'idée de cause dans le sentiment de l'effort. « Et tel est, ajoute-t-il, le type unique d'après lequel nous concevons hors de nous des causes. Nous les concevons comme des êtres qui sont des volontés. Etre, agir, vouloir, sous des noms différents, c'est une seule et même chose. » Le principe de causalité n'est qu'une induction, une extension hors de nous, de la causalité que nous sentons en nous. En se révélant à lui-même, en prenant conscience de lui-même dans le sentiment de l'effort volontaire, le moi se sent limité par quelque chose qui lui résiste, il reconnaît ainsi l'existence d'un non-moi. Le moi et le non-moi, selon l'expression de Maine de Biran, sont en « connexion nécessaire » dans la conscience. Quant à ce qui concerne les catégories, il est inutile pour justifier leur présence dans notre esprit, de recourir à l'explication de Kant qui en fait des idées, des formes vides, préexistant à toute expérience; ce ne sont que des points de vue différents,, trouvés dans l'expérience de la conscience, dans la réflexion qui est

essentiellement un acte de la volonté. On voit que, selon Maine de Biran, non seulement la volonté est le principe de la personnalité, mais les autres facultés n'en sont que des opérations. « Pour Maine de Biran, dit M. Fouillée, l'intelligence ellemême se ramène à la volonté dont elle n'est qu'une forme. Percevoir, c'est mouvoir et agir; avoir conscience, c'est encore agir et vouloir ; la raison même n'est qu'une extension de la volonté. Ainsi est maintenue dans la diversité de nos actes l'unité de notre action intime. »

Dans la dernière phase de sa philosophie, Maine de Biran passe du point de vue stoïcien au point de vue chrétien. Il y a, dit-il dans ses Essais d'anthropologie trois vies dans l'homme : la vie animale, celle de la sensation; la vie humaine, celle de la volonté ; la vie spirituelle, celle de l'amour. Sorti du sensualisme pour s'élever à la philosophie de la personnalité, il écrivait : « L'art de vivre consisterait à affaiblir sans cesse l'empire ou l'influence des impressions spontanées... et à placer nos jouissances dans l'exercice des facultés qui dépendent de nous, ou dans le résultat de cet exercice. Il faut que la volonté préside à tout ce que nous sommes : voilà le stoïcisme. Aucun autre système n'est aussi conforme à notre nature. » Mais Maine de Biran finit par comprendre qu'une morale sans amour, comme la morale stoïcienne, est une morale mutilée et incomplète. C'est alors qu'il conçut une troisième vie analogue « au troisième ordre » de Pascal, et dont il trouva la plus parfaite expression dans la morale chrétienne. C'est à sa bienfaisante influence qu'il abandonna les dernières années de son existence. La Bible et Y Imitation de Jésus-Christ étaient devenues ses lectures de prédilection et c'est dans les sentiments de foi et d'espérance chrétiennes qu'à la fin de ses jours il écrivait ces mélancoliques paroles : « Mon âme est lasse de mon corps. »

Victor Cousin (1792-1867). — Né à Paris en 1792, après de brillantes études, Victor Cousin entra à l'Ecole normale en 1810 et y enseignait deux ans après comme élève répétiteur. En 1815 il fut nommé suppléant de Royer-Collard dans la chaire d'histoire de la philosophie à la Sorbonne. Le succès de son enseignement fut extraordinaire de 1815 à 1820. Selon le mot de Taine, « on allait à son cours comme à l'Opéra. » En

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1820, on lui retira sa chaire pour des motifs politiques. Réduit au silence, il publia les Œuvres de Proclus, une édition des Œuvres de Descartes et commença la Traduction des œuvres complètes de Platon. Il parcourut l'Allemagne où il se mit en relation avec Schelling et Hegel, et rendu à sa chaire en 1828, il fit une grande part dans son enseignement aux idées de la philosophie allemande. Les honneurs lui vinrent en grand nombre. Il fut conseiller d'Etat, membre du conseil supérieur de l'instruction publique, professeur titulaire à la Sorbonne. membre de l'Institut, directeur de l'Ecole normale, pair de France, ministre de l'instruction publique. La révolution de 1848 l'enleva à la vie politique et le coup d'Etat au conseil de l'instruction publique. Le décret de 1852 le plaçait avec Guizot et Villemain au rang des professeurs honoraires. Il mourut à Cannes le 13 janvier 1867.

