‹ Histoire de la philosophieChapitre 8 sur 89 · Mémorables, i · texte numérisé non relu

Mémorables, i

son père Ariston, de Codrus le dernier roi d'Athènes. Son premier nom était Aristoclès. Ce fut Socrate qui le surnomma Platon, à cause de la largeur de son front ou de ses épaules. 11 s'adonna quelque temps à la poésie, mais après avoir entendu Socrate. il devint son disciple, et se consacra tout entier à la philosophie. Pendant le procès de son maître il fit tout pour le sauver et n'y put réussir. Socrate mort, Platon se retira à Mégare chez Euclide, ensuite à Cyrène auprès du géomètre Théodore. Il visita l'Egypte et l'Asie mineure, 11 séjourna à trois reprises différentes en Sicile, une fois d'abord à la cour de Denys l'ancien, puis deux fois à celle de Denys le jeune. Il y avait été attiré par son ami Dion, et ils espéraient l'un et l'autre amener le tyran à doter Syracuse d'institutions libérales. Leur espérance fut vaine, et ils se virent même obligés de fuir la colère du tyran. C'est après son premier voyage en Sicile en 388, que Platon ouvrit à Athènes une école philosophique VAradémie. ainsi nommée des jardins d'Académus où il donnait son enseignement.

Platon a beaucoup écrit et ses œuvres, du moins celles qui nous sont parvenues, ont toutes la forme de dialogues. Nous en avons une trentaine, mais quelques-uns sont apocryphes ou d'une authenticité douteuse. On y distingue les dialogues moraux : l\Apologie de Socrate. le Criton, le Phédon, le Gorgias, le Protagoras, le Philèbe, le Phèdre, le Banquet; les dialogues politiques: la République, les Lois et le Politique ; les dialogues métaphysiques : le Cratyle, le Parménide, le Théétète, le Sophiste, le Timée Cette distinction n'a rien de rigoureux.

Platon ne s'enferme jamais dans un sujet, et son. génie merveilleusement souple est de ceux dont les œuvres ne se prêtent qu'à des classifications tout artificielles. Piaton est poète autani. que^philosophej et il a du poète la libre allure et la libre discussion. Tour à tour simple et profonde, toujours ingénieuse, la pensée du fondateur de l'Académie se voile souvent sous l'enveloppe de mythes ou de légendes. Chaque dialogue est vraiment un drame dont Socrate est toujours le personnage principal.

Caractère général de la philosophie de Platon. — Toute différente qu'elle soit des doctrines antérieures, la philosophie platonicienne leur fait de larges emprunts. C'est le pro-

blême que s'étaient proposé les premières écoles, celui de la science universelle qu'elle reprend. Elle en cherche la solution dans une vaste synthèse où se trouvent conciliées la doctrine ionienne et la doctrine éléate, celle de l'éternel devenir d'Heraclite, et celle de l'unité immuable de Parménide. Cette conciliation, c'est avec le secours de la méthode socratique que Platon l'établit. Socrate avait démontré qu'il n'y a de science que du général, que du concept, et que toute science a son point de départ dans le « connais-toi toi-même ». Mais Socrate n'était pas un métaphysicien, il n'avait pas recherché quelle réalité répond à l'idée générale, quels rapports unissent cette dernière avec les individus. C'est le problème que résout Platon par la théorie des. Idées. Tout le platonisme est dans cette théorie. Elle est l'âme de la logique.de la métaphysique et de la morale platoniciennes. Comme c'est la dialectique qui élève l'esprit à la connaissance des Idées, nous commencerons par elle l'exposé de la philosophie de Platon.

Dialectique. — Platon distingue nettement deux sortes de connaissances, la connaissance vulgaire ou l'opinion (8ô|a), et la connaissance scientifique (kinG-cr^.-^) . La première comprend la conjecture (èixowi'a) qui se fonde sur les images des objets sensibles, et la croyance (iriVctç) ou jugement que nous portons sur ces objets. L'opinion est vague, incertaine, relative, impuissante à fournir ses titres; son objet est changeant et périssable, en réalité, il n'est pas, il devient. La connaissance scientifique a pour objet non plus les choses sensibles, mais leurs principes intelligibles, absolus, immuables et éternels. Elle comprend la pensée discursive ou le raisonnement (Stàvoia) et l'intuition (vàqsiç). Par la pensée discursive, l'esprit tire les conséquences des idées, passe logiquement d'une idée à une autre, découvre les rapports des différentes idées. Dans l'intuition il perçoit directement et sans intermédiaire l'idée. L'intuition, c'est la contemplation du pur intelligible.

