EMPEDOCLE
pense-t-il, ont apparu d'abord comme des rudiments grossiers séparés les uns des autres, pour disparaître et reparaître, se disjoindre et se réunir, jusqu'à ce qu'ils s'adaptassent et s'unissent entre eux définitivement. C'est le hasard qui a présidé à leur première formation, mais leur convenance finale les a conservés, fortifiés, développés 1. Du reste, l'existence individuelle semble à notre philosophe un bien douteux, et, précurseur de Darwin, il l'est aussi de Schopenhauer. L'àme, qu'avec Heraclite et Hippase il assimile au principe igné, a été détachée par la Discorde du o(paî()oç où, à l'origine des choses, elle se trouvait confondue avec tous les êtres. Comme tout le reste, elle finira par y retourner. La vie est l'expiation de son désir d'une existence séparée. Tour à tour plante, animal, homme, elle se relève progressivement, et par les abstinences, les jeûnes, la continence, elle finit par redevenir digne de rentrer en Dieu. La propagation de l'espèce humaine est un mal, puisqu'elle perpétue l'état actuel des choses et retarde leur retour à l'unité primitive-. L'homme est l'image du o(païqoç> Les quatre éléments radicaux se trouvent représentés en lui : l'élément terreux, par les parties solides du corps, l'eau par ses parties liquides, l'air par le souflle vital, le feu par l'esprit. Il participe de même à l'Amour et à la Discorde. Sa supériorité intellectuelle résulte de cette concentration de tous les éléments cosmiques dans sa personne. Il perçoit tout, parce qu'il est tout : l'élément solide, parce qu'il est terre, le liquide, parce qu'il est eau, et ainsi de suite. C'est une théorie, disons mieux, un essai de théorie de la sensation qu'on pourrait appeler homéopathique par opposition à l'allopathisme d'Anaxagore. Ce dernier fait
1 MuUach, p. 315-16. — ^ Anaximandre, parlant de la mort comme d'une expiation; Platon, méprisant le monde des sens et désirant ardemment de retourner dans la sphère de l'idée pure; Plotin de Lycopolis, honteux de son corps et de la manière dont il est entré dans ce monde, se trouvent placés au même point de vue. Les idées religieuses de chute, de péché d'origine, d'expiation, sont familières à l'Europe aryenne comme à l'Asie.
dériver la sensation du choc des contraires; selon Empédocle, c'est le contact des similaires qui la produit. Le lieu de la sensation et de 1 ame, c'est le sang, dans lequel les quatre éléments se pénètrent de la manière la plus intime. Ce qui le prouve, c'est qu'en soutirant au corps tout son sang, nous lui enlevons la sensation, la conscience, la vie, en un motl'àme. La sanlé de l'homme dépend de la composition de son sang. On est bien portant et bon, quand on a un sang de composition normale («tcrr/ xQàoiç]- Le sang est chose sacrée et ne doit pas servir de nourriture... Dans ces doctrines, qui rappellent à la fois l'Egypte, Moïse, Bouddha et Zoroastre, il y a comme des échappées sur les lointains horizons de la physiologie moderne.
Quant au théologien, il abrite son naturalisme sous les formes traditionnelles de la mythologie. Il divinise — mais de nom seulement, et non plus de fait, comme la croyance populaire — les quatre éléments, qu'il appelle Zeus, Héra, Orcus. Nestis, et les deux principes moteurs: l'Amour et la Discorde. Mais, à côté de cet atonfiisme théologique et de ce polythéisme naturalisé, il y a, chez Empédocle, le monisme éléate et la tendance a ramener éléments et principes à une unité supérieure, qui est seule vrai Dieu. Le principe des principes, c'est l'Amour, dont les quatre éléments ne sont que les agents et dont la Discorde elle-même est l'indispensable complice: Dieu ineffable, invisible, incorporel, qui parcourt l'univers sur les ailes de la pensée"^.
Dégagée de son enveloppe théologique, l'idée maîtresse du système d'Empédocle se retrouve chez l'Ionien Anaxagore, qui crée la physique corpusculaire, tout en préludant, par son hypothèse d'un voig ordonnateur des choses à la théologie de Platon et d'Aristote.
1 Mullach, p. 12, V. 395:
.... <l>pv]v isp/) xai à6é(7tûaToç stcXcTO |j.oïïvov (ppovTt'ot xoffjjiov aTtavTa xaTaîacouff'x ûo^ijtv.