Outre les ouvrages déjà nommés et plusieurs ouvrages littéraires, il faut citer de Cousin le Cours d'histoire de la philosophie, le Cours d'histoire de la philosophie moderne, le Cours d'histoire de la philosophie morale au XVIIIe siècle, des Fragments philosophiques et le traité du Vrai, du Beau et du Bien, qui fut comme son testament philosophique.

Influence de Victor Cousin. — Peu de philosophes ont exercé, du moins pendant leur vie, une influence comparable à celle de V. Cousin. Cette influence s'explique par sa prodigieuse activité et son incomparable talent d'exposition. De plus, il savait communiquer l'ardeur et provoquer les travaux et les recherches philosophiques. Ce fut à ses conseils et à ses encouragements qu'on dut un grand nombre d'ouvrages destinés à éclairer sur beaucoup de points l'histoire de la philosophie, et qui resteront un des principaux titres d'honneur de son école; par exemple, la traduction de Reid et de plusieurs ouvrages de Dugald Stewart par Jouffroy, celles d'Aristote par Barthélémy Saint-IIilaire, de Bacon et de Plotin par Bouillet, de Spinoza par Emile Saisset, de Kant par Tissot et Jules Barni, l'Histoire du cartésianisme par Fr. Bouillier, celles de l'école d'Alexandrie par J. Simon et par Vacherot, les ouvrages de Paul Janet sur la Dialectique de Platon, d'Adolphe Franck sur la Kabbale juive et sur Y Histoire de la logique, de Ch. de Rémusat sur saint Anselme, sur Abélard et sur Bacon, de Hauréau et de

Rousselot sur la Philosophie du moyen âge, de Montet et de Ch. Jourdain sur la Philosophie de saint Thomas d'Aquin, de Nourrisson sur la Philosophie de Leihnitz et sur celle de Bossuet, de Waddington sur la Psychologie d'Aristote et de Ferraz sur la Psychologie de saint Augustin... Tous ces travaux renouvelèrent l'histoire de la philosophie. C'est là ce qui explique la place importante dans la philosophie du xixe siècle de V. Cousin et de son école, beaucoup plus que ses idées qui manquèrent d'originalité philosophique.

M. Charaux trace ainsi le portrait du chef de l'éclectisme : « Victor Cousin, dit-il, gouvernait de haut et régentait dans les moindres détails la philosophie française. Tout lui était soumis, et lui-même obéissait à tous les chefs d'école anciens, nouveaux, français, étrangers; le maître absolu de tant d'esprits excellents n'était pas son maître, il n'enseignait pas une philosophie qui lui appartînt. Interprète habile, quelquefois éloquent, d'une pensée qui suppléait à l'insuffisance de la sienne, il passait avec une merveilleuse facilité d'une obédience à une autre obédience, des Ecossais à Kant, de Kant à Schelling, de Schelling à Hegel, des Allemands aux Français, des Français aux Grecs, de Descartes à Platon, de Platon à Maine de Biran. Prompt à l'admiration, non moins prompt à se détacher, volontiers il s'écriait en présence du système qui l'avait séduit pour un temps : ï'oilà qui est la vérité; mais comme son admiration, cette vérité immuable changeait de temps à autre. Disciples dévoués d'un maître sans doctrine, Jouffroy, Saisset, ont porté jusqu'à la fin de leur courte et brillante carrière les marques visibles de cette sujétion ; ils n'ont qu'à de rares intervalles possédé pleinement leur esprit1. »

Philosophie de Victor Cousin. Classification des systèmes philosophiques. L'éclectisme. — On peut distinguer trois phases dans la carrière philosophique de V. Cousin. Dans la première, il se déclare disciple de Royer-Collard et de Maine de Biran, et il reproduit dans son enseignement la philosophie écossaise. Dans la seconde, il se met à l'école de l'Allemagne, s'applique à vulgariser en France la philosophie de Kant, celles de Schelling et de Hegel et professe lui-même une

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