Ce qui frappe d'abord l'esprit, ce sont les objets sensibles. La sensatiun est le point de départ de la connaissance. La dialectique est la marche ascendante de l'esprit qui s'élève des objets sensibles aux réalités suprasensibles et finalement à l'idée du Bien, principe de toute connaissance comme de toute existence. Ce sont les contradictions inhérentes aux sensations

qui réveillent l'esprit, et provoquent les questions qu'il se pose. Par exemple, tel homme nous paraît grand détaille; mais s'q est grand par rapport à nous, n'est-il pas petit par rapport- à d'autres hommes, ou tout au moins par rapport à d'autres êtres ? Sa grandeur n'est pas absolue ; qu'est-ce donc que la grandeur ? C'est ici qu'intervient la pensée discursive, elle s'exerce sur les idées de grandeur, de petitesse, de rapports, de genres et d'espèces, de lois, dans l'arithmétique, dans la géométrie, dans la musique théorique, dans l'astronomie, l.e dialecticien sait ainsi démêler l'idée une répandue tout entière dans une multitude d'individus. » Il ne s'en tient pas là. il ne s'arrête pas à la connaissance des espèces et des genres. Cette connaissance si importante qu'elle soit, ne fait que préparer l'acte propre de l'esprit, qui consiste dans l'intuition des Idées proprement dites, des idées-types, principes des genres et des espèces, et au-dessus de toutes les autres, de l'idée du Bien.

Les sensations, avons-nous dit, réveillent l'esprit. Il s'agit en effet, de tirer l'esprit d'un sommeil où il est comme plongé. Socrate disait déjà que la fonction du maître n'est pas d'enseigner à ses disciples, mais de les aider à mettre au jour ce qu'ils savent. Fidèle à l'esprit de Socrate, Platon ne voit dans la dialectique que l'art de rappeler à l'esprit le souvenir des idées qu'il a oubliées, de le ramener à la claire vision de ce qu'il a su autrefois. Pour Platon, les âmes sont éternelles. Avant d'être précipitées dans des corps terrestres à la suite d'une faute commise, elles vivaient dans un monde supérieur où elles contemplaient les idées. Nous croyons maintenant apprendre ce que nous ne savions pas, en réalité nous ne faisons que nous ressou- Yejùr. C'est la . théorie de la réminiscence. Voici comment Platon l'expose au VIIe livre de la République dans l'allégorie de la caverne.

« Pour avoir une idée de l'homme par rapport à la science et à l'ignorance, figure-toi la situation que je vais te décrire. Imagine un antre souterrain très ouvert dans toute sa profondeur du côté de la lumière du jour, et dans cet antre des hommes retenus depuis leur enfance, par des chaînes qui leur assujettissent tellement les jambes et le cou qu'ils ne peuvent ni changer de place ni tourner la tête, et ne voient que ceux qu'ils ont en face. La lumière leur vient d'un feu allumé à une cer-

taine distance en haut derrière eux. Entre ce feu et les captifs s'élève un chemin le long duquel imagine un petit mur semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs, et au-dessus desquelles apparaissent les merveilles qu'ils nous montrent... Figure toi encore qu'il passe le long de ce mur des hommes portant des objets de toute sorte qui paraissent ainsi au-dessus du mur, des figures d'hommes et d'animaux en bois ou en pierre, et de mille formes différentes ; et naturellement parmi ceux qui passent les uns se parlent entre eux, d'autres ne disent rien... Voilà pourtant ce que nous sommes. Et d'abord crois-tu que dans cette situation, ils verront autre chose d'eux-mêmes et de ceux qui sont à leurs côtés que les ombres qui vont se retracer à la lueur du feu sur le fond de la caverne exposé à leurs regards... Et les objets qui passent derrière eux, de même aussi n'en verront-ils pas seulement l'ombre?

« Or, s'ils pouvaient converser ensemble, ne crois-tu pas qu'ils s'aviseraient de désigner comme les choses mêmes, les ombres qu'ils voient passer?... Et si la prison avait un écho, toutes les fois qu'un des passants viendrait à parler, ne s'imagineraientils pas entendre parler l'ombre même qui passe sous leurs yeux ?... Enfin ces captifs n'attribueront absolument de réalité qu'aux ombres.

