Rapport sur la philosophie en France au XIXe siècle
Le P. Gratry (1805-1872). — Né à Lille, après avoir été élève de l'Ecole polytechnique, et cherché quelque temps sa voie, Gratry entra dans l'état ecclésiastique. Il fut successivement directeur du collège Stanislas, aumônier de l'Ecole normale où il engagea une vive polémique avec Vacherot, directeur de la même école, sur Y Histoire de l'École d'Alexandrie, qu'il venait de publier, et professeur de théologie morale à la Sorbonne. Il travailla à la reconstitution de l'Oratoire, et entra à l'Académie en 1867. Ses principaux ouvrages philosophiques sont : la Connaissance de Dieu, la Connaissance de l'âme, la Philosophie du Credo, les Sophistes et la critique, la Logique, la Morale et la loi de l'histoire, enfin, les .Sources.
« Il y a des œuvres, écrivait Caro, qu'on n'a pas le droit de supprimer par le silence. Qu'on les discute, cela se conçoit, mais l'équité veut qu'on en parle. Celles du P. Gratry sont de ce nombre. Quelque opinion que l'on se forme sur la légitimité scientifique de ses idées, l'oubli affecté que l'on pratique à leur égard dans certains milieux philosophiques et littéraires, ressemble à un déni de justice. » Les œuvres du P. Gratry sont en effet de celles dont on ne peut pas ne pas tenir compte. Esprit ouvert aux idées de son temps, et très informé des aspirations modernes, le P. Gratry s'est appliqué à les concilier dans ce qu'elles ont de légitime avec la philosophie chrétienne. Aucun philosophe contemporain n'a décrit avec plus d'exactitude les maladies intellectuelles de notre siècle, ni mieux démasqué les causes qui ont affaibli dans un si grand nombre d'esprits l'empire de la saine raison. Aucun n'a démontré avec plus de vigueur, comment c'est tout l'homme, à savoir son intelligence, son cœur, sa volonté, qui doivent s'employer à la recherche de la vérité. « Par cela même qu'on ne cherche pas la sagesse avec toutes ses forces, par le cœur et l'esprit en même temps, mais bien par l'esprit seulement, par cela même on ne la cherche pas non plus avec l'esprit tout entier. L'esprit a des racines dans le cœur, et tient nécessairement à la volonté même dans l'unité de l'âme. Il y a des mouvements que l'esprit isolé ne fait pas ; seul l'esprit peut déduire, il ne s'élance pas. On diminue l'élan de l'intelligence à mesure qu'on l'isolé, et que l'âme tout entière ne l'appuie
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pas de toutes ses forces1. » De même que l'esprit ne doit pas se mettre à part du cœur et de la volonté, quand il s'agit de chercher la vérité, de même le philosophe ne doit pas s'isoler de ceux qui ont déjà médité ou méditent sur les mêmes questions. Sans aliéner la liberté nécessaire de ses recherches, il les rendra plus faciles et plus fécondes, s'il se sert avec intelligence des travaux accomplis par les autres. De plus le P. Gratry estimait, comme Leibnitz, que la philosophie au lieu de s'enfermer dans son domaine propre, doit se familiariser avec les méthodes et les résultats des autres sciences. « Les grands hommes duxvn6 siècle, étaient à la fois mathématiciens, physiciens, astronomes, naturalistes, historiens, théologiens, philosophes, écrivains. Qu'on en cite un qui n'ait été que philosophe! Voilà nos modèles -. »
Qu'il s'occupe de logique ou de morale, qu'il traite de la connaissance de l'âme ou de la connaissance de Dieu, qu'il réfute la sophistique ou le panthéisme, le P. Gratry ne rejette aucune des ressources humaines qui sont à la disposition du philosophe, et il faut ajouter pour bien marquer l'esprit de sa philosophie, qu'il s'applique à y employer et à y déployer non seulement toute sa raison, mais toute sa foi. « Chrétien, dit excellemment Ollé-Laprune, dont la parenté d'âme avec le P. Gratry est des plus frappantes, il ne se sépare pas de luimême. Comme il ne cesse pas d'être homme parce qu'il est chrétien, il ne juge pas non plus que pour être bien homme, il doive faire comme s'il n'était pas chrétien. Tout au contraire ; il ne met donc pas d'un côté sa raison et d"un autre sa foi : il estime sa foi bonne pour penser, pour user de sa raison comme il faut, et il laisse sa raison regarder respectueusement à sa foi ets'y mêler. Il va à la vérité totale avec l'âme totale, avectoutesles forces de l'homme, que dis-je avec les forces mêmes de Dieu3. »
Nous n'avons voulu parler que de l'esprit de la philosophie du P. Gratry, pour en montrer les caractères essentiels. Quant à ses œuvres philosophiques, voici comment les jugeait Caro que nous avons déjà cité. « Je ne sais, dit-il. si de ces œuvres