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LE PROBLEME PU DEVENIR

comme un principe plastique, une fatalité directrice du mouvement [âr/j], àvayx)]). Matière, mouvement, force motrice, nécessité dirigeante : nous trouvons chez les Ioniens tous ces éléments des explications de la nature tentées depuis. ^Fais il en est de leurs systèmes comme des organismes rudimentaires: la perfection d'un vivant dépend de la difTérenciation plus ou moins grande de ses organes ; plus ses parties constitutives se distinguent entre elles et gagnent en spécialité, plus il s'élève dans l'échelle des êtres. Or la philosophie ionienne, comparée à celle d'Aristote, est encore parfaitement uniforme. L'eau, pour Thaïes, l'air, pour Anaximène, est tout à la fois substratum, force motrice et fatum ou loi du mouvement i. Le progrès, dans la science comme dans la nature, se fera par la division du travail, par la distinction des cléments constitutifs de l'être, par la multiplication et l'antagonisme des systèmes.

§ G. Le problème du devenir.

La question primordiale sur laquelle on se divise est celle du devenir. L'fY/e persiste, les ctres changent perpétuellement, soit qu'ils deviennent, soit qu'ils disparaissent: comment l'être peutil à la fois persister et ne pas persister? De la réflexion sur ce problème, le problème métaphysique par excellence, puisqu'il est à la base de toutes les sciences et domine toutes les questions, naissent trois systèmes, types de toutes les philosophies européennes: le système éléate; le système d'Heraclite; le système atomiste, professé dans le sens idéaliste par les pythagoriciens, dans le sens matérialiste par Leucippe et Démocrite, avec la nuance dualiste par Anaxagore. Les deux premiers sont radicaux et suppriment tour à tour l'un des termes de l'antinomie, le troisième est une doctrine de conciliation. D'après l'hypothèse éléate,

1 Aiistote, Met. I, 10, 2.

l'être est tout, le changement n'est qu'apparent j d'après Heraclite, le changement est tout et l'être, la permanence n'est qu'illusion; d'après les monadistes et les atomistes, il y a à la fois permanence et changement : permanence dans les êtres '^, changement perpétuel dans leurs rapports. Les éléates nient le devenir, Heraclite le déifie, les atomistes l'expliquent.

A. Négation dl devenir.

§ 7. La philosophie éiéate. Xénophane. Parménide, Mélisse, Zenon,

Gorgias.

A l'époque où Anaximandre llorissait à Milet, un autre Ionien, Xénophane de Golophon, prit le chemin de la Grande-Grèce, en parcourut les villes comme rapsode philosophe, et se fixa en dernier lieu à Élée en Lucanie, où il trouva des adliérents. Ses nouveautés théologiques furent développées et systématisées par Parménide d'Élée et Mélisse de Samos, qui les élevèrent à la hauteur d'une métaphysique. Zenon d'Élée, disciple de Parménide, prit à tâche de les défendre au moyen de la dialectique et fut le précurseur des sophistes.

1. Adversaire décidé de la mythologie nationale, Xénophane ^ joue à son égard un rôle analogue à celui des prophètes hébreux

1 Considérés par les pythagoriciens comme des unités idéales ou nombres, par les atomistes comme des unités réelles ou matérielles. — ^ Aristote (?), DeXenophane, Zenone et Gorgia — Clément d'Alex., Stromates, V, p. 601 G. Ibid., p. 711 B. — Buhle, Commentatio de ortu et progressu pantheismi inde a Xénophane etc. Gœtt., 1798. — V. Cousin, Xénophane, fondateur de l'école d'Élée (dans les Nouveaux fragments philosophiques), Paris, 1828. — Kern, Quœstiones Xenophaneœ, Naumb., '1846. — Mullach, Fragmenta 2ihil. grœc, I, p. 101 ss. — Ritter et Preller, Hist.phil. gr. et rom., éd. Ill, p. 81 s. — J. Freudenthal, De la Théologie de Xénophane (al).), Breslau, 1886. M. Freudenthal se fonde, entre autres, sur ces mots è'v te Ôsolat (Mullach, p. 101) pour faire de Xénophane un polythéiste. C'est méconnaître étrangement l'esprit au profit de la lettre, et autant vaudrait ï'anger Spinosa parmi les théistes, parce qu'il appelle la nature Dieu et Dieu une chose pensante.