« Supposons maintenant qu'on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur erreur : vois ce qui résulterait naturellement de la situation nouvelle où nous allons les placer. Qu'on détache un de ces captifs, qu'on le force sur le champ de se lever, de tourner la tête, de marcher et de regarder du côté de la lumière : il ne pourra faire tout cela sans souffrir, et l'éblouissement l'empêchera de discerner les objets dont il voyait auparavant les ombres. Je te demande ce qu'il pourra dire si quelqu'un vient lui déclarer que jusqu'alors il n'a vu que des fantômes ; qu'à présent plus près de la réalité, et tourné vers des objets plus réels il voit plus juste ; si enfin lui montrant chaque objet à mesure qu'il passe, on l'oblige à faire des questions, à dire ce qu'il sait; ne penses-tu pas qu'il sera fort embarrassé, et-que ce qu'il voyait auparavant lui paraîtra plus vrai que ce qu'on lui montre?... Et si on le contraint de regarder le feu, sa vue ne sera-t-elle pas blessée ? N'en détournera-

t-il pas les regards pour les porter sur ces ombres qu'il considère sans effort? Ne jugera-t-ilpas que ces ombres sont réellement plus visibles que les objets qu'on lui montre?... Si maintenant on l'arrache de sa caverne malgré lui, et qu'on le traîne par le sentier rude et escarpé jusqu'à la clarté du soleil, cette violence n'excitera-t-elle pas ses plaintes et sa colère ? et lorsqu'il sera parvenu au grand jour, accablé de sa splendeur, pourra-t-il distinguer aucun des objets que nous appelons des êtres réels ?... Ce n'est que peu à peu que ses yeux pourront s'accoutumer à cette région supérieure. Ce qu'il discernera plus facilement, ce sera d'abord les ombres, puis les images des hommes et des autres objets qui se peignent sur la surface des eaux, ensuite les objets mûmes. De là il portera ses regards vers le ciel dont il soutiendra plus facilement la vue...

« A la fin, il pourra, je pense, non seulement voir le soleil dans les eaux et partout où son image se réfléchit, mais le contempler en lui-même à sa véritable place... Se mettant à raisonner il en viendra à conclure que c'est le soleil qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible et qui est en quelque sorte le principe de tout ce que nos gens voyaient là-bas dans la caverne1. »

La connaissance des ombres, c'est la connaissance sensible ; les objets réfléchis par les eaux, se sont les genres, les rapports et les lois: les objets réels, ce sont les idées mêmes ; le soleil, c'est l'idée du Bien, qui éclaire dans la connaissance le monde des idées, comme le soleil éclaire dans la nature le monde sensible.

S'il y a une dialectique ascendante qui élève l'esprit des sensations aux espèces et aux genres, et des genres aux idées, il y a aussi une dialectique descendante qui revient des idées aux genres qu'elles expliquent, des genres, aux espèces, des espèces aux individus. Ce double mouvement de bas en haut, et de haut en bas, est la vie même de la pensée.

Il faut aller à la vérité avec son àme tout entière. L'esprit est impuissant sans l'amour., Pour connaître vraiment le bien il faut l'aimer. De même qu'il y a deux degrés dans la connaissance, il y a deux degrés dans l'amour, l'un qui a pour objet le monde

i. Traduction Cousin, tome X, 64-67.

UIST. I*H1L. D. 3

sensible, l'autre le monde intelligible ; et comme il y a une dialectique des pensées, il y a une dialectique des sentiments qui élève l'âme de l'amour terrestre à l'amour céleste, de la contemplation de la beauté physique, à celle de la beauté morale, et de la contemplation de la beauté morale à celle de la beauté elle-même. « Mon cher Socrate, dit l'étrangère de Mantinée, dans le Banquet, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle... Je le demande, quelle ne serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange dans sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chair et de couleurs humaines, et de tous les vains agréments condamnés à périr, à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique la beauté divine! »

Théorie des idées. — L'idée du Bien. — Tout change, tout s'écoule, rien ne reste, disait Heraclite. Ce changement, cet écoulement perpétuel, il l'étendait à tout. Platon en restreint l'application au monde sensible, ou monde des apparences. Mais outre le monde de l'apparence, il y a le monde de la vraie réalité. Les apparences, les phénomènes qui changent supposent des principes qui restent ; les êtres qui passent reproduisent des caractères qui permettent de les classer en espèces et en genres. Ces phénomènes, ces êtres particuliers et changeants, ces espèces et ces genres supposent des essences idéales, des types universels et immuables. Platon, nous le savons, les appelle des idées. On le voit, le mot idée a dans le langage de Platon un sens spécial. Les idées ne sont pas de simples faits intellectuels, représentations mentales ou abstractions de l'esprit; ce sont des causes exemplaires, des modèles éternels suivant lesquels toutes choses ont été conçues, ordonnées et réalisées. L'ensemble des idées constitue ce que Platon appelle le monde intelligible.

