‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 16 sur 98 · L.\ PHILOSOPHIE EI.EATE · texte numérisé non relu

L.\ PHILOSOPHIE EI.EATE

Ces iloctrines, qui reproduisent en partie les spéculations ioniennes et pythagoriciennes, ne nous sont pas données comme vraies, mais comme des hypothèses destinées k nous orienter dans le monde de l'illusion. Elles n'ont pas pour Parménide l'importance qu'elles ont pour l'ionisme. N'admettant pas le mouvement, rejetant dans le domaine de l'illusion ce qui fait l'essence de la nature, il ne connaît d'autre science que la métaphysique, d'autre métaphysique que celle du raisonnement a priori. Par cette opposition qu'il étahlit entre le réel et l'intelligible, il est le principal antécédent de l'idéalisme platonicien, sans être d'ailleurs spirilualiste au sens moderne. Le spiritualisme distingue entre la substance du corps et celle de l'âme ; la métaphysique éléale ne connaît aucune distinction de ce genre. L'être qu'elle allirme n'est ni corps ni àme, ni matière ni esprit, il est l'être, rien que l'être, et tout le reste n'est qu'accident, apparence, illusion. Et môme, si l'on prend le mot matière au sens métaphysique etalambiquéde substance ow substratum universel, on peut ranger Parménide parmi les matérialistes, tout comme son moderne imitateur Spinosa. IMais on aurait tort de l'appeler Uiatérialisle au môme litre que Démocrite et les matérialistes modernes, puisque le matérialisme proprement dit n'existe qu'en opposition au spiritualisme, dont la date est postérieure à Parménide. Le monisme de Parménide et d'Heraclite est comme le bloc de marbre qui peut devenir cuvette ou Jupiter, comme la cellule-mère d'où peut sortir, selon les circonstances, un Socrate ou un Erostrate : il peut, en se déterminant et en se précisant, devenir monisme de la matière ou monisme de l'esprit.

3. En attendant que Platon en fasse sortir l'idéalisme, Mélisse de Samos^ [khO) l'interprète dans- un sens tout matérialiste. Ce philosophe, qui est en outre vaillant capitaine et politique habile.

^ Auteur d'un livre rspl -ou ovxo; (en dialecte ionien), cité à différentes reprises par Simplicius, In Phys., f. 22 Qi passim.

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Oppose aux cosmogonies ioniennes la doctrine éléate de l'éternité du monde. Si le devenir est impossible, il est désormais inutile et absurde de s'enquérir de la manière dont l'univers est devenu. L'être (ro ëv) est infini quant à la durée et — ce qu'il n'était pas pour Parménide qui le concevait comme une sphère — infini dans l'espace {aiOTieQ toviv aid, ovtù) xal ro iitye&oç anuQov alei XQ^ e^vai) ' Ce dernier trait, qui ne laisse aucun doute sur le matérialisme de Mélisse, donne à son système un cachet tout moderne et le distingue de la plupart des systèmes anciens, notamment de celui d'Aristote : car pour le Grec, qui juge des choses en artiste, l'infini est l'imparfait, ce qui manque de fi?ii, et l'univers, qui est la perfection même, est bien cette sphère accomplie dont le sens de la vue nous montre la moitié et dont la terre est le centre.

II. Zenon ^, auditeur et disciple de Parménide, est le controversiste de l'école, l'inventeur du procédé de démonstration par réduction à l'absurde, le père de la dialectique et de la sophistique. Le Un seul se conçoit; l'étendue, la grandeur, le mouvement, l'espace ne peuvent se concevoir. Supposé qu'il existe une grandeur (limitée), de toute nécessité elle sera infiniment grande et infiniment petite: infiniment grande, parce que, divisible à l'infini, elle se compose d'un nombre infini de parties, infiniment petites, parce que des parties inétendues, même multipliées à l'infini, ne sauraient composer une étendue, une grandeur.

Le mouvement ne se conçoit pas; car la ligne qui sépare son point de départ et son point d'arrivée se compose de points et, le point étant inétendu, de points en nombre infini. Toute distance donc, la plus petite même, est infinie et le point d'arrivée ne saurait être atteint. Supposez le rapide Achille aussi près que vous voudrez de la lente tortue, jamais il ne

1 Aristotc, Phys., YI, 2, 9. - Simplicius, In Phijs., T. 30, 130, 255. — Mullach, p. 266 ss. — Ritter et Preller, p. 97 ss.