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élevant leur voix puissante contre le polythéisme et l'inanité de ses conceptions. Par sa parole et par ses écrits, il est le véritable créateur du monothéisme philosophique, qui s'identifie, pour lui, avec le panthéisme. Dans ses satyres, dont il nous reste quelques fragments, il combat, avec une éloquence pleine d'ironie, l'erreur des hommes qui multiplient à l'infini l'Être divin, qui lui attribuent la forme humaine (anthropomorphisme) et les passions humaines (anthropopathisme). Il est un Dieu, s'écrie-t-il, un Dieu unique qui ne se peut comparer aux dieux d'Homère ou aux hommes, ni quant au corps ni quant à l'intelligence. Ce Dieu est tout œil, tout oreille, tout entendement. Immuable et immobile, il n'a pas besoin de circuler à droite et à gauche pour exécuter ses volontés, mais sans peine il gouverne toutes choses par sa seule pensée. Les mortels, il est vrai, s'imaginent, sur la foi d'Homère et d'Hésiode, que les dieux naissent comme eux, que comme eux ils ont sentiment, voix et corps, et ils leur imputent tout ce qui est honteux et scandaleux parmi les hommes : le vol, l'impureté, le mensonge. Ils font comme feraient les bœufs ou les lions qui, s'ils savaient peindre, représenteraient certainement leurs dieux sous forme de lions ou de taureaux. Au lieu de ces êtres imaginaires, adorons l'Etre un et infini, qui nous porte dans son sein, et en qui il n'y a ni génération ni corruption, ni changement ni devenir ^

» Mullach,^. 101-102:

EU ôeoç &v T£ OeoÏGi /.en àv6ptoTT0ict [jls'ykî'OÇj

OiiXoç ôpS, oOloç Ôà voeîj oiiXoç Bi x' iy.oûii. AXÀ' QtTîâvîuOï TTovoio vo'ou cppsvi TTOcvra xpaoaivsij

Aîei o' £V TOtClTtO Te a£V£tV XlVOUJJl£VOV OÙO£V, oOo£ U£T£py£cOai' (JI.IV £7rt7rp£'7T£l (xXÀOTE OcXÀrf

àXXà ppoTOt oox£0'j(7i (Jiolii; Y£vvacOai,

20 rHILOSOPIIIE GRECQUE

2. Approfondissant ces données du maître, Parménidei en fait le point de départ d'un système rigoureusement moniste. Puisqu'en Dieu il n'y a pas de changement et que Dieu est tout, ce que nous appelons changement {àlloLovod^ai) n'est qu'une apparence, une illusion (â6-^a), et il n'y a en réalité ni devenir ni mourir. L'être éternel seul existe : à celte thèse il consacre un poème philosophique, dont les fragments sont le monument le plus ancien que nous possédions de la spéculation métaphysique proprement dite chez les Grecs. Dans la première partie, consacrée à la Vérité, il démontre par une dialectique spécieuse, que les idées de changement, de pluralité, de limitation, sont contradictoires à la raison. Dans la seconde, qui traite de ce qui n'est qu'apparence, il essaie, puisqu'aussi bien cette apparence existe, de donner une explication de la nature.

Partant de l'idée d'être, il établit que ce qui est ne peut être devenu ce qu'il est, et ne peut pas non plus cesser d'être ou devenir autre chose; car si l'être a commencé d'exister, il est sorti soit de l'être, soit du non-être ; or, dans le premier cas, il est issu de lui-même, il s'est engendré lui-même, ce qui veut dire qu'il n'est pas devenu, qu'il est éternel. Le second cas

Tr,v c'fETc'prjV t' aiaÔ-zicriv e/^etv, c&wv/iv te oéa^f; te.

nâvxa OeoTç àvÉOr.xav "Oar,pôç 0' 'Hcîoûo'ç te oGca Trap' àvÔpwTTOiaiv ôvEi'oEa xai 'i^6^o<; ectiv^ /.at ttXe'ict' £(pO£Y;avTo Oewv àO£(7.iCTTta Epya,

XAÉTTTEIV, (JIOI/EUEIV TE Ym\ àllr).OUÇ «rOtTEUElV.

WIV EÏTOL /ï'ipaç 7' eV^ Poeç r,£ Xeovteç

^n Ypâ^ai /.EÎpsctîi îtai epï» "^^^^"^ «^^? avSpEç^

tTtTTOl [JIEV 0' tUTTOlCl, pÔcÇ oÉ TE [iOUClV Ô[J.Ol'aç

xat XE Ûïwv îSéaç Eypatpov . . . . .'

1 Sexlus Empir., Adv. math., ^U, 111. - Simplicius, In Phys., f. 7. 9. 19 25 31 38 — Proclus, Comment, in Plat. Timœum, p. 1U5. - Uem. d'Alex.', Slrom.. V, P- 552 D, G14 A. - MuUacl., Fragm. phil. gr., p. 109 ss. — Ritter et Preller, p. 87 ss.