Les idées sont pour Platon les principes non seulement de toute connaissance, mais aussi de toute existence et de toute perfection. Les choses sensibles n'existent et ne sont douées de telles ou telles qualités que parce qu'elles participent aux idées. Pourquoi les cbjoses belles sont-elles belles ? C'est parce qu'elles reproduisent en quelque manière l'idée du beau, la beauté en soi, l'idéal de la beauté. Pourquoi Socrate est-il homme? C'est

PLATON ÔO

parce qu'il participe au type humain, à l'humanité en soi, à l'idéal de l'humanité. Entre le monde intelligible et le monde sensible, il y a une communication continuelle que Platon appelle tantôt imitation ((«'jt7jfftç) , tantôt participation ({téôsÇtç). Les choses sensibles sont comme des copies, des reflets des idées.

Il y a autant d'idées que d'espèces et de genres. Elles forment dans le monde intelligible une sorte d'hiérarchie, et Platon les classe suivant le degré de perfection qu'elles expriment. Au sommet de cette hiérarchie il place l'idée des idées (xb siooç si'Swv), l'idée par excellence, l'idée du Bien identique à l'idée du Beau. « Tous les êtres intelligibles, tiennent du Bien leur être et leur essence... Aux dernières limites du monde intelligible, est l'idée du Bien qu'on aperçoit avec peine, mais qu'on ne peut apercevoir sans conclure qu'elle est la cause de tout ce qu'il y a de beau et de bon. »

L'idée du Bien ou du Beau, nous l'avons vu, est le terme de la dialectique des pensées et des sentiments. La dialectique tout entière constitue donc la véritable preuve platonicienne de l'existence de Dieu. Ce n'est pas à l'intuition d'un concept vide, et d'autant plus vide qu'il est universel, qu'elle élève l'esprit; mais à celle d'un être réel et vivant. « Eh quoi ! nous persuadera-t-on facilement que dans la réalité, le mouvement, la vie, l'âme, la pensée ne conviennent pas à l'Etre absolu: que l'Être ne vit ni ne pense, et qu'il demeure immobile, immuable, sans avoir part à l'auguste et sainte intelligence ? »

Platon n'en recourt pas moins, à l'imitation de Socrate, aux causes efficientes et aux causes finales pour établir l'existence de Dieu. « Lorsqu'une chose produit du changement dans une autre, celle-ci dans une troisième et ainsi de suite, peut-on dire qu'il y a pour ces choses un premier moteur ? comment ce qui est mû par un autre, serait-il le principe du mouvement ? » Le mouvement du monde ne s'explique que par l'existence d'un premier moteur qui se meut lui-même. Dieu estl'àme du monde. « S'il est vrai que les mouvements et les révolutions du ciel et de tous les corps célestes, ressemblent essentiellement au mouvement de l'intelligence, à ses procédés et à ses raisonnements, si c'est la même marche de part et d'autre, on en doit conclure évidemment qu'une âme pleine de bonté gouverne cet univers,

et que c'est elle qui le conduit comme elle le fait. » Dieu est non seulement l'auteur du mouvement et de l'ordre du monde, il en est la Providence. « Il était bon, et celui qui est bon n'est avare d'aucun bien. Il a donc fait le monde aussi bon que possible, c'est pourquoi il l'a fait semblable à lui-même. » Le mal qu'on rencontre dans le monde n'est qu'un moindre bien. Le monde est le meilleur possible, pris dans son ensemble. « Celui qui prend soin de toutes choses, les a disposées pour la conservation et le bien de l'ensemble... Tout médecin, tout artiste habile dirige ses opérations vers un tout et tend à la plus grande perfection du tout, il fait la partie à cause du tout, et non le tout à cause de la partie, et si tu murmures, c'est faute de savoir combien ton bien propre se rapporte à la fois et à toi-même et au tout selon les lois de l'existence universelle. »