VNAXAGOflE M
§ 11. Anaxagore.
Anaxagore^, né à Glazomène en lonie, d'une famille illustre, paraît avoir émigré à Athènes vers 460 et avoir été, durant trente ans, le centre de ce nouveau centre intellectuel de la Grèce. Sa liaison intime avec Périclès, Euripide, Protagoras, et son profond mépris de la religion ofticielle l'obligèrent, sur la lin de ses jours, de se retirer à Lampsaque, où il mourut vers 429, laissant, comme la plupart des grands physiciens de l'antiquité, un livre TteQÏ (pvoecoç, dont il nous reste quelques fragments.
Anaxagore fait opposition à Heraclite sur deux points essentiels :
1) Au dynamisme il oppose une cosmogonie mécaniste.
2) Au monisme hylozoïste il substitue le dualisme d'une substance inintelligente et inerte et d'un principe intelligent, cause du mouvement.
i. Les mvtéiualx de l\ cosmogonie. — La matière ne se réduit pas à un élément unique, à une substance homogène, eau, air ou feu, pouvant se transformer en d'autres substances. On ne conçoit pas qu'une substance devienne une autre substance. Il y a donc plusieurs éléments primitifs, et non pas seulement quatre, comme l'enseigne Empédocle; il y en a même une inlinité. Ces germes des choses ioniiiuaia) existent en quantité innombrable et sont infiniment petits {'/Qrj/j,aTa aneiQa xai Tïlrjd-oç xai oarAQorrjTa), incréés, indestructibles, éternellement invariables quant à leur essence. La somme de ces principes premiers est toujours la même: il ne peut rien s'en perdre,
^ Aristote, Met., I, 3; passim. — Simplicius, In Phys., f. 33, 34, 35, 38. — Diog. Lacrce. — Fragments recueillis par Schaubach (Leipz., 1827), Schorn (Bonn, 1829), Mullach (p. 243 ss.), Ritter et Preller (p. 25 ss.)- — Zévort, Dissertation sur la vie et la doctrine d' Anaxagore. Pai'is, 1848.
litl PHILOSOPHIE GRECQUE
rien s'y ajouter {nàvxa ïaadei... àûnâvia ovdèv tkdooo) èoilv ovve TiXdw) ; ils ne changent ni comme qualité ni au point de vue de la quantité. Il n'y a pour eux ni devenir ni destruction. L'idée qu'on se fait généralement du devenir et de la mort est complètement inexacte. Rien ne s'engendre ex niliUo, et rien ne se perd; les choses se forment par l'agglomération des germes préexistants et disparaissent par la désagrégation de ces germes, qui d'ailleurs continuent d'exister. Aussi, au lieu de devenir, dirait-on mieux s'agréger, et au lieu de mourir^ se désagréger'^. Il n'y a d'autre changement que le changement de lieu et de groupement, la métamorphose extérieure, le mouvement; l'idée de changement d'essence ou de transsubstantiation est contradictoire.
2. Causes efficiente et finale de la cosmogonie. — Le mouvement générateur et destructeur des choses n'est plus, pour Anaxagore, un fait primitif, éternel, dérivant de la nature même des éléments. Ceux-ci sont inertes et incapables de se mouvoir par eux-mêmes. Ils ne suffisent donc pas à rendre compte du mouvement dans le monde et de l'ordre qui y préside. Pour expliquer le cosmos, il faut admettre, outre les éléments matériels, inertes et inintelligents, un élément possédant en propre la force et l'intelligence {vovç). Cet élément des éléments est absolument simple et homogène; il n'est pas mêlé aux autres éléments, mais il s'en distingue éternellement. Tandis que ces derniers sont tout passifs, le vovç est doué d'une activité spontanée, parfaitement libre {avToxQazi^ç), source de tout mouvement et de toute vie dans le monde. Les éléments inférieurs n'ont aucune conscience d'eux-mêmes : l'esprit sait toutes choses, passées, présentes et futures; il a tout disposé, tout
ï Simplicius, In Phys., 34: Tb oè yivs^Oa: xa\ àTtéXXusOa; où/. opOw; vû[i.'!Çouatv (A "EXXrjVcç" oùosv Y«p X.P%°' ^"^^^ yivcxai oùSè àr.ÔAXuTCt'.^ àXX' aTzb £($viwv -^prjjxaTOJV au[i[iî<ïy£Taî t£ xal ôtaxptvsxa; xa; outioç àv op6wç xaXoîsv t(5 ts yivs^Oai aujAio-taYSTOa'., xot '0 àrtéXXuaOa; o'.axpt'veaOa'..