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suppose que quelque chose puisse naître de rien, ce qui est absurde. Pour les mêmes raisons, ce qui existe ne peut ni se modifier ni périr, car la mort le ferait passer soit à l'être soit au néant. Si l'être se change en être, c'est qu'il ne change pas, et supposer qu'il passe au néant est aussi impossible que de le faire sortir du néant. Par conséquent l'être est éternel. Il est d'ailleurs immobile, car il ne pourrait se mouvoir que dans l'espace; or, l'espace est ou n'est pas; si l'espace est, c'est qu'il est identique à l'être, et dire de l'être qu'il se meut dans l'espace, c'est dire que l'être se meut dans l'être, ce qui veut dire qu'il reste en place; si l'espace n'est rien, c'est qu'il n'y a pas non plus de mouvement, car le mouvement n'est possible que dans l'espace. Le mouvement ne se conçoit donc d'aucune façon et n'est qu'une apparence. L'être est un tout continu {ovvextç) et indivisible. Il n'y a de vide nulle part. Il n'y a pas de solution de continuité entre l'être et l'être : il n'y a point d'atomes par conséquent. Admettons, par hypothèse, qu'il y ait un vide, une solution de continuité entre les prétendues parties de l'univers. Si cet intervalle est quelque chose de réel, c'est qu'il est ce qu'est l'être, c'est qu'il continue l'être au lieu de l'interrompre, c'est qu'il unit les corps au lieu de les diviser en parties; si le vide n'est pas, c'est qu'il ne les divise pas davantage. Il n'y a donc pas d'intervalle entre l'être et l'être, et tous les êtres n'en forment qu'un. L'être d'univers) est absolu et se suffit à lui-même; il est sans désir ni besoin ni affection d'aucune sorte. Relatif, il ne pourrait dépendre que de ce qui est ou de ce qui n'est pas. Pour l'être, dépendre de l'être c'est dépendre de soi, c'est être indépendant; dépendre de ce qui n'est pas, c'est encore être indépendant; ce qui exclut de lui tout désir, tout besoin, toute affection. Quand on est tout, on n'a rien à désirer. Enfin, l'être est un : car un second être, un troisième être, ne serait que sa continuation, c'est-à-dire lui-même. Donc en résumé, l'être ne se conçoit que comme

éternel, immuable, immobile, continu, indivisible, inlini, unique. Il n'y a, pour le penseur, qu'un être unique, le Un-Toul en qui s'absorbent toutes les différences individuelles. L'être pensant et l'être pensé sont la même chose (xaviov d'èàil voeîv te xaï ovvtxév èoTi v6i]jLi,a) ^.

Dans la seconde partie de son poème , Parménide traite de l'opinion {âo'^a), qui dépend des sens et dont l'objet n'est qu'apparent. L'univers qui, pour la raison, est une unité indivisible, se divise, pour les sens, en deux empires ou éléments rivaux : la nuit ou le froid, et la lumière, le feu, la chaleur. L'univers qui pour la raison, est sans commencement ni fin, a son devenir apparent, sa genèse, et cette genèse est la victoire successive du principe de la lumière sur le principe des ténèbres. La nuit est la mère, le principe lumineux est le père de toutes les formes {u'âï]). Le monde offre jusque dans ses moindres parties les vestiges des deux éléments qui lui ont donné le jour. Le chaud et le froid, le clair et l'obscur se trouvent partout mêlés dans des proportions constantes. L'univers est formé d'une série de sphères concentriques, où les sphères lumineuses et chaudes alternent avec les sphères ténébreuses et froides. La sphère extrême qui renferme toutes les autres (ro neçié/ov) est solide, froide et obscure, mais confine à la sphère lumineuse des étoiles fixes, située en-deçà {blv/jLnoç taxazog) . La sphère centrale, de même, est solide et froide, mais enveloppée d'une sphère de lumière et de vie. Cette sphère lumineuse qui se développe autour du noyau solide du monde est la source d'où procède le mouvement (c'est-à-dire l'illusion-), le foyer de la vie universelle [tovia TOI) TïavToç), le siège de la Divinité (Jaifji(x)v), Reine du monde {xvfiB()vrT7]ç), Justice [JUt]), Nécessité ÇJvâyyirj), Mère de l'Amour Çj.(p()odkri).

1 Simplicius, In Phys., L 19 A, 31 B. — ^ Goniii. la Maja des Indiens, ; mère des illusions.

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