Morale et Politique. — La morale de Platon a son principe dans sa psychologie. L'âme humaine selon lui se compose de trois parties : l'appétit inférieur (émôufiia) qui a son siège dans les entrailles et qu'il compare à une hydre aux cent têtes, l'appétit supérieur (Cjujaôç), principe des passions généreuses, qui réside dans le cœur et qu'il compare à un lion, la raison (voùç), principe des idées, qu'il place dans le cerveau. Dans le Phèdre, Platon assimile l'àme à un char entraîné par deux coursiers, l'un noir et toujours prêt à faire verser l'attelage dans l'abîme, l'autre blanc, généreux, mais dont l'ardeur a besoin d'être dirigée. Le premier est l'image de l'sTriûu^ta, le second du 0-ju.ôç. Le cocher, c'est le voiïç, qui doit contenir les emportements du cheval noir, et maintenir dans le bon chemin le cheval blanc.

Chacune des parties de l'âme doit avoir sa vertu. La vertu de l'appétit inférieur, c'est la tempérance, celle de l'appétit supérieur, c'est la force ou le courage, celle de la raison, c'est la sagesse, principe des autres vertus. La justice est la vertu parfaite qui résulte de l'accord des autres vertus. L'âme est juste lorsque la paix règne entre ses diverses parties, lorsque chacune exerce sa fonction propre en se subordonnant à celle qui lui est supérieure. Quand l'hydre est domptée par le lion, quand le lion obéit à la raison, il s'établit dans l'âme une harmonie qui est la vertu-même. C'est ainsi qu'on peut dire de la vertu, qu'elle est une ressemblance avec Dieu, une imitation de Dieu : ôp.oi'a)<7iç toj 6sù3. Le sage a sans cesse les yeux tournés vers Dieu,

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comme l'artiste a les siens tournés vers son modèle, et grâce à cette contemplation, il reproduit peu à peu dans son âme, l'image du divin idéal.

Platon, comme Socrate son maître, identifie la vertu à la science du bien. La dialectique des actions ne peut que reproduire celle des pensées. Le mal et l'ignorance ne sont qu'une seule et même chose. Quand l'homme ne pratique pas le bien, c'est qu'il l'ignore. Celui-là est nécessairement bon et vertueux qui a l'intelligence du bien. Platon identifie la vertu non seulement à la science du bien, mais aussi au bonheur. Le bonheur et la vertu sont inséparables « enchaînés l'un à l'autre par des liens de fer et de diamant. » Le juste est toujours heureux. Sans doute, il peut être exposé comme les autres hommes aux coups de la fortune. On peut l'emprisonner, le battre de verges, lui infliger les plus indignes traitements, lui faire subir même le supplice de la croix; au milieu des tortures, il garde le vrai bonheur, tandis que le tyran sur son trône, entouré de tous les honneurs et au sein de tous les plaisirs, est misérable.

Cette doctrine entraîne comme conséquence l'expiation. Celui qui s'est écarté de l'ordre doit y rentrer, et c'est l'expiation qui opère le retour à l'ordre. Commettre l'injustice, dit Platon, est un malheur, et il vaut mieux la subir, mais le plus grand des malheurs, c'est d'échapper à la peine méritée, c'est l'impunité après l'injustice ; loin donc de craindre l'expiation ici-bas, nous devons la désirer et la rechercher. « Il faut s'offrir aux juges les yeux fermés et de grand cœur, comme on s'offre au médecin pour souffrir les brûlures et les incisions, s'attachant uniquement à la poursuite du beau et du bien, sans tenir compte de la douleur, en sorte que si la faute qu'on a faite mérite des coups de fouet, on se présente pour les recevoir; si l'amende, on la paye ; si l'exil, on s'y condamne ; si la mort, on la subisse. On doit être le premier à déposer contre soi-même ; on ne doit pas s'épargner, mais mettre tout en œuvre, l'éloquence comme le reste afin de parvenir par la confession de son crime, à être délivré du plus grand des maux, de l'injustice. »

Si les coupables n'expient pas leurs fautes dans cette vie, ils les expieront dans une autre vie. Les méchants y recevront le juste châtiment de leurs vices comme les bons la juste récompense de leurs vertus. Comment s'accomplira cette justice dans

l'autre vie ? Il est difficile ici de dégager la pensée de Platon des mythes poétiques où il l'enveloppe. Tantôt il paraît affirmer l'éternité des peines comme des récompenses, tantôt il semble croire à la transmigration des âmes, au retour des méchants à la pureté primitive, et à la victoire définitive du bien sur le mal. On ne peut douter à la lecture du Phédon que Platon n'ait le sentiment profond de l'immortalité de l'âme et de la justice future ; mais ses affirmations sur la destinée humaine ne vont pas sans quelque mélange d'incertitude, et, en définitive, les promesses de l'immortalité ne sont à ses yeux que de beaux risques à courir.