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organisé, avec intention et convenance finale ; il est l'éternel ordonnateur de l'univers, plus puissant que tous les autres éléments réunis.
3. CosMOGOxNiE. — Dans le principe, les éléments inertes et inintelligents se trouvaient confondus pêle-mêle {6f.iov navra). Dans ce chaos primitif {fdy^u) tout était en tout: or, argent, air, éther, tout ce qui est séparé aujourd'hui, formait une masse indifférente et inerte. Seule, la substance intelligente existait d'une vie distincte. Alors, s'approchant du chaos, elle le débrouilla et en fit le cosmos [tv^avôoq èld-èv ndwa diexoofiijoe). Les germes, mis en mouvement par l'esprit, se séparèrent et se réagrégèrent selon leurs allinités internes. Du point où le mouvement pénétra dans le chaos, le tourbillon de la vie {dlvoç) s'étendit en spirales successives dans toutes les régions du monde; il continue, comme l'indique la rotation du ciel, et continuera sans interruption jusqu'au débrouillement complet du idyiia. Notre terre est un corps cylindrique et se compose des germes les plus pesants, précipités par l'impulsion créatrice vers le centre du monde. Sur ce noyau &olide se déposèrent les corpuscules plus légers qui constituent l'eau; plus haut les germes aériens formèrent l'atmosphère; enfin, dans les régions célestes se réunirent les éléments les plus ténus, l'éther igné. Par une seconde analyse des éléments, le mouvement créateur dégagea de la terre les différents corps solides, minéraux, etc. qui la composent, de l'eau la variété des liquides, et ainsi de suite, jusqu'à ce que notre monde central eût reçu l'aspect qu'il a aujourd'hui. Les astres sont des masses solides, détachées de la terre par le mouvement rotatoire qu'elle partageait dans le principe avec le reste de l'univers, et devenues incandescentes au contact de l'éther céleste. Le soleil est une masse ignée {/j^vâçoç âictTtvQoç). La lune a des montagnes et des vallées et emprunte sa lumière au soleil.
Si, dans les conceptions que nous venons d'exposer, l'on
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retrouve comme le pressentiment des tliéories cosmogoniqiies de Buffon, de Kant, de Laplace, Anaxagore prélude, d'autre part, à la physiologie comparée en affirmant le principe de la continuité des êtres, l'unité d'intention dans la variété des types végétaux et animaux. Quoi qu'on en ait dit, il est si peu spiritualiste au sens cartésien, qu'il considère l'animal et la plante elle-même comme participant au vovç. Si l'homme est plus intelligent que les animaux, c'est, pense-t-il, grâce aux organes perfectionnés qu'il peut mettre à la disposition de l'esprit. Tout ce qui vit, sans exception, a part à l'esprit.
De quelle manière les êtres vivants participent-ils a l'esprit? Le principe intelligent d'Anaxagore existe-t-il en . dehors de ces êtres? ou n'est-il que la somme de toutes les intelligences, de toutes les intentions, de tous les mobiles, d'où résulte le mouvement en général? D'une part, il est certain que le voiç, connaissant toutes choses, passées, présentes et futures, et les connaissant avant que la matière fût organisée, ne ressemble en aucune façon ni à la Substance de Spinosa ni à l'Idée agissante de Hegel; car la Substance de Spinosa et l'Idée de Hegel ne connaissent les choses que par l'intermédiaire du cerveau humain, c'est-à-dire par le moyen de la matière préalablement organisée. Anaxagore admet si bien que le vovç agit librement et avec conscience de son action, que le Fatum (daaQfitvrj) est, à ses yeux, un mot vide de sens, et d'ailleurs, le terme même dont il se sert pour désigner le principe moteur signifie sens, intention. Il semble en faire un être transcendant, existant indépendamment des êtres et agissant sur eux d'une façon toute mécanique. Il semble même ne pas considérer ces êtres comme intelligents au vrai sens du mot, mais comme des automates qui paraissent intelligents sans l'être en réalité. D'autre part il parle, d'une manière toute panthéistique, de la présence du voiç dans les êtres vivants. C'est-à-dire que les questions de transcendance et d'immanence, de personnahté et d'impersonnalité,