Boutroux. — Etudes d'histoire de ta pliilosopltie
Socrate faisait profession de ne rien savoir. « Je ne sais qu'une chose, disait-il, c'est que je ne sais rien. » Mais connaître son ignorance, c'est être capable de discerner l'erreur de la vérité, et donc de découvrir cette dernière. Pour sortir de son ignorance savante, Socrate emploie le dialogue et procède par interrogations. Mais la méthode interrogative revêt deux formes différentes suivant que Socrate s'adresse aux sophistes ses adversaires ou à ses propres disciples. Lorsqu'il entre en discussion avec les sophistes, il commence par leur poser des questions très simples, il examine ensuite leurs réponses, les tourne et les retourne en tous sens, en tire les conséquences logiques, demande chemin faisant des éclaircissements à ses interlocuteurs, et les amène habilement à rester court ou à se contredire. C'est Y ironie socratique (eipcoveueffôai interroger). Avec ses disciples, sa méthode procède de la conviction que la science ne se donne pas, que le maître peut, non la transmettre à ceux qui l'entendent, mais les aider à la découvrir en euxmêmes. Enseigner aux autres, c'est les amener peu à peu à voir clair dans leur esprit. Socrate interroge ses disciples, comme il interroge les sophistes, non pour leur faire constater leur ignorance, mais pour leur faire trouver et formuler eux-mêmes la vérité dont leur âme est grosse. Le métier qu'il exerce, dit-il est celui de sa mère, à cela près qu'il accouche non les corps mais les esprits. Tel est le procédé qu'on a appelé la maïeu tique de Socrate.
L'ironie et la maïeutique ne constituent que la forme extétérieure de la méthode de Socrate, le fonds logique, c'est la définition et Y induction. « Il y a deux choses, dit Aristote, qu'on peut attribuer à Socrate : les discours inductifs et la définition générale. » La science, en effet, pour Socrate, consiste à classer les choses par genres (StaXè^siv xaTà y«V7))i et c'est l'induction qui permet de généraliser, c'est-à-dire, de dégager de la complexité des faits les caractères communs et constants qui s'y rencontrent. Ce n'est qu'après avoir induit qu'on pourra définir, car la définition se fait par l'idée générale, par le concept, par le genre. On ne sait vraiment que lorsqu'on a pu définir. La définition est, en définitive, l'objet de la science.
La morale de Socrate, le paradoxe socratique. — Si la psychologie est le point de départ de la philosophie de Socrate, la morale en est le but, et s'il cherche à établir les
conditions de la science, c'est encore et surtout en vue de la morale. Socrate est vraiment le fondateur de la science morale philosophique. Les sophistes confondaient la morale et les lois humaines changeantes et variables. Socrate proclame hautement l'existence de lois non écrites, lois naturelles et divines, universelles et immuables, antérieures et supérieures aux lois humaines. C'est dans l'observation de ces lois qu'il faut placer le but de la vie. Pour les observer il faut les connaître, il faut en avoir la science. La science du bien n'est pas seulement la condition nécessaire de la pratique du bien, elle en est la condition suffisante. « Les choses justes, et tout ce qui se fait par vertu, dit Socrate dans les Mémorables, sont choses belles et bonnes, et ceux qui les connaissent ne peuvent préférer autre chose.... Si le musicien est celui qui sait la musique, le juste est celui qui sait la justice. » Si la vertu est la science du bien, le vice en est l'ignorance, et aucun homme n'est méchant volontairement : buSetç xaxbç Ixwv. Il en résulte aussi que la vertu peut s'enseigner, et que l'unique moyen de rendre les hommes meilleurs, c'est de les instruire. Cette identification de la science du bien et de la vertu, porte dans l'histoire des idées, le nom de paradoxe socratique.
Au fond, il n'y a qu'une vertu, la sagesse. Elle prend différents noms suivant qu'on considère les rapports de l'homme avec lui-même, ou avec ses semblables, ou avec Dieu. Dans ses rapports avec la sensibilité la sagesse devient tempérance. Dans ses rapports avec la volonté elle devient la force ou le courage. Dans ses rapports avec les autres hommes c'est la justice qui rend à chacun ce qui lui est dû. Dans ses rapports avec Dieu, c'est la piété.
Il faut toutefois observer que Socrate n'a pas marqué nettement le caractère absolu du bien, qu'il confond le plus souvent avec l'utile. « S'il recommande, dit M. Boutroux, l'acquisition de la science, la pratique de la justice, le soin de l'âme et des plus hautes vertus, c'est en tant qu'il les juge utiles pour le bonheur de l'homme. Le jour même où il préfère la mort à la honte, la raison qu'il en donne, c'est qu'en l'absence du signe démonique qui d'ordinaire l'avertit quand il va faire une chose destinée à lui nuire, il est convaincu que la mort ne lui causera aucun dommage. »
La politique n'est qu'une morale agrandie. Le bien de la cité comme celui de l'individu a sa condition nécessaire et suffisante dans la science. Il faut donc confier le pouvoir aux plus instruits qui sont aussi les meilleurs, et ne pas laisser aux hasards du sort la désignation des magistrats. « Quelle folie, dit-il, qu'une fève décide du choix des chefs de la république, tandis que l'on ne tire au sort ni un pilote, ni un architecte, ni un joueur de flûte ! » Quant à l'exercice du pouvoir, c'est la persuasion et non la force qui doit en être la règle.
Théodicée de Socrate. — Socrate parle souvent des dieux pour se conformer à la langue populaire, et leur offre même des sacrifices ; mais il croit à l'unité de Dieu et à sa Providence. Il démontre l'existence de Dieu par la preuve des causes efficientes et celle des causes finales. S'il y a de l'intelligence dans l'homme, ne faut-il pas qu'il y en ait dans la cause qui a produit le monde ? Si nous voyons partout dans la nature et dans l'homme des moyens appropriés à des fins, c'est que l'intelligence présente dans l'univers gouverne tout en vue du bien. Le Dieu de Socrate est donc bien Providence. « Il voit en même temps toutes choses, entend tout, est présent partout et veille sur tout à la fois ' . » L'homme est plus particulièrement l'objet de cette divine providence; il peut même en recevoir des avertissements et des inspirations. Socrate se croyait pour son propre compte favorisé de telles communications, c'est ce qu'il appelait son génie, sa voix divine xb oattxô'viov, qu'on désigne ordinairement sous le nom de démon de Socrate. On a beaucoup discuté sur la nature de ce démon, faut-il y voir autre chose que la voix de sa conscience ?
Vie et œuvres de Platon. — Caractèr? général de la philosophie de Platon. — Dialectique. — Théorie des idées. — Morale et politique.
Vie et œuvres de Platon. — Platon naquit à Athènes ou à Égine. 11 descendait, dit-on, par sa mère, de Solon, et par