Il y a une psychologie de l'Etat, comme il y a une psychologie de l'individu. La cité se compose de trois classes comme l'âme se conpose de trois parties : la classe des artisans et des laboureurs qui travaillent à la satisfaction des besoins matériels et qui correspond à rèitiOupua, la classe des guerriers qui défendent l'État contre les ennemis du dedans et du dehors et qui correspond au 6up.oç, enfin la classe des magistrats et des philosophes qui sont dans la cité ce que le voïïç est dans l'âme et à qui revient de droit comme aux meilleurs le pouvoir sur les autres classes. « Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu'on appelle aujourd'hui les rois ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes, tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, il n'est point de remèdes aux maux qui désolent les États, ni même selon moi à ceux du genre humain. »

A chaque classe de l'État, comme à chaque partie de l'âme convient une vertu spéciale : la tempérance aux artisans, le courage aux guerriers, la sagesse aux magistrats. Il y a une justice sociale comme il y a une justice individuelle, elle résulte de la subordination et de l'accord des trois classes qui composent la cité. La politique a pour Platon le même objet que la morale, c'est une morale agrandie ; ou plutôt la morale est comprise dans la politique, car l'individu n'existe que pour la cité. L'État a donc pour mission de rendre les hommes vertueux. Le grand obstacle, c'est l'égoïsme des individus ; il est donc nécessaire de prendre des mesures pour subordonner les parties au tout, les intérêts privés aux intérêts publics. C'est dans ce but que Platon demande la suppression de la propriété et de la

famille. Tout doit être commun entre les citoyens. La propriété et la famille les divise, le communisme fera cesser cette division. C'est l'Etat qui disposera des biens et réglera les unions entre les différents membres de la cité. C'est lui aussi qui se chargera aux frais de tous de l'éducation des enfants.

Platon semble avoir vu les chimères dangereuses de ce système politique qu'il exposa dans le dialogue de la République ; aussi y apporte-t-il dans les Lois plusieurs correctifs qui le rendent plus acceptable.

Les successeurs immédiats de Platon dans la direction de l'Académie furent Speusippe et Xénocrate.

aristote (384-32-2)

Vie et œuvres d' Aristote. — Caractère général de la philosophie d'Aristote. — Métaphysique et théologie. — Psychologie. — Logique. — Morale et politique. — Platon et Aristote.

Vie et œuvres d'Aristote. — Aristote naquit en 384 avant J.-C. à Stagire, colonie grecque de la Macédoine, d'où le surnom qui lui fut donné, de Stagirite. Son père Nicomaque était médecin du roi Amyntas, père de Philippe. A la mort de Nicomaque, le tuteur d'Aristote l'envoya à Athènes suivre les leçons de Platon. Aristote se distingua bientôt parmi les autres disciples du fondateur de l'Académie, qui l'appelaient « le liseur». Platon lui-même l'avait surnommé l'intelligence de l'école. Il resta vingt ans à cette école. A la mort de Platon il se rendit en Mysie, puis à Mytilène dans l'île de Lesbos. C'est là que le roi Philippe de Macédoine l'envoya chercher pour être précepteur de son fils Alexandre. On ne sait rien de ce préceptorat, sinon que le royal élève d'Aristote lui était très attaché, et ne cessa de lui témoigner même dans les enivrements de la gloire, la plus profonde gratitude. Il lui envoyait de grandes sommes d'argent pour ses études, et pendant l'expédition d'Asie il fit organiser des recherches pour Y Histoire des animaux que composait Aristote.

L'année même où Alexandre entreprit l'expédition d'Asie, Aristote revint à Athènes où il fonda une école de philosophie :

le Lycée, ainsi nommé d'un temple voisin consacré à Apollon Lycien. Il enseignait en se promenant sous les portiques avec ses disciples d'où leur noms de Péripatéticiens (Trspt7taT7)Tixoi) ou promeneurs. A la mort d'Alexandre en 323, le parti hostile aux Macédoniens l'emporta dans la ville d'Athènes. Aristote devint suspect, et après avoir confié la direction du Lycée à Théophraste,il s'enfuit àChalcis en Eubée «afin, disait-il, d'épargner aux Athéniens, la honte d'un nouveau crime contre la philosophie ». Il y mourut l'année suivante à l'âge de 62 ans.