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pourra l'atteindre, puisque à cet effet il faudrait qu'il franchît d'abord la moitié de la distance, si petite soit-elle, qui le sépare de la tortue, que, pour franchir cette moitié, il faudrait qu'il commençât par franchir la moitié de la moitié et ainsi de suite à l'infini. L'infinie divisibilité de la ligne est pour lui un obstacle infranchissable. Vous croyez que la flèche vole. Mais, poiu' atteindre son but, il faut qu'elle franchisse une série de points dans l'espace ; il faut donc qu'elle occupe successivement ces différents points; or, occuper, à un moment donné, un point de l'espace, c'est être en repos: donc la ilèche se tient tranquille et son mouvement n'est qu'apparent.

Au surplus le niouvement, s'il a lieu, ne peut avoir lieu que dans l'espace. Or, si l'espace est une réalité, il se trouve quelque part, c'est-à-dire encore dans un espace, lequel se trouve encore dans un autre espace et ainsi de suite tiç cinuçov. Le mouvement est donc impossible à tous les points de vue, et on ne peut l'admettre comme réel (ju'au risque d'aflirmer l'absurde. L'être seul existe et cet être c'est l'imnmable matière i.

5. Gorgias- de Léontium, le rhéteur élève de Zenon, que sa patrie députe à Athènes en 427, fait aboutir le principe éléate à ses dernières conséquences : le nihilisme. Dans son traité nuQù lov ^i] ovTog rj neçl (pvomç, non content de nier avec Zenon le mouvement et l'espace, il démolit l'être lui-même. 11 n'existe rien, dit-il; car, s'il existait un être, il ne pourrait être qu'éternel, comme l'a démontré Parménide. Or, un être éternel est infini. Mais un être infini ne se trouve ni dans l'espace, ni dans le temps, qui le limiteraient tour à tour. Il ne se trouve donc nulle part, et ce qui n'est nulle part, n'existe pas. Si même, par impossible, il existait quelque chose, nous ne pourrions pas le connaître, et supposé que nous le pussions, cette

ï Arislote, Met., III, 4, 41. — 2 Aristote, De Xenophane, Zenone et Gorgia. — Sextus Erapir., Adv. math., VII, 65, 77. - Ritler et Preller, 137 ss.

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connaissance ne saurait en aucune façon être transmissible à d'autres.

Gorgias est l'enfant terrible de l'éléatisme, dont l'indiscrétion donne gain de cause à la devise d'Heraclite: Vctre uest rien, le devenir est tout. U être de Parménide et de Zenon, éternel et immuable, mais destitué de tout attribut positif, n'est, en effet, qu'une abstraction, et ressemble à ce vêtement de roi dont tout le monde admirait la finesse, jusqu'à ce qu'un enfant, dans sa naïveté, s'écriât : Mais le roi est nu !

B. Apothéose dl devenir .

§ 8. Heraclite.

Heraclite^, que sa prédilection pour le paradoxe a fait surnommer l'obscur, fleurit a Éphèse vers la fin du sixième siècle. C'est celui des physiciens de la première période qui a laissé sur la pensée grecque la plus profonde empreinte, et plus d'une hypothèse moderne se retrouve soit comme pressentiment, soit comme idée nettement formulée, dans les précieux fragments de son livre De la nature.

Ainsi que les physiciens de Milet, Heraclite considère tous les corps comme des transformations d'un seul et même élément. Mais cet élément n'est pas, comme chez Anaximène, l'air atmosphérique; c'est une substance plus fine, plus déliée, qu'il appelle tantôt le feu [nvçf), tantôt souille chaud (yjvx'r), et qui

1 Sources principales: Platon, Cratyle, p. 402 A. — Plut., Is. et Osii\, 45, 48. — Clém. d'Alex., Strom., V, p. 599, 603. — Diogène L., IX. — Scxt. Emp., Adv. math., VII, 126. 127, 133. — Stobée. — Schleiermacher, Mémoire sur Heraclite V obscur {Œuvres compL, 3^ série, T. II). Jac. Bernays, Heraclitea, Bonn, 1848. Le même, Mémoire sur les lettres d'Heraclite, 1869 (ail.). — Mullach, Heracliti fragmenta, ouvr. cité, p. 310 ss. — Heracliti Ephesii relirjuiœ. Recensuit J. Bywater, Oxford, 1877. — Putter et Preller, p. 15 ss.