Un bibliothécaire d'Alexandrie fit un catalogue des œuvres d' Aristote un siècle après sa mort. Mais ce catalogue est rempli d'inexactitudes. Aristote avait confié ses manuscrits à Théophraste qui les transmit à son disciple Nélée. Celui-ci, pour les mettre en sûreté, les auraient enfouis dans une cave d'où on ne les retira que cent cinquante ans après, et c'est dans un très mauvais état que Sylla les aurait fait transporter à Rome après la prise d'Athènes.

Quoi qu'il en soit, les œuvres authentiques d'Aristote forment une véritable encyclopédie du savoir humain au ive siècle avant J.-C. Aristote divisait les sciences d'après leur but, en sciences théoriques, pratiques et poétiques. On peut ranger ses œuvres sous ces trois titres. Aux sciences théoriques se rapportent son traité de l'Ame, sa Physique ou philosophie seconde qui traite de la nature et du mouvement qui en est le fait essentiel, sa Métaphysique ou philosophie première qui traite des premiers principes et des premières causes, son Histoire des animaux et beaucoup d'opuscules sur différentes parties des sciences naturelles. Aux sciences pratiques se rapportent l'Éthique à Nicomaque*, Y Économique et la Politique-. Aux sciences poétiques se rapportent la Rhétorique, la Poétique et surtout YOrganon ou Logique qui comprend six livres : les Catégories, Y Interprétation (Proposition), les Premiers Analytiques qui traitent du syllogisme, les Seconds Analytiques qui traitent de la démonstration, les Topiques et les Sophismes.

1. La Grande Morale et la Morale à Eudéme ne sont probablement pas des œuvres d'Aristote. *

2. Il faut y ajouter la Constitution des Athénizns récemment trouvée sur un papyrus et publiée en 1891.

Caractère général de la philosophie d'Aristote —

A première vue Aristote s'oppose absolument à Platon. Dans la plupart de ses ouvrages il combat la théorie des Idées. Rien ne prouve, dit-il, l'existence des idées séparées des choses. A quoi bon une théorie qui loin de résoudre le problème philosophique ne fait que le compliquer en doublant le monde réel du monde inutile des idées ? Quel pourrait bien être le rapport des choses et des idées? Dire des idées qu'elles sont des modèles et y faire participer les choses, c'est se servir de métaphores poétiques pour ne rien dire. Enfin si l'idée est l'essence des choses, comment peut-elle exister séparée des choses? Il n'y a pas d'autres réalités pour Aristote que les individus. L'idée n'existe pas en dehors des individus, elle n'existe qu'en eux et par eux. Ce n'est pas l'humanité en soi, qui fait qu'un homme est homme, que Socrate, par exemple, est Socrate, c'est son individualité. L'idée générale est l'œuvre de l'esprit qui abstrait les caractères communs à plusieurs individus. La métaphysique doit remplacer la dialectique ; à la théorie des idées il faut substituer la théorie des causes1.

Métaphysique et théologie. — La métaphysique a pour objet l'être en tant qu'être, l'être en soi. Elle recherche les conditions générales et essentielles de l'être, abstraction faite de l'espace et du temps où se meuvent les existences contingentes. Elle est la science des premiers principes et des premières causes. Quatre causes sontles conditions esssentielles de l'être: la cause matériel le ,1a. cause formelle, lacause efficiente ou motrice et la cause finale. La cause matérielle ou simplement la matière (y, û'Xt)), c'est l'élément indéterminé dont une chose est faite : ainsi dans une statue, le bois, la pierre, le marbre, l'airain. La cause formelle, ou simplement la forme (to elSoç), c'est ce qui détermine la matière, ce qui fait que la chose est ce qu'elle est; ainsi dans une statue, la figure de tel ou tel héros. La cause efficiente (to où ti . c'est l'agent qui imprime une forme à la matière, ce par quoi une chose est faite, ainsi le sculpteur qui tire une statue du marbre ou de l'airain. La cause finale (to ou Ivexa), c'est le but qui détermine l'action de la cause efficiente,

1. Dans sa polémique contre Platon, Aristote paraît avoir souvent confondu l'idée générale avec le principe, la cause exemplaire de cette idée.

ce en vue de quoi une chose existe, ainsi, le gain ou la gloire pour le sculpteur.

Tout dans la nature est un composé de matière et de forme. 11 faut à toute forme une matière, et une matière ne peut exister si une forme ne la détermine. La matière et la forme sont entre elles dans le rapport de la puissance et de Yacte. La matière peut prendre telle ou telle forme, par exemple le marbre peut revêtir la figure d'Hercule ou de Jupiter. La forme réalise la puissance de la matière. La figure d'Hercule ou de Jupiter était en puissance dans le marbre, le sculpteur la fait passer a l'acte. Mais remarquons que ce qui est matière par rapport à telle ou telle forme, peut avoir déjà une forme propre, il n'est pas absolument sans forme et sans détermination. Ainsi le bois de charpente est matière par rapport à la maison et forme par rapport au bois non coupé. L'âme qui est forme par rapport au corps, est matière par rapport à l'intelligence.

Le passage de la puissance à l'acte constitue le mouvement ou changement. Il y a quatre espèces de mouvements ou changements : le mouvement substantiel, la naissance ou la mort, le mouvement quantitatif, l'augmentation ou la diminution, le mouvement qualitatif ou l'altération, par exemple le passage du chaud au froid, et le mouvement spatial ou le déplacement. Tout est mouvement dans la nature. Les existences s'y échelonnent entre deux limites, la matière sans forme qui n'a point de réalité, et la forme sans matière, l'acte sans puissance qui existe en dehors de la nature. Et la nature tout entière est soumise à une loi de progrès qui l'élève des formes inférieures aux formes supérieures, la puissance faisant de plus en plus place à l'acte, et l'acte se trouvant de moins en moins mêlé de puissance.

Le mouvement de la nature est éternel. Mais un mouvement éternel suppose éternellement non seulement un mobile mais un moteur, et de moteur en moteur il faut arriver à un premier moteur qui communique le mouvement et soit lui-même immobile (xivouv <xj«v7]tov), sous peine d'admettre une série infinie de mouvements reçus et communiqués, ce qui est impossible. Ce premier moteur immobile, ce principe immuable du mouvement, c'est Dieu.

En somme la puissance suppose l'acte qui la précède. Ce n'est pas le germe, ce n'est pas l'ébauche qui explique l'être

achevé, l'être parfait; c'est l'être parfait qui explique l'ébauche. En Dieu, cause première et éternelle du mouvement, il n'y a pas de mouvement, il n'y a pas de puissance, parce qu'il n'y a pas d'imperfection. Il est Y Acte pur, c'est-à-dire sans mélange de puissance et d'indétermination.

L'activité la plus haute, c'est la pensée. Dieu est donc essentiellement intelligence et pensée, et l'objet de sa pensée c'est lui-même, une pensée parfaite ne pouvant avoir qu'un objet parfait, d'où la célèbre définition de Dieu dans Aristote; Dieu est la pensée de la pensée: êcti'v^ vÔ7]<7tçvo7)<7£a)çv67]<7iç. Mais tant vaut l'acte, tant vaut le plaisir qui l'accompagne. Une activité parfaite ne peut engendrer qu'un bonheur parfait. Dieu est donc souverainement heureux. « Ce n est que pendant quelques instants que nous pouvons jouir de la félicité parfaite. Dieu la possède éternellement. La jouissance pour lui, c'est son acte même.... La pensée en soi est la pensée de ce qu'il y a de meilleur, et la pensée par excellence est la pensée du bien par excellence. La contemplation de cet objet est donc la jouissance suprême et le souverain bonheur '. »

« A cette pensée qui se pense, est suspendu le monde comme une pensée qui ne se pense pas et qui tend à se penser2. » Dieu ne connaît pas le monde. « Il est des choses, dit Aristote, qu'il vaut mieux ignorer que connaître, » Dieu est absorbé dans la contemplation de sa propre essence, et il serait indigne de lui de s'abaisser à la pensée des êtres inférieurs. Le monde est pourtant un tout harmonieux, un poëme bien composé. Comment expliquer cet art et cette harmonie ? par l'action de Dieu sans doute, mais par une action inconsciente. Dieu meut et organise le monde, non comme cause efficiente, mais comme causefinale.il agitsurle monde sans le savoir ni le vouloir. Tout être tendant naturellement vers sa fin dernière, Aristote suppose que non seulement le monde des esprits, mais celui des corps, gravite de lui-même par un mouvement spontané vers Dieu, suprême intelligible et suprême désirable, qui l'attire comme l'aimant attire le fer, comme l'objet aimé attire celui qui l'aime.

Psychologie. — L'homme est un composé de matière et de

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