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ressemble soit à ce que la physique appelait naguère le calorique, soit à l'oxygène de la chimie moderne. Cette matière première s'étend des limites de la terre aux confins du monde. Tout ce qui existe en dérive et tend a y revenir; tout être est du feu transformé, et réciproquement, tout être peut se transformer et finit en effet par se changer en feu^. L'air atmosphérique et l'eau sont du feu en voie d'extinction ou de renaissance; la terre et les solides sont du feu éteint, et s'embraseront de nouveau à l'heure marquée par le Destin. Suivant une loi immuable, le feu des régions célestes se transforme successivement en vapeur, eau, terre, pour retourner, en sens inverse, à son principe, s'épaissir encore, remonter vers les cieux et ainsi de suite à l'infini. L'univers est donc un feu en voie de transformation {nvQoç TQonai), un feu éternellement vivant, qui périodiquement s'allume et s'éteint. Il n'est l'œuvre ni d'un dieu ni d'un homme. 11 n'a pas commencé d'être et il ne (inira pas. 11 y a une fin du monde en ce sens que toutes choses finissent par redevenir du feu, mais le monde renaît éternellement de ses cendres. La vie universelle est une alternance sans fin de création et de destruction, un jeu que Jupiter joue avec lui-même. Le repos, l'arrêt, en un mot l'être, est une illusion des sens. 11 n'est pas possible de descendre deux fois dans le môme fleuve-; il n'est pas même possible d'y descendre une fois; nous y entrons et nous n'y entrons pas; nous y sommes et nous n'y sommes plus; car les vagues où nous pensions nous plonger sont déjà loin de nous. Dans l'éternel vertige, le néant ne cesse de devenir l'être, et incessamment l'être s'engloutit dans le néant. Le néant produisant l'être et réciproquement, être et ne pas être, vivre et mourir, devenir et disparaître sont des termes synonymes. S'ils

" H n'est pas difficile de retrouver dans cette physique d'Heraclite la théorie mécanique de la chaleur, professée par la physique moderne, qui, avec le sage d'Éphèse, considère toute vie organique comme une transformation de la chaleur solaire. — 2 Platon, Cratyle, p. 402 A : zàv-a y<ap€i xol oùSèv [liyv. /,. -. X.

n'étaient la même chose, ils ne pourraient se transformer l'un dans l'autre.

V écoulement perpétuel des choses n'est pas, comme l'expression pourrait le faire croire, un processus facile, sans résistance, semblable au glissement d'un ruisseau sur un lit de pierres polies. Le devenir est une lutte de forces contraires, de courants opposés, dont l'un venant d'en haut tend à transformer le feu céleste en matière solide, tandis que l'autre, remontant vers le ciel, tend à transformer en feu la matière terrestre. C'est la rencontre perpétuelle de ces deux courants contraires qui engendre toute la vie végétale, animale et intellectuelle, à la surface de la terre. Rien ne naît que de la lutte des contraires^. Du mâle et du femelle procède la vie organique, des notes aiguës et des notes graves l'harmonie musicale; sans la maladie, point de santé appréciée; sans le travail point de doux repos; sans le danger point de courage; sans le mal à surmonter point de vertu. De même que le feu vit la mort de l'air, l'air, la mort du feu, l'eau, la mort de l'air, la terre, la mort de l'eau, de même l'animal vit la mort du végétal, l'homme, la mort de l'animal, les dieux, la mort de l'homme, la vertu, la mort du vice et le vice, la mort de la vertu. Le bien est donc le mal qui se détruit, le mal est le bien qui disparait, et puisque le mal n'est pas sans le bien, ni le bien sans le mal, le mal est relativement un bien et le bien relativement un mal. Ainsi que l'être et le non-être, le bien et le mal se confondent dans l'harmonie universelle.

Heraclite insistant sur l'écoulement perpétuel et l'absolue instabilité des choses, sur la vanité de toute existence individuelle et l'impossibilité du bien sans le mal, du plaisir sans la peine, de la vie sans la mort, est devenu, pour l'antiquité, le type du

' Hippolyle, iîe/". Hœr. IX, 9: -'^Xsij.o; (Darwin traduira struggle for life)

rràvTwv TiaTTJp sa"', /.ai lîai'.Xcu; .

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pessimiste par opposition a l'optimiste Démocrite^. Sa négation de l'être implique en outre le scepticisme-. Le vrai étant ce qui est le même aujourd'hui, demain, toujours, si tout ce que perçoivent les sens change continuellement, il n'y a pas de science certaine et définitive. Les sens, il est vrai, ne sont pas notre unique moyen de perception, et nous avons en outre la raison {vovç-, 7.6yoç). Les sens nous montrent ce qui passe, et elle est trompeuse la science qui se base sur la seule sensation; la raison nous révèle ce qui demeure: la loi divine {S-eïoçvofioç), seul point fixe dans l'éternel écoulement des choses. Mais la raison humaine la plus éclairée est encore aussi éloignée de la raison que le singe est éloigné de la perfection liuniaine'"^. En distinguant, dans Heraclite, entre le phénomène sensible et le noumène, la philosophie ionienne sort en quelque sorte de l'état d'innocence; elle commence à se défier de ses procédés, à douter d'elle-même, à se demander si le problème ontologique est bien de ceux qui se peuvent résoudre ; en un n^ot, elle entrevoit la question critique.

Déjà l'anthropologie, se dégageant de la spéculation universelle, fait saillie sur l'ensemble du système d'Heraclite. L'âme est une émanation du feu céleste et ne peut vivre qu'en restant en contact avec cette source de la vie. Elle s'y renouvelle incessamment par la respiration et par la sensation. La génération est la transformation de la semence Uquide en souille sec. C'est donc le feu latent dans la terre, qui, à travers l'état liquide, revient à son état primitif dans l'âme humaine. Le souffle le plus sec constitue l'âme la plus forte, mais malheur à l'ivrogne qui, prématurément, fait repasser son âme à l'état liquide! Dans la mort, le souflle de vie ou l'âme retourne par degrés à l'état terreux. L'énergie de la vie individuelle dépend de notre

1 Voy. § 12. —2 L'école d'Heraclite et nolaniment Cratyle, le plus connu (le ses disciples et l'un des maîtres de Platon, professent le scepticisme. — •5 Voy. le Grand Hippias, p. 289 A.

commuDion plus ou moins suivie avec le feu céleste, âme du monde souverainement intelligente et sage.

Ce sont bien là les premiers bégaiements de la psychologie physiologique, et ces essais sont naïvement matérialistes. La philosophie, à cette date, parle de l'esprit comme la chimie populaire parle d'esprits et d'essences ; mais si elle est matérialiste, elle s'en doute encore si peu, qu'elle n'a pas même de terme technique pour désigner la matière. On n'a conscience de soi que par opposition à ce que l'on n'est pas. L'hylozoïsme deviendra matérialisme le jour où il se trouvera en face de l'opposition spiritualiste, née du pythagorisme^.

En résumé, toutes choses procèdent d'un principe sec et chaud et finissent par s'y absorber; tout se transforme perpétuellement et il n'y a d'immuable, dans le processus éternel, que la Loi qui le règle et que ni les dieux ni les hommes ne sauraient modifier.

G. EXPLICATIOX DL DEVEMR.

§ 9. La spéculation pythagoricienne.

Les doctrines métaphysiques du pythagorisrae^ remontentelles, en partie du moins, à Pythagore lui-même? Appartiennentelles à des membres de l'ordre pythagoricien, tels que Philolaiis, exilé d'Italie dans la première moitié du cinquième siècle,

^ La fusion des idées d'Heraclite et du pylhagorisme se personnifie dans Hippase de Crotone (ou de Métaponte). Voy. R. et P., p. 55. — 2 Stobée, Eclog., I. — Platon, le Timée. — Aristote, Met., I, 5; passim. De cœlo, II, 13.

— Diog. L., VllI. — Porphyre, Vie de Pythagore. — Janiblique, Vie de Pythagore. — Muliaeh (Pythagoreum carmen aurenm,p. 193. Ocelli Lucani de universa natura libellus, 388. Hieroclis conimentarius in carmen aureum, -41(3. Pythagoreorum aliorumque 2'jhilosophorum fragmenta, 485 ss.).

— Ritter et Preller, p. 52 ss. — A. Laugel, Pythagore, sa doctrine et Sû7i histoire d'après la critique allemande {Revue des Deux-Mondes, 1864). — G. Schaarschraidt, Die angebliche Schriftstellerei des Philolaus etc., Bonn, 1804. — Chaignet, Pythagore et la philosopliie pytliugoricienne.^ Paris, 1873.

LA SPECULATION rYTHAGORICIENNE 31

^f Archytas, qui fleurit à Tarente dans la seconde moitié de -ce >. cle? Le mystère dont l'ordre s'entoure dès le principe rend cette question tout à fait insoluble. Aristote lui-même semble être dans le doute à cet égard et ne parle guère que de la doctrine des pythagoriciens. Quoi qu'il en soit, l'impulsion première dans le sens de la spéculation arithmétique, connue sous le nom de philosophie pythagoricienne, est due au grand mathématicien de Samos, et, si la preuve positive et directe nous fait défaut, rien du moins ne nous empêche de revendiquer pour lui la primeur des doctrines exposées dans ce paragraphe.

Pythagore, d'origine ionienne comme Thaïes, naquit à Samos dans la première moitié du sixième siècle, et fut d'abord l'élève (lu théologien Phérécyde et peut-être d'Anaximandre le physicien. Suivant une tradition, qui manque, il est vrai, de garanties anciennes, il visita la Phénicie, l'Egypte, Babylone, où il s'initia il la spéculation théologique de l'Orient et à la géométrie, qui, dans cette patrie des mathématiques, avait atteint dès lors un haut degré de perfection. De retour en pays grec vers 520, plein d'idées de réforme religieuse, sociale, philosophique, il les réalisa à Grotone, dans la Grande-Grèce, par la fondation d'une sorte de confrérie, dont les membres professent des doctrines communes en morale, en politique et en rehgion^.

^ En compaiant les doctrines, les tendances et l'organisation de cette confrérie, telle que nous la dépeignent les historiens néoplatoniciens (notamment Jamblique), et le monachisme bouddhiste, on est tenté presque (avec Alexandre Polyhistor et Clément d'Alexandrie) de faire de Pythagore l'élève des brahmanes, voire même de l'identifier avec Bouddha. En effet, non seulement les noms (IIuOwv, nu6aY6pa; = inspiré, devin, et Bouddha = éclairé) se ressemblent au point qu'une philologie tant soit peu fantaisiste pourrait se l)ermettre de traduire 7tu6ay(jpEtoç par «prédicateur du Bouddhisme», mais les doctrines pythagoriciennes et bouddhistes sont sensiblement les mêmes. Dualisme, pessimisme, métempsycose, célibat, vie en commun suivant une règle sévère, examen de soi-même fréquemment répété, méditations, dévotions, défense des sacrifices sanglants et de la nourriture animale, bienveillance envers tous les hommes, véracité, fidélité, justice, tout cela se trouve de part et d'autre. Le silence relatif des auteurs plus anciens et surtout d'Aristote

Rien de certain sur la fin du philosophe. Son œuvre prospéra. Dépositaires de toute la science de l'époque, géométrie, astronomie, musique, médecine '^, les pythagoriciens acquirent, au milieu d'une population dorienne plus arriérée que les Ioniens, une influence prépondérante. A Grotone, à Tarente, dans les républiques siciliennes, ils dominèrent jusque vers le milieu du cinquième siècle, où la démocratie victorieuse les expulsa en partie. Plusieurs d'entre eux se transportèrent soit à Thèbes, soit à Athènes, où leur influence, contrebalançant celle des sophistes, amena la réaction spiritualiste de Socrateet de Platon contre le matérialisme et le scepticisme, importés à la même époque de Sicile, de Thrace et d'Ionie.

La métaphysique ionienne procède de la physique, la métaphysique pythagoricienne est entée sur les mathématiques : elle revêt donc dès ses premiers pas un caractère tout différent. Ce qui intéresse les philosophes de Milet, c'est la matière et son perpétuel mouvement ; ce qui frappe Pythagore et les pythagoriciens, c'est l'immatériel dans la matière, c'est l'ordre qui règne dans le monde, c'est l'unité, la proportion, l'harmonie dans ses contrastes, ce sont les rapports mathématiques qui se trouvent

sur la personne et la vie de Pythagore tendrait à confirmer rhypotli(''SC de l'identité du pythagorisme et du bouddhisme. Toutefois l'existence de Pythagore le mathématicien, antérieure de cinq siècles à l'ère chrétienne, est mise hors de doute par le témoignage d'Heraclite, d'Hérodote, etc., et d'autre part, l'expansion du bouddhisme vers l'Occident sous forme de manichéisme (c'est-à-dire rnonachisme) n'est pas antérieure au 3« siècle de notre ère. Tout s'explique peut-être, si nous distinguons entre le pythagorisme des historiens néoplatoniciens et le pythagorisme primitif et authentique: manquant de données précises et quelque peu abondantes sur la vie et l'oeuvre du sage de Samos, peu scrupuleux d'ailleurs sur le choix de leurs sources et séduits par certaines analogies, les biographes de Pythagore ont pu emprunter au dualisme perse et au pessimisme indien les traits essentiels de leur portrait de fantaisie.

ï Ces sciences, objet de l'enseignement pythagoricien, s'appelaient les lxcl.^[La.■^:a : de là le mot mathématiques, dont le sens primitif embrasse la totalité du savoir humain.

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